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L'Essentiel du jour

Chronique d’un suicide annoncé

Le Hezbollah entraîne le Liban dans la guerre

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Avec l'assassinat de Khamenei, le Hezbollah a sans doute perdu toute prise sur le réel. (Photo COURTNEY BONNEAU / Middle East Images-
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Par Michel Hajji Georgiou
Publié mars 2, 2026 - 04:35

Pouvait-il en être autrement?

 

Le Liban, devenu depuis 1973 le seul front actif de toutes les guerres régionales, pouvait-il, pour une fois, rester en dehors d’un conflit existentiel pour l’une de ses composantes politiques, le Hezbollah, dans la mesure où ce dernier fait partie intégrante des Gardiens de la révolution iranienne, actuellement sous le feu israélo-américain à Téhéran?

 

Non.

 

Le Hezbollah a ainsi superbement ignoré les avertissements internationaux relayés ces derniers jours par l’État libanais, et selon lesquels son intervention dans la guerre en cours entre l’Iran et l’axe américano-israélien provoquerait son annihilation et coûterait cher au Liban. Comme s’il voulait asséner un camouflet retentissant au président de la République, Joseph Aoun, et au cabinet Salam.

 

Dans la nuit du 1er au 2 mars, le parti pro-iranien a tiré des missiles et lancé des drones en direction de positions de l’armée israélienne dans le nord d’Israël, notamment à Haïfa, avant d’annoncer officiellement qu’il s’agissait d’une réponse légitime à l’assassinat du wali el-faqih, Ali Khamenei, le 28 février à Téhéran.

 

Ce faisant, le Hezbollah a ouvert encore une fois les portes de l’enfer, agissant, à son habitude, de manière unilatérale en vertu de son allégeance directe aux Gardiens de la révolution. Israël a saisi la balle au bond le prétexte qu’il attendait pour se livrer tout de suite à une série de raids particulièrement violents sur le Liban sud, ainsi que sur la banlieue sud de Beyrouth – quinze raids en quelques minutes, dont les déflagrations étaient aussi puissantes que celles qui avaient tué Hassan Nasrallah puis Hachem Safieddine fin septembre 2024 – en guise de représailles.

 

L’armée israélienne a annoncé par la suite qu’elle avait visé «avec précision un nombre de personnalités éminentes et de dirigeants» du parti à travers ces raids, sans donner plus de détails.

 

Le président du Conseil, Nawaf Salam, a fait paraître un communiqué pour qualifier «d’irresponsables et suspects» les tirs de roquettes sur Israël, précisant que «l’État libanais ne permettrait pas que le Liban soit entraîné dans de nouvelles aventures et qu’il prendrait les mesures nécessaires pour arrêter les coupables des tirs et protéger les Libanais». 

 

De son côté, l’armée israélienne ajoutait que son chef d’état-major avait donné son accord à une attaque contre le Hezbollah, accusant le parti pro-iranien de plonger le Liban dans la guerre, et menaçant de faire payer un prix exorbitant à «tout ennemi qui menace notre sécurité». Les médias officiels israéliens annonçaient également que l’opération contre le Hezbollah «se poursuivrait durant plusieurs jours», sommant les habitants de 53 villages du Liban-Sud et de la Békaa à quitter les lieux en pleine nuit.

 

Un effondrement psychique inévitable

 

Si elle rompt quarante-huit heures de calme libanais impromptu et inhabituel dans ce genre de circonstances – qui plus est alors que l’ensemble du Golfe, l’Irak et même Chypre sont désormais entraînés dans la spirale de la guerre contre l’Iran – la démarche du Hezbollah n’est guère étonnante.

 

Certes, beaucoup misaient sur une lucidité et un sens du pragmatisme de la part du parti, notamment depuis les frappes israéliennes meurtrières de 2024 au cours desquelles l’ensemble de son directoire militaire avait été décimé - notamment son chef, Nasrallah, puis son successeur, Hachem Safieddine. C’est mal connaître le Hezbollah structurellement.

 

Depuis le revers massif de 2024, les pressions américaines sur l’État libanais se multiplient pour que le parti remette ses armes à l’État libanais et démantèle ses positions au sud du Litani. Son organisation paramilitaire est constamment la cible d’assassinats ciblés de la part de l’État hébreu ; ses caches d’armes et tentatives de reconstituer sa force de frappe avec l’aide (et sous le contrôle direct?) des Pasdaran monitorés avec précision et systématiquement détruits par l’aviation israélienne, notamment à Baalbeck, au nord du Litani.

 

Du reste, il existe un consensus politique quasi unanime sur la scène libanaise autour de la nécessité de restaurer le monopole de la violence légitime, ce qui signifie que le Hezbollah devra renoncer, tôt ou tard, à ce qui fait sa superpuissance, sinon son hégémonie totalitaire ces vingt dernières années sur l’ensemble des composantes politiques libanaises: son arsenal. Ce qu’il refuse naturellement de faire, défiant ouvertement le pouvoir exécutif libanais – et, au-delà, le désir des Libanais de vivre enfin dans une posture de neutralité vis-à-vis des conflits régionaux.

 

Plus encore, avec la disparition de Khamenei et de l’ensemble des haut-responsables des Pasdaran au cours des dernières quarante-huit heures, le Hezbollah a perdu tous ses repères existentiels d’un coup. Non plus seulement sur le plan politique et militaire. C’est la doctrine même du Hezbollah, depuis sa fondation au début des années 1980 comme organe privilégié de l’exportation de la révolution islamique au Liban, qui a été atteinte en plein cœur. En tuant Khamenei, les États-Unis et Israël ont éliminé non seulement la référence politique, militaire et spirituelle du Hezbollah et de ses partisans, mais, à leurs yeux, pas moins que le représentant de Dieu sur terre. Dans un esprit de secte millénariste comme celui du parti théocratique et martyrophile pro-iranien, qui ressemble à une secte eschatologique millénariste, cela ne peut que provoquer une décompensation totale et une dissociation du réel.

 

En d’autres termes, avec l’assassinat du wali el-faqih, toute perspective de transcendance a été anéantie au sein du Hezbollah. C’est, en quelque sorte, un choc négationniste à même de provoquer un effondrement psychique total.

 

La seule réaction à ce choc, pour une milice acculée, quel que soit son désir de réalisme politique, à rester fidèle à sa vocation, sa mission, sa doctrine et ses croyances, et confrontée à la fois à l’annihilation de sa puissance militaire et politique et de de son mythe fondateur, ne peut être qu’un suicide stratégique, du genre Massada. Même si cela doit signifier la destruction totale du Liban et de ses habitants, à commencer, une fois de plus, par « le foyer révolutionnaire » du parti – le Liban sud, la Békaa, la banlieue sud. Et il faut parier qu’Israël ne se limitera pas à ces régions, comme il l’a fait en 2024, lorsqu’il notamment bombardé Jbeil, le Nord, et Beyrouth.

 

Le Hezbollah vient d’entraîner le Liban dans une guerre uniquement par pulsion de destruction personnelle, sans aucun gain possible viable, juste comme un ultime bravado, un baroud d’honneur au service d’un directoire iranien qui n’a que faire, comme il l’a sans cesse prouvé au cours des deux dernières décennies, des vies humaines arabes qui tombent pour ses calculs géopolitiques et ses intérêts personnels.

 

C’est l’autre nom de l’absurde – sur le modèle des Jim Jones et des David Koresh.

 

Le Liban n’a pas à payer le prix d’un délire mortifère eschatologique, d’une pulsion de mort provoquée par une plongée psychopathologique à caractère gnostique dans le néant total.

 

Une chose est certaine: Israël n’attendait – sans doute en connaissance de cause comportementale – que ce geste suicidaire pour se positionner en victime et justifier une intervention militaire préméditée et soigneusement préparée – voire même, qui sait, une invasion potentielle.

 

Une fois de plus, comme en 2024 pour soutenir Gaza, le Hezbollah, pour venger Khamenei et la destruction en cours de l’empire iranien, lui a donné le prétexte en or, dans un geste symbolique qui n’est pas sans évoquer Zopyre, ce notable perse qui, selon Hérodote, offrit insidieusement, «de l’intérieur», les clés de Babylone à Darius I.

 

 

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