


Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Raggi, et l’ancien ambassadeur Simon Karam, représentant le Liban aux réunions du mécanisme de supervision du cessez-le-feu avec Israël, dérangent sensiblement les milieux pro-Hezbollah parce qu’ils annoncent le retour « en grâce de la souveraineté » externe. Celle qui désigne « l’insoumission d’un État à toute autorité supérieure ainsi que la reconnaissance des autres États comme ses égaux ».
Youssef Raggi et Simon Karam arrivent à point nommé ! Au moment même où une majorité de Libanais est revenue de tout. Et certes, celle-ci est nostalgique de la période qui précéda le conflit civil en 1975. J’entends par là cette époque bénie quand l’État libanais était maître chez lui, disposant de la souveraineté externe comme de l’interne, à savoir « l’autorité exclusive sur son territoire et sa population ».
« On n’emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers ». Car, faut-il le rappeler, il fut un moment, qui culmina dans les années soixante-dix, lorsqu’il était ringard d’être patriote : quand certains militants et auto-proclamés intellectuels se voulaient, dans leurs surenchères, plus palestiniens que libanais et qu’ils faisaient passer les intérêts de Yasser Arafat avant les leurs propres intérêts. Ces égarés, affiliés à maints groupuscules et séduits par l’idée de Révolution universelle, n’étaient que des figurants qui jouèrent le rôle des idiots utiles (useful idiots). Comme le firent d’ailleurs, pendant la Guerre froide et en Europe occidentale, ceux appartenant à la mouvance prosoviétique. Par la suite, ces mêmes révoltés, ces « purs et durs » bien de chez nous, se laissèrent adouber par le pouvoir instauré à Damas, un pouvoir qui maniait le knout pour se faire obéir. Au bout du rouleau, nos « jeunes Turcs » finirent récupérés par le système Hariri qui leur assura de confortables retraites.
Oh, qu’il était héroïque le parcours de nos insurgés qui voulaient changer le monde : de la clandestinité (1) sous la Première République aux sinécures de celle de Taëf (2) !
Et notre souveraineté dans tout cela, me diriez-vous ?
Effacement et renoncement
Libanais, vous aviez perdu le goût de l’indépendance. Et comme vous n’étiez plus les seigneurs de votre destin, vous aviez goûté aux délices de la soumission à « certaines exigences ».
Le Palestinien, le Syrien, l’Israélien et l’Iranien, tour à tour ou concomitamment, avaient été les ravisseurs de votre suzeraineté nationale. Le « parti de l’étranger » avait triomphé et les collabos pouvaient plastronner tant le pouvoir de l’État était vidé de sa substance. Dans les salons mondains, des officiers mal dégrossis évoluaient à leur aise et les courtisans n’avaient à leur opposer que complaisance et courbettes. Nos hommes politiques, ces vils quémandeurs, faisaient antichambre à Anjar dans l’espoir d’être introduits auprès des maîtres de l’heure. Le résultat : une Assemblée nationale domestiquée, des forces armées asservies, une justice infantilisée, une diplomatie finlandisée … et j’en passe !
Sans vergogne
Non, Youssef Raggi ne mâchera pas ses mots ; il ne se rendra pas à Téhéran, pas plus qu’un autre ne se serait rendu à Canossa. Le ministre Araqgi n’a qu’à le retrouver en Suisse, en terrain neutre. Fini le temps quand nos officiels étaient convoqués à Damas et quand les mots d’ordre des Pasdaran étaient exécutoires sur l’heure.
Et d’ailleurs, la désignation de Simon Karam souligne la réinitialisation du tempo. Le Hezbollah n’aura plus affaire à une personne docile ou malléable qui présiderait la délégation libanaise auprès du comité de surveillance du cessez-le-feu. En son temps, l’ex-ambassadeur avait récusé la mainmise syrienne sur notre volonté nationale. Ayant les coudées franches, il défendra les intérêts du Liban, non ceux des mollahs. Ajoutez à cela que cette désignation a arraché au président de la Chambre une partie des prérogatives décisionnelles que ce dernier s’était indûment octroyées !
Alors, halte-là, les patriotes sont là ! Et il n’y a pas plus exaltant que de briser des chaînes qui asservissent la patrie !
1-Ils étaient soi-disant pourchassés par le « maronitisme politique ».
2-Quand ils pouvaient désormais convertir leur militantisme passé en jetons de présence ou en maroquins.