Logo Levant Time
Retour à l’article
Mille plateaux

Helsinki sans garde-fous

Image d'actualité
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié janv. 5, 2026 - 16:42

Il y a, dans l’image de Nicolás Maduro en capture à New York comme un vulgaire trafiquant de drogue, des accents de Vercingétorix paradé comme trophée de guerre à Rome face à Jules César, en septembre -52, après le siège d’Alésia. Il n’est certes pas question de verser des larmes de crocodiles sur un dictateur populiste, à la tête d’un État récalcitrant. Maduro, en plus, n’est ni Lumumba, ni Che Guevara. Juste un chantre de ce que l’Amérique Latine a toujours su fabriquer à ses heures les plus sombres : des personnages issus de L’Automne du patriarche de Gabriel Garcia Marquez, dont la flamboyance externe reste sans aucun panache. Spectrale. Risible. 

Il est évident qu’ à travers son coup de force, Donald Trump a voulu démontrer une fois de plus la suprématie de l’Empire américain, comme W. Bush l’avait fait en envoyant, il y a vingt ans, Saddam Hussein à l’échafaud après l’expédition d’Irak. Mais, en dépit du caractère saisissant de l’opération US, elle n’est pas forcément signe de puissance. Au contraire, elle semble plutôt agir ici comme un révélateur brutal : celui d’un monde revenu, sans le dire, à une logique de sphères d’influence, proche dans son esprit de celle qui avait été entérinée entre l’URSS et les États-Unis lors des accords d’Helsinki en 1975. 

Mais à une différence près. Et elle est de taille. 

Depuis la fin de la guerre froide, l’ordre international avait tenté de se raconter comme universel, normatif, fondé sur le droit, la démocratie et la souveraineté des peuples. Dans les faits, cette narration a longtemps masqué un interventionnisme sélectif, souvent justifié par la lutte contre le terrorisme ou contre des régimes jugés « voyous ». Le nouvel ordre mondial était américain.

L’ « hyperpuissance », comme l’appelait Védrine. 

Durant deux décennies, les États-Unis ont ainsi frappé des figures situées hors du cadre étatique classique : les Talibans, Osama bin Laden, Abu Bakr al-Baghdadi, Qasem Soleimani. Même Saddam Hussein, exception notable, avait été intégré à un récit global de prolifération et de menace systémique.

Avec Maduro, la logique change. Il ne s’agit plus vraiment de neutraliser un acteur transnational, mais d’intervenir directement sur un chef d’État en exercice, dans une région historiquement considérée par Washington comme relevant de sa sphère stratégique naturelle. Le geste n’est pas tant idéologique que géopolitique.

Ce que nous voyons émerger ressemble de plus en plus à une Helsinki informelle, sans table de négociation ni signature solennelle. Une règle tacite semble désormais  s’imposer : chaque grande puissance agit comme gendarme de son espace vital, en évitant soigneusement l’affrontement direct avec les autres. Israël impose « son » ordre sécuritaire régional au Moyen-Orient, par la dissuasion préventive et l’action militaire ciblée ; la Turquie redessine ses lignes rouges de la Syrie au Caucase ; l’Arabie saoudite gère son voisinage immédiat selon une lecture existentielle de sa sécurité ; les États-Unis réinvestissent l’hémisphère occidental dans un esprit explicitement monroïste ; la Russie agit en Ukraine (ou en Syrie, naguère) au nom de sa profondeur stratégique ; la Chine affirme que Taïwan constitue une ligne de non-fragmentation ; l’Inde et le Pakistan reviennent à leurs antiennes… sans même évoquer la Corne de l’Afrique et son lot incessant d’intrigues. Avec l’effondrement de l’ordre instauré à Yalta, le monde n’est plus gouvernable par des normes universelles, seulement par des équilibres de puissance localisés. 

C’est ici que l’analogie avec Helsinki atteint sa limite. En 1975, la reconnaissance mutuelle des sphères d’influence s’inscrivait dans un encadrement bipolaire strict. La course aux armements nucléaires obéissait à une logique paradoxalement stabilisatrice : la dissuasion. Chacun connaissait les lignes rouges de l’autre. Le risque existentiel du nucléaire agissait comme un frein ultime. La concurrence dans la coordination était le mot d’ordre. 

Aujourd’hui, cet encadrement a disparu.

Le monde est multipolaire, fragmenté, traversé par des puissances intermédiaires, des acteurs hybrides, des milices, des États faillis et des technologies de rupture. Le nucléaire existe toujours, mais il n’organise plus l’ensemble du système. Il cohabite avec des guerres conventionnelles prolongées, des frappes ciblées, des opérations clandestines, des cyberattaques et des conflits par procuration. La dissuasion n’est plus le langage commun. Quant à la coordination… il faut demander au judoka Poutine ce qu’il en pense…

Ce retour à une logique de gendarmeries régionales produit un monde plus lisible pour les grandes puissances, mais infiniment plus dangereux pour les zones grises. Les États trop faibles pour imposer leur souveraineté, mais trop stratégiques pour être ignorés, deviennent des théâtres permanents de tensions contenues. Surtout, l’absence d’un cadre global crédible fait peser un risque inédit : celui d’une erreur de calcul, d’un dérapage local non maîtrisé, dans un système où plus personne ne croit réellement aux règles qu’il invoque. C’est l’autre nom du chaos. Et il ne sera pas « constructif », loin de là. 

Helsinki avait figé le monde par la peur de l’anéantissement mutuel. Le monde d’aujourd’hui avance sans filet, convaincu que la force locale peut tout régler, mais oublieux de se rendre à l’évidence : avec la pratique de la politique du bord du gouffre coexiste le risque de basculer dans l’abîme. 

C’est peut-être là le véritable présage pour demain : un ordre international sans doute moins « hypocrite », mais plus instable ; plus assumé dans sa brutalité, mais privé de garde-fous. Un monde où chacun fait la police chez soi, jusqu’au jour où les frontières entre les « chez soi » cessent, à nouveau, de tenir. 

« J’ai vu l’avenir, mon frère, it is murder », chantait Leonard Cohen au lendemain de l’effondrement du Mur de Berlin et de l’ordre bipolaire. Il avait raison. Des rêves de liberté et de démocratie aux désillusions amères, cauchemardesques, de la violence sans limites, il n’y a, souvent, qu’un pas. 

Articles liés
Voir tout
Vidéos liées
Voir tout
Podcasts liés
Voir tout