


Ce terme est plus que jamais d’actualité dans tous les pays du monde et retrouve sa définition d’origine: un acte ne peut être consensuel ou consenti que s’il est accepté par l’autre. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui de l’acte charnel, qui défraye toutes les chroniques, lance les tendances sur les réseaux sociaux et peut annihiler une carrière ou une vocation.
Tant qu’il s’agit d’une application à un acte entre deux personnes, le terme n’a que peu d’incidence. Mais lorsqu’il devient le fondement d’une politique, d’une société, voire le pilier d’un pays, il s’agit là d’une tout autre paire de manches.
Au Liban, tout est consensuel: sa démocratie, son État de droit, son existence même.
À l’origine, ce terme tant convoité est issu de son dérivé latin consensus, qui signifie “accepté par tous”. Et c’est bien là la malédiction libanaise: tout doit être accepté par tous, sinon le tout n’est rien.
Or, plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui, comme le disait Sacha Guitry. Et les “n’importe qui” au Liban non seulement pullulent, mais font force de loi.
Si la vie est faite de compétitions, au Liban, c'est l’école des fans : personne n’a perdu, tout le monde a gagné, ou presque. La seule fois où il y eut un perdant (sans le nommer expressément), ce fut lors des Accords de Taëf, qui ont amoindri les pouvoirs accordés au président de la République au profit de ceux du président du Conseil et du président du Parlement. Mais, comme l’a écrit Beigbeder, les chrétiens ont bon dos et se doivent de supporter tous les malheurs et les péchés du monde.
Depuis ce jour, tout est fondé sur le consensuel, y compris la démocratie. Un consensualisme non pas entre les différentes composantes, factions, tribus, religions, qui forment les communautés du pays, mais entre leurs chefs nommément désignés ou leurs partis, même si certains jouissent, plus que d’autres, d’une longévité hors norme.
Il suffit qu’un seul oppose son veto pour que la machine s’enraye, sous des prétextes tous aussi fallacieux les uns que les autres, le dernier en date étant la guerre civile.
Appliquer la résolution 1701 (et incidemment la 1559, qui en constitue l’introduction) mènerait à la guerre civile.
Accorder le droit de vote aux expatriés pour les 128 députés garantirait que le sang inonde les rues.
Quémander (et le verbe est encore trop fier) justice pour le 4 Août provoquerait une apocalypse plus dévastatrice que l’explosion elle-même.
Au nom de la démocratie consensuelle, c’est le totalitarisme consensuel qui règne.
Dans trois semaines, cela fera un an que le nouveau locataire de Baabda aura pris ses quartiers. Lors de son discours d’investiture, certains nostalgiques y ont perçu les échos d’un rêve dissipé le 14 septembre 1982. D’autres y ont vu l’avènement d’une nouvelle ère, porteuse d’espoirs.
Mais voilà que le consensuel revient à la charge, avec ses épouvantails politiques et sécuritaires, prétextes commodes pour freiner toute décision frénétique aux yeux de ceux qu’elle touche.
Aujourd’hui, nous sommes au même point que le 8 janvier 2025. Tout doit être accepté par tous, sinon rien n’advient. Dans ces conditions, il est impossible de bâtir un État de droit.
Démilitariser les milices et les groupes paramilitaires serait une folie, parce que non consensuelle. Ce serait un viol étatique, quand bien même le violeur serait à l’origine le bourreau. Il faudrait non seulement le ménager, mais encore le dédouaner; faute de quoi, ce serait la fin du consensus, et donc le début annoncé de la guerre civile.
Et cela vaut pour tous les dossiers: celui du port, ceux des grands scandales, où il est impératif de préserver l’équilibre consensuel, c’est-à-dire confessionnel et communautaire. Pourquoi un ministre chrétien serait-il poursuivi et non son collègue musulman, quand les dignitaires religieux s’acharnent à tracer des lignes rouges autour de chaque enfant de leur communauté?
Comment dépêcher une armée composée de soldats chiites pour affronter leurs “frères”? Sur ce point, nous avons d’ailleurs consenti, indirectement, à une sous-traitance sécuritaire confiée à une armée étrangère dont les rangs ne comptent pas de fils de ladite communauté.
Guerre civile? Si elle devait avoir lieu (bien que it takes two to tango, ce qui n’est vraiment pas le cas dans les circonstances actuelles), comme le disait Anatole France, elle serait moins détestable que la guerre avec l’étranger, on sait du moins pourquoi l’on s’y bat.
Notre véritable tragédie est ailleurs: nous nous prenons pour le centre du monde. Tout tournerait autour de nous, la planète entière serait suspendue à nos moindres mouvements. La réalité est plus cruelle: nous sommes seuls, et le monde se fiche éperdument du Liban.
Le jour où nous comprendrons que notre nombrilisme n’a pas sa place, que personne ne consentira à notre place à l’existence d’un État, que le droit ne se négocie pas et que la souveraineté ne se quémande pas, alors peut-être cesserons-nous d’attendre l’autorisation de vivre.
Car à force d’exiger l’accord de tous pour exister, nous avons fini par consentir collectivement, une fois de plus, à notre propre disparition….