Logo Levant Time
Retour à l’article
Mille plateaux

Dékhomeinisation

Image d'actualité
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié janv. 12, 2026 - 09:01

L’image désormais iconique de cette jeune femme réduisant en flammes le portrait de l’ayatollah Khamenei pour allumer sa cigarette en dit, symboliquement, beaucoup : la théocratie iranienne est morte et enterrée. Ce n’est plus qu’une question de temps. 

 

Certes, le pouvoir iranien peut encore réprimer, interpeller, torturer, violer, exécuter et massacrer allègrement, comme il l’a fait sans cesse depuis la Révolution verte de 2008. Mais il n’en reste pas moins que le mur de la peur est définitivement tombé, cette fois - comme le prouve, du reste, la perte de contrôle du régime sur certaines villes, fait inédit depuis la révolution islamique elle-même. 

 

Le régime des mollahs pousse son dernier râle. Le récit qui l’a porté depuis 1979 s’est vidé de sa substance, et le pouvoir qui en est issu ne tenait plus d’ailleurs que par la contrainte, la peur et l’invocation mécanique d’un passé mythifié auquel plus personne ne croyait, à part sans doute quelques fidèles de Qassem Suleimani au Liban et en Irak. Ce à quoi le monde entier assiste actuellement n’est autre que l’épuisement d’un modèle politique qui a cessé de produire du sens depuis plusieurs décennies.  

 

La contradiction est désormais frontale. D’un côté, le pouvoir s’est irrémédiablement engoncé dans une logique de plus en plus dictatoriale, figée dans une théologie politique devenue purement instrumentale, servant de couverture à un modèle de corruption doublé d’hypocrisie rigoriste. La perversion érigée en credo de pouvoir. De l’autre, une société en mouvement, traversée par une jeunesse qui ne se vit plus comme héritière d’une révolution, mais comme prisonnière d’un régime. La vitalité en marche. 

 

Plus le monde devenait moderne, connecté, poreux, et plus la République islamique se repliait sur une lecture autoritaire et archaïque du politique. Cette jeunesse éviscérée chaque décade, soulèvement après soulèvement, et sacrifiée sans cesse sur l’autel de la révolution et son exportation depuis plusieurs décennies, aspire désormais à autre chose. Et rien ne peut entraver son avidité de progrès. 

 

Le fossé n’était plus réductible, et tous les appels à la sacro-sainte « unité pour préserver l’exploit révolutionnaire », longtemps mot-clé de la survie du régime, ne pouvaient plus suffire. Ladite « unité » n’opérait plus comme principe supérieur capable de justifier les sacrifices imposés au nom de la nation ou de l’islam. Lorsqu’elle est dissociée de la liberté, l’unité cesse d’être un ciment et devient une injonction vide, voire une violence symbolique. Or la société iranienne n’est plus prête à suspendre indéfiniment ses aspirations au nom d’un ordre qui ne garantit plus ni justice, ni dignité, ni avenir. 

 

Le régime continue pourtant à fonctionner comme si la révolution demeurait un absolu indiscutable. Il persiste à nier la réalité sociale au nom du primat révolutionnaire, comme si l’acte fondateur de 1979 suffisait à légitimer éternellement le pouvoir. Pourtant, il y a belle lurette que, refusant de se confronter au réel, cette révolution s’était transformée en dogme, puis en appareil de domination. La rupture est désormais consommée, même si un régime monolithique comme celui qui est au pouvoir à Téhéran ne pourra jamais le comprendre.

 

Ce qui avait fait la force initiale du khomeynisme, il faut le rappeler, n’était pas tant la promesse d’un ordre islamique que la dénonciation d’un pouvoir perçu comme illégitime parce que subordonné à l’Occident. L’alliance du chah avec les puissances occidentales avait fourni au mouvement révolutionnaire un adversaire clairement identifiable, permettant de fédérer des courants idéologiques et sociaux hétérogènes autour d’un rejet commun. La révolution se présentait alors comme une réappropriation de la souveraineté nationale. Avant que Khomeini ne décide d’en faire un goulag. 

 

Mais ce ressort est désormais inopérant. L’Occident n’est plus le point d’ancrage symbolique du conflit, comme elle l’avait été pointée du doigt en 1979 pour fédérer contre le régime répressif du Chah. Il n’est ni le modèle à imiter, ni l’ennemi structurant. Le régime iranien est défectueux sans lui. Il est défectueux en lui-même. En s’acharnant à accuser l’Occident d’être à l’origine de la contestation actuelle, le pouvoir commet une double erreur. Il nie l’autonomie politique de sa propre société, et il révèle, paradoxalement, l’étendue de sa faillite interne. Il accélère sa propre chute en se montrant totalement déconnecté de la réalité. Exactement l’erreur commise par Assad en 2011, lors des débuts de la révolution syrienne. 

 

Le régime iranien affronte aujourd’hui la nouvelle réalité de l’Iran. Elle s’appelle liberté et modernité, mais pas forcément selon le modèle occidental, comme il cherche stupidement à le faire croire pour tenter de recréer une pseudo unité contre les manifestants. 

 

Khamenei et ses affidés semblent ignorer que l’histoire de l’Iran remonte à bien plus loin que 1979, et que la Perse est trop fière pour copier des modèles prêt-à-porter : elle trouvera sa propre voie vers la modernité, loin de la flagornerie perverse et criminelle des mollahs et de leurs anathèmes imbéciles. 

 

Du reste, cette accusation de « collusion avec l’Occident » ne renforce pas la légitimité du régime : elle ne fait que l’éroder davantage. Elle revient à dire que le pouvoir est incapable de produire une adhésion endogène, qu’il ne se maintient qu’en désignant des ennemis imaginaires pour masquer sa déconnexion radicale d’avec la société réelle. Diaboliser sa jeunesse, la présenter comme manipulée ou aliénée, c’est en effet reconnaître implicitement que le lien entre gouvernants et gouvernés est rompu. 

 

De fait, la rupture est aussi morale. Le pouvoir iranien s’est éloigné depuis longtemps des principes qui fondaient, dans la tradition persane autant que dans la pensée politique classique, la légitimité du souverain : le dâd o dahéch, la justice et la générosité. En s’en éloignant, il a nécessairement compromis l’âbâdâni, la prospérité, et perdu le khérad, la sagesse. Dans cette perspective, un pouvoir privé de justice, de générosité et de sagesse est condamné, tôt ou tard, à être renversé. Il a basculé dans l’inflation de son égo jusqu’à la démence. Il doit tomber. 

 

Et, effectivement, la démesure est devenue la norme. La répression est devenue un mode de gouvernement, l’obsession sécuritaire a remplacé toute vision politique. La violence, exercée sans retenue, traduit moins une force qu’une peur profonde : celle d’un régime qui sent, encore une fois, que son autorité ne repose plus sur l’adhésion, mais sur l’inertie et la contrainte. Le vilayet e-faqih n’a plus de légitimité, en dehors des cercles corrompus ou idéologiques qu’il gouverne, ou de quelques hordes de citoyens chiites arabes endoctrinés au cœur des satrapies en ruines du Proche-Orient. 

 

Dans ce contexte, la liberté, l’âzâdi, cesse d’être une abstraction. Elle devient une nécessité vitale. Lorsque la justice n’est plus assurée, la révolte n’est plus désordre, mais devient salutaire. Le niveau d’injustice atteint en Iran est désormais trop élevé pour que l’exigence d’ordre, pourtant centrale dans toute construction politique, et qui a longtemps prévalu en Iran au mépris de la liberté, continue d’opérer comme principe de stabilisation. L’ordre sans justice n’est plus perçu comme protecteur, mais comme oppressif. Instable. Déficient. 

 

Certes, la dékhomeinisation en cours ne signifie pas nécessairement la disparition de toute référence religieuse dans l’espace public iranien. Elle signifie plutôt la fin d’un modèle où la religion, instrumentalisée par le pouvoir, prétend gouverner contre la société. Ce qui s’effondre en fait aujourd’hui, c’est l’utopie révolutionnaire elle-même. 

 

Sous le poids de la régression économique, des aventures impérialistes coûteuses, de la corruption systémique et du totalitarisme idéologique, l’islamisme politique, transformé en projet d’hégémonie sur la personne, la communauté et la société, a perdu sa capacité à répondre aux attentes d’une société complexe, instruite et connectée. Il ne produit plus de cohésion, rien que du ressentiment. Il ne produit plus de rêve ou de sentiment d’exaltation. Il est réduit à sa plus simple expression : un vampire hideux qui se nourrit du sang d’une communauté au nom d’un projet de pouvoir personnel. 

 

Ce Nosferatu insatiable, c’est le vali e-faqih. Et il est grand temps qu’il finisse dans la poubelle de l’Histoire. 

Ou, mieux encore, qu’il se désintègre définitivement en fumée sous les yeux de son pire cauchemar : le sourire rebelle et libre des manifestantes iraniennes dévoilées. 

Articles liés
Voir tout
Vidéos liées
Voir tout
Podcasts liés
Voir tout