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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
Opinion
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Par Youssef Mouawad
Publié sept. 5, 2026 - 13:25
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir « Make Turkey great again » n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de « proxies », n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
L'Essentiel du jour
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Par LevantTime . - Publié sept. 5, 2026 - 00:55
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Le convoi du CICR transportant les civils libérés, parti de la zone occupée par Israël dans le sud du Liban, s'est rendu au point qui marque le début de la zone tenue par les autorités libanaises. (AFP)
Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé vendredi avoir transféré au Liban quatre nouvelles personnes relâchées par Israël, au lendemain de la libération d’un premier civil. Il s’agit de trois Libanais et de deux Syriens, selon le CICR. C’est la première fois qu’une telle opération a lieu depuis le début, en avril, des négociations entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis. Beyrouth avait demandé, lors de la dernière session de pourparlers en août, la libération d’un premier groupe de ses ressortissants capturés par Israël dans le sud du Liban, où celui-ci est en guerre avec le Hezbollah pro-iranien. Leur nombre est estimé par leurs proches à une trentaine, parmi lesquels figurent des combattants du mouvement islamiste. Le président libanais Joseph Aoun a remercié, dans un communiqué, les États-Unis et le CICR, et affirmé que cette libération «confirmait la pertinence de la position» du Liban, engagé avec Israël dans des négociations rejetées par le Hezbollah. Les États-Unis ont salué jeudi «le gouvernement d’Israël et le gouvernement du Liban pour avoir fait preuve de bonne foi à travers ces premières étapes», exprimant l’espoir que cela serve «de base à des discussions élargies sur d’autres questions civiles». Les deux pays doivent tenir une nouvelle session de négociations en septembre, à une date encore inconnue. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi «fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban» entre 1984 et 1986. Intensification des frappes israéliennes Sur le terrain, des frappes israéliennes ont fait vendredi trois morts et 23 blessés dans le sud et l’est du Liban. Israël a intensifié vendredi ses frappes dans la région, après avoir annoncé jeudi soir avoir pris le contrôle de la crête montagneuse d’Ali Taher, qui servait de position stratégique au Hezbollah pro-iranien et qui surplombe notamment Nabatiyé. L’armée va désormais y renforcer ses positions afin d’«empêcher l’ennemi de reprendre position dans la zone», a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Une frappe a également visé la région de Tyr, notamment le village de Rmadiyé, selon l’ANI. Pour Trump, la guerre en Iran, c’est de la «gnognotte» Concernant la guerre en Iran, le président américain Donald Trump a cherché vendredi à en minimiser l’impact pour les États-Unis, à l’approche des élections législatives cruciales de mi-mandat. «Beaucoup de gens n’appellent pas ça une guerre. Je dis que c’est un conflit militaire, parce que c’est de la gnognotte (en anglais ‘small potatoes’) pour nous. Ce n’est pas un gros truc. On a fait le Venezuela et on a fait ça», a-t-il répondu aux journalistes dans le Bureau ovale, interrogé à propos de son vice-président JD Vance, qui avait déclaré la veille ne pas vouloir qualifier le conflit de guerre. Alors que la flambée des prix du carburant liée à la guerre menace de coûter aux républicains de Donald Trump leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre, son administration s’efforce de minimiser l’ampleur du conflit. Selon le président, les États-Unis mènent des «frappes ponctuelles», assurant «ne pas être actuellement en train de se battre». Il a également affirmé que les États-Unis contrôlaient le détroit d’Ormuz et avaient décimé les forces armées iraniennes. «Ce que nous avons accompli est remarquable. Nous avons pris le contrôle du Venezuela et nous avons, pour l’essentiel, pris le contrôle de l’Iran», a-t-il déclaré.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 4, 2026 - 23:28
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De Hassan Rifaï, l’on garde l’image d’un juriste respecté, posé, une référence en droit administratif et constitutionnel, argumentant, d’une voix calme et chevrotante, pour pointer du doigt les écarts et les égarements des politiques vis-à-vis du régime démocratique parlementaire et de la Constitution. Pourtant, l’ancien député et ministre, disparu le 3 septembre 2025, était aussi un homme révolté. Un frondeur. Même à cent ans. Surtout à cent ans! Il l’avait été enfant, haranguant les foules à Baalbeck contre le Mandat, puis tout au long de sa carrière d’avocat et de parlementaire. À cent ans, tout à fait désabusé de la République et de ses flibustiers, sa douce colère ne s’était pas calmée. «Le Liban est un pays impossible!», disait-il à l’auteur de ces lignes dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort et jamais publié. Mais attention. Hassan Rifaï n’était ni nihiliste ni négationniste. Il s’était battu toute sa vie pour une certaine idée du Liban. En l’occurrence le Grand Liban, uni et pluriel. Et il évaluait à sa juste valeur l’expérience libanaise, dans tout ce qu’elle avait de positif. Mais l’humain l’avait déçu. Or c’est précisément l’humain qu’il recherchait. Et il ne le trouva jamais sur la scène publique libanaise. En tout cas, pas au service de la République. Rifaï était un homme de droit, toujours élégant, irréprochable, tout ce que l’on attend d’un homme de sa stature morale et intellectuelle. Mais il était aussi intraitable. Impitoyable, même. Sans doute son attachement à son pays et à son régime démocratique l’avait-il conduit à ne se reconnaître qu’une seule fidélité: un certain code de valeurs et une certaine idée de la République. Aussi se montrait-il critique vis-à-vis de toutes les erreurs et de toutes les dérives, à commencer par celles que commettaient ses amis politiques. Il n’épargnait personne. Ni les communautés et les clans, ni les chefs religieux, lui qui était d’ailleurs laïc, et certainement pas les responsables politiques! Tout le monde y passait, et Rifaï se faisait un malin plaisir à déconstruire les mythes et les idées reçues qui faisaient de tel ou tel président de la République ou Premier ministre un dirigeant exceptionnel. Ses repères étaient objectifs: la cohérence des actes avec les principes démocratiques. De ce fait, personne ne trouvait réellement grâce à ses yeux. Le constat était terrible: aucun des dirigeants, dans l’histoire du pays, n’avait véritablement respecté la démocratie parlementaire libanaise. Aucun. Non qu’il plaçât tout le monde sur le même pied d’égalité. Il avait suffisamment de distance critique pour reconnaître les qualités et les défauts des uns et des autres. Il aimait citer Léon Duguit: «Le droit constitutionnel n’a de garde-fou que la bonne foi des hommes qui l’appliquent.» Il en avait presque fait son credo républicain. Et son verdict était sans merci: cette bonne foi, il ne l’avait tout simplement pas trouvée. Trop de politiciens, et pas suffisamment d’hommes d’État. Et, surtout, beaucoup de mensonge et d’hypocrisie. Ainsi, un jour, un grand responsable lui avait conseillé: «Ne construisez pas de routes aux gens. Sinon, ils cesseront de venir chez vous.» En dépit du respect qu’il portait à cet allié politique, la formule l’avait désemparé et choqué. Elle contenait à elle seule toute une conception du pouvoir: ne jamais résoudre définitivement le problème de celui que l’on prétend représenter, puisqu’on perdrait, avec son besoin, la raison même de sa dépendance. Le projet de l’État était ainsi renvoyé aux calendes grecques. Ou, en tout cas, s’il se trouvait des gens de bien, le système ne leur permettait pas d’arriver aux postes de responsabilité. Rifaï était un rebelle, oui, mais avec la rigueur et la précision d’un orfèvre du droit administratif et constitutionnel. Et c’est sans doute cela qui le distinguait au sein du landerneau politique libanais. Rebelle, il le fut suffisamment pour le payer cher. En août 1982, il fut victime d’une tentative d’assassinat après s’être opposé au diktat israélien. À Taëf, en 1989, il fut presque mis au ban pour avoir immédiatement discerné les contradictions présentes et les pièges ajoutés dans les réformes constitutionnelles. À partir de 1992, sous l’occupation syrienne, il connut l’ostracisme politique pour son opposition à l’appareil sécuritaire de la tutelle et à la politique de Rafic Hariri. Mais il était juste. Il pouvait s’opposer au confessionnalisme politique, tout en reconnaissant que son abolition à l’étape actuelle serait une catastrophe pour le Liban, et que la démocratie numérique sonnerait une bonne fois pour toutes le glas de la formule libanaise et de la présence chrétienne au Liban. Il pouvait s’associer à l’idée que les chrétiens avaient été lésés par les réformes constitutionnelles de Taëf, les sunnites aussi, soutenait-il, tout en rappelant les excès commis dans la pratique du pouvoir par les présidents de la République entre 1943 et 1990, et en mettant en garde contre une bouffée nostalgique de ces pratiques sous l’antienne du «droit des chrétiens». Une dérive vers un régime présidentiel ou semi-présidentiel constituait, selon lui, un danger pour les chrétiens. L’importance du régime parlementaire hérité de la IIIe République française résidait précisément dans le fait que le président de la République était politiquement irresponsable devant la Chambre des députés. Cela le plaçait, selon Rifaï, dans une position privilégiée. Au-dessus de la mêlée, il pouvait guider le navire de la République à bon port sans se retrouver embourbé dans les enjeux de pouvoir. Cette responsabilité morale de préserver la Constitution et la République était, à ses yeux, beaucoup plus importante que toute responsabilité politique. Mais encore fallait-il en convaincre les principaux concernés. Rifaï pouvait reconnaître l’importance d’une décentralisation administrative tout en refusant que cette revendication se transforme en slogan idéologique masquant une volonté séparatiste. Il rappelait, dans ce sens, que Beyrouth et le Mont-Liban avaient été privilégiés dans la construction du Grand Liban, alors que les régions périphériques, notamment la sienne, Baalbeck, avaient été méprisées. Cela avait contribué à affaiblir le sentiment national libanais, qui était tributaire, après tout, d’un bien-être fondé sur le respect de la dignité humaine. L’adhésion à la citoyenneté supposait que tout le monde fût logé à la même enseigne du point de vue du développement. Sans égalité entre les citoyens, la souveraineté ne pouvait que chanceler. C’était d’ailleurs le sens de sa première intervention au Parlement en 1968. Les événements qui suivirent donnèrent une singulière gravité à cet avertissement. Les déséquilibres économiques, sociaux et territoriaux contribuèrent à nourrir les revendications de la gauche et d’une partie de la rue musulmane, dans un pays déjà travaillé par les tensions communautaires, les ingérences extérieures et la montée en puissance des organisations armées. Ils participèrent ainsi à l’affaiblissement progressif de l’État, avant la guerre, les occupations successives et l’émergence de mouvances paraétatiques. En définitive, Hassan Rifaï incarne un peu ce modèle libanais de personnalité cosmopolite, complexe, située en dehors des tranchées communautaires et partisanes, respectée de manière quasi unanime, surtout hors des cercles politiques, mais uniquement consultée au besoin et de manière intéressée à l’intérieur de ces mêmes cercles. Le Liban n’aime pas les esprits trop indépendants et insoumis, même si son système comporte encore des failles qui permettent à ces derniers d’exister et de se faire entendre. Ils sont tolérés, mais doivent rester en marge. Il en va de la survie de l’État-zaamat et de l’État-jamaat, qui préfère se tourner invariablement vers des patrons étrangers que vers des hommes à même de générer, proposer et mettre en pratique des solutions à l’intérieur. Le système politique libanais et ses protagonistes détestent la notion de responsabilité, parfaitement anxiogène, et lui préfèrent la dépendance ou, pire encore, la servilité. Or, répétait Rifaï, citant une fois de plus Léon Duguit: «Là où est la responsabilité est le pouvoir.» Faut-il dès lors s’étonner qu’au Liban, là où la responsabilité n’est nulle part, le pouvoir ne soit nulle part non plus? Ou, plus exactement, qu’il soit toujours ailleurs?
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L’Europe prise entre le marteau chinois et l’enclume américaine

Le 7 décembre 2025, Emmanuel Macron a fait ce qu’aucun dirigeant européen n’avait osé faire ouvertement depuis trois décennies de relations soigneusement calibrées avec Pékin : il a parlé sans détour. Quelques heures après son retour de sa quatrième visite officielle en Chine, le président français déclarait dans un entretien accordé aux Échos que la relation commerciale entre l’Europe et la Chine était devenue « insoutenable ». La Chine, avertissait-il, est en train de « tuer ses propres clients ». L’industrie européenne, ajoutait-il, fait désormais face à une question de « vie ou de mort ». Ce n’était pas le langage de la diplomatie mais celui d’une alerte stratégique. Pendant trente ans, l’Europe a calibré sa relation avec la Chine dans des euphémismes soigneusement choisis : partenariat stratégique, commerce mutuellement bénéfique, coopération gagnant-gagnant. Les propos d’Emmanuel Macron marquent une rupture. Ils reconnaissent ouvertement ce que les données montrent depuis longtemps mais que le discours politique refusait d’admettre : l’Europe est devenue la variable d’ajustement d’un système économique mondial de plus en plus façonné par la surcapacité industrielle chinoise et le protectionnisme américain. Les chiffres expliquent l’état d’urgence. En 2024, l’Union européenne a enregistré un déficit commercial de 305 milliards d’euros avec la Chine, important pour 519 milliards d’euros de biens et n’exportant que pour 213 milliards. Ce déficit dépasse désormais le PIB de plusieurs États membres. Plus significatif encore, il s’accélère. De 197 milliards d’euros en 2019, il devrait approcher les 320 milliards en 2025. Il ne s’agit plus d’un déséquilibre conjoncturel, mais d’un basculement structurel. Cette accélération s’est intensifiée en 2025 lorsque les États-Unis ont fortement restreint l’accès des produits chinois à leur marché par le biais de droits de douane et de sanctions. Les exportations chinoises n’ont pas disparu : elles ont été redirigées. L’Europe a absorbé le choc. Chaque conteneur ne pouvant plus être écoulé de manière rentable aux États-Unis a cherché une porte d’entrée dans les ports européens. Avec son marché ouvert et son autorité politique fragmentée, l’Europe est devenue la voie de moindre résistance dans l’affrontement sino-américain en cours. Une asymétrie profonde Les flux commerciaux ne reflètent qu’une partie du problème. Les investissements directs étrangers révèlent une asymétrie plus profonde. Les entreprises européennes détiennent plus de 230 milliards d’euros d’investissements directs en Chine. Les entreprises chinoises en détiennent moins du tiers en Europe. Mais la nature de ces investissements diffère fondamentalement. Le capital européen renforce la capacité productive chinoise et alimente sa machine exportatrice. Le capital chinois, en revanche, s’ancre directement dans les secteurs stratégiques européens, acquérant technologies, marques et accès durable aux marchés. Nulle part la vulnérabilité européenne n’est plus visible que dans le secteur des batteries pour véhicules électriques. La Chine contrôle environ 80 % de la production mondiale de cellules de batteries et domine presque tous les goulets d’étranglement en amont — du raffinage du graphite au traitement du lithium et du cobalt. Cette domination n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte de plusieurs décennies de politiques industrielles dirigées par l’État. L’Europe, à l’inverse, s’est reposée sur les forces du marché et sur des initiatives fragmentées. La faillite de Northvolt, le leader européen de batteries pour véhicules électriques, malgré un soutien public massif, a mis en lumière l’ampleur de l’écart de compétitivité. Face aux preuves croissantes de surcapacités subventionnées, la Commission européenne a imposé des droits de douane sur les véhicules électriques chinois à la fin de l’année 2024. Mais les exemptions, les failles réglementaires et l’adaptation rapide des industriels chinois en ont limité l’efficacité. La production s’est déplacée. L’assemblage s’est relocalisé en Europe. La pénétration du marché s’est poursuivie. L’Europe a traité un problème politique sans résoudre le problème stratégique. Un déséquilibre structurel de pouvoir La question la plus profonde est structurelle. L’exposition européenne à la Chine est inégale et très diverse, ce qui engendre une paralysie politique. Le modèle industriel allemand demeure fortement dépendant de la demande chinoise. La Hongrie s’est positionnée comme une plateforme industrielle chinoise au sein de l’Union européenne. La France, moins exposée, dispose d’une plus grande marge de manœuvre politique pour plaider en faveur de mesures de protection. Ces intérêts divergents rendent extrêmement difficile l’élaboration d’une réponse européenne unifiée. La Chine comprend parfaitement cette contrainte. La division garantit l’inaction. Ce que l’intervention d’Emmanuel Macron a révélé n’est pas simplement un différend commercial, mais un déséquilibre structurel de pouvoir et de gouvernance politique. La faiblesse de la construction politique européenne — une union de 27 nations dotée de pouvoirs centralisés limités — place l’Europe entre deux « pôles »: d’un côté, la gouvernance industrielle centralisée et disciplinée de la Chine ; de l’autre, l’approche de plus en plus protectionniste et fondée sur le rapport de force des États-Unis sous Donald Trump. La Chine a consacré des décennies à bâtir des politiques industrielles puissantes, investissant des milliers de milliards de yuans dans des secteurs initialement déficitaires mais qui lui ont finalement permis d’accéder à une position dominante : automobile, batteries pour véhicules électriques, panneaux solaires, raffinage des terres rares, composants électroniques et semi-conducteurs d’entrée de gamme. L’Europe, en revanche, a compté sur les entreprises privées pour développer ses capacités industrielles, tout en confiant la vision stratégique à des institutions européennes dépourvues de véritables pouvoirs d’exécution. Les États-Unis se sont appuyés sur l’entrepreneuriat et des marchés de capitaux agiles pour dominer des secteurs très rentables comme l’énergie et la technologie, au prix d’une vulnérabilité accrue dans les industries traditionnelles et certains secteurs stratégiques tels que les terres rares. Donald Trump recourt aujourd’hui à une interprétation extensive des pouvoirs présidentiels — droits de douane, sanctions, relocalisations forcées — pour corriger des déséquilibres que les marchés n’ont pas su résorber seuls. L’Europe se retrouve désormais prise entre le marteau Chinois et l’enclume Américaine, avec des outils politiques limités pour élaborer une réponse coordonnée. Ses marges de manœuvre se réduisent. La confrontation comporte des risques de représailles. L’inaction entraîne un déclin industriel irréversible. Ce qui n’est plus possible, en revanche, c’est le déni. En réalité, le déséquilibre commercial entre l’Europe et la Chine n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste. Il révèle la faiblesse stratégique de la construction européenne — une faiblesse qui permet à deux superpuissances de façonner un monde bipolaire selon leurs propres règles, tandis que le poids économique de l’Europe ne parvient pas à se traduire en puissance politique équivalente. La question n’est plus de savoir si l’Europe a compris l’enjeu. Elle est de savoir si l’Europe saura saisir l’urgence créée par la montée des tensions géopolitiques et l’accélération de la démondialisation pour renforcer sa gouvernance — avant que sa capacité d’action ne se réduise à néant.

Les Etats du Golfe, du pétrole à la puissance (1/3)

La puissance c’est imposer sa volonté : faire, faire faire, empêcher de faire, imposer de faire (Raymond Aron). Les Etats du Golfe ont émergé et se sont enrichis à la faveur de l’exploitation de leurs ressources naturelles – pétrole et gaz –, plus particulièrement depuis ce que l’on a appelé ultérieurement le premier choc pétrolier de 1973. Ce choc en était un pour ce qu’il est commun d’appeler l’Occident, à savoir l’Amérique du Nord et l’Europe, même si à cette époque de la décennie 70 une bonne partie de l’Europe n’était pas, et de loin, dans l’Union européenne et subissait pour encore près d’une vingtaine d’années le joug soviétique et, tout autant, celui du communisme. Ne pourrait-on pas dire que depuis l’aube du 21ème siècle les Etats du Golfe se sont émancipés, en quelque sorte, de cette dépendance qui leur apporte encore une manne financière importante mais qu’ils ont su utiliser et transformer d’une façon radicale pour avoir un autre statut que celui d’Etats rentiers ? Ne serait-il pas pertinent, en outre, de dire que ces Etats ont effectué, par paliers rapidement franchis, une véritable conversion cybernétique qui s’apparente à une révolution au sens propre ? Les Etats du Golfe dont il est question ici sont, à titre de rappel, l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Oman et le Qatar. Tous n’en sont pas au même stade dans cette évolution-transformation, mais le mouvement est bien en cours pour chacun d’eux, chacun à son rythme, selon le choix de la voie qu’il a choisie pour la mise en œuvre et le développement de ses propres caractéristiques et de ses objectifs déterminés. Il ne s’agit donc pas d’un abandon – pas encore – du pétrole et du gaz ou d’une rupture avec ce qui les porte toujours, mais d’une émancipation leur permettant d’opérer ce qu’il faut réellement qualifier de révolution. A partir de la richesse que leur offrent les ressources énergétiques, ils aspirent à passer à la puissance. Quelle est-elle, quels sont les processus employés pour y parvenir, dans quels objectifs ? Développement concomitant Certaines données relatives à ces Etats sont similaires sans être identiques. Géographiquement proches, ils bordent le Golfe arabo-persique – seuls l’Arabie Saoudite et Oman ont d’autres ouvertures maritimes – et ils se sont développés de façon concomitante : urbanisme de haute qualité sans craindre le gigantisme ; modernisme dans tous les domaines (finance, économie, commerce, tourisme) ne refusant pas les défis climatiques ; maritimisation ; hub portuaire et logistique ; une identité axée aussi sur le luxe et l’excellence. Certains de ces Etats sont des points désormais incontournables de convergence et des nœuds de voies aériennes intercontinentales. Ils ont adopté une stratégie visant à manifester leur existence et leur connaissance, avant leur reconnaissance, en faisant preuve d’organisation et de capacités à agir dans des domaines aussi variés que les évènements sportifs, culturels, artistiques, les rencontres, et les manifestations de grande ampleur. L’Irak aurait dû légitimement leur être associé en tant qu’Etat du Golfe. Son sort, scellé de façon malheureuse en 2003, ne lui a pas encore permis d’être au rendez-vous avec les autres Etats. Face à l’Iran, qui aspire aussi à être un pôle moyen-oriental, l’ensemble de ces Etats s’est affirmé comme une réelle puissance régionale. D’un autre ordre, certes, mais une puissance tout de même. Prochain article : Les Etats du Golfe, du régional à l’international NB : L’importance de ce thème a incité les organisateurs de la 4ème édition des Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RSMed 2025), colloque organisé à Toulon (France) chaque année depuis 2022 par la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES), à lui consacrer une table ronde dans la programmation des journées des 8 et 9 octobre 2025.

Pleins feux sur les orientations du régime

La rencontre du président Joseph Aoun avec une délégation de « Journalistes pour la liberté » n'était pas une simple formalité protocolaire ni une tribune pour exprimer des positions officielles. Il s'agissait d'un événement politique à part entière, dont la portée dépassait le contenu des discours pour révéler la mentalité de la présidence, ses priorités et les limites de son engagement à ce moment précis. L'aspect le plus important de cette rencontre n'est pas « ce que le président a dit », mais pourquoi il l'a dit, comment il l'a dit et à qui il voulait s’adresser. Premièrement : La rencontre comme acte politique, et non comme simple rassemblement médiatique Le choix d'une délégation de journalistes – ni partisane ni diplomatique – témoigne d'une volonté délibérée de gérer la situation politique directement par le biais de l'opinion publique. La présidence ne s'adresse pas à un adversaire précis, mais plutôt à un climat saturé de fuites et de rumeurs, et elle considère les médias comme un partenaire dans la construction du climat politique, et non comme un simple relais. En ce sens, la réunion suggère que la présidence considère aujourd'hui que son principal combat ne se joue pas contre une faction politique spécifique, mais contre la logique du chaos informationnel qui précède tout débat national sérieux. Deuxièmement : Déconstruire le récit au lieu d'y répondre L'aspect le plus significatif de la réunion a été le passage d'une approche défensive à une approche conceptuellement proactive. La présidence n'a pas seulement cherché à nier les accusations qui circulaient, mais s'est également employée à en déconstruire la structure : comment sont-elles fabriquées ? Pourquoi sont-elles lancées ? Quel est leur objectif politique ? Cette approche indique que la présidence comprend que le danger ne réside pas dans l'accusation elle-même, mais dans sa transformation en « vérité partagée » par la répétition. Par conséquent, la réunion visait à rompre le cycle, et non à le perpétuer. Troisièmement : Redéfinir la position de la présidence sur la question des armes La réunion suggère que la présidence s'efforce de dépolitiser la question des armes. La présidence ne se positionne pas en confrontation directe avec le Hezbollah, ni ne le couvre, mais plutôt comme l'autorité constitutionnelle qui ramène le problème à son cours naturel : celui de l'État. Cette position n'est pas synonyme de neutralité, mais plutôt d'une volonté de s'approprier le dossier au lieu de s'engager dans un conflit. La présidence affirme implicitement : il ne s'agit pas d'une question à négocier entre les parties, mais d'une décision souveraine à gérer au sein des institutions de l'État et selon leurs procédures établies. Quatrièmement : Un réalisme stratégique plutôt qu'un populisme national La réunion révèle que la présidence adopte une nouvelle approche du conflit avec Israël, dissociant les positions de principe des mécanismes de confrontation. L'ennemi demeure l'ennemi et l'occupation demeure une réalité, mais l'approche ne repose pas sur l'émotion, mais plutôt sur des calculs de capacité et de soutenabilité. Ce changement est perçu comme un refus de transformer la guerre en identité politique et une volonté de la maintenir comme un dernier recours, et non comme un outil interne de consolidation d'influence ou de légitimation. Cinquième point : La négociation comme instrument de souveraineté, non comme concession Les conclusions de la réunion indiquent que la présidence ne perçoit pas la négociation comme une faiblesse, mais bien comme un instrument de souveraineté lorsqu'elle est menée dans le cadre de l'autorité de l'État. Les références aux mécanismes de négociation et aux aspects techniques témoignent d'une volonté de sortir ce sujet du discours idéologique et de le replacer dans la sphère diplomatique professionnelle. On observe ici une nette tendance à distinguer la « négociation au nom de l'État » du « compromis au nom des intérêts nationaux », une distinction nécessaire pour rétablir la notion d'intérêt national suprême. Sixième point : L'armée comme garante globale, non comme instrument partiel La réunion a consacré une vision qui considère l'armée comme la pierre angulaire de toute démarche souveraine, et non comme une simple institution de sécurité. L'insistance sur son rôle polyvalent – de la sécurité à la lutte contre le terrorisme – reflète une volonté de la renforcer politiquement et d'empêcher sa réduction à un seul domaine, ce qui pourrait la transformer en partie prenante au conflit au lieu de la maintenir comme arbitre et garante. Ainsi, la présidence place l'armée au-dessus des clivages partisans, déjouant de ce fait toute tentative de la cibler, que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur. Septième point : Les médias : entre partenariat et responsabilité Conclure la réunion par une discussion sur les médias n'est pas un détail. La présidence leur confie une double responsabilité : • Être un partenaire dans la protection de la vérité • Et être responsables lorsqu'ils deviennent un outil de désinformation Cette approche témoigne de la conviction que la souveraineté n'est pas seulement menacée par les armes, mais aussi par l'information, et que le chaos médiatique peut s'avérer plus dangereux qu'un adversaire extérieur. En définitive, la réunion de Baabda n'était pas une simple démonstration de force, mais bien une tentative d'établir une approche de gouvernance fondée sur trois piliers : 1. L'État est l'autorité suprême, et non une entité partisane. 2. Le réalisme politique comme alternative au populisme. 3. La vérité comme fondement de la légitimité. En ce sens, on peut dire que la présidence n'a pas publié de « positions », mais a plutôt esquissé un nouveau cadre d'engagement : un engagement face au chaos, non face aux factions ; face aux récits, non face aux individus. Le message est clair : quiconque souhaite contester l'État doit le faire ouvertement et en s'appuyant sur des faits, et non en secret et par le biais de rumeurs.

« Nostra aetate », l’esprit de vérité opérant en dehors des frontières visibles de l’Église (4/4)

Des repas bibliques à l’Eucharistie, et plus récemment au dialogue d’Abou Dhabi, la fraternité chrétienne se vit dans la convivialité et le partage. Quatrième et dernier volet de notre série. Le christianisme est convivialité. Il suffit de constater combien de scènes marquantes de l’Évangile se déroulent au cours d’un repas, combien d’enseignements le Seigneur y formule… La table est un lieu d’hospitalité partagée, de renversement des frontières sociales, de fraternité joyeuse et de communion. À l’Eucharistie, événement central de la vie chrétienne, elle devient autel. C’est justement au cours d’un repas qu’est née l’idée de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la Fraternité humaine de 2019 cosignée par le pape François et cheikh Ahmad el-Tayyeb, imam d’al-Azhar, à Abou Dhabi. Selon la revue America Today (1er décembre 2020 ; cf. aussi le site égyptien albawaba), le repas s’est tenu en mai 2016 au sortir d’une séance de travail à la bibliothèque du Vatican. Cet entretien s’inscrivait dans un regain de dialogue entre l’Église catholique et la grande institution sunnite qu’est al-Azhar, après plusieurs années de tensions. En effet, les échanges entre le Saint-Siège et al-Azhar s’étaient interrompus après l’attentat contre la cathédrale copte d’Alexandrie, le 1er janvier 2011 : Benoît XVI avait souligné la nécessité de protéger les chrétiens en Égypte et au Moyen-Orient, dans une déclaration que l’institution égyptienne avait considérée comme une interférence occidentale indue. Bref, à l’issue de la séance de travail, le pape a demandé spontanément à l’imam d’al-Azhar, Ahmad el-Tayyeb : « Avez-vous un programme ? Déjeunez-vous quelque part ? » Et comme rien n’était prévu, il a proposé lui-même : « Puis-je vous inviter à déjeuner ? » C’est pendant ce déjeuner que l’idée de rédiger un document commun sur la fraternité humaine a été suggérée. Selon Mohammad Sammak, secrétaire général du Comité national pour le dialogue islamo-chrétien, le déjeuner a eu lieu à l’hôtellerie Sainte-Marthe. Ce que ce moment signifie, le pape lui-même l’a déclaré aux médias : « La rencontre est le message. » La « méthode François », la fraternité vécue Lors de la commémoration du 60ᵉ anniversaire de Nostra aetate (28 octobre 2025), Léon XIV est revenu sur cet événement et a rendu hommage à la « méthode François » de dialogue interreligieux : la fraternité vécue. « L’un des points forts du pontificat du pape François a été celui de la fraternité universelle, a-t-il dit. Sur ce point, le Saint-Esprit l’a vraiment ‘poussé’ à faire avancer à grands pas les ouvertures et les initiatives déjà entreprises par les papes précédents, surtout à partir de saint Jean XXIII. Le pape a promu tant le chemin œcuménique que le dialogue interreligieux, et il l’a fait surtout en cultivant les relations interpersonnelles, de manière que, sans rien enlever aux liens ecclésiaux, l’aspect humain de la rencontre soit toujours valorisé. Que Dieu nous aide à tirer profit de son témoignage ! » Au cours de cette même session, Léon XIV devait dire : « Le dialogue n’est pas une tactique ou un outil, mais un mode de vie – un voyage du cœur qui transforme tous ceux qui y participent, celui qui écoute et celui qui parle.» « Hors de l’Église, point de salut » Grâce à ce « voyage du cœur », l’approche des textes n’est plus la même qu’aux premiers siècles, où il fallait défendre l’unité de l’Église contre les schismes et les hérésies, et promouvoir la centralité de la foi au Christ. « Hors de l’Église, point de salut ! » affirmait-on alors. Une proposition qui signifiait que le salut éternel passe par la reconnaissance formelle du Christ et que l’Église catholique est le lieu où l’on reçoit sa grâce, notamment grâce aux sacrements de l’initiation (baptême et confirmation). Depuis Vatican II, l’élaboration d’une théologie de l’Esprit de vérité agissant en-dehors des limites visibles de l’Église a permis d’interpréter cette proposition de manière moins exclusive. Certes, selon les diverses Églises du monde, le salut vient toujours de Dieu par le Christ, et l’Église, corps mystique du Christ, est le sacrement universel du salut, c’est-à-dire le signe et le moyen ordinaire par lequel Dieu agit et sauve du péché et de la mort qui le rétribue. Mais des personnes qui ne sont pas formellement membres de ces Églises, assure le Catéchisme de l’Église catholique, peuvent être sauvées, si elles n’ont pu connaître l’Évangile ‘sans faute de leur part’ et si elles cherchent sincèrement la vérité de Dieu, suivant leur conscience et le ‘rayon de vérité’ que leur religion leur a manifesté (paragraphes 846-848). » Se fondant sur une affirmation rarement étudiée de la Constitution Gaudium et spes du Concile Vatican II, le théologien français Vincent Guibert confirme cette orientation du magistère : « L’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal » (22, 5). Nostra aetate ne dit pas autre chose.

Pourquoi il ne désarmera pas ?
Par
Youssef Mouawad
Publié

Yahya Sinouar est mort sans avoir rendu les armes ! Pour certains, ce fugitif n’a pas manqué de lutter jusqu’au dernier souffle. C’est peut-être pour les combattants du Hezbollah un modèle à émuler. Comme lui, et avant lui, il y eut Saddam Hussein, imperturbable devant la potence. Et avec ça, vous voulez que le Hezbollah rende les armes et passe sous les fourches caudines… Vivre dangereusement Al-silah zinat al-rijal, (autrement dit, les armes sont la parure des hommes) répète-t-on dans le Sud libanais, zone où toute une jeunesse a goûté à la fraternité des armes. Les opérations militaires ont donné aux miliciens le goût de « la vie héroïque », une addiction dont on ne sort pas indemne. Une addiction que ne partagent pas la majorité des libanais. Et qui plus est, la figure emblématique d’Al-Hussein, tombé les armes à la main, rend toute capitulation odieuse sinon impie. L’effet domino En tout état de cause, ce n’est pas au Hezbollah libanais, et à son commandement terré dans les sous-sols, de dire si les armes doivent être rendues ou non. En l’espèce, c’est l’Iranien et lui seul qui décide. La milice-proxy, dans laquelle Téhéran a tant investi, n’est qu’un pion dans le jeu régional de Wilayat al-Faqih. Aussi, ne saurait-elle être sacrifiée que sur l’autel de l’Internationale des ayatollahs, qu’ils soient de Qom ou d’ailleurs. Un désarmement ne saurait être envisagé pour rétablir une quelconque souveraineté libanaise. Et puis, si la République des pasdarans décidait de concéder les armes du parti de Dieu à qui de droit, cela constituerait un grave précédent. Un précédent qui déclencherait une réaction en chaîne. Le Hachd al-chaabi en Irak devrait bientôt se prêter au même jeu et le camp retranché qu’est l’Iran perdrait ainsi une puis deux lignes de défense. Cela dit, qu’importe aux yeux de Téhéran si, pour retarder les échéances, ses « harkis » libanais se faisaient écraser sous les bombes israéliennes en refusant de se plier aux résolutions de l’ONU. Le match-revanche Dans un mois, dans un an, les hostilités entre duodécimains arabes et sionistes vont arriver à terme, ne serait-ce que par épuisement de l’une des deux parties. Mais est-ce à dire que le désarmement suivra automatiquement ? Que non ! Le tandem chiite tient à rester sur ses gardes. D’une part, il tient à intimider ses compatriotes libanais et d’autre part, il ne perd pas de vue qu’il s’est fait des ennemis qui n’ont pas la mémoire courte. Nos voisins syriens n’ont ni encaissé ni digéré le soutien apporté au régime de Bachar el-Assad par les « forces du Radwan » et d’autres irréguliers. Tôt ou tard, l’implication du Hezb, à partir de 2011, dans le bourbier syrien, va se retourner contre la communauté chiite toute entière. Le match-revanche est inéluctable. Auquel cas de figure, plutôt garder ses armes que d’être le « sitting duck » et une cible aisée. Que le gouvernement libanais ne se fasse pas d’illusion : Désarmement de gaieté de cœur, il n’y aura pas. Que nos stratèges trouvent autre chose !

Faux calcul, équation inversée
Par
Michel Touma
Publié

Une confirmation avec éclat du point d’inflexion franchi par l’Administration Trump en matière de politique étrangère… Telle est, en substance et de façon succincte, la réaction de plusieurs observateurs et analystes à la Stratégie de Sécurité nationale des Etats-Unis, rendue publique il y a quelques jours par la Maison Blanche. Ce document fondamental, d’une trentaine de pages précédées d’un avant-propos du président Donald Trump, expose d’une manière élaborée les orientations et les objectifs que s’est fixés Washington concernant la conjoncture présente dans les différentes régions sensibles du monde et les dossiers vitaux qui se posent à l’échelle internationale. Les idées argumentées par l’équipe aux commandes dans la Capitale fédérale ne sont pas véritablement une surprise. Elles faisaient déjà l’objet d’un débat soutenu dans divers milieux politiques et diplomatiques, mais c’est sans doute la première fois qu’elles sont regroupées de manière aussi exhaustive et didactique, thème par thème, région par région, dans un même document officiel émanant des plus hautes sphères du pouvoir. La stratégie présentée dans ce texte rejoint dans ses grandes lignes la vision que défendait J.D. Vance bien avant l’élection présidentielle américaine de novembre 2024. Celui qui deviendra le colistier du président Trump avait souligné au cours de plusieurs interventions publiques, notamment durant l’été 2024, que les Etats-Unis ne devraient plus être systématiquement en première ligne dans toutes les luttes menées contre les adversaires du monde occidental. Il devait, à titre d’exemple, exhorter l’Europe à prendre en charge sa propre défense, soutenue, certes, par les USA, sans pour autant que tout le poids retombe sur l’infrastructure militaire américaine. Mais c’est surtout la vision défendue par M. Vance au sujet de la situation au Moyen-Orient qui avait retenu l’attention et qui représentait – qui représente toujours – un grand intérêt pour le Liban et la région du Levant. Le colistier du président Trump avait alors souligné qu’Israël et les Etats sunnites du M.O. devaient eux aussi assumer eux-mêmes, à l’instar de l’Europe, leurs responsabilités en matière de défense et conjuguer, plus spécifiquement, leurs efforts afin de faire face à l’expansionnisme de l’Iran dans la région. Cette orientation prônée à l’époque par M. Vance – et que l’on retrouve dans le document que vient de rendre public la Maison Blanche – constitue une rupture fondamentale par rapport à la politique suivie par les précédentes administrations américaines (exception faite du premier mandat Trump). Comment oublier à cet égard qu’au début des années 1980, après le déclenchement de la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Etats-Unis ainsi qu’Israël avaient pratiquement volé au secours de la République islamique de Khomeiny en lui fournissant des missiles antichars, de l’équipement militaire et des pièces de rechange pour lui permettre d’affronter l’armée de Saddam Hussein. Cet appui crucial – qui sera dévoilé au grand jour dans le cadre du scandale de l’Irangate – s’inscrivait certes dans un contexte beaucoup plus large que le conflit Iran-Irak (le financement des Contras du Nicaragua), mais son enjeu stratégique était alors bel et bien de miser sur l’aile pragmatique du régime chiite en place à Téhéran afin d’affaiblir le pôle sunnite au Moyen-Orient. C’était toutefois très mal connaître la structure mentale et le fondement idéologique des Pasdaran qui, dès l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, prônaient avec acharnement leur projet expansionniste et hégémonique d’exportation de la Révolution islamique au Moyen-Orient. Ce faux calcul du début des années 1980 aura pour aboutissement que non seulement l’aile pragmatique du régime iranien n’a pas été renforcé face aux sunnites du Moyen-Orient, mais c’est bien au contraire la courant radical khomeyniste qui, au fil des ans, est monté irrésistiblement en puissance, étendant ses tentacules à tous les secteurs économiques, sociaux et institutionnels de l’Iran, court-circuitant les rouages de l’Etat central et semant, de surcroît, une instabilité chronique dans plusieurs pays du Levant. Ces visées hégémoniques des Pasdaran s’accompagnaient d’un développement accéléré du programme nucléaire iranien, de sorte que ce qui était perçu il y a quarante ans comme un contrepoids pragmatique à la puissance sunnite est devenue quatre décennies plus tard une menace existentielle sérieuse, laquelle aurait dû pourtant être perçue à sa juste mesure si le fondement idéologique du projet des Gardiens de la Révolution avait été saisi dans sa véritable dimension. Mais l’erreur stratégique, et sans doute fatale, de l’aile radicale du régime iranien aura été précisément de n’avoir pas su connaitre ses limites dans une région aussi complexe que le Moyen-Orient et d’avoir été trop loin dans ses ambitions démesurées, aussi bien sur le plan du programme nucléaire qu’au niveau de son implantation contre-nature dans la zone du Levant. Rien d’étonnant de ce fait que cette Stratégie de Sécurité nationale présentée aujourd’hui par l’administration Trump inverse l’équation des années 1980 en prônant une coopération entre Israël et les Etats sunnites pour faire face au danger d’une puissance chiite qui a encore du mal à admettre que la région a connu une profonde mutation géopolitique qui pave la voie à l’émergence d’un nouveau Moyen-Orient fondé sur une paix pérenne et une coopération économique tous azimuts.