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Société

Jean-Claude Guillebaud et la question spirituelle du Mal

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Jean-Claude Guillebaud (premier à gauche) lors d'un débat télévisé en 2009. (Jean-Pierre Dalbéra, Wikimedia Commons)
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Par Fady Noun
Publié déc. 15, 2025 - 16:47

Tous les penseurs et chefs politiques qui continuent de réfléchir au dévoilement des innombrables facette de la guerre du Liban, tous les amateurs de « braconnage culturel, grâce auquel les non-spécialistes et les dominés se composent un espace propre » (Michel de Certeau), ont été touchés par la disparition, le 8 novembre, de l’ami et figure de premier plan que fut et restera l’essayiste Jean-Claude Guillebaud (1944-2025).

Journaliste, éditeur, lauréat du Prix Albert Londres en 1972, grand reporter et correspondant de guerre (notamment pour Le Monde, Sud-Ouest, La Vie, etc) pendant plus de deux décennies, cofondateur et président de Reporters sans Frontières (RSF) de 1987 à 1993, Guillebaud est l’auteur d’une quarantaine de reportages ou d’essais étourdissants par la richesse de leurs références. Editeur au flair lumineux, curieux de tout, ses ouvrages vous laissent sur l’impression qu’il avait tout lu, tout noté.

Sa disparition, une perte pour la presse française et internationale, l’est aussi pour le Liban, qui perd avec lui un témoin engagé, un grand journaliste qui a vu, compris et fait comprendre le Liban. Sa disparition devrait être aussi l’occasion de réfléchir à la mémoire des guerres libanaises et d’en avoir une fois pour toutes le cœur net, ce qui ne se produira pas tant que les Libanais n’auront pas, eux aussi, pris conscience de ce qu’y découvrit Jean-Claude Guillebaud.

La lame de fond d’octobre 2019

Le dernier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban coïncida avec la lame de fond de la « révolution d’Octobre » 2019. Déclenchée par une injustice de trop – la volonté de taxation de l’application gratuite WhatsApp par un gouvernement en mal de ressources faciles –, le sursaut populaire poussa des dizaines de milliers de Libanais assoiffés « d’une citoyenneté libanaise espérée mais saccagée » (dixit Guillebaud), à faire échec, quelques brèves semaines durant, à un système politique reposant sur le « chacun pour soi, la corruption omniprésente et l’absence d’une citoyenneté minimale" (idem). Il en rendit compte dans l’hebdomadaire « La Vie », par un article reprenant en titre une parole de Jean-Paul II : « Le Liban est un message » (La Vie, 12 Novembre 2019). Il y rendait hommage aux Libanais descendus dans les rues pour dire leur refus de la corruption et du cynisme politique, alors que beaucoup étaient convaincus que l’âme même de la société libanaise était irrémédiablement pourrie.

Ce n’était pas le premier contact de Jean-Claude Guillebaud avec le Liban. Venu couvrir les premiers mois d’une guerre civile qui s’étendra sur des années, son expérience de reporter l’avait mis en contact avec de nombreux acteurs de ce conflit, parmi lesquels figurait le député et homme politique Samir Frangié, dont l’amitié et la droiture, sans parler de l’état de santé, allaient compter dans sa vie.

Dans son attachant court ouvrage qu’il avait intitulé Comment je suis redevenu chrétien (Points-Essais), et où il examinait la démarche rationnelle qui l’avait reconduit à la foi chrétienne, l’essayiste parla de son passage au Liban et de « la gratuité funèbre des massacres » qui jalonnèrent la guerre civile ; une guerre qui allait transformer des jeunes gens « bien élevés » en monstres, et réveiller sa conscience « Je pense à la grande sauvagerie spécifique du passage à l'acte qui s'était manifestée au Liban, durant les premières années de la guerre civile, écrivit-il. Le soir, à Beyrouth, chez le correspondant du Monde, Lucien George, nous en parlions tard dans la nuit (...). Nous vivions des horreurs indescriptibles (...). Oui, ce vertige étrange qui, en quelques instants, peut métamorphoser un homme ordinaire en un tortionnaire capable de tout (...). L'événement nous jetait à la figure une question qui ne concernait plus vraiment le journalisme, et cette question était celle du Mal (...). C'est bien cette antique question qui ressurgissait avec fracas dans les rues de Beyrouth ou dans les montagnes du Chouf livrées à la gratuité funèbre des massacres. ».

« Le retour de cette question spirituelle du Mal dans la conscience occidentale reste associé au Liban des années 1970 », écrit-il alors (pages 33-35).

Le problème du Mal

Enseignée par l’Eglise catholique, l'existence de l'Archange déchu avait été en effet « effacée » de la conscience occidentale par les Lumières et les maîtres du soupçon, qui le réduisirent tout au plus à une personnification du mal. Pourtant, sur le plan doctrinal, l'existence de la créature angélique déchue n'a jamais été remise en question. Ainsi, dans une homélie célèbre datant du 29 juin 1972, commentant les suites du Concile Vatican II, le pape Paul VI affirmait : « Devant la situation de l'Église d'aujourd'hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l'incertitude, la problématique, l'inquiétude, l'insatisfaction, l'affrontement. On n'a plus confiance dans l'Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d'un journal ou d'un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s'il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres (...)».

L'affirmation de Paul VI, corroborée par les Papes qui lui ont succédé, bouscule notre rationalisme. On peut même parler de la métamorphose évoquée par J-C Guillebaud comme d’une sorte d'invasion intérieure qui dépossède momentanément un être humain de sa conduite ordinaire. Ce que l’occidental Jean-Claude Guillebaud redécouvre au contact de la guerre du Liban, c’est une « clé d'interprétation » d’une réalité perdue après le grand vide laissé par la « mort de Dieu », qui céda avec le temps à une désolation spirituelle proche du désespoir, et à « une déception » encore plus immense de ce que le philosophe Emmanuel Mounier dans Introduction aux existentialismes, appelle « les mythes de remplacement » (p 14).

Par la suite, la réflexion de Guillebaud le confirma dans cette redécouverte de la dépossession démoniaque ; une redécouverte qu'il qualifie de « platement anthropologique » (p 47), et non sentimentale ou pieuse. Cette redécouverte ne disait rien de spécifique sur le Liban ou l'Orient. Ce qu'elle disait portait sur la nature humaine en général, dans la dimension que lui accordent la pensée et l’anthropologie chrétiennes.

L’entêtement à espérer

Ce que tout le monde peut retenir de Jean-Claude Guillebaud, c’est sa passion de la connaissance, la curiosité profonde de savoir pourquoi les choses sont comme elles sont ou furent comme elles furent. La sienne est une aventure intellectuelle d’une irréprochable honnêteté. Déployant toute l’habileté et l’expérience du journaliste d’investigation au service de ce besoin de comprendre, il devint ainsi le réfléchisseur d’une époque. Ses ouvrages resteront des phares dans le brouillard, avec le sens du détail qu’il déployait pour le plaisir et le charme, et des citations qui valent des chapitres à elles-seules, comme celle-ci : « Il arrive, écrit Søren Kierkegaard, que la foi voyage incognito » (Comment je suis redevenu chrétien, page 183).

Jean-Claude Guillebaud fut un chrétien de l'envergure des grands témoins crédibles de la conscience occidentale. « Je ne crois pas malgré le mal, je crois avec lui. C’est dans cette tension — entre la blessure du monde et la promesse de lumière — que l’espérance devient courage », écrivit-il dans La foi qui reste (Éditions de l’Iconoclaste, 2017). Cette phrase résume très bien son attitude spirituelle: elle parle d’une foi habitée par la grâce, d’une foi lucide, qui fait de la contradiction même - le mal, la souffrance, le doute - un lieu d’où la lumière peut surgir. Pour le Liban comme pour la France, et pour son épouse Catherine, son héritage intellectuel et spirituel rappelle qu’il y a dans l’entêtement à espérer, un acte de résistance. On a envie d’écrire : « Heureux les doux ».

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