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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
L'Essentiel du jour
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Por LevantTime .
Publicado sept. 5, 2026 - 00:55
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Por Michel Hajji Georgiou - Publicado sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
Analyse

Ali el-Taher: pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé de remettre la colline à l’armée?

La bataille s’est-elle achevée par un arrangement non déclaré?
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Por Jad Akhawi - Publicado sept. 4, 2026 - 15:00
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La bataille d’Ali el-Taher n’a pas été une simple confrontation militaire autour d’une colline stratégique du sud du Liban. Malgré sa superficie limitée, le site est devenu un point de convergence entre calculs militaires, politiques et régionaux, révélant l’un des aspects essentiels du conflit qui perdure au Liban: qui contrôle le territoire, qui détient les armes et qui décide de la guerre et de la paix? Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée d’Israël sur le site, mais l’insistance du Hezbollah à refuser de le remettre à l’armée libanaise, alors même que celle-ci est la seule institution légitime censée assumer la responsabilité du territoire libanais, en particulier dans les zones frontalières directement liées à la sécurité et à la souveraineté du pays. Pourquoi le Hezbollah a-t-il refusé? Parce que la remise d’Ali el-Taher à l’armée n’aurait pas été comprise comme une simple mesure de terrain. Elle aurait revêtu une signification politique dépassant largement la colline elle-même. Une telle démarche aurait constitué une reconnaissance de fait de l’autorité de l’État libanais sur les décisions sécuritaires et militaires dans le Sud, et du fait qu’aucune autre force armée ne peut agir comme si elle exerçait l’autorité effective sur le terrain. Le site est ainsi devenu un test de l’autorité de l’État, et non plus seulement une position militaire avancée. Qui a tué les combattants? C’est l’épisode le plus obscur du récit de la bataille. La version israélienne fait état de combattants tués et d’autres ayant pris la fuite, tandis que les informations indépendantes sur le nombre de personnes présentes sur le site, la nature de leur mission et leur sort demeurent incomplètes. Les divergences entre les récits ouvrent également la voie à de nombreuses questions auxquelles les seuls communiqués militaires ne permettent pas de répondre. Et il ne s’agit pas d’un simple détail opérationnel: La plupart des combattants ont-ils été tués à l’intérieur du site? Ont-ils réussi à se retirer par des tunnels et des passages? Ou avaient-ils été évacués avant le début de l’opération israélienne? Chacune de ces hypothèses possède une signification différente. Si les combattants sont restés sur place jusqu’au dernier moment, cela signifierait que le site a été le théâtre d’un affrontement direct qui s’est achevé par une nette supériorité israélienne. S’ils ont, en revanche, été évacués à l’avance, la question porterait alors sur l’autorité qui a pris cette décision, les raisons qui l’ont motivée et la possibilité que cette évacuation ait fait partie d’un arrangement plus large, ou qu’elle n’ait été qu’une mesure militaire préventive. Et s’il devait être établi qu’un nombre important d’entre eux avaient quitté les lieux avant l’entrée des forces israéliennes, la question principale serait alors : comment sont-ils sortis, qui a assuré leur évacuation et celle-ci s’est-elle déroulée avec la connaissance d’acteurs locaux ou internationaux? À ce stade, il n’existe pas suffisamment d’éléments publics permettant de trancher entre ces différents scénarios. Mais l’absence d’informations ne retire rien à l’importance de ces questions. Elle accroît au contraire les interrogations sur la nature de ce qui s’est produit dans les heures précédant la prise de contrôle du site. Qu’en est-il de la visite de l’ambassadeur américain en Israël? Le calendrier mérite qu’on s’y attarde. L’escalade autour d’Ali el-Taher a coïncidé avec un mouvement diplomatique américain en direction d’Israël, tandis que des informations faisaient état de discussions sur le site et sur la possibilité qu’il soit finalement remis à l’armée libanaise. Cela ne signifie pas nécessairement que la décision ait été prise en dehors du Liban, ni qu’un accord complet ait été conclu entre Washington, Tel-Aviv et Beyrouth. Mais cela indique que le site n’est plus considéré comme une simple question militaire locale. Il est impossible d’affirmer que la visite de l’ambassadeur américain faisait partie d’un accord secret concernant Ali el-Taher: rien ne permet de l’établir. Il est tout aussi impossible d’affirmer que tout ce qui s’est produit résultait d’un arrangement préalable entre les parties concernées. Il est cependant clair que Washington envisage l’avenir du site dans le cadre d’un dossier plus large touchant au cessez-le-feu, à la stabilisation de la frontière, à l’absence de toute présence militaire échappant à l’autorité de l’État libanais et à la nécessité d’empêcher les zones frontalières de devenir des plateformes permanentes de confrontation. Ali el-Taher s’inscrit dès lors dans des négociations dont la portée dépasse largement sa géographie. Le site est peut-être petit sur la carte, mais il est lié à de grandes questions concernant les arrangements dans le Sud, le rôle de l’armée libanaise, l’avenir des armes illégales et les limites de l’influence israélienne dans la région. Le paradoxe qui a embarrassé le Hezbollah Le grand paradoxe politique est que le Hezbollah a refusé de remettre la colline à l’armée libanaise, sans parvenir pour autant à la conserver. Si l’opération israélienne devait s’achever par un retrait des forces israéliennes et la remise du site à l’armée libanaise, le scénario serait très différent de l’image que le Hezbollah voulait imposer ou cherchait à consacrer: le Hezbollah a refusé de remettre le site à l’État, Israël l’en a délogé, puis l’État est revenu en assumer la responsabilité. Autrement dit, le Hezbollah a refusé de consacrer volontairement l’autorité de l’armée, mais pourrait se retrouver face à une réalité qui la consacre d’une autre manière. C’est ce qui rend la situation politiquement embarrassante, car le résultat final pourrait apparaître comme ayant réalisé, indirectement, ce que le Hezbollah avait refusé de faire directement. Dès lors, une question s’impose: pourquoi la remise du site à l’armée n’a-t-elle pas été considérée comme l’option la moins coûteuse pour le Liban? Cette démarche aurait pu être présentée comme un renforcement du rôle de l’État, une protection du Sud et un moyen d’empêcher Israël d’utiliser la présence du Hezbollah comme prétexte pour demeurer sur place ou poursuivre son avancée. Le refus de remettre le site à l’armée l’a au contraire maintenu dans la zone de confrontation et a permis à Israël de présenter son opération comme une réponse à une présence militaire échappant à l’autorité de l’État. Ali el-Taher résume le problème libanais La question ne se limite pas à cette colline. Le Liban ne peut recouvrer sa souveraineté tant que deux autorités militaires coexistent: celle de l’armée et celle d’armes échappant à l’État. Il ne peut pas davantage demander à la communauté internationale de respecter ses frontières tant que la décision militaire, à l’intérieur de celles-ci, demeure partagée entre les institutions de l’État et une organisation armée disposant de capacités indépendantes. Dans le même temps, le Liban ne peut réclamer le retrait d’Israël de son territoire alors que la décision sécuritaire concernant ce territoire reste elle-même l’objet d’un conflit interne. Tant que des armes subsisteront en dehors de l’État, l’argument israélien demeurera, et le Sud restera exposé à de nouveaux cycles d’escalade. La souveraineté ne se partage pas. Soit l’armée libanaise constitue l’unique référence, soit le Liban demeure un terrain ouvert aux conflits régionaux où s’entremêlent les calculs iraniens, israéliens et américains, tandis que l’État et la société paient le prix de l’affrontement. C’est pourquoi, après Ali el-Taher, la véritable question n’est pas de savoir qui a gagné la colline, mais qui l’administrera une fois la bataille terminée? Si la réponse est l’armée libanaise, Ali el-Taher pourrait marquer le début d’un passage du Sud de la logique de la «résistance» à celle de la responsabilité de l’État. Cela pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la sécurité nationale, dans laquelle la défense des frontières deviendrait la mission des institutions de l’État, et non celle d’une partie agissant de manière autonome. Si Israël demeure sur place, en revanche, le Liban aura une nouvelle fois perdu une partie de sa souveraineté, quelle que soit la version que chaque camp avancera pour justifier ce qui s’est passé. Dans les deux cas, une vérité essentielle demeure: ni le Hezbollah ne peut se substituer à l’État, ni Israël ne peut être le garant de sa souveraineté. La souveraineté libanaise ne peut être restaurée que par l’État libanais, protégée que par son armée et consacrée que par une décision politique claire mettant fin à la dualité des armes et des autorités.
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L’Iran pourra-t-il résister au D-Day économique lancé par Washington?

Deux événements majeurs marquent le début de cette semaine: la phénoménale charge économico-financière américaine contre l’Iran – baptisée D-Day économique – et, au Liban, la résurgence de l’affaire de l’ambassadeur désigné, mais non accrédité, d’Iran à Beyrouth, Mohammad Reza Chibani. L’importance de la salve de sanctions annoncées lundi par Washington réside dans ses conséquences multidimensionnelles directes, à court et à moyen termes, sur l’économie iranienne, la survie du régime des mollahs, les équilibres régionaux, voire les rapports internationaux, notamment avec la Chine. L’affaire Mohammad Chibani, sans commune mesure avec la D-Day économique bien entendu, met surtout à l’épreuve la capacité des autorités libanaises à maintenir une cohérence entre leurs discours et leurs actes. Elle intéresse parce qu’elle représente un nouveau test pour un État libanais qui a toujours du mal à imposer son autorité. En ce lundi 24 août, le Liban officiel a de nouveau raté le test. L’annonce des mesures envisagées dans le cadre du D-Day économique est en tous points inédite. Dans la forme et sur le fond, dans la mesure où c’est toute l’économie internationale qu’elle secoue en même temps qu’elle asphyxie à fond le régime iranien. Les sanctions touchent tous les secteurs, l’or, la technologie, les actifs numériques, le pétrole, le système bancaire, l’aviation et le transport maritime. L’ultimatum posé par le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, est sans ambiguïté: les pays qui traitent avec l’Iran doivent s’y conformer ou risquer d’être à leur tour isolés. Pire encore: ils risquent d’être expulsés du système dollar, selon ses explications. «Personne ne devrait tester notre volonté», a averti Scott Bressent, pour qui «les zones grises n’existent plus». «Les dirigeants du monde doivent choisir entre l’Iran et les États-Unis, la paix et le terrorisme», a-t-il lancé. Pas d’exception, surtout pas pour la Chine, partenaire stratégique de Téhéran, avec qui Donald Trump a pourtant ouvert une nouvelle page et qui se retrouve aujourd’hui de nouveau dans le viseur américain. Pékin avait récemment manifesté son mécontentement vis-à-vis de la nouvelle stratégie américaine contre l’Iran. Scott Bessent a répondu sans ambages à une question à ce sujet: «Si Pékin facilite des transactions iraniennes, il sera ciblé.» Pour le responsable américain, ces transactions, quelles qu’elles soient, relèvent du «blanchiment d’argent pour le compte de l’Iran». Le Secrétaire au Trésor a dit «s’attendre à ce qu’une importante institution soit sanctionnée cette semaine», sans donner davantage de précision, mais en faisant savoir que pendant qu’il s’exprimait, «une soixantaine d’entités qui entretiennent des relations avec Téhéran venaient d’être sanctionnées». La banque iranienne Melli, ainsi que d’autres établissements, ont été sommés de «fermer toutes leurs branches dans le monde». Selon lui, l’Iran «fait face à un choix très clair, avec seulement deux chemins possibles: totale isolation et une économie de subsistance, ou un retour vers la normalité avec l’opportunité de rejoindre l’économie mondiale», a lâché Scott Bessent, qui a appelé les soldats iraniens à déposer leurs armes. «Rappelez-vous que le mur de Berlin est tombé lorsque des soldats ordinaires ont décidé de ne pas tirer sur leurs compatriotes», leur a-t-il lancé. Dans une première réaction à chaud, l’agence Tasnim, proche des Gardiens de la révolution islamique, a essayé de minimiser l’importance du nouveau train sans précédent de sanctions «alors que le médiateur pakistanais se trouve à Téhéran». Elle l’a mis sur le compte des «opérations médiatiques et psychologiques répétées de Donald Trump», en citant une source officielle iranienne. Selon cette même source, «rien ne changera sur le terrain». Un discours destiné essentiellement à la consommation interne, car justement sur le terrain, la situation ne sera plus la même. Affolement à Téhéran Annoncé mercredi par le président américain Donald Trump, le D-Day économique (en allusion au débarquement allié de juin 1944 en Normandie, lequel avait accéléré la chute du régime nazi en Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale) est de nature à porter le coup de grâce à l’Iran s’il est appliqué à la lettre et maintenu, en l’absence de percées diplomatiques. Le choix du nom accordé aux mesures draconiennes que Washington compte imposer à la République islamique et à ses partenaires récalcitrants n’est pas anodin. Les sanctions que le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, présente comme la «plus grande offensive financière jamais menée» marqueraient l’ultime épisode d’une guerre qui dure depuis le 28 février dernier, sous différentes formes. Et cela, les Iraniens en sont conscients, comme en témoigne la chute brutale du rial, échangé lundi à plus de 2 millions pour un dollar et, surtout, l’affolement manifeste dans les rangs du pouvoir. Depuis dimanche, les déclarations et commentaires officiels se succèdent à un rythme effréné dans un Iran où l’on continue d’envoyer des signes contradictoires, allant de menaces directes contre les États-Unis et les pays qui adhéreraient au nouveau régime de sanctions, jusqu’aux appels de phares pour une solution politique au conflit, en passant par les envolées lyriques sur la résilience ou les capacités militaires iraniennes. À tel point que le président Massoud Pezeshkian s’est vu obligé d’appeler à une «unité de positions face aux menaces américaines». Grand absent dans ce concert de déclarations, le guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei. Les Iraniens pourront-ils résister au coup de massue américain? Impossible au vu de la sévérité des sanctions américaines et de l’ampleur de la crise financière et inflationniste qui affecte leur pays depuis plusieurs mois et qui a été aggravée par le blocus naval américain. Il suffit de suivre l’évolution des exportations iraniennes de pétrole pour mesurer l’ampleur de la crise financière dans laquelle est plongé le régime des mollahs. De près de deux millions de barils par jour avant la guerre de février, elles sont tombées à environ 400.000 à la mi-août. En tout état de cause, face à ce D-Day économique, les autorités iraniennes affirmaient lundi soir qu’elles ont élaboré un plan «étalé sur deux ans» (soit jusqu’à la fin du mandat du président Donald Trump…) pour affronter cette guerre économique. Quel rôle pour la diplomatie? En dépit des pressions auxquelles il est confronté, Téhéran refuse toujours de céder sur ce qu’il appelle son droit de contrôler le détroit d’Ormuz. Du moins publiquement, puisque le Pakistan a remis en marche sa machine diplomatique dans l’espoir d’une percée qui ramènerait l’Iran et les États-Unis à la table des négociations et réduirait les tensions sur le terrain. La milice yéménite des Houthis, soit dit en passant, continuait lundi de cibler des objectifs saoudiens, notamment en mer Rouge. Le chef de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir, se trouve actuellement à Téhéran pour des discussions avec les officiels iraniens. Selon Reuters, il avait eu un entretien téléphonique avec Donald Trump la semaine dernière. Le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr el-Busaidi, doit le suivre mardi dans la capitale iranienne pour des discussions autour du détroit d’Ormuz. La triste affaire Chibani Quoi qu’il en soit, s’il perdure sans percée diplomatique, le D-Day économique aura incontestablement un impact sur les pays de la région où Téhéran maintient une influence à travers ses bras armés, comme le Hezbollah au Liban, les factions armées en Irak et les Houthis au Yémen. Deux faits significatifs sont à relever dans ce contexte: Bagdad a repoussé le calendrier prévu pour le désarmement des groupes armés pro-iraniens, sans expliquer ce changement de calendrier et sans fixer de nouvelle échéance. Lancé au mois de juin, ce processus était supposé se terminer le 30 septembre, date à laquelle prend fin la mission de la coalition internationale dirigée par les États-Unis contre le groupe État islamique en Irak. Sous pression de l’Iran, certains groupes ont cependant refusé de déposer les armes, considérant qu’un tel geste profiterait aux États-Unis et à Israël. Voulant éviter des confrontations armées et privilégiant le dialogue, les autorités irakiennes ont apporté des ajustements à leur calendrier, mais sans jamais modifier l’échéance fixée. La décision irakienne d’abandonner celle-ci ne peut être expliquée que par des pressions iraniennes accrues qui ont poussé le gouvernement de Ali el-Zaidi à freiner le processus engagé. Idem au Liban où l’ambassadeur iranien désigné mais non accrédité, Mohammad Reza Chibani, s’accroche à son poste, quand bien même il a été déclaré persona non grata et sommé par le ministère des Affaires étrangères de quitter le pays, en mars dernier. Concrètement, Chibani est en situation irrégulière au Liban, depuis le 24 mars, puisque son visa n’est plus considéré valable à partir du moment où il a été jugé persona non grata . Il n’en demeure pas moins que les autorités n’ont rien entrepris pour faire exécuter la décision qu’elles ont prise, ratant ainsi un premier test pour leur autorité. Lundi, ils ont raté une seconde chance pour prouver leur crédibilité, puisque le représentant de l’Iran a réussi à obtenir un permis de séjour de six mois de la Sûreté générale, en sa qualité d’ancien ambassadeur ayant servi au Liban entre 2006 et 2009. Cette entourloupe est cependant loin de dissimuler l’énorme fossé qui existe entre les déclarations des officiels sur leur volonté de soustraire le Liban aux influences étrangères et leurs actions qui vont à l’encontre des intentions annoncées. Seul le ministre des Affaires étrangères, Joe Raggi, est resté conséquent avec lui-même, en affirmant il y a quelques jours, dans une interview au an-Nahar , qu’il n’est pas question de revenir sur les décisions de mars dernier. Le renouvellement du permis de séjour de Chibani est un camouflet pour les autorités qui prouvent ainsi qu’elles n’ont pas le courage de leurs décisions, quels que soient les prétextes avancés, d’autant que le Hezb, qui relève directement de l’Iran, continue de les défier. La preuve a été encore une fois donnée par un des députés de ce groupe, Hassan Fadlallah, qui, lors d’un entretien à Téhéran, avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, s’est exprimé comme s’il représentait le Liban, allant même jusqu’à réclamer une «action concertée» avec la République islamique pour faire face aux opérations militaires israéliennes continues au Liban. La Syrie retirée de la liste terroriste Reste à relever dans un tel contexte explosif un développement d’une importance capitale et dont la portée symbolique et le timing n’échappent à personne. Le Secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé lundi soir la levée officielle de la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme international. Par la même occasion, l’organisation «Heyaat Tahrir el-Sham» (qui était dirigée par le président Ahmed el-Chareh, sous le nom de guerre «al-Joulani»), a également été retirée de la liste des organisations terroristes internationales. Cette double décision aura pour impact stratégique d’ouvrir la voie aux investissements privés en Syrie, de relancer, de ce fait, l’économie syrienne et de permettre à la Syrie post-Assad de réintégrer les circuits de l’économie mondiale.

Marie Curie, au-delà des préjugés, des recherches sur l’uranium et deux Nobels (4)

Certaines personnes subissent constamment leur sort, mais d’autres prennent leur destin en main. Cela est d’autant plus difficile quand il s’agit d’une femme dans un monde d’hommes. Et pourtant… certaines femmes ont choisi le combat, réussissant à briser les tabous de leur époque. Qu’elles aient manié le pinceau, la plume, la science ou la voix, elles ont habité leur siècle avec une audace qui tenait parfois du scandale. D’Artemisia Gentileschi bravant la société et les tribunaux italiens, il y a cinq siècles, à George Sand troquant le corset pour la liberté d’écrire, en passant par Camille Claudel, l’écorchée vive, ou la rigueur et le génie de Marie Curie, ou encore la voix universelle d’Oum Kalthoum… ces femmes ont réussi à surmonter les préjugés sociaux. Dans une série d’articles, nous proposons un voyage à travers le temps à la rencontre de ces femmes rebelles. Marie Curie incarne l’essence même de la rébellion intellectuelle. Elle n’a pas seulement défié les lois politiques de son pays et les préjugés tenaces de son époque, mais elle a repoussé les limites mêmes de la connaissance humaine. Marie est née Maria Salomea Skłodowska en 1867 à Varsovie, alors sous tutelle russe. Dès son plus jeune âge, la petite Maria montre des aptitudes intellectuelles exceptionnelles. Ses parents lui donnent, ainsi qu’à ses sœurs, la même éducation que leur frère. Pourtant, d’après les lois tsaristes, en tant que femme, l’université lui est interdite. Elle rejoint alors l’«Université volante», une institution clandestine qui dispense un enseignement supérieur aux jeunes femmes polonaises, au nez et à la barbe des autorités tsaristes. Cet acte de défiance sera le prologue de son destin. Réalisant que son pays natal ne pourra jamais étancher sa soif de science, elle décide de rejoindre Paris avec sa sœur Bronia qui veut étudier la médecine. Après des années d’un dur labeur comme gouvernante pour financer leurs études respectives, Marie débarque enfin à Paris en 1891. Elle a 24 ans, presque pas d’argent en poche, mais une soif d’apprendre insatiable. La Sorbonne Marie s’inscrit à la Sorbonne et étudie avec une fureur ascétique, mettant les bouchées doubles pour rattraper son retard. Elle vit dans une mansarde glaciale, se nourrit à peine, mais son esprit s’épanouit enfin. Elle termine première de promotion en licence de physique et deuxième en licence de mathématiques. Dans ce bouillonnement intellectuel, elle rencontre Pierre Curie, un scientifique aussi libre et passionné qu’elle. Leur union n’est pas seulement romantique, elle est également la fusion de deux génies remarquables. Ensemble, ils s’attaquent au mystère des rayons invisibles émis par l’uranium. Dans un hangar mal isolé, glacial l’hiver et étouffant l’été, Marie remue inlassablement des marmites bouillantes de pechblende, un minerai d’uranium. Pourtant, l’establishment scientifique masculin peine à la prendre au sérieux. Marie s’obstine. L’effort est colossal, mais la récompense change la face de la physique moderne: Marie et Pierre découvrent deux nouveaux éléments chimiques, le polonium, ainsi nommé en l’honneur de la patrie d’origine de Marie, et le radium. L’ère de la radioactivité était née. Marie et Pierre Curie dans leur laboratoire. Triomphes et tragédies: imposer sa place En 1903, le prix Nobel de physique vient couronner leurs recherches. Initialement, l’Académie suédoise du prix Nobel prévoyait d’honorer uniquement Pierre Curie et Henri Becquerel, omettant sciemment la contribution de Marie. Mais Pierre menace de refuser le prix si elle n’y est pas associée. Marie devient ainsi la première femme lauréate d’un prix Nobel. Mais le destin, souvent cruel, frappe tragiquement. En 1906 Pierre meurt, écrasé par une voiture à cheval. Dévastée, Marie refuse de sombrer dans l’oubli réservé alors aux veuves. Sa douleur se mue en une nouvelle force d’action. Elle continue ses recherches et reprend la chaire de son mari à la Sorbonne, devenant la première femme professeure de la prestigieuse université. Contre la meute: l’action jusqu’au bout En 1911, suite à la révélation d’une liaison avec le physicien Paul Langevin, marié et père de famille, Marie affronte une campagne de diffamation sexiste et xénophobe d’une rare violence de la part de la presse française. Toutefois, malgré ce lynchage médiatique qui menace de briser sa carrière, elle ne cède pas et se rend la même année à Stockholm pour recevoir son second prix Nobel, en chimie cette fois-ci. Elle reste, à ce jour, la seule personne récompensée par deux prix Nobel dans deux disciplines scientifiques distinctes. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, fidèle à ses convictions, Marie se mobilise corps et âme. Elle développe l’utilisation des «Petites Curies» sur les lignes de front. Ce sont des unités chirurgicales automobiles équipées d’appareils de radiologie qu’elle conduit elle-même durant la guerre. Elle contribue ainsi au sauvetage d’innombrables vies humaines. Un héritage immortel Jusqu’au bout, Marie continue ses recherches. Bien qu’épuisée par la maladie, elle sillonne le monde, écrit des livres, visite les États-Unis où on lui fait un triomphe et prend part à des congrès auprès des plus grands savants de son temps, comme le congrès Solvay aux côtés d’Albert Einstein, entre autres. On reconnaît enfin sa contribution au progrès des sciences et de la médicine et notamment son rôle dans le combat contre le cancer. Sa fille aînée, Irène, l’aide dans son travail. À l’instar de ses parents, celle-ci épousera un chercheur et recevra, elle aussi, un prix Nobel. «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante» Marie Curie s’est éteinte en 1934, épuisée par des décennies d’exposition aux radiations. Ses cahiers de laboratoire, comme son propre corps, portent encore les traces de la science qu’elle avait mise au jour. Celle qui fut considérée à un moment donné comme «l’étrangère, la briseuse de ménage» repose aujourd’hui au Panthéon dans un cercueil de plomb, grande parmi les plus grands. Insoumise silencieuse, son travail et ses actes ont triomphé des pires préjugés. Elle ne s’est pas contentée d’accepter le monde tel qu’il était. Elle l’a disséqué, l’a compris et, finalement, elle a réussi à le transformer.

Pourquoi la pensée de Habermas reste d’une brûlante actualité

En des temps où la réflexion publique semble parfois s’essouffler, la pensée du philosophe allemand Jürgen Habermas apparaît comme une boussole singulière et demeure, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité du fait qu’elle engage une réflexion sur la modernité laïque, la place de la religion, l’État-nation et le nationalisme dans un contexte européen, ainsi que sur la pensée critique d’une manière générale, sous l’angle de «l’éthique de la discussion» et du «dialogue libre de toute domination». Sa pensée s’oppose dans ce cadre à l’idée que le bien et le mal pourraient être définis par une autorité absolue, une tradition figée ou une vérité métaphysique incontestable. À l’inverse, Habermas défend l’idée qu’ils doivent être discutés rationnellement entre individus libres et égaux, dans un espace de dialogue ouvert. Né en 1929 dans une Allemagne en crise, Habermas grandit dans un milieu bourgeois relativement protégé, mais traversé par les fractures idéologiques de son époque. Son père adhère au parti nazi, une réalité familiale lourde qui s’inscrit dans un contexte où l’adhésion au régime est devenue, pour beaucoup, une évidence sociale autant qu’une contrainte politique. Enfant, Habermas est également atteint d’un bec-de-lièvre, un handicap visible dans une société qui tolère difficilement les différences physiques. Plusieurs interventions chirurgicales marquent son enfance, ajoutant à une expérience précoce de la vulnérabilité et du regard social. Adolescent, il est brièvement inscrit dans les Jeunesses hitlériennes, comme la quasi-totalité de sa génération. La fin de la guerre et la découverte progressive des crimes du nazisme constituent un choc fondateur. Cette expérience de rupture historique – entre endoctrinement, reconstruction et nécessité de penser autrement - joue un rôle décisif dans sa réflexion future sur la mémoire et la raison. Dans l’après-guerre, il étudie dans une Allemagne encore traversée par d’anciens cadres intellectuels compromis avec le régime nazi. Très jeune, il s’engage dans une critique vigoureuse de Martin Heidegger, notamment sur la question de son silence et de son engagement durant la période nazie. Ce texte attire l’attention de Theodor W. Adorno, figure majeure de l’École de Francfort, qui l’intègre comme assistant. Habermas s’inscrit alors dans le sillage de cette tradition critique, mais il s’en éloigne progressivement. Là où les premiers penseurs de Francfort développent une vision pessimiste de la modernité et de la raison, il maintient une confiance forte dans la capacité du langage et de la discussion à produire du lien social et de la rationalité. C’est dans ce cadre qu’il élabore ce qu’il appelle l’éthique de la discussion. Une norme n’est légitime que si elle peut être acceptée par tous les concernés dans un dialogue libre de toute domination. La morale ne repose donc pas sur une vérité extérieure, mais sur la qualité du processus délibératif lui-même. Contrairement à Socrate, qui cherche à faire émerger une vérité supposée déjà là, Habermas insiste sur la procédure: c’est la discussion elle-même qui fonde la validité. Cette réflexion conduit à sa théorie de l’«agir communicationnel». Le langage n’est pas seulement un outil d’échange, mais un espace structuré par des exigences implicites: vérité, sincérité et justesse. Parler, c’est déjà entrer dans une relation de reconnaissance mutuelle. De là découle sa conception de l’espace public, pensé comme un lieu de délibération démocratique où les citoyens confrontent leurs arguments à égalité. Cette vision s’étend à sa réflexion politique sur le patriotisme constitutionnel: l’attachement politique ne repose plus sur l’identité nationale ou culturelle, mais sur l’adhésion aux principes démocratiques garantis par la Constitution. Cette idée s’enracine dans son refus du nationalisme, que l’histoire allemande du XXe siècle a rendu particulièrement problématique. Dans cette continuité, son engagement européen vise à dépasser les logiques de puissance des États-nations, non pas pour affaiblir l’Allemagne, mais pour empêcher toute domination nationale à l’échelle du continent. L’Europe devient alors un espace où la coopération et la discussion priment sur les rapports de force. Plus tard, Habermas revisite également la question religieuse. Longtemps réservé à l’égard de la religion, il adopte une position plus ouverte: il ne s’agit ni d’intégrer la foi à la philosophie, ni de la rejeter comme irrationnelle, mais de reconnaître qu’elle peut encore contenir des ressources morales utiles au débat public. Les religions ne produisent plus, selon lui, de vision globale du monde, mais elles transmettent des intuitions éthiques essentielles : attention à la vulnérabilité humaine, sens de la responsabilité, reconnaissance de la souffrance, exigence de solidarité. Il souligne également que la modernité laïque n’est pas née en rupture totale avec la religion, mais qu’elle en conserve certains héritages. Habermas un philosophe en somme terriblement actuel qu’il convient de découvrir ou relire.

Frappes en Syrie et tensions avec la Turquie: Israël élargit l’étendue de ses attaques

L’Etat hébreu semble résolu à contrer les ambitions turques en Syrie, suscitant une réaction américaine mitigée. En Iran, les Etats-Unis privilégient désormais une stratégie d’étouffement économique. Au Liban, le Hezbollah fait face à une pression US accrue. Au Moyen-Orient, la grande nouveauté de la semaine du 17 au 23 août a été le bras de fer entre Israël et la Turquie en Syrie. L’affaire a commencé, mardi, avec une frappe sur l’aéroport d’Abou Douhour de la province d’Idleb dans le sud-ouest de la Syrie, hors service depuis le début de la guerre syrienne, mais où se trouve une présence de la nouvelle armée syrienne du pouvoir d’Ahmad el-Chareh. Les huit frappes ont aussitôt suscité une condamnation du pouvoir syrien, qui a accusé Israël. Un communiqué de l’Observatoire syrien des droits de l’homme a donné une première indication de la cause de ces raids : des troupes turques s’y étaient déployées peu avant les frappes pour réhabiliter l’installation détruite. La revendication israélienne n’est intervenue que deux jours plus tard, par la voix du Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui a affirmé avoir adressé un message « clair » autant à la Syrie qu’à la Turquie. Il a accusé Ankara de vouloir s’implanter en territoire syrien en créant une base à Abou Douhour. Le chef d’Etat-major israélien Eyal Zamir a enfoncé le clou en visitant les forces israéliennes postées au sud de la Syrie et en assurant que son pays ne tolérerait aucune présence hostile à ses frontières. Une nouvelle attaque israélienne en territoire syrien a eu lieu samedi, près du plateau du Golan occupé. Samedi également, un drone israélien a visé un véhicule dans le sud-ouest syrien. La Syrie a fustigé des atteintes à sa souveraineté, demandant une condamnation de l’ONU. L’escalade israélo-turque devait s’envenimer tout au long de la semaine. Tout en démentant toute présence militaire en territoire syrien, la Turquie a déclaré « ne pas tomber dans le piège » du Premier ministre Benjamin Netanyahu en se laissant entraîner dans un conflit armé, ce qui semble indiquer un plafond à cette escalade. Mais la violence verbale devait aller crescendo, faisant éclater au grand jour l’animosité entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et M. Netanyahu. Alors que les Israéliens le traitaient de « dictateur antisémite », Erdogan a fini par délivrer un « mandat d’arrêt international » contre M. Netanyahu pour « crimes » de guerre lors de la répression de la Flottille de Gaza, que l’armée israélienne avait interceptée en mai afin de l’empêcher d’atteindre la bande. Réunion israélo-syrienne à Amman Par cette attaque frontale israélienne en territoire syrien, l’Etat hébreu complique fortement la donne à l’ombre d’une situation régionale déjà très complexe. Son adversaire turc vient de signer un protocole de défense commune avec deux autres puissances sunnites, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Qui plus est, il entretient des relations amicales avec les Etats-Unis : lors du sommet de l’OTAN en Turquie, il y a quelques semaines, le président américain Donald Trump avait décrit Erdogan en termes élogieux. C’est ce qui expliquerait la réaction plus que mitigée du représentant de Trump en Syrie, Tom Barrack, à la frappe israélienne, qu’il a qualifiée « d’escalade inutile ». Le même Barrack avait estimé que cette escalade israélienne serait « une manœuvre électorale » de Netanyahu, à quelques semaines d’élections cruciales en Israël où le chef du Likoud joue sa survie politique. Le ministre israélien de la Défense Israel Katz s’est défendu samedi en assurant avoir transmis « des informations du Service de Renseignement aux Etats-Unis » avant la frappe, accusant Barrack d’un discours « plein d’inexactitudes et de positions qui contredisent la ligne » du président Trump. En effet, une confrontation entre deux géants aurait des conséquences imprévisibles, alors pourquoi Israël prendrait-il ce risque ? Les ambitions électorales de Netanyahu peuvent apporter un élément de réponse, mais elles ne suffisent pas. Les officiels israéliens ont utilisé des termes comme « les tentatives de la Turquie de déstabiliser la région », ou encore une volonté « d’empêcher l’enracinement turc », qui semblent suggérer qu’ils redouteraient que les Turcs ne comblent le vide que pourrait laisser un recul de l’influence iranienne sur les pays du Levant. Il convient de noter sur ce plan que ce dossier explosif a été au centre d’une réunion qui a groupé dimanche à Amman le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, et le nouveau directeur du Mossad, Roman Gofman. L’entretien avait pour but de faire tomber la tension entre la Syrie et Israël à la suite du raid contre l’aéroport d’Abou Douhour. Cette réunion israélo-syrienne est intervenue après la récente déclaration du ministre Chaibani qui a fait état de la repise prochaine des négociations entre Damas et Tel-Aviv en vue de la finalisation d’un accord de sécurité entre les deux pays. Les grandes lignes de cet accord avaient été convenues au début de cette année. La guerre économique de Trump Sur le front iranien, il semble que la décision américaine de remplacer l’escalade militaire par les pressions économiques, voire une guerre économique, reste en vigueur. De nouvelles sanctions américaines sont envisagées contre l’Iran, et le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, devrait tenir une conférence de presse à ce propos, lundi. Les pressions économiques contre l’Iran ont été au centre des déclarations de part et d’autre cette semaine. Le président Trump a annoncé explicitement « une guerre économique totale » contre l’Iran, mettant en garde « tout pays, ou aéroport, entreprise, institution financière, et entité gouvernementale » qui offriraient « une bouée de sauvetage » au régime iranien. La riposte iranienne a été de qualifier les pressions économiques et les menaces de sanctions de « terrorisme économique ». L’Iran a lui aussi eu recours à la menace contre tout pays qui participerait aux restrictions économiques contre lui, par la voix du secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohsen Rezaï. Ce qui a accentué l’isolement économique iranien cette semaine est la décision des Emirats arabes unis de couper tous les ponts avec Téhéran, suite à une frappe de missiles non revendiquée. Les EAU sont un partenaire essentiel pour l’Iran, mais ce pays du Golfe a nettement accentué son rapprochement avec Israël et les Etats-Unis durant cette guerre. Cette semaine a également marqué la fin du délai de 60 jours prévu dans l’accord d’Islamabad, signé par Washington et Téhéran en juin pour parvenir à un accord final. Le président Trump lui-même a annoncé que plus aucune discussion n’est en cours, exhortant l’Iran à la « reddition » et annonçant, une nouvelle fois avec un ricanement énigmatique, que le détroit d’Ormuz est un « territoire américain ». Le président américain a également estimé qu’il n’y a plus d’interlocuteurs en Iran. Côté iranien, malgré la virulence des attaques verbales, les rapports faisant état d’un réel étouffement économique et social se multiplient, tout comme ceux de la répression exercée par le pouvoir, par le biais des exécutions sommaires d’opposants, des adolescents et des jeunes universitaires, notamment. Serait-ce ce qui a motivé une déclaration du président iranien Massoud Pezeshkian en fin de semaine, estimant qu’il est temps de mettre fin à la guerre avec les Etats-Unis ? Cette voix iranienne modérée a pris évidemment soin de ménager les plus extrémistes en ajoutant que Téhéran devrait considérer cette possibilité «tant qu’il se trouve en position de force». Le président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, a défié pour sa part les Etats-Unis en annonçant samedi de « nouveaux dispositifs de sécurité et de coopération économique » avec des pays voisins, qu’il s’est bien gardé de nommer. Cet ancien gardien de la révolution a visité l’Irak cette semaine, alors que ce pays annonce clairement sa détermination de désarmer toutes les factions illégales, principalement pro-iraniennes, d’ici le 30 septembre. Un exemple de plus de l’affaiblissement de l’influence iranienne dans la région? Sanctions contre le Hezbollah Les informations sur des sanctions américaines prochaines contre l’Iran ont été précédées cette semaine par des sanctions contre des individus soupçonnés de financer le Hezbollah au Liban, les Etats-Unis précisant bien qu’elles sont dues aux liens du parti chiite avec les gardiens de la révolution iranienne. Elles sont intervenues après des propos d’Edward Gabriel, président de l’American Task Force for Lebanon (ATFL), en tournée à Beyrouth : celui-ci avait indiqué, en réponse à la question d’un journaliste, que le président Trump serait prêt à dialoguer avec le Hezbollah mais que ce dernier ne semble pas « prêt ».

Le Prophète et le Philosophe (9/10)
Por
Wissam Saadé
Publicado

En avril 2026, Wissam Saadé a donné quatre conférences à l’Université de Bologne. La première, à l’invitation du professeur Giovanni Giorgini, était intitulée «The Prophet and the Philosopher: The Hierarchy of Knowledge between Avicenna’s Falsafa and al-Kirmānī’s Ismaili Neoplatonism». Son texte est présenté ici dans une version revue et augmentée, dans le cadre d’une série de dix articles. Cette série explore le paysage intellectuel du néoplatonisme en islam à travers une lecture comparée d’Avicenne et d’al-Kirmānī. Bien que les deux penseurs partagent un vaste horizon néoplatonicien, façonné par une métaphysique de l’émanation, une hiérarchie de l’être et une synthèse des pensées aristotélicienne et platonicienne, ils développent deux projets philosophiques distincts: Avicenne au sein de la tradition péripatéticienne de la falsafa , et al-Kirmānī dans le cadre de la théologie ismaélienne. Malgré la différence entre leurs contextes intellectuels respectifs, leurs systèmes demeurent en dialogue constant autour de la nature du savoir, de la relation entre raison et révélation et de l’ascension de l’âme. Leurs projets respectifs incarnent également deux conceptions contrastées du politique, qui éclairent différentes manières de penser la place de la philosophie face à l’autorité, à la loi et à l’organisation de la communauté. Cet article constitue le neuvième volet de cette série en dix parties. IX - La réception bifurquée de l’avicennisme et de l’averroïsme dans la chrétienté médiévale: la construction de l’accusation de «double vérité» Montrer que la raison ne sabote pas tout à fait la révélation devint une sorte de passe-temps intellectuel partagé à travers le monde islamique, la chrétienté latine et les communautés juives circulant entre les deux. L’entreprise relevait moins d’un projet unifié que d’une inquiétude récurrente, revêtue de vocabulaires différents: dans le kalām , sous la forme d’une défense dialectique; dans la falsafa , d’une réconciliation philosophique; dans les courants hostiles à la philosophie, d’une franche suspicion; dans le soufisme, d’un contournement par l’expérience; et dans l’Europe médiévale, de l’architecture soigneusement élaborée de la théologie scolastique. Autrement dit, le même problème était rejoué avec des accents différents, et parfois avec la conviction que, cette fois enfin, il pourrait être résolu. Dans l’Europe médiévale, le débat sur la relation entre raison et révélation se cristallisa autour de deux pôles: le credo ut intelligam augustinien («crois afin de comprendre») et la synthèse thomiste, articulée de manière plus systématique. Dans ce cadre, Thomas d’Aquin soutint que la raison humaine, opérant selon ses propres modalités, est capable d’atteindre certaines vérités fondamentales, notamment l’existence de Dieu, tout en demeurant intrinsèquement limitée lorsqu’elle se trouve confrontée aux mystères suprarationnels de la doctrine chrétienne, tels que l’Incarnation ou la Trinité. Thomas d’Aquin pose une condition claire à cette synthèse de la théologie et de la philosophie: la philosophie doit remplir la fonction d’ ancilla theologiae , de «servante de la théologie». À sa manière, il reformule un principe souvent associé à Averroès, selon lequel la vérité ne saurait contredire la vérité. Puisque Dieu est considéré comme la source à la fois de la «lumière de la raison» et de la Révélation, une contradiction véritable entre les deux est, en principe, impossible. Tout conflit apparent renvoie donc soit à une erreur du raisonnement, soit à une mauvaise interprétation du texte scripturaire. Sur cette base, Thomas d’Aquin formule sa célèbre maxime: la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne. Au XIIIe siècle, ce cadre atteint son expression la plus systématique au sein de la scolastique avec Thomas d’Aquin, où la théologie en vient à occuper la position de magister scientiarum , de «maître des sciences», façonnant l’architecture intellectuelle des universités naissantes. Dans cette hiérarchie, la théologie fournit l’horizon général, tandis que les arts libéraux, organisés en trivium (grammaire, logique, rhétorique) et quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), sont intégrés comme disciplines préparatoires. Leur valeur n’est donc pas autonome mais instrumentale: ils n’acquièrent leur pleine signification que dans la mesure où ils sont ultimement ordonnés à la compréhension théologique, venant pour ainsi dire se déverser dans son cadre englobant. Kalām, fiqh et souveraineté de la tradition À l’inverse, le kalām ne parvint jamais, dans la sphère islamique, à une telle hégémonie. Il ne réussit pas à subordonner la philosophie à ses propres fins, pas plus qu’il ne put maintenir sa centralité face à la jurisprudence ( fiqh ). Il fut plutôt absorbé dans un système juridique plus vaste comme une discipline subordonnée, une science du credo (ʿ aqīda ) qui, après les premiers siècles abbassides, ne pouvait rivaliser avec l’élan, l’ampleur et la profondeur théorique du fiqh et des uṣūl al-fiqh (principes de la jurisprudence). La civilisation islamique évolua comme une «civilisation de la Loi». Dans la dualité entre raison (ʿ aql ) et tradition ( naql ), la balance pencha du côté de la tradition, malgré les tentatives constantes visant à conjurer les contradictions perçues entre les deux. L’un des exemples les plus significatifs est le Dar ʾ Ta ʿ āruḍ al- ʿ Aql wa-l-Naql («Réfutation de la contradiction entre la raison et la tradition») d’Ibn Taymiyya. Figure archétypale du salafisme, Ibn Taymiyya ne cherchait pas à abolir la raison, mais à démontrer que la «raison explicite» conduit nécessairement à la «tradition authentique». Dans cette équation, cependant, la tradition demeure la norme, tandis que la raison sert de témoin qui la valide. Il faut notamment relever que la définition même de la «raison» se déplace du modèle ashʿarite-ghazalien vers le modèle hanbalite-salafiste d’Ibn Taymiyya. Pour al-Ghazālī, la raison était une «balance» logique, largement aristotélicienne, un instrument nécessaire pour démontrer la vérité de la prophétie, mais qui s’arrête néanmoins au seuil de l’Invisible. Pour lui, tout conflit apparent nécessitait le recours au ta ʾ wīl (interprétation allégorique), tandis que la raison elle-même fonctionnait comme une «lumière» projetée par Dieu dans le cœur. Pour Ibn Taymiyya, en revanche, la raison était fiṭra , nature primordiale ou disposition innée. Il refusait d’enfermer la raison dans les règles de la logique grecque, affirmant que la «raison explicite» est simplement celle qui s’accorde avec une fiṭra saine. La raison n’était donc pas pour lui un instrument extérieur, mais une faculté innée naturellement accordée à la Révélation. Si les muʿtazilites et les philosophes recherchèrent la primauté de la raison, la victoire idéologique revint finalement à ceux qui placèrent celle-ci sous la souveraineté de la tradition, allant jusqu’à la redéfinir à travers le prisme de la fiṭra . En définitive, les uṣūl al-fiqh devinrent le véritable terrain de l’ingéniosité logique islamique. Plutôt que de construire de vastes systèmes théologiques à l’échelle de celui de Thomas d’Aquin, la culture intellectuelle musulmane s’orienta vers une «méthodologie de déduction des normes». La raison fut «contenue» et mobilisée dans un immense projet d’ingénierie linguistique et logique au service du Texte. Ici, la raison n’est pas un législateur souverain, mais un «ingénieur» qui interprète et mesure. Ockham, Siger de Brabant et la crise de la synthèse scolastique Ironiquement, le succès même de la scolastique latine dans l’affirmation de sa primauté prépara les conditions de son propre déclin. En absorbant l’aristotélisme et la logique démonstrative afin de faire de la foi une «forteresse rationnellement imprenable», la scolastique créa involontairement les instruments qui permettraient plus tard de subvertir sa propre autorité. Au XIVe siècle, Guillaume d’Ockham affirma que les concepts universels ne possèdent aucune réalité indépendante: ils ne sont que des «noms», position qui sera associée au nominalisme. Ce déplacement philosophique eut deux conséquences majeures. Premièrement, il accentua la séparation entre foi et raison en affirmant que la «volonté absolue» de Dieu ne saurait être soumise à la logique humaine. Deuxièmement, en déplaçant l’attention des universaux théologiques vers les particuliers, il contribua à préparer le terrain conceptuel à l’essor de la science empirique. Mais avant Ockham, il y eut Siger de Brabant et l’impact de l’averroïsme latin. Siger incarna le penseur qui tenta, prématurément, de libérer la philosophie de son enveloppe théologique. Clerc séculier plutôt que membre des ordres mendiants, comme l’étaient Thomas d’Aquin et Bonaventure, Siger (v. 1240-1284) devint la principale figure de l’averroïsme latin. Il enseigna la philosophie comme une discipline autonome, sans chercher à la subordonner à la théologie. Accusé d’hérésie et poursuivi par les autorités ecclésiastiques en France, Siger s’enfuit en Italie pour faire appel auprès de la Curie pontificale à Orvieto, où il fut finalement poignardé à mort par son secrétaire. Fait remarquable, Dante Alighieri plaça Siger au Paradis dans la Divine Comédie (chant X), aux côtés de son rival intellectuel Thomas d’Aquin, le présentant comme un esprit qui avait «syllogisé des vérités qui lui valurent l’envie». Dans le milieu intellectuel de l’Université de Paris à la fin du XIIIe siècle, Siger de Brabant occupait une position particulièrement tendue. Il n’était ni un simple adversaire de la foi ni un théologien conventionnel, mais un penseur qui cherchait à pousser la rationalité aristotélicienne jusqu’à ses limites internes, en grande partie à travers le prisme d’Averroès. Son projet ne consistait pas à s’opposer à la Révélation en tant que telle, mais à articuler rigoureusement les conséquences auxquelles on aboutit lorsque l’on demeure strictement dans l’autonomie de la démonstration philosophique. De ce point de vue, plusieurs thèses devinrent particulièrement controversées. La première concernait l’éternité du monde. Face à la doctrine de la creatio ex nihilo , Siger défendait la plausibilité philosophique, voire, du point de vue de la physique aristotélicienne, la nécessité d’un cosmos éternel dépourvu d’origine temporelle. Dans ce cadre, il n’existe ni «premier instant» ni événement humain inaugural au sens biblique, mais seulement une continuité ininterrompue du mouvement et de la causalité. La deuxième était la doctrine communément associée à l’averroïsme, à savoir le monopsychisme. La thèse centrale veut ici que l’Intellect agent soit unique et universel, plutôt qu’individuellement multiplié parmi les êtres humains. L’implication est radicale: si les actes de pensée se produisent chez les individus, le principe de l’intellection est unique et identique pour toute l’humanité. Cela conduit à une troisième conséquence, plus déstabilisatrice encore. Si l’intellect n’est pas individuellement différencié au sens ontologique strict, les notions traditionnelles d’immortalité personnelle et de responsabilité morale individuelle deviennent difficiles à soutenir dans un registre purement philosophique. Le cadre classique de la récompense et du châtiment risque dès lors de perdre son fondement métaphysique. De ces tensions naquit le problème dit de la «double vérité», souvent attribué à Siger sous une forme simplifiée. Dans sa version grossière, il suggère qu’une chose pourrait être vraie en philosophie tout en étant fausse en théologie. La position de Siger est cependant plus subtile. Le raisonnement philosophique, lorsqu’il opère selon la nécessité démonstrative, peut aboutir à des conclusions qui divergent de la doctrine révélée; cette divergence n’annule pourtant pas l’autorité de la Révélation, qui demeure absolue dans son propre ordre. Le problème ne tient donc pas simplement à une contradiction, mais à la coexistence de deux régimes épistémiques distincts, fonctionnant selon des critères de vérité différents. Son insistance sur l’autonomie de la recherche philosophique se révéla néanmoins institutionnellement explosive. À l’Université de Paris, cette ligne de pensée contribua à une crise plus vaste concernant le statut de l’aristotélisme dans la vie intellectuelle chrétienne, qui culmina avec la condamnation de 1277, lorsque de nombreuses propositions associées aux lectures radicales d’Aristote furent officiellement censurées. L’importance historique de Siger tient donc moins à une doctrine systématique particulière qu’à la pression que sa position exerça sur la synthèse médiévale elle-même. Elle rendit visible la frontière fragile entre une théologie capable d’intégrer la philosophie et une philosophie qui, par la rigueur même de sa démarche, risquait d’échapper à cette intégration. Ernst Bloch et la «gauche aristotélicienne» À l’opposé de la «droite aristotélicienne» des scolastiques, qui considéraient la matière comme un réceptacle passif de la forme divine, le philosophe théo-marxiste Ernst Bloch entreprit de construire la généalogie d’une «gauche aristotélicienne» dans son ouvrage Avicenne et la gauche aristotélicienne . Il retraça une lignée subversive commençant avec Alexandre d’Aphrodise et atteignant son point culminant avec le concept avicennien de «fécondité de la matière». Cette lignée se poursuit avec Averroès et finit par pénétrer la chrétienté avec Siger de Brabant. Pour Bloch, elle représente le «courant chaud» du matérialisme, un courant qui privilégie la puissance propre de mouvement et de création du monde naturel face à l’imposition théologique. Cette généalogie apparemment continue escamote pourtant une difficulté évidente: Averroès consacra une grande partie de sa carrière à tenter de démanteler la philosophie d’Avicenne, sans même parler des réceptions profondément différentes, et souvent contradictoires, de leurs «autorités» respectives dans l’Occident latin. Et pourtant, l’intuition de Bloch demeure brillante. Son génie réside moins dans la froide exactitude historique que dans sa manière transgressive de jeter un pont entre les traditions intellectuelles islamiques et médiévales afin de construire un imaginaire philosophique capable de revivifier le passé. Bloch identifia avec justesse Avicenne comme celui qui insuffla de nouveau une âme à la matière: en concevant celle-ci comme intrinsèquement «porteuse de forme», plutôt que comme un réceptacle vide, il contribua à poser les fondements conceptuels d’une physique autonome. Plus significatif encore peut-être, le choix de Bloch d’enrôler à la fois Avicenne et Averroès dans un même camp «de gauche» offre une alternative stimulante au projet structural influent de Mohammed Abed al-Jabri. Dans sa critique majeure, al-Jabri chercha à préserver la pureté de la «raison démonstrative» ( burhān ), voyant en Averroès l’aboutissement d’un renouveau rationaliste susceptible de conduire vers la modernité, tandis qu’il considérait la synthèse d’Avicenne comme un tournant vers le mystique (ʿ irfān ) qui compliqua la trajectoire intellectuelle de l’Orient. Bloch, cependant, parvient, à travers son propre prisme, à réconcilier ces deux géants. En les inscrivant dans une même lignée révolutionnaire, sa généalogie nous invite à reconnaître un courant plus inclusif de pensée matérialiste, qui accorde autant de valeur à la «matière féconde» d’Avicenne qu’à la logique rigoureuse d’Averroès, dépassant ainsi les dichotomies tranchées qui ont longtemps structuré l’étude de l’héritage de la falsafa . La réception bifurquée d’Avicenne et d’Averroès dans l’Occident latin La réception contrastée de l’avicennisme et de l’averroïsme, ce dernier défendu par Siger de Brabant, au XIIIe siècle tient à l’architecture même de la pensée d’Avicenne. Contrairement à l’aristotélisme intransigeant d’Averroès, Avicenne offrait des passerelles métaphysiques que l’Occident latin jugea indispensables. Tandis que Siger de Brabant était perçu comme une menace existentielle en raison de son adhésion à un Aristote «pur» et radical, Avicenne avait déjà synthétisé l’aristotélisme et le néoplatonisme, rendant son système beaucoup plus «compatible» avec le dogme monothéiste. Avicenne distinguait l’essence d’une chose, ce qu’elle est, de son existence, le fait qu’elle soit. Dieu seul est l’Être nécessaire ( Wājib al-Wujūd ), dont l’essence est identique à son existence. Tous les autres êtres sont simplement «possibles» ou contingents: ils ne possèdent pas l’existence par eux-mêmes, mais la reçoivent de Dieu. Cette structure permit aux théologiens médiévaux d’articuler philosophiquement la dépendance ontologique totale du monde à l’égard d’un Créateur, tandis que l’Aristote «averroïste» de Siger suggérait un univers éternel subsistant par lui-même. En outre, contrairement à Averroès et à Siger de Brabant, associés, de manières différentes et avec des degrés de nuance variables, au monopsychisme, théorie d’un intellect unique partagé par toute l’humanité, Avicenne défendait l’individualité de l’âme humaine et sa survie après la mort. Par une manœuvre dialectique sophistiquée, Thomas d’Aquin instrumentalisa les tensions internes entre les interprétations «arabes», utilisant l’avicennisme pour contenir l’averroïsme, et inversement, afin de poser les fondements de sa propre architecture scolastique. Thomas d’Aquin «baptisa» en quelque sorte Aristote en filtrant méticuleusement ces interprétations orientales. Il conserva l’ossature de l’ontologie avicennienne de l’Être tout en rejetant son déterminisme émanatiste; inversement, il retint la rigueur analytique d’Averroès tout en démantelant son monopsychisme. En définissant l’âme comme la forme du corps, Thomas d’Aquin ancra l’intellect dans l’individu biologique. Dans ce cadre, l’homme n’est ni un esprit prisonnier d’un corps, comme chez Platon ou Avicenne, ni un corps habité par un intellect collectif unique, comme chez Averroès, mais une unité substantielle. Avec une audace remarquable, Thomas d’Aquin concéda que la raison seule est incapable de démontrer aussi bien l’éternité du monde que son commencement temporel. S’il tenait, en matière de foi, que le monde avait commencé dans le temps parce que la Révélation l’affirme, il soutenait que, philosophiquement, un monde éternel créé par Dieu demeurait une possibilité logique. L’aspect le plus lourd de conséquences de l’intervention thomiste fut cependant sa manière de présenter le paysage intellectuel sous la forme d’un choix binaire. La philosophie doit soit déclarer son indépendance et glisser vers «l’absurdité» d’une double vérité, soit se soumettre à la théologie et contribuer à l’articulation rationnelle de la foi, acceptant ainsi le rôle de servante ( ancilla ). Pourtant, aucun philosophe majeur, musulman, juif ou chrétien, n’a jamais véritablement défendu une «théorie des deux vérités». Leur insistance sur une hiérarchie du savoir, distinguant les vérités démonstratives accessibles à l’élite intellectuelle des vérités rhétoriques destinées aux masses, fournit néanmoins le fondement même des accusations de duplicité portées contre eux. Al-Kirmānī, Avicenne et Averroès étaient tous attachés à une vérité unique et unifiée; ils n’en postulèrent jamais deux. Même Siger de Brabant ne concevait pas autrement la vérité. Le problème était que Siger ne disposait pas des «acrobaties néoplatoniciennes» nécessaires pour réconcilier sa croyance en l’éternité du monde avec le dogme religieux, sans pour autant pouvoir rejeter ouvertement la vérité «non philosophique». Ses accusateurs, en revanche, pensaient savoir exactement ce qu’il faisait: pour Siger, il n’existait en définitive qu’une seule vérité, la vérité aristotélicienne et philosophique selon laquelle le monde existait de toute éternité. De la «double vérité» à la séparation de Spinoza Cette tension donna naissance à deux stratégies distinctes d’interprétation de l’histoire de la philosophie et de son intersection avec la pensée religieuse: la première associée à Spinoza au XVIIe siècle, la seconde à Leo Strauss au XXe. La position de Spinoza était que le seul moyen de mettre fin à l’accusation récurrente de duplicité portée contre les philosophes consistait à imposer une séparation stricte entre théologie et philosophie. Avant lui, des philosophes comme Maïmonide et les averroïstes latins avaient souvent eu recours à des stratégies interprétatives pour protéger leur liberté de pensée. Ils soutenaient que la Bible «parle le langage des hommes» et devait donc être interprétée allégoriquement afin d’en révéler les vérités philosophiques. Cette méthode exposait le philosophe à l’accusation de manipuler les Écritures pour les conformer à un programme philosophique préétabli. En séparant les deux domaines, Spinoza disait en substance: «Laissez la Bible tranquille.» Pour lui, les Écritures ne contiennent aucune vérité philosophique cachée; leur fonction n’est pas d’enseigner la philosophie, mais d’inculquer l’obéissance et la conduite morale. Cette séparation libéra la philosophie de son rôle de «servante» ( ancilla ) de la théologie. Si la théologie ne revendique aucune vérité philosophique, son objectif étant la piété et l’obéissance, elle ne peut plus entrer véritablement en conflit avec la philosophie. De même, le philosophe ne peut plus être accusé de «déformer» la Parole de Dieu, puisqu’il a déjà déclaré que la recherche philosophique opère sur un plan entièrement différent. Leo Strauss et le retour de la dissimulation Leo Strauss demeura sceptique. Il soutint que la «séparation» opérée par Spinoza constituait elle-même un bouclier rhétorique. En affirmant que foi et raison étaient compatibles précisément parce qu’elles appartenaient à des domaines séparés, Spinoza pouvait introduire des idées matérialistes ou athées radicales tout en paraissant respecter la «véritable» piété. Pour Strauss, même cette séparation pouvait être comprise comme une forme de dissimulation, puisque le projet ultime de Spinoza consistait à remplacer l’autorité de la Révélation par l’autorité souveraine de la Raison. (NDLR : Ce texte a été traduit de l’anglais.)

Le monde entre Superman et Spider-Man
Por
Yakzan Takki
Publicado

On sait de Superman qu’il est l’homme d’acier, vêtu d’un costume moulant et d’une cape rouge et bleue, qu’il prend les choses au sérieux et qu’il porte sur ses épaules, tel un policier, la responsabilité de sauver le monde. C’est cet homme qu’incarne David Corenswet dans sa version hollywoodienne moderne: il arrête les méchants, intervient pour sauver des vies prises dans les guerres, les incendies ou les noyades. De ce film américain se dégage aussi une autre figure de Superman: celle d’un personnage qui intervient sans cesse dans les affaires du monde, sans s’arrêter ni réfléchir aux conséquences de son ingérence dans les conflits des autres États. Cette approche géopolitique peut sembler peu compatible avec les valeurs des super-héros. Pourtant, c’est ce que suggère le président américain Donald Trump dans ses mouvements spectaculaires visant à remodeler le monde, dans une évocation métaphorique de la figure du méchant, qu’évoque le réalisateur du film dans le “MAGA” sans la nommer, à travers le personnage de l’homme d’affaires ou d’autres figures comme Lex Luthor. C’est-à-dire une nouvelle version de l’Amérique dans un monde mauvais et un capitalisme rapace, une image d’hommes d’affaires arrogants, à l’image de Gordon Gekko dans le film Wall Street . Le personnage de Superman a été créé il y a 87 ans pour combattre les employeurs indépendants et les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis, dans les années 1950, pour se tenir aux côtés des Américains durant la guerre froide. Chacune de ses versions reflétait les menaces et les préoccupations qui dominaient alors la société américaine. Aujourd’hui, Superman bondit au secours de tout ce que Trump exècre, lui-même immigré issu d’un milieu pauvre, tout en considérant que ceux qui s’opposent à cette image sont racistes lorsqu’ils parlent des migrants et de “leur volonté de détruire l’Amérique”. Chaque Superman a été un symbole de changement, dans un monde qui a besoin de quelqu’un pour le sauver dans ses formes les plus conflictuelles, lesquelles reflètent l’ère du capitalisme d’État dans son environnement gigantesque. Une version plus américaine encore rappelle au monde ce qu’il peut devenir dans ses pires états, à travers l’un des héros les plus emblématiques de l’Amérique, et reflète les tentations et les contradictions d’une époque engagée dans une recherche américaine excessive du sens de la grande puissance. En réalité, Trump se présente lui-même comme une version qui se construit en intertextualité avec le texte original, mais il fait surgir des formes d’action politique éloignées du moule classique, ramenant sur la scène internationale le modèle d’une époque dominée par le capitalisme d’État, l’exploitation des ressources mondiales et la politique de puissance dans les conflits géopolitiques. Ce sont là des reflets contemporains d’une scène politique représentée par ce pacte que Faust conclut avec le diable. Dans le même temps, Trump ne renonce ni au luxe ni à la dimension spectaculaire de l’usage des arts visuels et symboliques afin de donner à son action politique une dimension de changement. Il apparaît ainsi comme un mélange d’aspirations au contrôle et à l’hégémonie, avec toutes les dérives politiques et sociales qui en découlent, lorsqu’il fait exploser la question migratoire dans le monde et ravive les conflits sociaux, nationalistes et racistes. Il joue avec tout: les règles internationales comme les usages diplomatiques. Il ne connaît aucune limite à ses transactions ni à son influence lorsqu’il impose des droits de douane et les manipule. Il ne s’arrête pas non plus dans son audace lorsqu’il refuse de reconnaître la crise énergétique mondiale dans la guerre du “détroit d’Ormuz” ou les dangers du changement climatique, malgré les gigantesques incendies, les ouragans et les inondations qui frappent le monde. Et, exactement comme l’imaginerait un auteur de récits d’horreur, le régime de Téhéran était plus faible qu’à aucun autre moment de ses 47 années d’existence avant le déclenchement de la guerre américano-israélienne du 28 février 2026. Il était presque sur le point de tomber sans guerre, par un pari sur les dynamiques de désagrégation des équilibres internes et sur la mise au jour de conflits entre différentes catégories et forces locales. La chance sourit alors à Donald Trump, notamment au Venezuela, lui qui se moquait des visions néoconservatrices favorables au changement de régime et à la construction de sociétés démocratiques, en particulier lorsqu’il affirme: “Tout ce que je veux, c’est la liberté pour le peuple iranien.” Il déclare la guerre afin d’éliminer la menace nucléaire et de triompher du chaos régional provoqué par les radicaux, promettant aux Iraniens d’être enfin libérés du régime théocratique. Mais l’expérience d’un Superman mondial n’a rien de classique dans l’ambition démesurée des nouveaux admirateurs issus des foules numériques, qui veulent exercer une influence sans craindre de tomber dans le chaos politique et financier à l’échelle du monde. Il cherche à redistribuer les richesses d’une manière dépourvue de perspective de justice et d’égalité, dans le climat d’un système économique international dominé par les grandes entreprises du GAFAM, sans regarder suffisamment les autres dimensions géopolitiques: pauvreté, chômage et faim frappant des millions d’enfants à travers le monde en raison de ses guerres. Il sait imposer des droits de douane, contraindre les dirigeants et présidents du monde entier à soutenir son agenda et à danser avec lui, imposer des sanctions et savoir quand reculer après s’être déplacé sur les terrains de conflit. Il se proclame alors l’homme qui mérite le prix Nobel de la paix, s’attribue la capacité d’éteindre incendies et guerres, sans vérifier les signes annonciateurs de leur fin, tout en se présentant comme parfaitement au fait des affaires de guerre et de l’imposition de la paix par la force. Le résultat est une crise qui remodèle le Moyen-Orient selon des modalités susceptibles d’avoir des conséquences durables pour Washington, tandis que les dirigeants régionaux s’adaptent à une nouvelle réalité plutôt que de se soumettre purement et simplement. Ils considèrent que ce qui existe aujourd’hui vaut mieux que rien, dans un climat de doute quant à la fiabilité des États-Unis et de soupçon envers Israël, perçu comme une force déstabilisatrice, tandis que ce Superman imaginaire réclame aux Américains et au monde la récompense qu’il estime mériter en vue de se présenter à une prochaine échéance présidentielle. En retour, cette accumulation d’inquiétudes et de divisions engendre dans le monde des dynamiques instables qui approfondissent les crises. On ne peut accorder une telle confiance à un seul homme conduisant le monde lorsqu’il agit selon une transaction globale qui ne représente pas réellement les deux tiers de la planète, tandis qu’il ne cesse ni de parler ni de divertir, et ne cesse pas davantage de s’opposer aux autres. Il attaque les efforts internationaux menés aux Nations unies et porte un jugement négatif sur les responsables de ses institutions juridiques. Il excelle à formuler les conditions des négociations, de ses discours, de ses rencontres et de ses voyages pour contenir les autres, à l’exception de fidèles numériques adeptes de la “post-ironie” appliquée aux autres sociétés. Le Superman américain s’accorde ainsi toute cette confiance avant même de l’avoir méritée. Car la situation du monde reste liée aux difficultés des systèmes politiques et à un phénomène non démocratique à caractère préemptif qui applique ses concepts au capitalisme et à la technologie, affaiblissant les institutions de l’État et les paralysant. Tout ce que font les défenseurs du réalisme politique consiste à se soumettre, au détriment du monde réel, particulièrement en ce qui concerne la politique internationale elle-même et les traités internationaux existants. Le monde tombe dans le piège de l’idée selon laquelle les résultats peuvent être obtenus à travers des accords personnels et improvisés, plutôt qu’au moyen d’un ordre multilatéral fondé sur des règles communes, fixes et stables. C’est précisément là que réside le danger: que l’humanité perde sa tête politique et que les États soient enfermés dans leurs politiques intérieures au profit d’un nouveau système féodal gouvernant le monde selon une philosophie réactionnaire hostile à la démocratie, sous l’influence des opinions politiques d’investisseurs du secteur technologique, parmi lesquels Peter Thiel et Elon Musk. Cela contribue à façonner la culture actuelle de la Silicon Valley et de la Maison-Blanche, au lieu de défendre le pluralisme et la démocratie. Et si les gens en viennent à croire que les gouvernements doivent être administrés par des entreprises techno-capitalistes ou par l’intelligence artificielle, ou encore que la société humaine fonctionne selon une logique d’unicité, alors ces conceptions deviennent réelles à travers les effets de l’échec des stratégies annoncées. Elles n’ont même plus besoin des mouvements des adversaires de l’Amérique contre elle. Cela, dans le cas où réussirait Superman, différent du Superman que nous connaissions, avec les tendances de Trump vers la face la plus sombre des guerres et tout ce qui s’ensuit: la plongée du monde et de ses économies dans l’inconnu. Il reste pourtant encore du temps pour le divertissement cinématographique afin d’éviter le pire, avant que les gens ne suivent leurs favoris et ne fassent leur promotion pour les ramener au centre de l’attention publique. C’est ainsi qu’arrive Spider-Man, sous la forme d’un essaim de 1 500 drones traversant le ciel au-dessus du pont de Gwangan, tandis que son film poursuit sa conquête du box-office américain et canadien, dépassant Superman sous les feux des projecteurs. Bref, Trump a lui-même ouvert la boîte de Pandore. C’est une nouvelle catastrophe dans cette guerre menée au nom d’une paix mondiale imposée par la force, sans stratégie véritable, où chaque film débouche sur un autre film américain. À voir par le plus grand nombre.