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بقلم Michel Hajji Georgiou
نُشر sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
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بقلم Mona Fayad - نُشر sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
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بقلم Youssef Mouawad - نُشر sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Chronique d’un suicide annoncé
بقلم
Michel Hajji Georgiou
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Pouvait-il en être autrement? Le Liban, devenu depuis 1973 le seul front actif de toutes les guerres régionales, pouvait-il, pour une fois, rester en dehors d’un conflit existentiel pour l’une de ses composantes politiques, le Hezbollah, dans la mesure où ce dernier fait partie intégrante des Gardiens de la révolution iranienne, actuellement sous le feu israélo-américain à Téhéran? Non. Le Hezbollah a ainsi superbement ignoré les avertissements internationaux relayés ces derniers jours par l’État libanais, et selon lesquels son intervention dans la guerre en cours entre l’Iran et l’axe américano-israélien provoquerait son annihilation et coûterait cher au Liban. Comme s’il voulait asséner un camouflet retentissant au président de la République, Joseph Aoun, et au cabinet Salam. Dans la nuit du 1er au 2 mars, le parti pro-iranien a tiré des missiles et lancé des drones en direction de positions de l’armée israélienne dans le nord d’Israël, notamment à Haïfa, avant d’annoncer officiellement qu’il s’agissait d’une réponse légitime à l’assassinat du wali el-faqih , Ali Khamenei, le 28 février à Téhéran. Ce faisant, le Hezbollah a ouvert encore une fois les portes de l’enfer, agissant, à son habitude, de manière unilatérale en vertu de son allégeance directe aux Gardiens de la révolution. Israël a saisi la balle au bond le prétexte qu’il attendait pour se livrer tout de suite à une série de raids particulièrement violents sur le Liban sud, ainsi que sur la banlieue sud de Beyrouth – quinze raids en quelques minutes, dont les déflagrations étaient aussi puissantes que celles qui avaient tué Hassan Nasrallah puis Hachem Safieddine fin septembre 2024 – en guise de représailles. L’armée israélienne a annoncé par la suite qu’elle avait visé «avec précision un nombre de personnalités éminentes et de dirigeants» du parti à travers ces raids, sans donner plus de détails. Le président du Conseil, Nawaf Salam, a fait paraître un communiqué pour qualifier «d’irresponsables et suspects» les tirs de roquettes sur Israël, précisant que «l’État libanais ne permettrait pas que le Liban soit entraîné dans de nouvelles aventures et qu’il prendrait les mesures nécessaires pour arrêter les coupables des tirs et protéger les Libanais». De son côté, l’armée israélienne ajoutait que son chef d’état-major avait donné son accord à une attaque contre le Hezbollah, accusant le parti pro-iranien de plonger le Liban dans la guerre, et menaçant de faire payer un prix exorbitant à «tout ennemi qui menace notre sécurité». Les médias officiels israéliens annonçaient également que l’opération contre le Hezbollah «se poursuivrait durant plusieurs jours», sommant les habitants de 53 villages du Liban-Sud et de la Békaa à quitter les lieux en pleine nuit. Un effondrement psychique inévitable Si elle rompt quarante-huit heures de calme libanais impromptu et inhabituel dans ce genre de circonstances – qui plus est alors que l’ensemble du Golfe, l’Irak et même Chypre sont désormais entraînés dans la spirale de la guerre contre l’Iran – la démarche du Hezbollah n’est guère étonnante. Certes, beaucoup misaient sur une lucidité et un sens du pragmatisme de la part du parti, notamment depuis les frappes israéliennes meurtrières de 2024 au cours desquelles l’ensemble de son directoire militaire avait été décimé - notamment son chef, Nasrallah, puis son successeur, Hachem Safieddine. C’est mal connaître le Hezbollah structurellement. Depuis le revers massif de 2024, les pressions américaines sur l’État libanais se multiplient pour que le parti remette ses armes à l’État libanais et démantèle ses positions au sud du Litani. Son organisation paramilitaire est constamment la cible d’assassinats ciblés de la part de l’État hébreu ; ses caches d’armes et tentatives de reconstituer sa force de frappe avec l’aide (et sous le contrôle direct?) des Pasdaran monitorés avec précision et systématiquement détruits par l’aviation israélienne, notamment à Baalbeck, au nord du Litani. Du reste, il existe un consensus politique quasi unanime sur la scène libanaise autour de la nécessité de restaurer le monopole de la violence légitime, ce qui signifie que le Hezbollah devra renoncer, tôt ou tard, à ce qui fait sa superpuissance, sinon son hégémonie totalitaire ces vingt dernières années sur l’ensemble des composantes politiques libanaises: son arsenal. Ce qu’il refuse naturellement de faire, défiant ouvertement le pouvoir exécutif libanais – et, au-delà, le désir des Libanais de vivre enfin dans une posture de neutralité vis-à-vis des conflits régionaux. Plus encore, avec la disparition de Khamenei et de l’ensemble des haut-responsables des Pasdaran au cours des dernières quarante-huit heures, le Hezbollah a perdu tous ses repères existentiels d’un coup. Non plus seulement sur le plan politique et militaire. C’est la doctrine même du Hezbollah, depuis sa fondation au début des années 1980 comme organe privilégié de l’exportation de la révolution islamique au Liban, qui a été atteinte en plein cœur. En tuant Khamenei, les États-Unis et Israël ont éliminé non seulement la référence politique, militaire et spirituelle du Hezbollah et de ses partisans, mais, à leurs yeux, pas moins que le représentant de Dieu sur terre. Dans un esprit de secte millénariste comme celui du parti théocratique et martyrophile pro-iranien, qui ressemble à une secte eschatologique millénariste, cela ne peut que provoquer une décompensation totale et une dissociation du réel. En d’autres termes, avec l’assassinat du wali el-faqih , toute perspective de transcendance a été anéantie au sein du Hezbollah. C’est, en quelque sorte, un choc négationniste à même de provoquer un effondrement psychique total. La seule réaction à ce choc, pour une milice acculée, quel que soit son désir de réalisme politique, à rester fidèle à sa vocation, sa mission, sa doctrine et ses croyances, et confrontée à la fois à l’annihilation de sa puissance militaire et politique et de de son mythe fondateur, ne peut être qu’un suicide stratégique, du genre Massada. Même si cela doit signifier la destruction totale du Liban et de ses habitants, à commencer, une fois de plus, par « le foyer révolutionnaire » du parti – le Liban sud, la Békaa, la banlieue sud. Et il faut parier qu’Israël ne se limitera pas à ces régions, comme il l’a fait en 2024, lorsqu’il notamment bombardé Jbeil, le Nord, et Beyrouth. Le Hezbollah vient d’entraîner le Liban dans une guerre uniquement par pulsion de destruction personnelle, sans aucun gain possible viable, juste comme un ultime bravado , un baroud d’honneur au service d’un directoire iranien qui n’a que faire, comme il l’a sans cesse prouvé au cours des deux dernières décennies, des vies humaines arabes qui tombent pour ses calculs géopolitiques et ses intérêts personnels. C’est l’autre nom de l’absurde – sur le modèle des Jim Jones et des David Koresh. Le Liban n’a pas à payer le prix d’un délire mortifère eschatologique, d’une pulsion de mort provoquée par une plongée psychopathologique à caractère gnostique dans le néant total. Une chose est certaine: Israël n’attendait – sans doute en connaissance de cause comportementale – que ce geste suicidaire pour se positionner en victime et justifier une intervention militaire préméditée et soigneusement préparée – voire même, qui sait, une invasion potentielle. Une fois de plus, comme en 2024 pour soutenir Gaza, le Hezbollah, pour venger Khamenei et la destruction en cours de l’empire iranien, lui a donné le prétexte en or, dans un geste symbolique qui n’est pas sans évoquer Zopyre, ce notable perse qui, selon Hérodote, offrit insidieusement, «de l’intérieur», les clés de Babylone à Darius I.

Khamenei, un Guide suprême impitoyable et intransigeant

À la tête de l’Iran depuis 1989, l’ayatollah Ali Khamenei incarnait, depuis plus de trois décennies, la continuité idéologique de la République islamique et son affrontement déclaré avec les États-Unis – le « Grand Satan » – et Israël, désigné comme ennemi irréductible. Âgé de 86 ans, le Guide suprême était le doyen des dirigeants du Moyen-Orient. Arborant le turban noir des ‘seyyed’, signe d’une filiation revendiquée avec le prophète Mahomet, il concentrait entre ses mains l’essentiel du pouvoir. Chef du système théocratique iranien, il détenait l’autorité ultime sur les affaires religieuses, politiques et militaires. Son portrait domine les espaces publics du pays, tandis que la question de sa succession demeurait taboue. Ali Khamenei a accédé à la magistrature suprême en juin 1989, à la mort de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, fondateur de la République islamique. À l’époque, il s’apprêtait à fêter ses 50 ans. Son ascension s’est déroulée sans heurts : président de la République durant huit années marquées par la guerre Iran-Irak (1980-1988), il avait consolidé sa stature en multipliant les apparitions en treillis sur le front, façonnant son image de dirigeant engagé. Violations des droits de l’Homme Ses décennies au pouvoir ont été jalonnées de crises majeures. En 2009, le « Mouvement vert » contestait la réélection, jugée frauduleuse, du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. En 2022, le soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » embrasait le pays après la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un voile prétendument mal porté. Plus récemment encore, les vastes manifestations de janvier dernier avaient été qualifiées par le Guide de tentative de «coup d’État». Prompt à dénoncer des « complots » orchestrés, selon lui, par les États-Unis et Israël, Khamenei assimilait régulièrement les protestations à des « séditions », légitimant ainsi une répression sauvage et sanglante. La République islamique fait l’objet de critiques répétées d’ONG et des Nations unies pour violations des droits humains. Né le 19 avril 1939 à Machhad, dans une famille azérie modeste, fils d’imam, il a étudié dans les hauts lieux du chiisme, à Najaf (Irak) et à Qom (Iran). Son opposition au chah Mohammad Reza Pahlavi lui a valu plusieurs séjours en prison dans les années 1960 et 1970. Disciple fidèle de Khomeini dès 1958, il est nommé en 1980 à la tête des prières du vendredi à Téhéran, un poste hautement important. L’année suivante, il est élu président, quelques mois après avoir survécu à un attentat qui lui laisse la main droite partiellement paralysée. Orateur aguerri, menant une vie réputée austère, il voyageait peu à l’étranger. Sa visite la plus remarquée reste son déplacement aux États-Unis en 1987 pour un discours à la tribune de l’ONU. Il résidait dans une demeure relativement modeste au centre de Téhéran. Lors de la campagne de frappes israéliennes de juin 2025 visant les installations nucléaires iraniennes, il s’était réfugié dans un lieu secret. Depuis cette « Guerre des douze jours », ses apparitions publiques n’étaient plus retransmises en direct. Un État dans l’État Sous son autorité, le bureau du Guide suprême s’était mué en une puissante structure, comparable à un État dans l’État. Il avait supervisé six présidents aux orientations variées, des réformateurs Mohammad Khatami et Hassan Rohani aux conservateurs Mahmoud Ahmadinejad et Ebrahim Raïssi. Les Gardiens de la Révolution avaient durant son mandat renforcé leur emprise sur la vie politique et économique, tout en étendant l’influence régionale de Téhéran, notamment au Liban, en Irak et en Syrie. Toutefois, cet « axe de la résistance » a été fragilisé après l’attaque du Hamas en octobre 2023 contre Israël et les ripostes israéliennes. Khamenei s’était illustré par une rhétorique virulente à l’égard d’Israël, qu’il avait qualifié en 2018 de «tumeur maligne» à extirper. Il avait également suscité la controverse en évoquant l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre mondiale comme un « mythe ». Plus récemment, il avait menacé de s’en prendre au porte-avions américain USS Abraham Lincoln déployé dans le Golfe, affirmant que Washington ne parviendrait pas à faire tomber la République islamique. Sur le plan économique, l’Iran est demeuré affaibli durant son règne par les sanctions internationales, malgré un léger redressement dans les années 1990 et après l’accord de 2015 encadrant le programme nucléaire iranien. Une difficile succession Moins connu du grand public, le Guide suprême cultivait une passion pour la littérature. Admirateur de Victor Hugo et de son roman ‘Les Misérables’, qu’il qualifiait de « prodigieux » pour son exaltation de « la bonté et de l’amour », il était également amateur de poésie, passion héritée de sa mère. Avant la Révolution, il traduisait des œuvres arabes et composait lui-même des poèmes. En 2019, une photographie diffusée par son bureau le montrait souriant à la Foire du livre de Téhéran, feuilletant un recueil d’Ahmad Shamlou, poète marxiste longtemps honni par les autorités. Père de six enfants, il voyait régulièrement circuler des spéculations sur sa succession. Son fils Mojtaba, religieux influent sans fonction officielle, était parfois présenté comme un successeur potentiel, une hypothèse que le Guide suprême avait publiquement écartée.

Entre effacement du droit et consécration de l'occupation: la cause palestinienne en péril

Le tournant périlleux que traverse la cause palestinienne est peut-être le plus critique depuis la Nakba de 1948, non seulement en raison de l'abolition du principe du droit à l'autodétermination du peuple palestinien, de la confiscation de ses terres et de l'établissement d'un autre État sur ces terres, mais aussi en raison de la nature du projet israélien, qui revêt un caractère colonial expansionniste et s'emploie à engloutir toujours davantage de territoires, effaçant par là la solution à deux États et empêchant l'émergence d'un État palestinien dans ses frontières minimales, c'est-à-dire les frontières de 1967. Les projets de colonisation que le gouvernement israélien approuve en cascade ne constituent que la partie émergée de l'iceberg de ce qui est planifié ; ces projets visent à transformer le visage de la Cisjordanie, où se sont implantés à ce jour plus de 800 000 colons, dans le but d'accomplir l'objectif expansionniste et, simultanément, d'anéantir toute perspective sérieuse de création d'un État palestinien. À mesure que le rejet international de l'expansion des colonies s'efface pour n'être plus qu'une condamnation verbale, la situation en Cisjordanie apparaît de plus en plus sombre : les colons, sous la protection de l'armée israélienne, font irruption dans les villages et les villes, y semant la destruction des maisons, des biens et des cultures. Il est vrai que les positions arabes et islamiques condamnant ces mesures incessantes n'ont pas faibli, mais elles demeurent incapables de modifier la réalité en place — ou de la geler à tout le moins —, d'autant qu'elles répètent leur attachement à l'Initiative arabe de paix adoptée lors du sommet arabe de Beyrouth en 2002, à laquelle Israël n'a accordé aucune attention notable depuis lors. Bien au contraire, il a cherché à affaiblir son «partenaire» palestinien présumé — l'Autorité nationale palestinienne issue des accords d'Oslo (1993) — et a délibérément détourné le regard de la montée en puissance de son adversaire historique, le mouvement Hamas. Alors que les administrations américaines successives se targuent de leur parti pris en faveur d'Israël et rivalisent pour lui avoir apporté le soutien politique, militaire et matériel le plus considérable, le président actuel Donald Trump estime avoir franchi des étapes décisives en ce domaine. C'est lui qui, lors de son premier mandat, prit la décision de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël — faisant fi de la nature plurielle de la ville et de sa symbolique religieuse et historique —, et transféra l'ambassade de son pays dans la cité trois fois sainte ; il reconnut également la souveraineté israélienne sur le Golan syrien occupé depuis 1967. Si la cause palestinienne a suscité une vaste sympathie populaire qui s'est traduite par des manifestations de protestation dans de nombreuses capitales européennes, se prolongeant sur des mois consécutifs, ce mécontentement populaire ne s'est pas pleinement répercuté dans les politiques des gouvernements occidentaux, lesquels ont fermé les yeux sur les massacres perpétrés dans la bande de Gaza. Ils ont ainsi exposé au grand jour une politique de deux poids, deux mesures à l'égard des situations ukrainienne et palestinienne, donnant à entendre que le sang palestinien est un sang bon marché, tandis que le sang ukrainien mérite tous les soutiens du monde. Il va de soi que tout sang humain est précieux et que l'on ne saurait jamais tenir son effusion pour chose légère. Ces politiques ont conduit en pratique à la «diabolisation» du Palestinien, à qui l'on colle l'étiquette du terrorisme alors même qu'il aspire à libérer sa terre, tandis qu'elles ont «humanisé» l'Israélien, inscrivant systématiquement son comportement dans le cadre de la «légitime défense», quand bien même c'est lui qui occupe la terre. Si le ciblage des civils est un acte odieux, condamnable et réprouvé en tout temps et en tout lieu, ce qui se passe en Palestine n'a pas commencé le 7 octobre 2023 — ce qu'avait relevé le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, en déclarant que ces événements «ne sont pas venus du vide», observation qui lui valut depuis lors de graves tracasseries politiques et médiatiques de la part d'Israël et de ses soutiens au sein des Nations Unies et au-delà. La propagande israélienne, forte de ses immenses capacités à l'échelle mondiale, est parvenue à renverser nombre de vérités et même à fabriquer des récits servant ses intérêts et ceux du discours qu'elle n'a cessé de construire — à savoir qu'elle ne fait que se défendre dans tout ce qu'elle entreprend, fût-ce au prix de la mort de plus de 70 000 civils à Gaza, dont certains ont péri délibérément de faim et de soif, et fût-ce en bombardant les hôpitaux, les centres médicaux et de soins, les écoles, les universités, les clubs culturels et les installations sportives. Les réseaux sociaux, qui constituent l'espace le plus vaste pour les jeunes et les adolescents, n'ont pas davantage contribué à rectifier le récit — notamment en raison d'une censure sévère exercée par les entreprises qui possèdent et administrent ces plateformes —, lesquelles ont bloqué des centaines de comptes et de sites reflétant l'opinion favorable à la Palestine et contraire au courant dominant qui soutient Israël et sa guerre implacable contre le peuple palestinien. C'est ici encore que se pose le problème de la narration — si l'on peut s'exprimer ainsi : Israël a toujours prétendu combattre le mouvement Hamas, alors qu'en réalité il s'en prenait à l'ensemble du peuple palestinien, comme en atteste le taux de destruction dans la bande de Gaza, qui a dépassé 80 %. De même, les slogans brandis sur la libération des otages par la force se sont révélés creux: malgré la destruction totale, Israël n'a pu y parvenir et a dû recourir à des médiations politiques pour libérer ses captifs — vivants ou morts — au moyen d'accords d'échange. Les chiffres publiés par l'Institut d'études palestiniennes indiquent que le nombre d'hôpitaux détruits ou mis hors service dans la bande de Gaza s'élève à 38 ; le nombre d'universités et d'établissements d'enseignement détruits, à 165 ; le nombre d'écoles détruites, à 670 ; et le nombre de mosquées détruites, à 835. Les statistiques alarmantes se poursuivent: 1 670 membres du personnel médical ont été tués, 140 membres des équipes de défense civile, 787 membres de la police et agents assurant la sécurité de l'aide humanitaire, 203 employés de l'UNRWA, 254 journalistes, et 1 023 savants, universitaires et enseignants. Il est manifeste que le conflit a pris des orientations inédites, à la faveur d'une impunité totale et d'une violation sans précédent des lois et des normes internationales — ce qui met le monde entier à l'épreuve et soulève des questions fondamentales sur les slogans que certains États n'ont cessé de brandir et de célébrer: droits de l'homme, démocratie, égalité et justice. De même, cela ouvre des interrogations profondes sur la nature du nouvel ordre international, dominé par la loi du plus fort et l'indifférence aux droits fondamentaux des peuples opprimés.

Pour venger Khamenei, les Pasdaran se déchaînent à tous vents

Au deuxième jour de l’offensive américano-israélienne contre le régime des mollahs iraniens, les opérations militaires ont connu en ce dimanche 1 er mars 2026 une escalade que l’on pourrait qualifier de « qualitative » du fait de la confirmation officielle à Téhéran de la mort du Guide suprême de la Révolution islamique, Ali Khamenei, tué dans les premiers raids effectués samedi matin, 28 février, contre sa résidence dans la capitale iranienne. La mort du Guide a été confirmée dans la nuit de samedi à dimanche par la télévision d’Etat, et les autorités ont aussitôt proclamé un deuil de quarante jours dans le pays. L’annonce de la mort de Khamenei a suscité des liesses populaires et des manifestations de joie dans les rues de Téhéran et de plusieurs grandes localités. Le pouvoir en place, par contre, a estimé que les Etats-Unis et Israël avaient franchi « une ligne rouge », affirmant que la riposte serait « fulgurante ». De fait, le régime des mollahs a entrepris dans la matinée de dimanche de se déchainer « à tous vents » pour venger la mort du Guide suprême. Dans ce qui paraît comme une fuite en avant suicidaire, ou une réaffirmation d’un attachement aveugle au culte de la mort et du martyre, les Pasdarans ont intensifié dimanche leurs tirs de missiles contre Israël, certes, mais surtout contre les pays du Golfe, en englobant même – développement sans précédent – Chypre où deux missiles ont pris pour cible la base britannique dans l’île. Bahreïn, Dubaï, le Koweït et la périphérie de Ryad, en Arabie saoudite, ont été englobés dans ce déchainement. Même le sultanat d’Oman, qui pourtant a joué au cours des dernières années le rôle de médiateur et de conciliateur entre le régime des mollahs et les Etats-Unis, n’a pas été épargné, sous prétexte de viser un navire américain ayant jeté l’ancre dans un port omanais. Raids contre des centres de commandement Sur le plan de l’offensive israélienne, l’aviation de l’Etat hébreu a mené dans la matinée de dimanche des dizaines de raids dans diverses régions afin de neutraliser les défenses anti-aériennes iraniennes dans le but de consolider sa maitrise de l’espace aérien. Un porte-parole de l’armée israélienne a indiqué vers midi que cet objectif a été atteint dans une grande mesure, ce qui permet aux avions israéliens de mieux cibler leurs frappes. De fait, en début d’après-midi, un raid a visé au cœur de Téhéran un centre de commandement formé de plusieurs grands bâtiments adjacents. Une vidéo rendue publique par l’armée israélienne montre ces édifices – au nombre de quatre ou cinq – s’écrouler totalement sous le poids des bombes israéliennes, dans d’impressionnants nuages de fumée blanche. L’aviation semble ainsi avoir entamé une vaste série de raids visant les centres de commandement et sans doute aussi les personnages-clé du régime des mollahs. Samedi, une source autorisée à Tel-Aviv avait indiqué que ces raids constituaient une « première phase qui s’étendra sur quatre jours ». Un Conseil de transition Notons en outre dans ce contexte qu’à la suite de la mort du Guide suprême, un Conseil de transition a été formé, comprenant le président iranien, Massoud Pezeshkian, le chef du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejei, et un dignitaire religieux membre de l'Assemblée des Experts et du Conseil des Gardiens de la Révolution, Alireza Arafi. Ce triumvirat est chargé d'assurer l'intérim jusqu'à l'élection d'un nouveau Guide. Sept hauts responsables tués Il convient de rappeler que l’armée israélienne avait annoncé samedi soir avoir tué sept hauts responsables du régime : Ali Chemkhani, secrétaire général du Conseil de Défense et conseiller personnel du Guide suprême pour les affaires sécuritaires. Mohammed Bakpour, commandant des forces terrestres au sein du Corps des Gardiens de la révolution islamique. Aziz Nassir Zada, ministre de la Défense et responsable des industries militaires. Mohammed Chirazi, président du Bureau militaire de l’imam Khamenei. Salah Assadi, chef de la section des Renseignements au commandement d’urgence. Hussein Jabal Amelyane, président de l’association SPND, chargée du développement des technologies militaires et des programmes nucléaires et biologiques. Rida Mazfari Nya, ancien de SPND. Réunion du Conseil supérieur de défense à Baabda Au niveau purement libanais, le président Joseph Aoun a convoqué dimanche matin le Conseil supérieur de défense à une réunion extraordinaire qui s’est tenue au Palais de Baabda. Le communiqué publié à l’issue des débats rappelle, à qui veut bien l’entendre, que la décision de guerre et de paix doit être du seul ressort de l’Etat libanais. Une mise en garde « diplomatique », mais très explicite, au Hezbollah afin qu’il ne soit pas tenté d’entrainer le pays dans une nouvelle guerre stérile et sans horizons qui ne le concerne en aucune façon.

Wilayat el-faqih: Khamenei ou la mort d'une fiction théologique
بقلم
Michel Hajji Georgiou
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Le 28 février 2026, des frappes américano-israéliennes ont tué le Guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei, 86 ans, dans son bureau de Téhéran. L'Iran a déclaré quarante jours de deuil national, Netanyahu et Trump ont ouvertement crié victoire, tandis que le monde arabe, lui, pourtant divisé sur la figure du dictateur, subissait les foudres des Pasdaran. Certaines rues de Téhéran ont, quant à elles, éclaté en feux d'artifice. Il convient de s’arrêter sur ce paradoxe pour comprendre ce qui, bien au-delà d'un homme, vient sans doute de pousser son dernier râle avec lui. Il est particulièrement tentant de traiter la mort de Khamenei comme un acte de guerre — un de plus dans cette spirale où les États-Unis et Israël ont décidé de jouer, simultanément, le rôle du chirurgien-gendarme et de l'incendiaire. Mais réduire l'événement à sa dimension militaire serait commettre une erreur d'optique grave, celle précisément que commettent les stratèges qui confondent la décapitation d'un régime avec la résolution des contradictions qui l'habitent. D’autant que Tel-Aviv a annoncé, dès le début de l’opération militaire, que l’objectif était la chute du régime des mollahs. Car Khamenei n'était pas seulement un chef d'État. Il était, ou prétendait être, le wali el-faqih — le Gardien jurisconsulte de la foi —, c'est-à-dire la clé de voûte d'une construction théologico-politique unique dans l'histoire de l'islam chiite. Et c'est cette construction, bien plus que son locataire, qui mérite d'être passée au crible de l'événement. La question qui mérite d’être posée dès à présent, ici, n'est pas tant de savoir qui lui succédera. Elle est bien plus vertigineuse : était-il seulement possible de lui succéder? Khamenei était-il, indépendamment des bombes qui l'ont tué, le dernier wali el-faqih — le dernier représentant viable d'un concept qui portait en lui, depuis 1989, les germes de sa propre dissolution? La longue généalogie d'une idée persane Pour comprendre la fragilité structurelle de la wilayat el-faqih , il faut remonter bien avant Khomeiny. Plus précisément à l'empire séfévide du XVIe siècle, et à cette idée proprement persane d'une autorité royale teintée de divinité. Le chiisme duodécimain, dans sa version arabe et najafite, n'a jamais prévu de gouvernement islamique administré par les hommes. La logique en est limpide, presque tragiquement cohérente: seul l'imam Mahdi, infaillible car nommé par Dieu, peut instaurer un gouvernement juste. En son absence — et il est occulté depuis le IXe siècle —, tout État est par définition usurpateur. On le tolère, on y participe, on le réforme, mais on ne l'absolutise pas. Durant la période de l'occultation, même le khoms — la dîme religieuse —, même la prière du vendredi, étaient en principe interdits car réservés à la seule autorité de l'imam Mahdi. Le jihad était proscrit, la violence au nom du commandement du bien et de l'interdiction du mal ne relevait pas des prérogatives du faqih . C'est la marja'yya najafite dans toute sa rigueur : une séparation nette entre l'État usurpateur toléré et la référence religieuse qui guide les consciences sans prétendre gouverner les corps. C'est une autre logique, séfévide et persane, qui va fissurer cet édifice. Les Séfévides — famille soufie d'origine turkmène, proche des Kazelbache et des Bektachis — ont adopté le chiisme duodécimain au XVIe siècle pour se distinguer des Ottomans sunnites et hanafites et asseoir leur empire. Le grand shah Ismaël affirmait avoir rencontré le Mahdi dans une caverne et avoir reçu son épée et son cheval — signes de pouvoir terrestre et de jihad. Il se posait ainsi en dépositaire des pouvoirs du Mahdi, en instaurant ce que la jurisprudence chiite allait appeler la niyaba royale — la «députation spéciale» du Mahdi confiée au sultan. Pour consolider cette prétention, il fit venir les ulémas de Jabal Amel libanais, cherchant leur légitimité. Ceux-ci refusèrent de valider l'idée que le shah était le remplaçant du Mahdi — mais les Séfévides imposèrent quand même leur gouvernement chiite en le parant d'une aura divine. Les Séfévides ont introduit dans le chiisme une série de pratiques qui n'y existaient pas: les rituels sanglants de l'Achoura — importés à Jabal Amel seulement en 1912 par des réfugiés iraniens à Nabatiyé —, la vénération d'Abu-Lou'lou'a, le Perse qui assassina le calife Omar, ou encore la légende historiquement fausse selon laquelle l'imam Hussein se serait marié avec Shahrabano, fille du dernier shah perse, afin de fondre la lignée sacrée des Imams et la royauté persane dans une même sacralité dynastique. C'est Ali Chariati qui a le mieux théorisé cette distinction dans son essai fondamental sur le chiisme alaouite et le chiisme séfévide. C'est aussi durant cette période séfévide que commencent les premiers débats sur la wilayat el-faqih — sur la nature et l'étendue du pouvoir du jurisconsulte dans la période d'occultation. Mais même les ulémas de l'époque limitent ce pouvoir. Un seul faqih de toute cette longue période ose aller plus loin: Ahmed Mahdi Naraqi, à la fin du XVIIIe siècle, à la charnière des empires séfévide et kadjarite. C'est lui — et non Khomeiny — qui théorise pour la première fois qu'un faqih peut instaurer un gouvernement islamique et que sa wilayat peut être absolue. Il le fait en s'appuyant sur deux hadiths de l'imam el-Sadek et de l'imam Mahdi qui, pourtant, ne portent pas du tout cette idée. Une déduction audacieuse sur un fondement textuel fragile — c'est le péché originel du concept. Khomeiny et la contamination sunnite Exilé à Najaf en 1964, Khomeiny donne en 1969 un cycle de cours qui deviendra, publié en 1979, son livre fondateur : al-houkouma el-islamiya , «le gouvernement islamique» — autrement dit, wilayat el-faqih . Mais il faut comprendre dans quel bain intellectuel ce texte baigne pour en saisir la vraie nature. Les écrits de Sayyed Qotob et du Pakistanais Mawdoudi circulaient et étaient ardemment débattus à Najaf. Leur concept central — la hakimiyya , le pouvoir revient à Dieu, donc ceux qui Le représentent doivent gouverner — avait profondément marqué la jeune intelligentsia islamiste. Pour Qotob, c'était une avant-garde islamique des Frères musulmans qui devait s'emparer du pouvoir. Khomeiny, qui était chiite, a opéré la même translation en substitutant le faqih à l'avant-garde islamiste : dans la succession du Prophète, les Imams étaient les plus légitimes ; après eux, par conséquent, les fouqaha qui en sont les héritiers. La wilayat el-faqih khomeiniste n'est donc pas seulement une idée persane — c'est aussi une idée sunnite radicale habillée en chiisme. En fait, tous les faqih musulmans chiites contemporains — Mohsen el-Hakim, el-Khoï, Sistani, Moussa Sadr, Mohammad Mahdi Shamseddine — étaient contre la wilayat el-faqih , comme le souligne l’un des grands spécialistes du chiisme, Saoud el-Maoula. Ils avaient introduit la notion de wilayat al-oumma : pendant la période d'attente du retour du Mahdi, le pouvoir devrait revenir au peuple par le biais d'élections démocratiques. Dans la wilayat el-faqih , le mandat vient de l'imam Mahdi. Dans la wilayat al-oumma , il vient des électeurs. Le premier est tyrannique, le second pluraliste. C'est l'abîme entre deux conceptions de la légitimité. Et Khomeiny lui-même n'ignorait pas que son projet fracturait la tradition. Entre 1975 et 1978, un grand conflit l'opposa à Moussa Sadr — le premier en exil à Najaf, le second au Liban, incarnant chacun une vision irréductible. Rafsandjani dut se rendre au Liban en 1975 en mission de conciliation. Le différend portait précisément sur la marjaïya : Moussa Sadr soutenait el-Hakim, puis el-Khoï, comme référence des chiites — il refusait de reconnaître celle de Khomeiny. Il refusait, de fait, et le marja’a et la wilayat . Sadr disparut en Libye en août 1978, un an avant l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en novembre 1979. Un coup d'État dans la révolution, puis un autre dans le coup d'État En 1979, la révolution islamique iranienne est d'abord un moment de pluralité. À côté de Khomeiny, il y a le mouvement de libération islamique démocratique de Mahdi Bazerkan et Ibrahim Yazdi, le Front national de Banisadr, Ali Chariati, l'ayatollah Taliqani — autant de visions d'un islam politique qui refusent l'absolutisme clérical. La première Constitution de la République islamique ne mentionnait pas la wilayat el-faqih . Ce fut ensuite, entre 1979 et 1981, que Khomeiny fit un coup d'État dans sa propre révolution: Bazerkan fut écarté, Banisadr renversé, les démocrates islamiques marginalisés. Les Moudjahidines du peuple, qui avaient combattu le shah, furent pourchassés. La wilayat el-faqih entra dans la Constitution par la force des faits accomplis. Il faut ici rappeler les origines du Hezbollah, car elles éclairent d'une lumière crue la nature du projet. Le parti al-Da'wa, venu d'Irak, avait pris dès 1975 la décision d'infiltrer Amal — le mouvement de Moussa Sadr — pour le retourner de l'intérieur. Cette tactique d'entrisme, explicitement définie, était le plan. Tous les fondateurs du Hezbollah — Sobhi Toufeyli, Naïm Kassem, Abbas Moussawi, Hassan Nasrallah, Ibrahim Amin el-Sayyed, Ali Kourani — étaient membres d'al-Da'wa insérés dans Amal. La scène est saisissante: lors du congrès fondateur d'Amal en 1975, quand le pacte fut lu mentionnant que le mouvement « se base sur l'Islam », Naïm Kassem se leva et demanda à Moussa Sadr: «De quel Islam vous parlez?». Moussa Sadr lui répondit: «L'Islam selon la conception de Moussa Sadr, et non pas selon la conception du parti al-Da'wa, ya cheikh Naïm.» En d’autres termes, la guerre était déclarée. La destruction de l'option chiite libaniste a commencé non pas en 1979, mais en 1975. On comprend mieux la disparition de Sadr dans ce contexte. Puis vint 1989, et le second coup d'État — cette fois dans la Révolution islamique elle-même. Le successeur désigné de Khomeiny était le Grand Ayatollah Montazari, qui tenait à Qom des cours remettant en cause la wilayat el-faqih absolutiste — défendant à la place une wilayat al-oumma , un retour au peuple. Khamenei, Rafsandjani et Ahmed Khomeiny formèrent une alliance pour l'évincer. Mehdi Hachémi, proche de Montazari et responsable des Pasdarans pour les mouvements de libération, dont le Hezbollah, fut exécuté en 1986. Pas un mot dans les publications du Hezbollah. Khamenei — simple hojatolislam , bien en dessous du marja'a —, fut promu par décret politique au rang d'ayatollah, puis élu wali el-faqih . La Constitution fut modifiée pour lui octroyer des pouvoirs que Khomeiny lui-même ne s'était pas arrogés: chef suprême de l'armée, instance ultime de toutes les institutions. En 1989, la wilayat el-faqih n'était plus une théologie, mais une monarchie républicaine habillée en langage coranique... Khamenei avait d'ailleurs lui-même reconnu son imposture à voix haute en 1989, déclarant: « Selon la Constitution, je ne suis pas qualifié pour ce poste, et du point de vue religieux, beaucoup d'entre vous n'accepteront pas mes paroles comme celles d'un leader.» Il devint le titulaire permanent de la fonction après que les amendements constitutionnels eurent réduit les qualifications religieuses requises. Cette phrase-confession est peut-être la formulation la plus honnête — et la plus dévastatrice — que l'on puisse donner du concept. Rafsandjani, la porte refermée Il faut dire un mot de Rafsandjani, mort en 2017 d'une crise cardiaque dans des circonstances qui ont toujours alimenté les rumeurs à Téhéran. Cet homme, que l'on surnommait l'Âqâ — le Notable —, était le pragmatique par excellence, l'artisan de l'alliance de 1989 qui avait propulsé Khamenei au pouvoir. Mais dans les dernières années de sa vie, il avait rompu avec l'establishment durci autour du Guide, se rapprochant des réformateurs. Dans les cercles de l'opposition intérieure, on murmurait qu'il se positionnait en possible recours, en figure de transition acceptable par les factions contradictoires du régime. Sa mort a refermé cette porte. Et la question qui demeurait en suspens — un wali el-faqih de rechange était-il concevable de l'intérieur du système ? — n'a jamais reçu de réponse. L'impasse de la succession La Constitution iranienne prévoit qu'en cas de vacance du pouvoir suprême, un conseil tripartite — le président de la République, le chef du pouvoir judiciaire et un membre du Conseil des gardiens — assure l'intérim, tandis que l'Assemblée des experts, composée de 88 clercs, désigne un nouveau Guide. Mais les frappes du 28 février ont décimé ce dispositif: le commandant des Gardiens de la Révolution Pakpour, le ministre de la Défense Nasirzadeh, le conseiller Shamkhani et le chef d'état-major Bagheri ont tous été tués. L'intérim revient de facto à Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, seul grand survivant de la chaîne de commandement, qui a juré sur X que l'Iran livrerait aux États-Unis et à Israël «une leçon inoubliable». Larijani est, selon des avis concordants, un homme politique compétent et un vrai stratège, mais pas un faqih . Il n'a ni l'autorité religieuse, ni la stature de marja'a , ni la légitimité théologique que requiert, même dans sa version la plus édulcorée, la fonction de Guide suprême. Un Larijani wali el-faqih serait une aberration avouée — le masque tombé sur le vide théologique que le système dissimule depuis 1989. L'autre nom qui circule est celui de Mojtaba Khamenei, fils cadet du Guide — clerc de rang intermédiaire, homme de l'ombre du CGRI, derrière les portes du pouvoir depuis 27 ans. Sa nomination représenterait ce que l'idéologie révolutionnaire chiite a toujours prétendu récuser : un transfert dynastique du pouvoir, une monarchie théocratique héréditaire — exactement ce que la révolution de 1979 prétendait abolir. Les renseignements israéliens indiquent qu'il a survécu aux frappes, mais son sort n'est pas confirmé. La fille de Ali Khamenei, son gendre et sa petite-fille ont en revanche été tués, selon les agences iraniennes. Parmi les candidats intérieurs au régime, trois noms ont été sélectionnés par l'Assemblée des experts dans le secret avant les frappes. Leurs identités restent officiellement confidentielles. Deux noms circulent cependant dans les analyses: Mohammad Arafi, vice-président de l'Assemblée des experts, directeur du système des séminaires, confident de Khamenei — technocrate religieux parlant arabe et anglais, mais sans poids politique ni lien avec le CGRI ; et Mohammad Mirbagheri, représentant l'aile la plus conservatrice de l'establishment clérical, profil bas, sans assise populaire. On cite également Sadiq Larijani — frère d'Ali, ancien chef du pouvoir judiciaire —, ainsi que Hassan Khomeini, 53 ans, petit-fils du fondateur, qui a remplacé Khamenei lors d'une cérémonie révolutionnaire importante en février 2026 — signal que sa candidature n'est pas close dans les cercles cléricaux, option de compromis qui conserverait la fiction révolutionnaire tout en lui offrant un visage de réconciliation. Aucun de ces hommes ne possède la stature d'un marja'a au sens plein. Aucun ne saurait convaincre le monde chiite au-delà des frontières iraniennes. Et il y a le scénario que peu de chancelleries veulent nommer clairement: le passage de facto du pouvoir aux Gardiens de la Révolution. Comme le formule le chercheur Behnam Ben Taleblu, le partenaire réel de Khamenei au pouvoir n'était pas le clergé, mais l'appareil sécuritaire. Le CGRI est une hydre, et couper une tête n'épuise donc pas l'institution. La vraie question est de savoir quelle faction des Gardiens est la plus cohérente et la plus organisée pour prendre les commandes. Ce scénario — une République islamique sans faqih , gouvernée de fait par ses prétoriens — serait, partant, la liquidation terminale du concept. Les opposants intérieurs : entre lucidité et impuissance Il convient de dire un mot des figures qui, depuis l'intérieur du système, avaient depuis longtemps rompu avec la wilayat el-faqih absolutiste. Mir-Hossein Moussavi, 84 ans, l'homme du Mouvement vert de 2009, est sous résidence surveillée depuis 2011. Il avait publié, juste avant les frappes, un appel fulgurant depuis sa réclusion: «La partie est terminée.» Il réclamait un référendum pour une nouvelle Constitution et appelait les forces de sécurité à déposer les armes. Sa position rejoint très précisément celle de Montazari — à savoir que la gouvernance doit revenir au peuple, pas au jurisconsulte. Mehdi Karroubi, l'autre figure du Mouvement vert, a eu sa résidence surveillée levée il y a moins d'un an après quinze ans de réclusion. Il a déclaré que le régime a «perdu toute base morale pour continuer à gouverner sans le consentement du peuple», désignant Khamenei comme responsable d'un «projet nucléaire coûteux et futile». Où est Karroubi aujourd'hui ? Nul ne le sait. Hassan Rohani, qui a été président de 2013 à 2021, avait, lui, réuni ses anciens ministres juste avant les frappes pour appeler à des réformes fondamentales — certains le disaient en train de se positionner pour une transition interne. Il avait démenti ces rumeurs, les qualifiant d'«opérations psychologiques américano-israéliennes». Ironie de l'histoire: les bombes ont rendu la question caduque avant même qu'il eût pu y répondre honnêtement. Mostafa Tajzadeh, ancien conseiller de Khatami, est en prison et réclame explicitement une transition démocratique. Il bénéficie d’une certaine légitimité auprès des dissidents et des fonctionnaires de rang intermédiaire. Ce que tous ces hommes partagent, c'est une rupture effective avec la wilayat el-faqih absolutiste. Mais ils partagent aussi une faiblesse commune: aux yeux des jeunes Iraniens qui sont morts dans les rues en janvier, ils restent des insiders compromis par des décennies de loyauté partielle au système. Ils peuvent témoigner, mais il ne peuvent rien incarner. On ne fait pas du neuf avec du vieux. Pas au prix extravagant que les Iraniens sont en train de payer en tout cas. Les alternatives : entre nostalgie monarchique et utopie républicaine La mort de Khamenei a provoqué en quelques heures un déferlement de déclarations révélant toutes les fractures d'une opposition profondément divisée. Reza Pahlavi, fils du Shah déposé en 1979, exilé à Washington depuis des décennies, a publié un op-ed dans le Washington Post dans la nuit de samedi à dimanche, se positionnant comme chef de transition. Il a déclaré que la République islamique «a en fait atteint sa fin», que toute tentative de nommer un successeur à Khamenei «est condamnée à l'échec», et il a présenté son Iran Prosperity Project comme une feuille de route pour la transition. C'est certes un homme cultivé et diplomate qui a su élargir sa base au-delà du cercle monarchiste strict. Mais… il reste le fils de son père — et la mémoire de la SAVAK n'a pas disparu. La nostalgie monarchique a ses militants ; elle a aussi ses plafonds, que les foules de Los Angeles brandissant le drapeau impérial ne sauraient effacer… Maryam Rajavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), a répondu sèchement en affirmant que les Iraniens «rejettent à la fois le Shah et les mollahs». Son plan en dix points prévoit la séparation de la religion et de l'État, l'égalité des genres, ou encore un Iran non nucléaire. Mais le problème avec les Moudjahidines est structurel et insurmontable à court terme: ils ont soutenu l'Irak contre l'Iran pendant la guerre de 1980-88, et cette trahison reste irrémissible pour des millions d'Iraniens, y compris parmi les plus farouches adversaires du régime. Il est vrai que leur réseau est réel et leurs ressources financières en Occident considérables, mais leur légitimité populaire à l'intérieur du pays est quasi nulle. Entre ces deux pôles, il y a la masse silencieuse de technocrates, d'universitaires, d'économistes — deux cents d'entre eux ont signé avant les frappes un appel à un «changement de paradigme de gouvernance». Pas de visage, pas de chef. Une réalité sans incarnation. Alors, qui? Mystère. Il faut espérer qu’il viendra du peuple, et que Washington ne sera pas tenté de refaire l’expérience désastreuse de Hamid Karzai en Afghanistan, ou, pire encore, celle d’Ahmad Chalabi en Irak. Le Hezbollah orphelin d'une théologie Il y a dix-neuf ans, l’écrivain Mohammad Hussein Chamseddine, disparu, ironie du sort, quelques heures à peine avant l’assassinat de Khamenei, écrivait — avec une prescience qui force aujourd'hui l'admiration — que «les chiites libanais sont en majorité contre l'autorité générale du faqih ». Il décrivait le Hezbollah comme une organisation qui «n'a jamais tenté de développer une vision libanaise de lui-même», condamné à demeurer le bras armé d'une vision khomeyniste du Liban, au service d'une dualité État-Résistance que la mort de Nasrallah avait déjà fragilisée. La mort de Khamenei pose au Hezbollah une question existentielle qu'aucune bombe ne pouvait formuler aussi cruellement: à qui obéit désormais le wali amr al-muslimin que Nasrallah invoquait comme fondement de son autorité ? Le Hezbollah est né d'une décision politique de 1982, d'une infiltration méthodique d'al-Da'wa dans les rangs d'Amal — son ADN théologique est donc indexé à la validité de la wilayat el-faqih . Que devient une organisation dont le concept fondateur vient d'être orphelin? La réponse, à court terme, est prévisible: la résistance aux frappes sera brandie comme démonstration de vitalité. Mais la question de fond est posée, et elle ne se dissoudra pas dans la fumée des missiles. Les milices arabes nées de l’exportation de la révolution sont toutes orphelines, et leur crise identitaire pourrait bel et bien les pousser, par désespoir et décompensation, au martyre collectif. ` Une fiction disparue avant la bombe La vraie question, en définitive, n'est pas militaire. C’est celle de savoir si une République islamique peut survivre sans wali el-faqih ? Le concept a traversé quinze siècles — de la niyaba royale séfévide au décrochage intellectuel de Naraqi, de la contamination par Qotb et Mawdoudi à la double révolution dans la révolution opérée par Khomeiny puis par Khamenei. À chaque étape, il a survécu en se trahissant lui-même: en réduisant ses exigences théologiques, en évinçant ses critiques et en substituant le décret politique à la légitimité religieuse. Khamenei avait lui-même admis en 1989 ne pas être qualifié pour la fonction. Il était devenu le titulaire permanent de la plus haute charge théologique de l'islam chiite en faisant modifier la Constitution pour que ses propres insuffisances ne constituent plus un obstacle légal. C'est ce que l'on pourrait appeler l'aveu constitutif : le dernier wali el-faqih a régné en abaissant le seuil d'entrée pour lui-même, garantissant par là qu'aucun successeur ne pourrait jamais occuper le poste avec une légitimité supérieure à la sienne — c'est-à-dire que personne ne pourrait l'occuper legitimement du tout. Le missile du 28 février n'a fait en réalité que formaliser ce que la théologie avait déjà prononcé. Reste la question des décombres — humains, géopolitiques, confessionnels. Reste aussi le peuple iranien, qui fête dans les rues avec un courage exemplaire, malgré l’ampleur de la répression qu’il vient de subir, et qui tremble peut-être aussi, sachant que les révolutions qui suivent les décapitations ne sont pas toujours les révolutions dont on rêvait. Reste aussi l’Irak, le Yémen, et surtout le Liban, suspendus à des équilibres que la mort d'un homme à Téhéran vient de rendre encore plus précaires qu'ils n'étaient. Avec des escadrons de la mort qui, s’il s’avère que leur sort est scellé – et il l’est sans aucun doute – n’hésiteront sans doute pas à faire chuter avec eux l’ensemble du temple. Et reste enfin cette phrase de Montazari, l'homme que Khamenei avait contribué à évincer en 1989, et qui ne cessa jusqu'à sa mort en 2009 de répéter que la wilayat el-faqih absolu était une hérésie politique. Il avait raison. Il avait simplement tort de croire que les régimes meurent de leurs contradictions avant de mourir de leurs bombes. Il aura fallu, comble du cynisme, Netanyahu et Trump, deux césars qui se croient eux-mêmes investis par Dieu, pour enterrer – littéralement – la wilayat el-faqih avec celui qui érigea cette théologie pontificale en instrument de domination et de répression des peuples de la région… Robespierre disait qu’«un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure», avec cet humour noir propre aux despotes. L’histoire n’a cesse de lui donner raison.

Trump et Israël confirment que Khamenei a été tué

La rumeur avait commencé à circuler peu de temps après le début des raids américano-israéliens lancés au début de la matinée de samedi 28 février contre l’Iran. L’attaque la plus violente s’était produite à Téhéran, plus particulièrement contre la vaste résidence du Guide suprême de la Révolution islamique, l’imam Ali Khamenei, qui avait été visée par 30 bombes de gros calibre. Le raid avait détruit totalement le centre résidentiel. Les autorités iraniennes s’étaient alors empressées d’indiquer que l’imam Khamenei avait été transféré à un « lieu fortement sécurisé ». Vers midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « tout contact avec Khamenei était rompu depuis plusieurs heures ». Plus tard, en début d’après-midi, la chaine de télévision indiquait qu’il était « très peu probable, voire quasiment impossible, que le Guide suprême soit sorti indemne de la frappe aérienne ». Deux heures plus tard, la même source soulignait que les indices sur la mort de Khamenei se faisaient de plus en plus nombreux. Les rumeurs affirmant que l’imam Khamenei avait été tué dans le raid de samedi matin allaient en grandissant jusqu’en fin de soirée lorsque le président Donald Trump et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, annonçaient publiquement que le Guide suprême iranien avait été bel et bien tué. La nouvelle de sa mort a provoqué en fin de soirée des manifestations populaires de joie dans plusieurs quartiers de Téhéran. Peu avant minuit, une source autorisée iranienne démentait toutefois, catégoriquement, la nouvelle, allant jusqu’à affirmer que l’imam Khamenei allait s’adresser sous peu aux Iraniens. Notons dans ce cadre qu’un scénario en tous points identiques, entretenant le flou et diffusant des informations qui s’étaient avérées totalement fausses avait été mis en place après la mort de Hassan Nasrallah et de l’ancien président iranien. Quelques heures après le début, samedi matin 28 février, des attaques aériennes lancées par les aviations et la marine américaine et israélienne contre l’Iran, l’incertitude la plus totale régnait samedi après-midi au sujet du sort de plusieurs hauts dirigeants du régime des mollahs, dont notamment le Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei. Au début des raids, une source israélienne avait indiqué qu’une série d’assassinats avait été lancée contre de hauts responsables. En début d’après-midi, l’une des chaines de télévision israélienne indiquait que « le contact avec Khamenei était interrompu depuis plusieurs heures ». La même chaine précisait un peu plus tard que « la probabilité que Khamenei soit sorti indemne » du raid qui a détruit sa résidence à Téhéran « est très faible, voire nulle ». En milieu d’après-midi, la même source soulignait qu’il était de plus en plus probable que Khamenei ait été tué. Les informations sur la mort de Khamenei ont toutefois été démenties par le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, qui a précisé qu’à « sa connaissance » le Guide suprême est en vie. En milieu d’après-midi, l’agence Reuters indiquait que le ministre iranien de la Défense, le commandant des Pasdaran et le chef des Renseignements militaires ont été tués. Parallèlement, des missiles iraniens se sont abattus par intermittence à Dubaï (jusqu’en soirée), au Qatar, à Ryad ainsi qu’au Koweït où un drone a visé l’aéroport international. En début de soirée, l’armée israélienne indiquait que son aviation menait des raids intensifs « contre des centaines de positions militaires iraniennes ». Plus tôt, dans la matinée, ce sont des centres de commandement des Gardiens de la Révolution, des Renseignements militaires ainsi que certains ministères à Téhéran qui étaient la cible des raids aériens. Ces bombardements visant les infrastructures du pouvoir iranien constitueraient, à en croire une source autorisée israélienne, « une première phase qui s’étendra sur quatre jours », ce qui indiquerait que l’offensive américano-israélienne est appelée à prendre dans les prochains jours une grande envergure.