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Mille plateaux

Le Hezbollah, de la wilayat el-faqih à la roche de Raouché

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Par Michel Hajji Georgiou
Publié déc. 17, 2025 - 10:18

Le parti iranien, le Hezbollah, n’a jamais été une résistance territoriale. Il a été une milice d’expansion spatiale utilisant le territoire comme argument de légitimité. Il est temps d’en prendre acte, une fois pour toutes.

Depuis sa naissance, le Hezbollah vit sur une fracture intime : il est à la fois bras armé d’un projet impérial – celui de la wilayat el-faqih iranienne définie par l’imam Khomeini – et acteur qui prétend incarner la « résistance » pour libérer un territoire national.

L’« espace » d’abord : celui de la oumma chiite, de Qom à Beyrouth, articulé autour d’un Guide suprême dont les décisions, en matière de guerre et de paix, sont contraignantes. Le « territoire » ensuite : celui du Liban-Sud, de la Békaa, des frontières disputées, où le parti se présente comme rempart face à Israël et dépositaire d’une cause nationale. Cette dichotomie ne date pas d’hier. Lors de son implantation en 1984, sous couvert de « résistance à l’occupation israélienne », le Hezbollah commence par éliminer une bonne partie de la résistance nationale issue de la gauche libanaise – Mahdi Amel et consorts. Il s’installe dans les marges : Békaa, Liban-Sud, banlieue sud de Beyrouth. Il y bâtit une infrastructure sociale tentaculaire financée par l’Iran, puis relayée par la Syrie d’Assad dans le cadre de l’« alliance des minorités ».

Déjà, la logique de l’espace prime : le parti se pense comme avant-garde d’un axe, bien plus que comme simple acteur territorial. Entre 1990 et 2000, cette dynamique se territorialise partiellement. Le Hezbollah mène la résistance armée dans un Sud abandonné par l’État, tout en s’invitant progressivement au cœur du système : participation aux municipales de 1992, aux législatives de 1996, puis au gouvernement à partir des années 2000. Le retrait israélien de mai 2000 lui offre un baptême territorial : il peut revendiquer la libération d’une portion du territoire national, sous les applaudissements de tous, tout en conservant ses armes hors du monopole étatique de la violence légitime.

La « résistance » devient alors la clé qui permet de rester milice dans un État dont on commence à investir méthodiquement les rouages. Après l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et le retrait syrien, le parti franchit un seuil. Il prend le relais de la tutelle damascène, s’adosse à l’alliance de Mar Mikhaël avec le courant aouniste – la rencontre entre les deux banlieues, sud et nord – et entame une véritable entreprise de phagocytose de l’État. La guerre de juillet 2006 lui fournit une « victoire divine » à usage interne : il réactive sa légitimité territoriale au moment même où la résolution 1701 commence à limiter ses marges de manœuvre militaires. Deux ans plus tard, en mai 2008, il assiège le gouvernement Siniora et mène une expédition punitive à Beyrouth et dans la Montagne, avant d’arracher à Doha le tiers de blocage au gouvernement : instrument par excellence d’un pouvoir de veto supra-étatique légitimé… au nom de la « résistance ». De 2008 à 2015, empêché de mener ouvertement des opérations au Sud par 1701, le Hezbollah déplace définitivement son centre de gravité vers l’espace. Il devient colonne vertébrale de l’axe Téhéran–Damas–Bagdad–Sanaa–Gaza. Il intervient en Syrie pour sauver Assad, en Irak aux côtés des milices chiites, au Yémen avec les Houthis, tout en soutenant le Hamas. Le Liban n’est plus qu’un maillon, une plate-forme logistique, un corridor de circulation pour un projet régional. La daawa de résistance, au sens mis en lumière par Michel Seurat, n’est plus dirigée que sur l’investissement du mulk, le centre du pouvoir. L’espace impérial absorbe le territoire national.

C’est ce déséquilibre que le 7 octobre 2023 fait exploser. En déclenchant une opération qui entraîne tout l’axe iranien dans une confrontation de haute intensité avec Israël, le Hamas précipite l’hubris du système. Par logique territoriale – ne pas « abandonner » Gaza, préserver le mythe de la « résistance unifiée » – Nasrallah est contraint d’ouvrir un front nord. Mais la riposte israélienne disproportionnée, l’usure militaire, la destruction progressive des cadres et des infrastructures du parti, ainsi que la crise interne iranienne, font apparaître la fragilité de l’édifice. La chute d’Assad en Syrie et la fermeture des voies d’approvisionnement changent la donne : c’est l’axe lui-même qui se fissure. L’alliance des minorités se défait techniquement, sinon symboliquement. Là où il régnait en maître sur un État disloqué, le Hezbollah se retrouve ramené au sol. Ses figures totémiques - Nasrallah, Safieddine, et autres leaders mythiques militaires, ont été éliminées. L’espace s’effondre, le territoire réapparaît. Une nouvelle tutelle américaine verrouille l’aéroport de Beyrouth, un gouverneur de la BDL proche de Washington est nommé, un président issu de l’armée est élu avec un soutien international explicite – dans la perspective, à peine voilée, de mener le pays vers une forme d’arrangement avec Israël.

Le parti, trop affaibli pour un affrontement frontal, se replie sur la seule ressource qui lui reste : sa rhétorique territoriale. Il se refait soudain gardien de la souveraineté, défenseur des frontières, accusant l’État – qu’il a méthodiquement vidé de sa substance pendant deux décennies – de passivité face à l’ennemi. D’où le paradoxe actuel : après avoir fragmenté la continuité territoriale du Liban en multipliant les « périmètres de sécurité », les zones grises, les axes sous contrôle, le Hezbollah invoque désormais la « défaillance » de l’État pour masquer sa propre impuissance. Il sabote en sous-main les tentatives de rétablissement de l’autorité publique – de l’aéroport aux fronts maritimes en passant par les symboles urbains – tout en exige, en façade, que ce même État assume la confrontation avec Israël. Après avoir été facteur principal de la désintégration territorialo-politique du pays, il tente de se cacher derrière la fiction étatique pour survivre à l’effondrement de son espace impérial.

La caricature par excellence de cette déchéance est l’affaire du rocher de Raouché, la roche Tarpéienne, le degré ultime de la déchéance « son et lumière » du Hezbollah. Ce n’est pas seulement une duplicité tactique ; c’est une fêlure ontologique. Le Hezbollah ne sait pas perdre parce qu’il ne sait pas être un acteur simplement national. Tant qu’il est l’incarnation locale d’un projet spatial – métaphysique, idéologique, impérial –, il peut justifier sa différence, son arsenal, son statut d’exception. Le jour où il redevient une force purement territoriale, soumise aux règles du mulk, à la souveraineté, à la reddition de comptes, il cesse d’être lui-même. Reconnaître la primauté de l’État, c’est pour lui admettre que la « Résistance » n’est plus qu’un slogan ; et qu’il n’est plus qu’un parti parmi d’autres, responsable de son bilan de mort, de ruine et de désordre. En ce sens, le Hezbollah ne pourra jamais se transmuter en simple parti politique. Il doit disparaître, aussi impitoyable que ce mot, cette idée, puissent être.

C’est là que se joue aujourd’hui l’avenir du Liban. Les solutions imposées de l’extérieur ont toujours échoué parce qu’elles s’achoppaient sur une élite locale obsédée par l’art du compromis, du « en même temps », du grignotage mutuel : ménager la milice sans assumer sa logique, louer l’État sans lui donner les moyens de sa souveraineté. Or l’expérience depuis 1967 est sans appel : il n’y a pas d’État sans monopole de la violence légitime, ni de territoire sans continuité. On ne peut pas perpétuellement traiter la souveraineté comme une variable d’ajustement. La vraie ligne de fracture n’oppose plus aujourd’hui « Résistance » et « agents de l’étranger ». Elle sépare ceux qui acceptent que le Liban existe comme territoire politique, avec un État qui décide seul de la guerre et de la paix, et ceux qui veulent le maintenir comme simple point d’appui d’un espace confessionnel, régional ou impérial.

Tant que cette ambiguïté perdure, le Hezbollah continuera de jouer sur les deux tableaux, en espérant que le temps, une alternance à Washington ou à Téhéran, lui redonne un jour l’illusion de sa grandeur passée. Mais le temps du pays n’est pas celui de la milice. Le Liban ne peut plus se permettre de flotter entre espace et territoire. Il lui faut, une bonne fois pour toutes, choisir d’exister comme État – ou accepter de n’être plus que la scène épuisée d’un empire en décomposition.

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