


Tous les vingt ans,
vient un joueur,
qui met en gage le pays,
les hommes, l’héritage,
les levers et couchers du soleil,
les garçons et les filles,
les vagues et la mer
sur une table de poker.
Nizar KABBANI
Ainsi, Naïm Kassem veut sacrifier le Liban pour l’Iran.
Après avoir envoyé ses partisans mourir pour la Syrie d’Assad et laissé les habitants de son foyer révolutionnaire se faire atomiser pour le Hamas, le voilà maintenant qui veut conclure en beauté, par un suicide collectif, alors que la maison-mère iranienne se trouve en danger face à l’invincible armada déployée par Donald Trump dans les eaux du Moyen-Orient.
Les derniers propos du secrétaire général du Hezbollah pourraient presque passer pour de la bravoure de matamore patenté – et c’est peut-être encore le cas auprès d’une partie de ses ouailles biberonnées au mythe de l’Übermensch aryen manufacturé par les mollahs iraniens. Cependant, ladite « bravoure », ici – celle qui fut autrefois reconnue, à la fin des années 1990, par la grande majorité de la population libanaise lorsqu’il s’agissait de défendre le territoire libanais contre l’occupation israélienne du Liban – a depuis tourné au suicide stratégique – même si le terme « stratégique » paraît quelque peu grotesque le cas échéant.
Les avions fondent sur nos têtes.
La guerre
ne se gagne ni avec des dissertations,
ni avec des métaphores,
ni avec des adjectifs.
Que de fois avons-nous payé,
très cher,
l’impôt du bavardage.
Le problème de la rhétorique de Naïm Kassem, c’est qu’elle est tout simplement stupide. Là où son prédécesseur, Hassan Nasrallah, était particulièrement habile, enrobant ses discours d’une virtù politique qu’il avait acquise au fil des décennies au point de devenir un véritable hypnotiseur de masse, le gardien de la doctrine qui a été catapulté par défaut pour lui succéder après les liquidations en série perpétrées par Tel-Aviv dans les rangs des chefs de la milice, possède le charisme d’un crocodile déprimé. Nasrallah tentait de justifier sa loyauté aveugle à l’égard de Téhéran, et sa conséquence naturelle – la conquête du pouvoir au Liban – par un mélange d’argumentation rationnelle, de fanfaronnades politiciennes et de formules tantôt idéologiques, tantôt populistes. Mais il le faisait avec la maestria du leader historique. Kassem, lui, tente de ramasser les pots cassés - et il le fait avec l’habileté pataude, caricaturale, de ceux qui se retrouvent victimes du principe de Peter.
En d’autres termes, Nasrallah était un prestidigitateur dans l’art de la dissimulation par la parole. Même lorsqu’il avouait, dans des moments de lucidité honnête, être un soldat dans l’armée de la vilayat e-faqih, il le faisait à partir d’une position de force, qui l’inscrivait dans une logique impérialiste iranienne déferlant sur l’ensemble de la région sans véritable contrepoids - sinon, souvent, avec la collusion objective de l’Occident. Chez Kassem, et son dernier discours en est la preuve la plus éclatante, le propos relève soit du délire de secte qui n’a plus rien à perdre, soit d’un étalage de muscles d’un lutteur pompé aux stéroïdes et voué au K.O. assuré. Ce n’est plus de la lucidité honnête, c’est de l’irresponsabilité meurtrière. De l’inconscience meurtrière.
En affirmant que toute menace contre l’Iran, et plus encore contre le Guide suprême, constitue une menace directe appelant l’intervention du Hezbollah, le secrétaire général du parti ne se contente plus de hausser le ton dans une surenchère rhétorique désormais familière. Il désigne, sans fard, le lieu véritable de la souveraineté à laquelle il obéit. Et ce lieu n’est pas le Liban. Certes, ce n’est une surprise pour personne. L’allégeance du parti-milice à l’internationale révolutionnaire perse est un secret de polichinelle. Le problème, c’est la persistance dans l’aveuglement au point d’oublier que la dernière aventure du Hezb, au service du Hamas, a viré à la tragédie, non seulement pour le parti lui-même, mais pour les habitants du Liban-Sud et de Beyrouth, pour la communauté chiite tout entière, et surtout pour le Liban.
Tous les vingt ans,
vient un homme compliqué,
les poches pleines
de détonateurs.
Naïm Kassem acte une fois de plus la subordination explicite du destin libanais à une architecture de pouvoir extérieure, confessionnelle, transnationale, et qui transforme le pays, une fois de plus, en simple surface d’exposition, en espace dispensable, en satrapie sacrificielle pour une confrontation qui le dépasse. Car ce que ce discours consacre, au fond, c’est l’abolition pure et simple de la décision collective. La guerre et la paix, la vie et la mort, l’avenir et la ruine ne relèvent plus d’un débat national, d’institutions communes, ou d’un contrat politique, aussi fragile soit-il. Ils deviennent l’extension mécanique d’une logique d’axe, d’une fidélité idéologique qui ne reconnaît d’autre légitimité que celle du centre qu’elle sert. Le Liban, dans cette vision, n’est ni un État, ni une société, ni même un peuple au sens plein du terme. Il n’est qu’un relais. Qu’un gage. Rien qu’un vulgaire front parmi d’autres avec de petits soldats de plomb et de la chair à canon à profusion. L’un des derniers au service du despote iranien, avec l’Irak.
Tous les vingt ans,
arrive un gouvernant par décret,
qui mène le soleil
au poteau d’exécution.
L’image que le Hezb a assigné au Liban est inéluctablement celle du pays-corridor, du pays-front, du pays-martyr permanent, voué à payer le prix des affrontements des autres. Une logique qui a déjà détruit l’État, vidé les institutions, fracturé la société, et transformé la souveraineté en slogan creux. Le paradoxe est cruel, presque obscène : le Hezbollah invoque aujourd’hui la souveraineté au moment même où il en proclame la négation ; il se pose en rempart alors qu’il agit comme vecteur d’exposition maximale ; il accuse l’État de faiblesse après l’avoir méthodiquement privé de ses attributs fondamentaux. Cette duplicité n’est pas seulement tactique. Elle est ontologique. Elle procède d’une incapacité profonde à accepter le temps historique, avec ses limites, ses défaites, et ses responsabilités. C’est l’autre nom du délire.
Le Liban n’est pas un mythe à entretenir ni une scène sacrificielle à exploiter. Il est un pays réel, habité, fragile, pluriel, qui ne peut plus survivre à l’économie permanente de la guerre par procuration. Le discours de Naïm Kassem ne menace pas seulement des adversaires extérieurs. Il menace l’idée même que le Liban puisse encore exister comme espace politique autonome, c’est-à-dire comme lieu où la décision collective prévaut sur la foi imposée, et où la vie des citoyens n’est pas subordonnée à une eschatologie armée.
Tous les vingt ans,
vient un homme
pour égorger l’unité dans son lit
et avorter les rêves.
Une fois de plus, le Hezbollah nie la pluralité constitutive du pays. Il efface tous ceux qui refusent qu’un pouvoir paraétatique qui a perdu toute sa légitimité dans son propre camp au point de se retrouver lâché progressivement par ses alliés les plus proches ; qui a perdu sa profondeur stratégique avec la chute d’Assad ; qui est confronté à une volonté libanaise de rétablir la souveraineté et le monopole de la violence légitime sur l’ensemble du territoire nationale ; et, surtout, qui est tellement épuisé par les catastrophes successives qu’il ne peut plus supporter le coût physique, matériel et moral d’un énième désastre ; préside encore aux destinées du pays. Qui plus est, un pouvoir milicien dont les méfaits, de la violence criminelle à l’obstruction de la justice en passant par toutes sortes d’activités mafieuses, sont innombrables.
Mais, le pire, c’est que le Hezbollah enferme aujourd’hui la communauté chiite elle-même dans une assignation identitaire violente, la réduisant à un bloc supposément homogène, prêt à se sacrifier sans condition pour une cause qui, dans sa diversité réelle, ne fait pas consensus. Les chiites du Liban ont souffert depuis l’ère ottomane de persécutions et de marginalisation politique, sociale et économique. Oui, il a fallu Moussa Sadr, puis la révolution islamique en Iran, pour changer ce contexte. Oui, le Hezbollah, après la disparition de Sadr, a rendu une gloire et un sentiment de fierté aux chiites. Mais il les a aussi asservis à sa loi, fondée sur la puissance brute. Il a bassidjisé la communauté, l’a « purifiée » en liquidant les élites intellectuelles qui ne partageaient pas sa doctrine et son alignement géopolitique et militaire sur l’Iran, et en étendant son contrôle politique, par la terreur des armes, sur l’ensemble de la communauté, jusqu’à l’hypothéquer. D’une manière perverse et insidieuse, il a galvanisé la communauté au nom d’une gloire vaine et illusoire, en l’assignant à une fonction de résistance territoriale, tout en développant un réseau d’infrastructure sociale, politique et mafieuse rattachée à l’Iran. Sous le couvert de la résistance territoriale, il a délibanisé les chiites au service de Téhéran.
Tous les vingt ans,
vient un narcissique amoureux de lui-même,
qui prétend être le Messie, le Sauveur,
l’Unique, l’Éternel,
le Sage, l’Omniscient, le Saint,
l’Imam.
Mais ce que le discours de Naïm Kassem révèle surtout, c’est le cœur idéologique du système : la sacralisation du commandement qui rend toute contestation illégitime, toute dissidence suspecte, et toute critique assimilable à une trahison. Dans cet univers mental millénariste et totalitaire, le chef n’est pas un responsable politique soumis à l’épreuve du réel, mais une figure investie d’une mission transcendante. Or une telle construction est par nature incompatible avec l’État, qui suppose la finitude, la responsabilité, la possibilité de l’échec et du compte à rendre.
C’est là que se loge la fragilité actuelle du Hezbollah, que la rhétorique martiale cherche désespérément à masquer. Car derrière la posture de fermeté se profile une angoisse profonde : celle de la perte. Le parti est entré dans une phase de vulnérabilité qu’il n’avait jamais connue à ce degré. Les figures totémiques ont été frappées. L’axe régional se fissure. L’espace impérial qui donnait cohérence et profondeur à sa puissance se contracte. Et avec lui, l’identité même du Hezbollah vacille. Qu’est le Hezbollah sans sa prédication fallacieuse de résistance territoriale ? Qu’en reste-t-il sans ses armes ? Et, surtout, quel serait son avenir si son directoire à Téhéran, les Pasdaran et son référent ultime, la vilayat e-faqih, s’effondrent ? C’est son existence, voire son essence même, qui est en jeu.
Et, face à cette érosion, le réflexe est ancien, presque mécanique. Le Hezbollah ne sait pas perdre. Il ne peut pas se penser dans la défaite, car accepter la défaite reviendrait à renoncer à son statut d’exception, à son monopole symbolique, à son récit fondateur. Alors, il déplace la scène du conflit. Il élargit le théâtre des opérations. Il transforme une fragilisation locale en enjeu cosmique. Il tente de reconstituer par le verbe une centralité que le réel lui retire. Il implose dans le sacrifice spectaculaire, comme une secte qui refuse d’être confrontée à l’amère réalité après le délire messianique de supériorité et d’invincibilité. Après tout, les anges, les prophètes, et Hussein lui-même ne bataillent-ils pas à ses côtés ? Accepter de perdre, c’est valider que la doctrine a failli. Or l’effondrement de la doctrine, pour un parti théocratique, équivaut à une décompensation, à une déréalisation, une dissociation totale de la réalité.
L’objectif de Naïm Kassem et des siens n’est pas simplement de défendre Téhéran contre « le Grand Satan impérialiste », son satellite israélien et sa flottille. Il est de survivre à l’absurde, au néant – même si cela doit-être, paradoxalement, par la mort.
Le Liban, dans ce cadre, ne compte plus. Il n’appartient pas aux calculs et à l’espace mental de la secte si ses gourous et ses disciples ont sombré dans la déraison.
Naïm Kassem n’est plus, en fait, qu’un autre Jim Jones ou David Koresh.
Acculé, il n’hésitera pas à se jeter dans le précipice, en prenant en otage réel la communauté chiite et l’ensemble du Liban s’il le faut.
Ce n’est pas tant pour ses maîtres à Téhéran qu’il le fera que pour avoir eu raison.
Tous les vingt ans, écrit Nizar Kabbani.
Bien moins, tristement.
Mais le temps du Liban ne peut plus être celui des cycles sacrificiels. Il est celui d’un choix désormais inévitable : redevenir un pays, avec tout ce que cela suppose de limites, de responsabilités et de renoncements, de neutralité vis-à-vis des axes régionaux, ou disparaître définitivement comme sujet politique, dissous dans les convulsions d’un empire qui se délite.
Et cette fois, nul décret, nul slogan, nul bavardage ne pourra en différer l’échéance.
Mais cette fois, il faut que quelqu’un fasse barrage à Kassem et ses semblables, quels qu’ils soient. Pas par leur logique – la violence et la déraison, mais par la règle de droit, et le dialogue ferme et tranchant, si certains au sein du Hezb peuvent encore entendre raison et souhaitent éviter la catastrophe collective.
Et ce quelqu’un, ce ne saurait être les États-Unis, et encore moins Israël. Le comble, d’ailleurs, c’est qu’une nouvelle confrontation avec l’État hébreu ne fera que renforcer son influence, voire asseoir son occupation, au Liban. Alors mieux vaut ne pas provoquer la bête – d’autant qu’elle attend aux aguets qu’on lui prête la faux.
C’est en principe le rôle de l’État libanais de brider les ardeurs du parti pro-iranien. Et, s’il existe encore une volonté populaire et politique libanaise soucieuse d’agir dans l’intérêt propre du Liban, il est tant qu’elle s’exprime haut et fort, sans réserve, souverainement, et par tous les moyens démocratiques contre la guerre, afin de prouver qu’elle a encore envie de vivre, loin de l’éternel retour de la démence-violence et de tous ses démons.