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Mille plateaux

Palestine : une paix confisquée par les extrêmes

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié déc. 26, 2025 - 13:56

Contrairement aux idées reçues, la question palestinienne n’est pas enfermée dans une impasse par fatalité historique, ni par une haine atavique irréductible. Elle est méthodiquement neutralisée par une convergence d’intérêts entre des extrêmes qui, tout en s’affrontant dans le sang, ont en commun une obsession : empêcher l’émergence d’une solution politique fondée sur la reconnaissance mutuelle et l’égalité des droits. D’un côté, un pouvoir israélien captif d’une logique sécuritaire absolue, transformée au fil des ans en idéologie de gouvernement. De l’autre, des mouvements islamistes qui prospèrent sur l’effondrement du politique, la sacralisation de la violence et la confiscation de la cause palestinienne au profit d’agendas régionaux. Entre les deux, une population prise en otage, et une perspective de paix délibérément sabotée.


Il faut partir de là : la radicalisation n’est pas la cause première du conflit ; elle en est le symptôme. Comme l’ont montré de longue date les grandes figures intellectuelles palestiniennes et arabes critiques du nationalisme fermé et de l’islamisme armé, l’extrémisme se nourrit avant tout de l’absence d’horizon politique crédible. Là où la souveraineté est rendue impossible, la violence devient langage de substitution. Un travail similaire a été engagé chez des esprits éclairés en Israël. 


Or, depuis plus de deux décennies, la stratégie de la droite israélienne dure a consisté à vider de sa substance toute solution fondée sur l’existence de deux États. Non pas en la rejetant frontalement — ce qui aurait un coût diplomatique — mais en la rendant matériellement irréalisable : colonisation continue, fragmentation territoriale, destruction méthodique de toute continuité politique palestinienne. Cette stratégie a un corollaire, en l’occurrence de maintenir les Palestiniens dans une alternative binaire et mortifère — la soumission sans droits ou la résistance sans avenir. Dans les deux cas, l’État palestinien disparaît comme projet réel. Et avec lui, la possibilité d’un leadership politique modéré, responsable, capable de gouverner, de négocier et de répondre aux aspirations de son peuple autrement que par la sacralisation du sacrifice.


C’est ici que la symétrie des extrêmes devient évidente, pour reprendre les schèmes développés par René Girard. Les mouvements islamistes palestiniens ne constituent pas une rupture avec cette logique : ils en sont le produit et, paradoxalement, l’un de ses meilleurs alibis. En se posant comme seule force de résistance, ils confisquent la cause palestinienne, délégitiment toute alternative politique et offrent au camp israélien le prétexte idéal pour assimiler toute revendication nationale palestinienne au terrorisme. La tragédie palestinienne contemporaine tient en cela : chaque camp extrême a besoin de l’autre pour survivre politiquement. L’un justifie la perpétuation de l’occupation et de la domination, l’autre justifie la perpétuation de la guerre au nom d’une libération sans contours ni échéance. La paix, elle, devient l’ennemi commun. Dans ce jeu de miroirs, les figures de la paix — celles qui ont tenté de penser la reconnaissance mutuelle comme une nécessité historique et non comme une concession morale — ont été éliminées, marginalisées ou discréditées. L’assassinat politique et symbolique de cette génération a laissé le champ libre à une gouvernance par la peur, le ressentiment et la radicalité identitaire.


Or il faut le dire clairement : la poursuite de cette logique mène à une impasse stratégique totale. Aucun peuple ne disparaît sous la pression militaire, aucune identité nationale ne se dissout par décret, et aucune sécurité durable ne peut être fondée sur l’effacement programmé de l’autre. La question palestinienne n’est pas un problème humanitaire à gérer, encore moins une anomalie sécuritaire à contenir. Elle est un problème politique non résolu. Et tant qu’elle sera traitée comme telle, sous-traitée à des logiques de force, elle ne produira mécaniquement que de la violence, des cycles de radicalisation et des explosions régionales.


La seule alternative crédible repose sur un retour au politique. Cela signifie reconnaître que la sécurité d’Israël ne peut être durable sans la souveraineté palestinienne, et que la souveraineté palestinienne ne peut émerger que débarrassée des logiques de milices, de tutelles régionales et de messianismes armés. Cela implique un choix clair : celui d’une solution fondée sur deux États, non comme slogan diplomatique, mais comme architecture politique concrète. Un État palestinien viable, continu, souverain, reconnu internationalement, dirigé par des forces politiques capables de gouverner, de rendre des comptes et de rompre avec la logique de la guerre perpétuelle. Ce choix n’est pas une concession faite aux Palestiniens au détriment d’Israël. Il est une condition de survie politique pour les deux peuples. L’alternative est connue : soit un régime d’inégalités structurelles, de domination permanente et de violence chronique, soit une reconnaissance mutuelle imparfaite, fragile, mais ouverte sur un avenir possible. La responsabilité internationale est ici centrale. La répétition incantatoire du droit international, sans mécanisme contraignant, a vidé ce droit de sa crédibilité. L’inaction n’est pas une neutralité : elle est une forme de complicité passive avec la logique des extrêmes.


Enfin, il faut rompre avec une illusion dangereuse, selon laquelle le temps jouerait en faveur du statu quo. L’expérience historique montre l’inverse : plus un conflit est gelé dans l’injustice, plus il se radicalise, plus il déborde, plus il empoisonne l’ensemble de son environnement régional et mondial. La paix n’est pas un idéal naïf. Elle est un choix politique courageux, toujours minoritaire à court terme, mais seul capable d’éviter l’effondrement général à long terme. En Palestine comme ailleurs, elle commence par une vérité simple : aucun avenir ne se construit sur la négation de l’autre. La solution des deux États, réitérée par l’initiative arabe de Beyrouth 2002, est le seul cadre d’avenir non toxique, non seulement pour le Moyen-Orient, mais pour le monde entier, tant les conséquences du conflit suscitent les passions identitaires et religieuses au sein de chaque société. La logique qui considérait en effet que le conflit était « ailleurs » géographiquement, donc pouvant être traité comme une question politique, diplomatique, sécuritaire ou humanitaire détachée des options stratégiques vitales de tel ou tel pays, ne fonctionne plus. La question israélo-palestinienne opère désormais comme une tumeur maligne à l’intérieur des frontières nationales. Il existe un danger réel d’implosion, qui n’est plus cantonné, comme dans les années 1970-1980, à des attentats terroristes. Il y va de l’enjeu et de la sécurité d’un monde qui glisse lui-même de plus en plus dans la montée aux extrêmes. 


Tant que cette vérité restera inassumable pour les dirigeants captifs de ces extrêmes, la région restera prisonnière d’une guerre sans fin, et le monde entier sera ébranlé par ses conséquences, comme le montre le dernier massacre de Bondi Beach, à Sydney. Des accords de paix arrachés au forceps par l’État hébreu ne résoudront rien au problème de fond. Le feu et le sang ne garantissent aucune paix durable. Au contraire, ils ne sont que le moteur d’une prolongation infinie du conflit. 


Il est temps de rompre le cycle de la violence et de poser des actes fondateurs de paix. Un premier pas dans le bon sens, attendu depuis des décennies, a été fait en marge de la 80e Assemblée générale des Nations unies à New York, le 22 septembre 2025. Mais il doit être accompagné d’effets, ce qui passe par le fait de couper définitivement la voie à l’influence de l’Iran dans la région, mais aussi, et c’est là où le bât blesse réellement, cesser de considérer Israël comme un État privilégié, au-dessus du droit international, jouissant d’une impunité totale au mépris de toutes les conventions et principes généraux, d’un titre de propriété naturel fantasmatique à « une terre promise » et d’un droit de vie ou de mort sur les Palestiniens. 


Il y a un choix historique et stratégique à faire contre la haine et la culture de l’exclusion et de la mort. Il est grand temps de le faire, même avec 77 ans de retard. Des centaines de milliers de vies humaines dans la région et à travers le globe ont déjà payé le prix de ce conflit. Ce bain de sang inutile doit prendre fin, avant qu’il n’emporte tout le monde. N’est-ce pas à travers de véritables actes de paix, loin des trophées et des prix- colifichets, que s’affirme le véritable leadership mondial ?


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