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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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Pourquoi Youssef Raggi et Simon Karam dérangent-ils ?

Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, et l’ancien ambassadeur Simon Karam, représentant le Liban aux réunions du mécanisme de supervision du cessez-le-feu avec Israël, dérangent sensiblement les milieux pro-Hezbollah parce qu’ils annoncent le retour « en grâce de la souveraineté » externe. Celle qui désigne « l’insoumission d’un État à toute autorité supérieure ainsi que la reconnaissance des autres États comme ses égaux ». Youssef Raggi et Simon Karam arrivent à point nommé ! Au moment même où une majorité de Libanais est revenue de tout. Et certes, celle-ci est nostalgique de la période qui précéda le conflit civil en 1975. J’entends par là cette époque bénie quand l’État libanais était maître chez lui, disposant de la souveraineté externe comme de l’interne, à savoir « l’autorité exclusive sur son territoire et sa population ». « On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ». Car, faut-il le rappeler, il fut un moment, qui culmina dans les années soixante-dix, lorsqu’il était ringard d’être patriote : quand certains militants et auto-proclamés intellectuels se voulaient, dans leurs surenchères, plus palestiniens que libanais et qu’ils faisaient passer les intérêts de Yasser Arafat avant les leurs propres intérêts. Ces égarés, affiliés à maints groupuscules et séduits par l’idée de Révolution universelle, n’étaient que des figurants qui jouèrent le rôle des idiots utiles (useful idiots). Comme le firent d’ailleurs, pendant la Guerre froide et en Europe occidentale, ceux appartenant à la mouvance prosoviétique. Par la suite, ces mêmes révoltés, ces « purs et durs » bien de chez nous, se laissèrent adouber par le pouvoir instauré à Damas, un pouvoir qui maniait le knout pour se faire obéir. Au bout du rouleau, nos « jeunes Turcs » finirent récupérés par le système Hariri qui leur assura de confortables retraites. Oh, qu’il était héroïque le parcours de nos insurgés qui voulaient changer le monde : de la clandestinité (1) sous la Première République aux sinécures de celle de Taëf (2) ! Et notre souveraineté dans tout cela, me diriez-vous ? Effacement et renoncement Libanais, vous aviez perdu le goût de l’indépendance. Et comme vous n’étiez plus les seigneurs de votre destin, vous aviez goûté aux délices de la soumission à « certaines exigences ». Le Palestinien, le Syrien, l’Israélien et l’Iranien, tour à tour ou concomitamment, avaient été les ravisseurs de votre suzeraineté nationale. Le « parti de l’étranger » avait triomphé et les collabos pouvaient plastronner tant le pouvoir de l’État était vidé de sa substance. Dans les salons mondains, des officiers mal dégrossis évoluaient à leur aise et les courtisans n’avaient à leur opposer que complaisance et courbettes. Nos hommes politiques, ces vils quémandeurs, faisaient antichambre à Anjar dans l’espoir d’être introduits auprès des maîtres de l’heure. Le résultat : une Assemblée nationale domestiquée, des forces armées asservies, une justice infantilisée, une diplomatie finlandisée … et j’en passe ! Sans vergogne Non, Youssef Raggi ne mâchera pas ses mots ; il ne se rendra pas à Téhéran, pas plus qu’un autre ne se serait rendu à Canossa. Le ministre Araqgi n’a qu’à le retrouver en Suisse, en terrain neutre. Fini le temps quand nos officiels étaient convoqués à Damas et quand les mots d’ordre des Pasdaran étaient exécutoires sur l’heure. Et d’ailleurs, la désignation de Simon Karam souligne la réinitialisation du tempo. Le Hezbollah n’aura plus affaire à une personne docile ou malléable qui présiderait la délégation libanaise auprès du comité de surveillance du cessez-le-feu. En son temps, l’ex-ambassadeur avait récusé la mainmise syrienne sur notre volonté nationale. Ayant les coudées franches, il défendra les intérêts du Liban, non ceux des mollahs. Ajoutez à cela que cette désignation a arraché au président de la Chambre une partie des prérogatives décisionnelles que ce dernier s’était indûment octroyées ! Alors, halte-là, les patriotes sont là ! Et il n’y a pas plus exaltant que de briser des chaînes qui asservissent la patrie ! 1-Ils étaient soi-disant pourchassés par le « maronitisme politique ». 2-Quand ils pouvaient désormais convertir leur militantisme passé en jetons de présence ou en maroquins.

Le Hezbollah, de la wilayat el-faqih à la roche de Raouché

Le parti iranien, le Hezbollah, n’a jamais été une résistance territoriale. Il a été une milice d’expansion spatiale utilisant le territoire comme argument de légitimité. Il est temps d’en prendre acte, une fois pour toutes. Depuis sa naissance, le Hezbollah vit sur une fracture intime : il est à la fois bras armé d’un projet impérial – celui de la wilayat el-faqih iranienne définie par l’imam Khomeini – et acteur qui prétend incarner la « résistance » pour libérer un territoire national. L’« espace » d’abord : celui de la oumma chiite, de Qom à Beyrouth, articulé autour d’un Guide suprême dont les décisions, en matière de guerre et de paix, sont contraignantes. Le « territoire » ensuite : celui du Liban-Sud, de la Békaa, des frontières disputées, où le parti se présente comme rempart face à Israël et dépositaire d’une cause nationale. Cette dichotomie ne date pas d’hier. Lors de son implantation en 1984, sous couvert de « résistance à l’occupation israélienne », le Hezbollah commence par éliminer une bonne partie de la résistance nationale issue de la gauche libanaise – Mahdi Amel et consorts. Il s’installe dans les marges : Békaa, Liban-Sud, banlieue sud de Beyrouth. Il y bâtit une infrastructure sociale tentaculaire financée par l’Iran, puis relayée par la Syrie d’Assad dans le cadre de l’« alliance des minorités ». Déjà, la logique de l’espace prime : le parti se pense comme avant-garde d’un axe, bien plus que comme simple acteur territorial. Entre 1990 et 2000, cette dynamique se territorialise partiellement. Le Hezbollah mène la résistance armée dans un Sud abandonné par l’État, tout en s’invitant progressivement au cœur du système : participation aux municipales de 1992, aux législatives de 1996, puis au gouvernement à partir des années 2000. Le retrait israélien de mai 2000 lui offre un baptême territorial : il peut revendiquer la libération d’une portion du territoire national, sous les applaudissements de tous, tout en conservant ses armes hors du monopole étatique de la violence légitime. La « résistance » devient alors la clé qui permet de rester milice dans un État dont on commence à investir méthodiquement les rouages. Après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et le retrait syrien, le parti franchit un seuil. Il prend le relais de la tutelle damascène, s’adosse à l’alliance de Mar Mikhaël avec le courant aouniste – la rencontre entre les deux banlieues, sud et nord – et entame une véritable entreprise de phagocytose de l’État. La guerre de juillet 2006 lui fournit une « victoire divine » à usage interne : il réactive sa légitimité territoriale au moment même où la résolution 1701 commence à limiter ses marges de manœuvre militaires. Deux ans plus tard, en mai 2008, il assiège le gouvernement Siniora et mène une expédition punitive à Beyrouth et dans la Montagne, avant d’arracher à Doha le tiers de blocage au gouvernement : instrument par excellence d’un pouvoir de veto supra-étatique légitimé… au nom de la « résistance ». De 2008 à 2015, empêché de mener ouvertement des opérations au Sud par 1701, le Hezbollah déplace définitivement son centre de gravité vers l’espace. Il devient colonne vertébrale de l’axe Téhéran–Damas–Bagdad–Sanaa–Gaza. Il intervient en Syrie pour sauver Assad, en Irak aux côtés des milices chiites, au Yémen avec les Houthis, tout en soutenant le Hamas. Le Liban n’est plus qu’un maillon, une plate-forme logistique, un corridor de circulation pour un projet régional. La daawa de résistance, au sens mis en lumière par Michel Seurat, n’est plus dirigée que sur l’investissement du mulk, le centre du pouvoir. L’espace impérial absorbe le territoire national. C’est ce déséquilibre que le 7 octobre 2023 fait exploser. En déclenchant une opération qui entraîne tout l’axe iranien dans une confrontation de haute intensité avec Israël, le Hamas précipite l’hubris du système. Par logique territoriale – ne pas « abandonner » Gaza, préserver le mythe de la « résistance unifiée » – Nasrallah est contraint d’ouvrir un front nord. Mais la riposte israélienne disproportionnée, l’usure militaire, la destruction progressive des cadres et des infrastructures du parti, ainsi que la crise interne iranienne, font apparaître la fragilité de l’édifice. La chute d’Assad en Syrie et la fermeture des voies d’approvisionnement changent la donne : c’est l’axe lui-même qui se fissure. L’alliance des minorités se défait techniquement, sinon symboliquement. Là où il régnait en maître sur un État disloqué, le Hezbollah se retrouve ramené au sol. Ses figures totémiques - Nasrallah, Safieddine, et autres leaders mythiques militaires, ont été éliminées. L’espace s’effondre, le territoire réapparaît. Une nouvelle tutelle américaine verrouille l’aéroport de Beyrouth, un gouverneur de la BDL proche de Washington est nommé, un président issu de l’armée est élu avec un soutien international explicite – dans la perspective, à peine voilée, de mener le pays vers une forme d’arrangement avec Israël. Le parti, trop affaibli pour un affrontement frontal, se replie sur la seule ressource qui lui reste : sa rhétorique territoriale. Il se refait soudain gardien de la souveraineté, défenseur des frontières, accusant l’État – qu’il a méthodiquement vidé de sa substance pendant deux décennies – de passivité face à l’ennemi. D’où le paradoxe actuel : après avoir fragmenté la continuité territoriale du Liban en multipliant les « périmètres de sécurité », les zones grises, les axes sous contrôle, le Hezbollah invoque désormais la « défaillance » de l’État pour masquer sa propre impuissance. Il sabote en sous-main les tentatives de rétablissement de l’autorité publique – de l’aéroport aux fronts maritimes en passant par les symboles urbains – tout en exige, en façade, que ce même État assume la confrontation avec Israël. Après avoir été facteur principal de la désintégration territorialo-politique du pays, il tente de se cacher derrière la fiction étatique pour survivre à l’effondrement de son espace impérial. La caricature par excellence de cette déchéance est l’affaire du rocher de Raouché, la roche Tarpéienne, le degré ultime de la déchéance « son et lumière » du Hezbollah. Ce n’est pas seulement une duplicité tactique ; c’est une fêlure ontologique. Le Hezbollah ne sait pas perdre parce qu’il ne sait pas être un acteur simplement national. Tant qu’il est l’incarnation locale d’un projet spatial – métaphysique, idéologique, impérial –, il peut justifier sa différence, son arsenal, son statut d’exception. Le jour où il redevient une force purement territoriale, soumise aux règles du mulk, à la souveraineté, à la reddition de comptes, il cesse d’être lui-même. Reconnaître la primauté de l’État, c’est pour lui admettre que la « Résistance » n’est plus qu’un slogan ; et qu’il n’est plus qu’un parti parmi d’autres, responsable de son bilan de mort, de ruine et de désordre. En ce sens, le Hezbollah ne pourra jamais se transmuter en simple parti politique. Il doit disparaître, aussi impitoyable que ce mot, cette idée, puissent être. C’est là que se joue aujourd’hui l’avenir du Liban. Les solutions imposées de l’extérieur ont toujours échoué parce qu’elles s’achoppaient sur une élite locale obsédée par l’art du compromis, du « en même temps », du grignotage mutuel : ménager la milice sans assumer sa logique, louer l’État sans lui donner les moyens de sa souveraineté. Or l’expérience depuis 1967 est sans appel : il n’y a pas d’État sans monopole de la violence légitime, ni de territoire sans continuité. On ne peut pas perpétuellement traiter la souveraineté comme une variable d’ajustement. La vraie ligne de fracture n’oppose plus aujourd’hui « Résistance » et « agents de l’étranger ». Elle sépare ceux qui acceptent que le Liban existe comme territoire politique, avec un État qui décide seul de la guerre et de la paix, et ceux qui veulent le maintenir comme simple point d’appui d’un espace confessionnel, régional ou impérial. Tant que cette ambiguïté perdure, le Hezbollah continuera de jouer sur les deux tableaux, en espérant que le temps, une alternance à Washington ou à Téhéran, lui redonne un jour l’illusion de sa grandeur passée. Mais le temps du pays n’est pas celui de la milice. Le Liban ne peut plus se permettre de flotter entre espace et territoire. Il lui faut, une bonne fois pour toutes, choisir d’exister comme État – ou accepter de n’être plus que la scène épuisée d’un empire en décomposition.

Consensuel…
Par
Jawad Pakradouni
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Ce terme est plus que jamais d’actualité dans tous les pays du monde et retrouve sa définition d’origine: un acte ne peut être consensuel ou consenti que s’il est accepté par l’autre. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de l’acte charnel, qui défraye toutes les chroniques, lance les tendances sur les réseaux sociaux et peut annihiler une carrière ou une vocation. Tant qu’il s’agit d’une application à un acte entre deux personnes, le terme n’a que peu d’incidence. Mais lorsqu’il devient le fondement d’une politique, d’une société, voire le pilier d’un pays, il s’agit là d’une tout autre paire de manches. Au Liban, tout est consensuel: sa démocratie, son État de droit, son existence même. À l’origine, ce terme tant convoité est issu de son dérivé latin consensus, qui signifie “accepté par tous”. Et c’est bien là la malédiction libanaise: tout doit être accepté par tous, sinon le tout n’est rien. Or, plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui, comme le disait Sacha Guitry. Et les “n’importe qui” au Liban non seulement pullulent, mais font force de loi. Si la vie est faite de compétitions, au Liban, c'est l’école des fans : personne n’a perdu, tout le monde a gagné, ou presque. La seule fois où il y eut un perdant (sans le nommer expressément), ce fut lors des Accords de Taëf, qui ont amoindri les pouvoirs accordés au président de la République au profit de ceux du président du Conseil et du président du Parlement. Mais, comme l’a écrit Beigbeder, les chrétiens ont bon dos et se doivent de supporter tous les malheurs et les péchés du monde. Depuis ce jour, tout est fondé sur le consensuel, y compris la démocratie. Un consensualisme non pas entre les différentes composantes, factions, tribus, religions, qui forment les communautés du pays, mais entre leurs chefs nommément désignés ou leurs partis, même si certains jouissent, plus que d’autres, d’une longévité hors norme. Il suffit qu’un seul oppose son veto pour que la machine s’enraye, sous des prétextes tous aussi fallacieux les uns que les autres, le dernier en date étant la guerre civile. Appliquer la résolution 1701 (et incidemment la 1559, qui en constitue l’introduction) mènerait à la guerre civile. Accorder le droit de vote aux expatriés pour les 128 députés garantirait que le sang inonde les rues. Quémander (et le verbe est encore trop fier) justice pour le 4 Août provoquerait une apocalypse plus dévastatrice que l’explosion elle-même. Au nom de la démocratie consensuelle, c’est le totalitarisme consensuel qui règne. Dans trois semaines, cela fera un an que le nouveau locataire de Baabda aura pris ses quartiers. Lors de son discours d’investiture, certains nostalgiques y ont perçu les échos d’un rêve dissipé le 14 septembre 1982. D’autres y ont vu l’avènement d’une nouvelle ère, porteuse d’espoirs. Mais voilà que le consensuel revient à la charge, avec ses épouvantails politiques et sécuritaires, prétextes commodes pour freiner toute décision frénétique aux yeux de ceux qu’elle touche. Aujourd’hui, nous sommes au même point que le 8 janvier 2025. Tout doit être accepté par tous, sinon rien n’advient. Dans ces conditions, il est impossible de bâtir un État de droit. Démilitariser les milices et les groupes paramilitaires serait une folie, parce que non consensuelle. Ce serait un viol étatique, quand bien même le violeur serait à l’origine le bourreau. Il faudrait non seulement le ménager, mais encore le dédouaner; faute de quoi, ce serait la fin du consensus, et donc le début annoncé de la guerre civile. Et cela vaut pour tous les dossiers: celui du port, ceux des grands scandales, où il est impératif de préserver l’équilibre consensuel, c’est-à-dire confessionnel et communautaire. Pourquoi un ministre chrétien serait-il poursuivi et non son collègue musulman, quand les dignitaires religieux s’acharnent à tracer des lignes rouges autour de chaque enfant de leur communauté? Comment dépêcher une armée composée de soldats chiites pour affronter leurs “frères”? Sur ce point, nous avons d’ailleurs consenti, indirectement, à une sous-traitance sécuritaire confiée à une armée étrangère dont les rangs ne comptent pas de fils de ladite communauté. Guerre civile? Si elle devait avoir lieu (bien que it takes two to tango, ce qui n’est vraiment pas le cas dans les circonstances actuelles), comme le disait Anatole France, elle serait moins détestable que la guerre avec l’étranger, on sait du moins pourquoi l’on s’y bat. Notre véritable tragédie est ailleurs: nous nous prenons pour le centre du monde. Tout tournerait autour de nous, la planète entière serait suspendue à nos moindres mouvements. La réalité est plus cruelle: nous sommes seuls, et le monde se fiche éperdument du Liban. Le jour où nous comprendrons que notre nombrilisme n’a pas sa place, que personne ne consentira à notre place à l’existence d’un État, que le droit ne se négocie pas et que la souveraineté ne se quémande pas, alors peut-être cesserons-nous d’attendre l’autorisation de vivre. Car à force d’exiger l’accord de tous pour exister, nous avons fini par consentir collectivement, une fois de plus, à notre propre disparition….

La grand-messe de l’art contemporain, Art Basel, bientôt à Doha

Depuis plusieurs années, les États du Golfe mettent en œuvre des moyens colossaux pour transformer la région en un hub artistique, technologique et éducatif de qualité. Le Qatar n’est pas en reste et met les bouchées doubles pour attirer des talents du monde entier et encourager les compétences locales. L’État qatari multiplie les projets ambitieux, qu’ils soient artistiques, architecturaux ou sportifs, comme ce fut le cas à l’occasion de la coupe du monde de football qui s’est tenue au Qatar en 2022… Dans le cadre de ses efforts visant à promouvoir des projets à caractère culturel, le gouvernement qatari prend soin de s’entourer d’artistes mondialement connus et des meilleurs talents locaux et internationaux, tout en se dotant d’équipements culturels et éducatifs de haut niveau L’un des projets d’envergure prévus à Doha en 2026 est Art Basel, la grand-messe de l’art contemporain. Après la Suisse, Miami, Hong Kong et Paris, Doha accueillera Art Basel les 5 et 7 février prochains. Cette édition sera précédée de deux jours d’avant-première, les 3 et 4 février. L’évènement aura lieu dans le pôle créatif M7 ainsi qu’au Doha Design District, dans le centre-ville de Msheireb. Leader mondial de l’art contemporain, la foire Art Basel a été fondée en 1950 à Bâle, en Suisse, afin d’offrir une plateforme prestigieuse aux artistes, galeries et collectionneurs d’art du monde entier. Elle donne le ton au marché de l’art et en influence les prix, les courants artistiques et les tendances. L’édition Art Basel Qatar, en 2026, a vu le jour grâce à un partenariat avec QSI (Qatar Sports investment) et QC+. Elle est d’une importance capitale pour le pays et la région car elle permet de mettre en lumière le paysage culturel et artistique non seulement du Qatar mais également de toute la région et elle confirme la place du pays sur la scène internationale de l’art contemporain. Entre tradition et modernité Pour Vincenzo de Bellis, directeur artistique et mondial des foires Art Basel, Doha offre un environnement idéal pour un regard neuf sur l’art. En effet, le pays est à la croisée des chemins entre tradition et modernité. Son histoire est riche et complexe et l’État qatari encourage fortement les expérimentations artistiques innovantes. Le thème choisi pour cette édition 2026 est « Devenir », un thème qui décrit parfaitement cette région du monde car les traditions orales ancestrales y côtoient les technologies de pointe, et les anciennes routes commerciales s’y sont transformées au fil des années en un vaste réseau d’échange de cultures et de capitaux. Dans ce contexte à la fois riche et complexe, l’art est le meilleur témoin de l’histoire et des forces vives qui façonnent l’identité de la région. Pour son édition de 2026 à Qatar, Art Basel a choisi comme directeur artistique Wael Shawki, un artiste d’origine égyptienne, installé à Doha. Shawki est connu pour sa rigueur intellectuelle et sa profonde connaissance de la région. Qualités qui lui ont valu d’être nommé en 2024 directeur artistique de la caserne des pompiers de Doha. Il y a lancé un programme d'études intensives en arts (AISP), conçu pour favoriser la pensée critique, l'apprentissage pratique et le développement professionnel d’artistes émergents, internationaux et qataris. Le comité de sélection Shawki a exposé dans des endroits prestigieux, tels que la Tate Modern à Londres ou le MoMA à New York. En 2024, Il a été salué pour son œuvre Vidéo Drama 1882, à la 60e exposition internationale d’art de la Biennale de Venise... Il expose actuellement à LUMA à Arles, ainsi qu’à la galerie Talbot Rice de l'Université d'Édimbourg. Quant au comité de sélection de la foire, il est composé des représentants de prestigieuses galeries locales et internationales, tels que (entre autres) Lorenzo Fiaschi, co-fondateur de la prestigieuse Galleria Continua en Italie, Daniela Gareh, directrice de la galerie White Cube à Londres, Mohammed Hafiz, co-fondateur de Athr Gallery à Ryad, ou encore Sunny Rahbar, co-fondatrice de The Third Line art gallery à Dubai. La tenue d’Art Basel à Doha constitue un évènement majeur qui impactera sans aucun doute le paysage artistique de toute la région et assurera aux participants un rayonnement international et une opportunité unique d’interactivité avec la scène artistique mondiale.

Les Etats du Golfe, du régional à l’international (2/3)

Les Etats du Golfe ont émergé et se sont enrichis à la faveur de l’exploitation de leurs ressources énergétiques mais ils ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable transformation qui leur a permis de s’imposer à l’échelle internationale. Soucieux de ne pas être seulement «les Etats du Golfe», l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman et le Qatar ont aspiré à transformer leur statut purement régional en s’appuyant sur les atouts qu’ils avaient acquis, mais en les multipliant et en les développant sur base d’un processus s’apparentant à une marche forcée, jugée parfois débridée, excessive, mais reflétant une détermination leur permettant de dérouler le fil directeur de leurs ambitions et d’atteindre une reconnaissance mondiale. La régionalisation qui caractérise ces Etats du Golfe, ils lui ont donnée une dimension internationale. Ils sont devenus ainsi, en tant qu’ensemble, un pivot dans le monde, un point de convergence. Leur image s’est modifiée pour leur permettre de parvenir à ce que l’on pourrait appeler leur entrée dans la globalisation, pour reprendre une expression courante dans le langage anglo-saxon. Ils ont, chacun à sa façon, veillé à ne pas rester isolés et pour cela, ils ont pris soin, en premier lieu, de « parler », de communiquer. Parler avec la plupart des acteurs de la région mais aussi avec ceux qui pèsent, à des titres divers, sur cette partie du monde. On peut ainsi citer sur ce plan avec les Etats-Unis et l’Europe, la Russie et la Chine, mais aussi la Turquie et l’Iran, ainsi que l’Inde, désormais. Le dialogue tous azimuts : parler avec tout le monde et se positionner pour favoriser les échanges, les rencontres, les pourparlers, les négociations. Autant d’actions pour lesquelles ils occupent désormais une place importante et parfois incontournable. Leurs regards, leur attention, leurs actions, au-delà de la région, entre la mer Rouge et le Golfe, se sont tournés vers l’Est et vers le Nord, et aujourd’hui vers l’Afrique, avec un dynamisme comparable aux autres pays qui diversifient les relations avec le monde, notamment la Russie, la Chine, la Turquie, et plus récemment, de façon encore embryonnaire, le Japon, sans compter à l’évidence tous les Etats anciennement colonisateurs et les Etats-Unis d’Amérique. Au plan géostratégique, ces Etats ont déployé une diplomatie efficace grâce à laquelle ils peuvent désormais intervenir auprès de l’Iran ou d’Israël, avec une capacité de médiation qui s’appuie sur leur puissance économique, le développement remarquable de leur outil et savoir-faire diplomatique, et leur volonté d’être un acteur incontournable sur lequel le monde peut compter. Tout cela leur procure une reconnaissance et un rôle qui dépassent peut-être les objectifs initiaux, parce qu’ils ont su mettre en œuvre leurs forces pour atteindre les objectifs fixés et profiter de toutes les opportunités qui se présentaient à la faveur, parfois, de différends régionaux au sujet desquels ils ont su faire preuve de sagesse et de diplomatie pour, in fine, affirmer peu à peu un aspect de leur puissance. Relations, diplomatie, alliances, partenariats, dialogue, médiation, influence… Les Etats du Golfe sont ainsi passés de ce que l’on pourrait appeler leur « hard power » au « soft power ». Le « hard power », ils l’ont assumé en tant qu’exportateurs de matières premières énergétiques et dans leur action dans les domaines des finances, de la construction de centres de conférence et de salles d’expositions, dans les compétitions et l’urbanisme, ou aussi dans le développement de ports d’importance internationale – Dubaï était en 2024 le 11ème port mondial de conteneurs et compte parmi les six principaux acteurs du secteur maritime. Quant au « soft power », ces Etats l’ont développé à la faveur des divers évènements organisés qui ont suscité parfois des critiques mais qui ont toujours été réalisés en ayant recours à des moyens les plus modernes et les plis innovants. Refusant l’isolement, ils ont décidé de parler avec tous les acteurs de la scène internationale en s’appuyant sur leur puissance économique et diplomatique, refusant l’adage selon lequel « mon ennemi doit être votre ennemi ». Pour quelle raison cela serait une règle ? Ils ne soutiennent pas la Russie qui a envahi l’Ukraine ; faut-il pour autant cesser toute relation avec la Russie ? Ils répondent à leur façon. Ainsi, les Etats du Golfe ne sont pas un petit partenaire pour la Russie actuellement. Le pragmatisme, non seulement dans ce domaine, leur a permis d’atteindre le statut international qu’ils ont aujourd’hui et d’effectuer ainsi une véritable révolution dans leur mode de fonctionnement, dans leur comportement au niveau des relations internationales et dans les rapports avec les partenaires. Leur credo ? Ne mener que les combats qui sont les nôtres. Il y a des sujets dont il ne faut pas se mêler ; les intérêts des autres ne doivent pas être les nôtres. Il y a ainsi un mélange d’action et de neutralité qui ne doit pas être assimilé à de l’inaction. N.B. : L’importance de ce thème a incité les organisateurs de la 4ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025) – colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES) – à lui consacrer une table ronde dans la programmation de ces journées (8 et 9 octobre 2025). Prochain article : Les Etats du Golfe, à la recherche d’une puissance bien spécifique (3/3)

Jean-Claude Guillebaud et la question spirituelle du Mal

Tous les penseurs et chefs politiques qui continuent de réfléchir au dévoilement des innombrables facette de la guerre du Liban, tous les amateurs de « braconnage culturel, grâce auquel les non-spécialistes et les dominés se composent un espace propre » (Michel de Certeau), ont été touchés par la disparition, le 8 novembre, de l’ami et figure de premier plan que fut et restera l’essayiste Jean-Claude Guillebaud (1944-2025). Journaliste, éditeur, lauréat du Prix Albert Londres en 1972, grand reporter et correspondant de guerre (notamment pour Le Monde, Sud-Ouest, La Vie, etc) pendant plus de deux décennies, cofondateur et président de Reporters sans Frontières (RSF) de 1987 à 1993, Guillebaud est l’auteur d’une quarantaine de reportages ou d’essais étourdissants par la richesse de leurs références. Editeur au flair lumineux, curieux de tout, ses ouvrages vous laissent sur l’impression qu’il avait tout lu, tout noté. Sa disparition, une perte pour la presse française et internationale, l’est aussi pour le Liban, qui perd avec lui un témoin engagé, un grand journaliste qui a vu, compris et fait comprendre le Liban. Sa disparition devrait être aussi l’occasion de réfléchir à la mémoire des guerres libanaises et d’en avoir une fois pour toutes le cœur net, ce qui ne se produira pas tant que les Libanais n’auront pas, eux aussi, pris conscience de ce qu’y découvrit Jean-Claude Guillebaud. La lame de fond d’octobre 2019 Le dernier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban coïncida avec la lame de fond de la « révolution d’Octobre » 2019. Déclenchée par une injustice de trop – la volonté de taxation de l’application gratuite WhatsApp par un gouvernement en mal de ressources faciles –, le sursaut populaire poussa des dizaines de milliers de Libanais assoiffés « d’une citoyenneté libanaise espérée mais saccagée » (dixit Guillebaud), à faire échec, quelques brèves semaines durant, à un système politique reposant sur le « chacun pour soi, la corruption omniprésente et l’absence d’une citoyenneté minimale" (idem). Il en rendit compte dans l’hebdomadaire « La Vie », par un article reprenant en titre une parole de Jean-Paul II : « Le Liban est un message » (La Vie, 12 Novembre 2019). Il y rendait hommage aux Libanais descendus dans les rues pour dire leur refus de la corruption et du cynisme politique, alors que beaucoup étaient convaincus que l’âme même de la société libanaise était irrémédiablement pourrie. Ce n’était pas le premier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban. Venu couvrir les premiers mois d’une guerre civile qui s’étendra sur des années, son expérience de reporter l’avait mis en contact avec de nombreux acteurs de ce conflit, parmi lesquels figurait le député et homme politique Samir Frangié, dont l’amitié et la droiture, sans parler de l’état de santé, allaient compter dans sa vie. Dans son attachant court ouvrage qu’il avait intitulé Comment je suis redevenu chrétien (Points-Essais), et où il examinait la démarche rationnelle qui l’avait reconduit à la foi chrétienne, l’essayiste parla de son passage au Liban et de « la gratuité funèbre des massacres » qui jalonnèrent la guerre civile ; une guerre qui allait transformer des jeunes gens « bien élevés » en monstres, et réveiller sa conscience « Je pense à la grande sauvagerie spécifique du passage à l'acte qui s'était manifestée au Liban, durant les premières années de la guerre civile, écrivit-il. Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde, Lucien George, nous en parlions tard dans la nuit (...). Nous vivions des horreurs indescriptibles (...). Oui, ce vertige étrange qui, en quelques instants, peut métamorphoser un homme ordinaire en un tortionnaire capable de tout (...). L'événement nous jetait à la figure une question qui ne concernait plus vraiment le journalisme, et cette question était celle du Mal (...). C'est bien cette antique question qui ressurgissait avec fracas dans les rues de Beyrouth ou dans les montagnes du Chouf livrées à la gratuité funèbre des massacres. ». « Le retour de cette question spirituelle du Mal dans la conscience occidentale reste associé au Liban des années 1970 », écrit-il alors (pages 33-35). Le problème du Mal Enseignée par l’Eglise catholique, l'existence de l'Archange déchu avait été en effet « effacée » de la conscience occidentale par les Lumières et les maîtres du soupçon, qui le réduisirent tout au plus à une personnification du mal. Pourtant, sur le plan doctrinal, l'existence de la créature angélique déchue n'a jamais été remise en question. Ainsi, dans une homélie célèbre datant du 29 juin 1972, commentant les suites du Concile Vatican II, le pape Paul VI affirmait : « Devant la situation de l'Église d'aujourd'hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l'incertitude, la problématique, l'inquiétude, l'insatisfaction, l'affrontement. On n'a plus confiance dans l'Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d'un journal ou d'un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s'il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres (...)». L'affirmation de Paul VI, corroborée par les Papes qui lui ont succédé, bouscule notre rationalisme. On peut même parler de la métamorphose évoquée par J-C Guillebaud comme d’une sorte d'invasion intérieure qui dépossède momentanément un être humain de sa conduite ordinaire. Ce que l’occidental Jean-Claude Guillebaud redécouvre au contact de la guerre du Liban, c’est une « clé d'interprétation » d’une réalité perdue après le grand vide laissé par la « mort de Dieu », qui céda avec le temps à une désolation spirituelle proche du désespoir, et à « une déception » encore plus immense de ce que le philosophe Emmanuel Mounier dans Introduction aux existentialismes, appelle « les mythes de remplacement » (p 14). Par la suite, la réflexion de Guillebaud le confirma dans cette redécouverte de la dépossession démoniaque ; une redécouverte qu'il qualifie de « platement anthropologique » (p 47), et non sentimentale ou pieuse. Cette redécouverte ne disait rien de spécifique sur le Liban ou l'Orient. Ce qu'elle disait portait sur la nature humaine en général, dans la dimension que lui accordent la pensée et l’anthropologie chrétiennes. L’entêtement à espérer Ce que tout le monde peut retenir de Jean-Claude Guillebaud, c’est sa passion de la connaissance, la curiosité profonde de savoir pourquoi les choses sont comme elles sont ou furent comme elles furent. La sienne est une aventure intellectuelle d’une irréprochable honnêteté. Déployant toute l’habileté et l’expérience du journaliste d’investigation au service de ce besoin de comprendre, il devint ainsi le réfléchisseur d’une époque. Ses ouvrages resteront des phares dans le brouillard, avec le sens du détail qu’il déployait pour le plaisir et le charme, et des citations qui valent des chapitres à elles-seules, comme celle-ci : « Il arrive, écrit Søren Kierkegaard, que la foi voyage incognito » (Comment je suis redevenu chrétien, page 183). Jean-Claude Guillebaud fut un chrétien de l'envergure des grands témoins crédibles de la conscience occidentale. « Je ne crois pas malgré le mal, je crois avec lui. C’est dans cette tension — entre la blessure du monde et la promesse de lumière — que l’espérance devient courage », écrivit-il dans La foi qui reste (Éditions de l’Iconoclaste, 2017). Cette phrase résume très bien son attitude spirituelle: elle parle d’une foi habitée par la grâce, d’une foi lucide, qui fait de la contradiction même - le mal, la souffrance, le doute - un lieu d’où la lumière peut surgir. Pour le Liban comme pour la France, et pour son épouse Catherine, son héritage intellectuel et spirituel rappelle qu’il y a dans l’entêtement à espérer, un acte de résistance. On a envie d’écrire : « Heureux les doux ».