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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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La fin de l'Iran, oscillant entre l'État et la Révolution

Nous avons longtemps vécu à l'ombre de la puissance imaginaire de la propagande iranienne — ou disons, de la propagande de l'axe de la résistance — qui avait fait de l'Iran une grande puissance cohésive et intouchable. Les événements ont démontré qu'il existe un abîme entre la puissance réelle et la puissance narrative. Cela s'était déjà produit avec le Hezbollah: nombreux sont ceux qui ont cru à l'image de sa suprématie absolue. L'Iran nous a bercés d'illusions, à travers ses partisans et son armée médiatique — chaînes télévisées camouflées, journalistes stipendiés, influenceurs et influenceuses numériques et autres —, en propageant sa narrative fictive sur: l'image d'une supériorité technologique, et l'image d'alliés puissants qui la soutiendraient (la Chine, la Russie), forgeant ainsi dans l'opinion publique l'image d'un «axe incassable». L'Iran avait oublié que, dans le système international, les alliances ne sont pas idéologiques mais utilitaires. Et que la Chine et la Russie agissent selon leurs propres calculs, et non selon les désirs des dirigeants iraniens, porteurs d'une idéologie révolutionnaire. Les politiques de l'Iran avaient réussi par le passé, lorsqu'elle misait sur le gain de temps, l'ajournement des échéances, la manipulation de ses adversaires, l'esquive de sa responsabilité concernant les agissements de ses bras armés, et la formulation de promesses et d'engagements aussitôt reniés. L'Iran avait oublié qu'elle n'aurait pu persister dans ces politiques si elles n'avaient pas, d'une certaine manière, convenu aux politiques américaine et israélienne. La question qui s'impose d'elle-même: l'Iran est-il réellement un État ? Si l'on retient la définition classique de l'État — monopole de la violence, centralisation de la décision, souveraineté sur le territoire —, l'Iran est un État de structure complète. Mais si l'on retient la définition de l'État moderne comme institution rationnelle-bureaucratique dotée d'une décision centrale soumise à la reddition de comptes, dont la finalité est de garantir les intérêts de ses citoyens, alors l'affaire est différente et complexe. Si l'on convoque l'analyse de Max Weber sur le monopole de la violence légitime, on constate que l'Iran, en tant qu'État, monopolise la violence, mais que la légitimité y est divisée entre: des institutions républicaines, auxquelles s'adjoint une structure révolutionnaire et supra-constitutionnelle (le Guide suprême, les Gardiens de la Révolution et les Bassidji...), c'est-à-dire que le régime est porteur de deux natures: État + Révolution. Et c'est là ce qui génère une tension permanente entre elles. Et puis, lorsque les révolutions se transforment en États, elles se heurtent à un dilemme : demeurer une «révolution permanente» ou devenir un «État normal»? Le régime iranien n'a pas tranché cette question depuis 1979. Il emploie le discours de l'État, puis se comporte comme un mouvement transfrontalier. C'est de là que procède la ressemblance du comportement du régime avec celui de son parti : non pas parce que l'Iran n'est pas un État, mais parce qu'il maintient l'élément doctrinal au-dessus de la logique étatique, et que la protection du régime est le «plus obligatoire des devoirs». L'État dit: nous sommes une entité souveraine ; mais la Révolution dit: nous sommes un projet qui transcende les frontières. Cette duplicité interdit toute stabilité pleine et entière. Ce que l'Iran pratique dans ses rapports avec son environnement et le monde, c'est une forme de guerre de guérilla dotée de missiles balistiques, menée par des supplétifs qu'elle déploie dans les pays de la région, et fondée sur le comportement de la «guerre asymétrique». C'est là la logique des mouvements révolutionnaires. Car l'État classique répond directement, par l'entremise de son armée, dans le cadre d'équations claires. Le modèle des supplétifs, en revanche, génère une opacité délibérée qui lui permet de se dédouaner de ses actions. Mais l'opacité est une arme à double tranchant: lorsqu'elle est percée à jour, elle se transforme en confusion au sein du commandement et en contradiction des messages. À tout cela s'ajoute le fait que l'Iran s'est détourné de son intérieur et de ses besoins. De nombreuses analyses consacrées à l'Iran se concentrent sur les missiles et les alliances idéologiques, dans un oubli total de l'intérieur iranien, de ses fractures et de ses peuples, de la rébellion des femmes, des aspirations d'une jeune génération différente, d'une fatigue économique et d'une légitimité ébranlée. Un État puissant ne se mesure pas seulement à son arsenal, mais à sa capacité à intégrer sa société. Le narratif historique s'est mué en fardeau, passant d'une ressource à une entrave dans laquelle le régime s'est lui-même emprisonné. Le narratif historique a conféré au régime un sens, permis sa continuité et préservé son identité religieuse-confessionnelle, en recourant à une mobilisation permanente. Mais il s'est transformé avec le temps en entrave, parce qu'il a empêché toute réévaluation, traité tout recul comme une trahison, et entrepris de sacraliser ses symboles et ses politiques en les érigeant au-dessus du réel vécu, au lieu de les soumettre au débat et à la réévaluation selon les besoins de la société. Ainsi la Révolution s'est-elle muée en un fardeau que la société iranienne n'est plus en mesure de porter. Et la décision a été prise de se passer des services de ce régime.

L’armée israélienne occupe de nouvelles positions au Liban-Sud

L’initiative prise par le Hezbollah dans la nuit du 1 er au 2 mars de réactiver le front du Liban-Sud, à la demande vraisemblablement des Gardiens de la Révolution iranienne, aboutira-t-elle à un retour de l’occupation israélienne dans une partie de la région méridionale du pays ? Cette question s’est posée avec acuité en ce mardi 3 mars 2026 à la lumière de l’annonce par le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, de la décision de l’État hébreu de «prendre le contrôle de zones supplémentaires» au Liban-Sud «pour protéger les communautés frontalières». En clair, l’armée israélienne avancera en territoire libanais et occupera de nouveaux secteurs qui viendront s’ajouter aux cinq positions stratégiques desquelles Tsahal ne s’était pas retiré après l’application du cessez-le-feu qui avait été convenu en novembre 2024. Cette nouvelle occupation partielle de nouveaux territoires à proximité de la frontière entre les deux pays pourrait avoir deux explications. Elle pourrait être le prélude à l’établissement d’une zone tampon entre le Liban et Israël afin de sécuriser davantage la frontière et le nord d’Israël. La question serait alors de savoir quelle pourrait être l’étendue et la profondeur de cette «zone de sécurité», et quelle conséquence politique cette occupation pourrait-elle avoir sur le plan des négociations bilatérales. L’État hébreu profiterait-il de cette avancée en territoire libanais pour imposer un accord de paix ou tout au moins une entente sécuritaire contraignante? Certains observateurs vont même dans ce cadre jusqu’à envisager l’occupation de portions de territoires beaucoup plus larges qu’une zone tampon, faisant allusion à cet égard à un possible scénario semblable à celui de 1982. Les tenants de cette thèse s’appuient sur les appels répétés lancés par l’armée israélienne aux habitants du Sud afin qu’ils évacuent leurs villages dans les plus brefs délais. Mais une hypothèse beaucoup moins ambitieuse, politiquement, est avancée à la lumière du contexte présent. Les nouvelles positions occupées par Israël pourraient avoir pour fonction de faciliter des opérations ponctuelles et minutieusement ciblées que seraient amenées à effectuer des unités de commandos plus en profondeur en territoire libanais. Il faudra donc attendre quelques jours pour en savoir davantage sur les véritables intentions du cabinet Netanyahu. Dans l’immédiat, l’armée libanaise a effectué un repli tactique d’une vingtaine de positions non loin de la frontière avec Israël. En tout état de cause, dans l’attente que se décantent les véritables intentions de Tel-Aviv, les habitants du Liban-Sud subissent une fois de plus les affres de l’exode forcé, tandis que l’aviation israélienne continuait mardi, pour le quatrième jour consécutif, à bombarder par intermittence la banlieue-sud de Beyrouth ainsi que de nombreux villages des régions méridionales. Dans l’après-midi, un raid a visé à Saïda un quartier général du «Jihad islamique». Raids intensifs contre Téhéran En Iran, l’aviation israélienne a annoncé avoir mené dans la journée de mardi la neuvième vague de l’attaque aérienne contre les centres et les infrastructures du régime des mollahs à Téhéran. Des raids intensifs ont ainsi été menés contre plusieurs secteurs de la capitale qui était recouverte en fin d’après-midi d’un épais nuage de fumée noire. L’un de ces raids a visé, notamment, le bâtiment où devaient se réunir les 88 experts appelés à élire le nouveau Guide suprême de la République islamique. Le bâtiment a été totalement détruit. Par ailleurs, une attaque aérienne a tué le nouveau ministre iranien de la Défense qui avait succédé il y a deux jours à l’ancien ministre de la Défense qui avait été tué le 28 février lors de la première vague des raids contre la capitale. Cette première vague avait permis à l’aviation de l’État hébreu de neutraliser les défenses aériennes iraniennes et donc de s’assurer le contrôle total de l’espace aérien de la région de Téhéran. Notons, en outre, que les tirs de missiles se sont poursuivis, mardi, contre plusieurs pays du Golfe. Le siège de l’ambassade US à Riyad a notamment été touché par deux missiles qui n’ont provoqué que de légers dégâts matériels. En début de soirée, une forte explosion a été entendue à Dubaï. Ce pilonnage iranien n’a épargné aucun pays du Golfe et a même englobé le sultanat d’Oman, lequel avait pourtant redoublé d’efforts ces dernières années afin de servir de médiateur entre la République islamique et l’Occident. L’intensification des tirs de missiles en direction du Golfe a sensiblement détérioré les relations entre les monarchies et la République islamique. Au cours des dernières quarante-huit heures, plusieurs pays du Golfe, plus particulièrement l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït, le Qatar et Oman, ont adopté un discours ouvertement hostile, agressif et ferme à l’égard de Téhéran, ce qui manifestement ne manquera pas d’avoir un impact sérieux sur la prochaine physionomie du Moyen-Orient.

Le Liban au défi de rompre avec la mentalité du suicide

Le moins que l'on puisse dire sur l'entraînement du Liban dans la guerre qui vise la «République islamique» d'Iran, c'est qu'il s'agit d'un crime envers le pays et envers les habitants du Sud en particulier. Il semble que l'on cherche à en finir avec le Liban au moment même où les États-Unis ont décidé, en coordination avec Israël, de se débarrasser du régime iranien. À quoi sert-il de lier le destin du Liban à celui d'un régime en Iran qui veut se suicider? Que faire lorsque l'occupation israélienne continue d'étendre son emprise dans le Sud et que le nombre de déplacés ne cesse d'augmenter, y compris dans certaines régions de la Békaa? L'Iran exige-t-il, en réalité, de plonger le Liban dans une crise intérieure dont il ne pourra jamais sortir, en transformant le Sud du pays en une autre Gaza? Plus important encore: le Liban peut-il éviter la catastrophe dans laquelle le Hezbollah l'a précipité, ou trouver le moyen d'en sortir ? On compte désormais quelque 110 000 déplacés parmi les habitants du Sud, tandis qu'une trentaine de villages ont été détruits. Il semble que le Hezbollah ait décidé de porter ce chiffre à environ 350 000, pour des raisons fallacieuses qui n'ont aucun rapport, de près ou de loin, avec le Liban. En définitive, que veut la «République islamique» sinon entraîner le Liban dans son propre naufrage, maintenant qu'il est apparu clairement que le régime qui la gouverne n'est plus viable? La décision du Hezbollah — car c'est bien un ordre venu de Téhéran — intervient dans le contexte du plus grand bouleversement qu'ait connu toute la région depuis 1979, date à laquelle la nature de l'Iran fut transformée par son passage à la «République islamique» et par la redéfinition de son rôle régional. Cette décision, à caractère suicidaire, survient en outre alors que se dessinent les contours d'un nouvel équilibre régional, né des entrailles de la guerre de Gaza qui a commencé le 7 octobre 2023 — une guerre que la «République islamique» a tenté d'exploiter, sans y parvenir, par l'intermédiaire de ses bras armés en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. Le problème auquel fait face le Hezbollah aujourd'hui tient à son refus d'apprendre de l'expérience de la «guerre d'appui à Gaza», qui s'est terminée comme elle s'est terminée. Il a livré cette guerre qui lui a infligé des pertes considérables — incluant l'élimination de son commandement et l'opportunité offerte à Israël de revenir occuper des terres libanaises. Le Parti refuse de tirer les leçons de cette guerre et de l'assassinat de Hassan Nasrallah, perpétré dans les conditions que l'on sait. On ne comprend toujours pas comment un parti — qui n'est rien d'autre qu'une milice confessionnelle inféodée à l'étranger — peut s'engager dans une nouvelle guerre sans tenir compte du fait que ses résultats sont connus d'avance. C'est une énigme qui n'a d'autre explication que celle-ci: les Gardiens de la révolution poussent le Hezbollah à se suicider avec eux. Il est manifeste que le Parti est désormais sous le contrôle total de l'Iran et qu'il n'est, en réalité, qu'une brigade des Gardiens de la révolution — rien de plus. Avant que le Hezbollah ne tire ses roquettes depuis le Sud du Liban, l'État libanais avait reçu des avertissements clairs de la part d'Israël. La teneur de ces avertissements était que l'entrée du Liban dans la guerre que mène l'Iran aurait des conséquences catastrophiques pour le pays. Malgré cet avertissement, qui fut transmis au Parti, ce dernier a surpris les Libanais en procédant au lancement de roquettes depuis le Sud du Liban… Rien n'explique ce qui s'est passé, sinon l'incapacité de l'État libanais à exercer son autorité sur le Hezbollah. L'État continue d'avoir peur du Parti. La décision du Conseil des ministres — qualifiant l'activité sécuritaire et militaire du Parti de «violation de la légalité » — marquera-t-elle un tournant majeur sur la scène libanaise et une rupture avec la logique qui avait imposé le funeste Accord du Caire en 1969? Permettra-t-elle, concrètement, de briser le mur de la peur face à un Parti qui n'a œuvré depuis sa création qu'à détruire méthodiquement le Liban et les institutions de l'État libanais, l'une après l'autre? L'État libanais se doit de démontrer qu'il est capable d'appliquer la décision du Conseil des ministres, afin de pouvoir s'atteler au traitement des conséquences de la catastrophe qui s'est abattue sur le pays. En réalité, l'État libanais — qui se trouve face à une nouvelle et véritable épreuve — doit traiter avec un parti qui a fait de la sujétion à l'Iran sa profession, et qui a placé les intérêts de la «République islamique» au-dessus des intérêts du Liban, voire au-dessus des intérêts de la communauté chiite elle-même. C'est un parti qui voit dans la mort du Guide suprême Ali Khamenei la mort de son propre chef. Simplement, il est difficile de traiter avec un parti qui fait du suicide un objectif en soi et qui considère le Liban comme une composante de la «République islamique» gouvernée par le vali-ye faqih . Soit. Le Hezbollah veut se suicider. Il veut entraîner le Liban dans son suicide et faire de son destin le destin de la «République islamique». Il n'y a pas de place pour le langage de la raison avec qui veut se suicider. Il est utile, pour le Liban, de définir ce qu'il veut véritablement. Il est utile de se désengager de la logique du suicide — rien de plus… et l'heure en est venue !

Étrangère sur la Place
Par
Zeina Ziadeh
Publié

J'ai foulé la place de l'Étoile comme une fille revenue inspecter les traits d'un visage longtemps disparu derrière des cadenas rouillés, des barbelés et des décisions qui pesaient sur le cœur des gens. Je la visite pour la deuxième fois depuis qu'elle m'avait été fermée au visage — depuis qu'elle nous avait été fermée, à nous qui croyions jadis que les places étaient faites pour nous appartenir, et que les villes ne se barricadent que dans les vieux livres, quand les historiens écrivent sur des sièges ou des guerres. Pendant de longues années, la place de l'Étoile demeura un nom que nous prononcions avec précaution, que nous désignions comme on désigne une blessure qui n'a pas cicatrisé. Elle fut fermée par ceux qui croyaient posséder ses clés et les clés de ceux qui s'y trouvaient ; nos pas furent confisqués, et fut repoussée notre rencontre avec ses recoins qui connaissent le bruit de nos pas mieux que ne les connaissent les «gardiens». Je la visite en touriste — moi, fille de ce pays qui avait choisi de rester quand partir était plus facile qu'expliquer pourquoi l'on reste. J'ai choisi de rester, non par héroïsme ni par défi, mais parce que mes racines étaient trop profondes pour être arrachées par un flash info ou une longue coupure d'électricité. Je marche aujourd'hui entre ses bâtiments élégants en compagnie de parents dont l'exil a conduit le père dans les bras de «la mère bienveillante», où ils naquirent. La lettre ghain domine leur accent. Ils n'ont jamais prononcé la langue du dâd comme nous la prononçons, et leur mémoire ne s'est pas formée au rythme des générateurs ou des appels des marchands ambulants. Ils regardaient autour d'eux avec l'émerveillement du touriste, tandis que moi je regardais avec l'émerveillement de celle qui voit sa propre ville de l'extérieur. Nous déambulons ensemble, de pas en pas, et un monument, quelques pierres restées témoins d'âges et de civilisations qui ont traversé cette terre, nous arrêtent parfois. Je leur explique comment les noms se sont succédé sur la ville comme se succèdent les saisons, comment Beyrouth fut un jour un port des livres, un autre une arène de canons, et encore un autre une scène pour des rêves plus grands que son étroite superficie. En mon français émaillé de quelques mots d'anglais, j'essaie de trouver les mots qui résumeraient une histoire qui ne se résume pas. Je cherche dans ma mémoire des phrases neutres, un récit qui ne blesse personne et ne trahisse personne, et je me retrouve à trébucher entre la nostalgie et la colère. Beyrouth était vide d'une façon qui trouble le cœur. Non pas vide de gens, mais vide du bruit qui lui donnait sens. Ses ruelles qui jadis bourdonnaient de voix semblaient retenir leur souffle, et les façades brillantes réfléchissaient un ciel gris sans fond. Elle est vide, sauf de ce qui demeure dans ma mémoire: de nos soulèvements répétés dont nous emplissions les rues de clameurs et d'espoir, jusqu'à l'explosion du 4 août dont le souffle reste présent dans les bâtiments, les vitraux des églises et les boutiques ceintes de rideaux de fer à demi baissés. Chaque angle porte ici une trace invisible : une petite fissure dans un mur, ou l'ombre d'une fenêtre dont le verre n'est plus ce qu'il était. Je marchais et je voyais en même temps deux images superposées: l'image de la ville telle qu'elle est devant moi, et son image telle qu'elle vivait en moi. Dans ma mémoire, elle était couverte de rires défiant la fatigue des jours. La voix de la musique se faufilait de balcons étroits, se mêlant parfois aux coups de feu réels, et nous ne savions plus si c'était une fête ou un avertissement. Les larmes de gaz lacrymogène faisaient partie de notre vocabulaire, tout comme l'amour faisait partie de notre petite bravoure. J'ai été témoin, sur ses escaliers, de rencontres fugaces, de confessions murmurées et de séparations effectuées à la hâte par crainte d'un flash info. Comment leur décrire ce que Beyrouth signifie pour ses enfants? Comment expliquer une dualité évidente: un exil lourd et une nostalgie qui ne s'apaise pas? Nous qui vivons en elle et nous y sentons parfois étrangers, comme si c'était une ville administrée depuis derrière une vitre épaisse que nous n'atteignons pas. Et en même temps, nous ne supportons pas l'idée de nous en éloigner, car elle nous habite comme le sel de la mer. Je leur dis que Beyrouth n'est pas que de beaux bâtiments et une place pavée, mais une mémoire vive et une blessure ouverte. En ces instants, j'ai senti que j'étais moi la vraie touriste. Je découvrais ma ville comme si je la rencontrais à nouveau. Chaque angle me poussait à la question: est-ce là la ville que j'avais connue, ou est-ce une version plus calme, moins bruyante, et plus fatiguée? Je scrutais les visages à la recherche d'une trace de ce qui fut, d'un éclat ressemblant à celui que j'avais connu quand nous croyions que le lendemain était possible. Je me souvins d'un jour ancien où j'avais cru que nous étions au plus près de posséder ce lieu. Puis vinrent les années où les portes se fermèrent et où la place devint une image lointaine. Aujourd'hui, en la traversant sans obstacles, j'ai compris que le lieu ne se possède pas, mais se vit. Et que les villes ne reviennent pas comme elles étaient. J'ai senti que cette ville, malgré tout ce qu'elle avait traversé, n'avait pas perdu sa capacité d'attendre. Je ne leur ai pas tout expliqué. Je me suis contentée de marcher avec eux en touriste qui voit une ville qui ne manque pas de beauté et attend de revivre. Je souriais quand ils prenaient des photos, et je désignais les petits détails que le passant distrait ne remarque pas. Et en moi, j'espérais revenir une troisième fois, non en touriste, mais en femme réconciliée avec sa ville, aussi longue que soit l'attente. Nous avons quitté la place. Je me suis retournée vers elle comme on se retourne vers une vieille maison où l'on a longtemps vécu. Je ne lui ai pas dit adieu, car l'adieu évoque la fin — et j'ai compris que Beyrouth est un commencement qui se répète, qui maîtrise l'art de tomber et de se relever, et qui laisse à ses enfants la tâche de l'aimer ou de la fuir.

Le gouvernement libanais proclame illégale l’action militaire du Hezbollah

Au troisième jour de l’offensive américano-israélienne contre le régime des mollahs iraniens (l’opération conjointe « Rugissement des lions »), les développements se sont accélérés sur le plan des opérations militaires et se sont étendus au Liban. Dans la nuit du dimanche 1 er mars au lundi 2 mars, ainsi que dans la journée de lundi, le « front » du Liban s’est ainsi embrasé à la suite de tirs de missiles lancés par le Hezbollah contre le nord d’Israël, plus particulièrement contre la région de Haïfa. Faisant fi effrontément de la position claire de la quasi-totalité des factions politiques locales et, surtout, du pouvoir central, qui ont mis en garde explicitement le parti pro-iranien contre toute tentative de s’impliquer dans le conflit iranien, le Hezbollah a malgré tout pris la décision suicidaire d’entrainer le Liban dans cette guerre (une n-ième guerre stérile) pour venger la mort du Guide suprême de la République islamique, Ali Khamenei, tué samedi dernier, 28 février, lors du premier raid lancé par l’aviation israélienne à Téhéran. La réaction à cette réactivation du front du Liban-Sud ne s’est pas fait attendre. Moins d’une heure après les tirs de missiles, Israël a lancé de violents raids aériens, parallèlement à un pilonnage par mer, contre la banlieue-sud de Beyrouth et certaines localités de la zone méridionale du pays. L’un de ces raids a visé le député Mohammed Raad, président du bloc parlementaire du Hezbollah et secrétaire général adjoint du parti. Cette attaque a fait en outre une trentaine de morts. Dans le même temps, l’armée israélienne publiait une liste d’une cinquantaine de villages du Liban-Sud et de la Békaa, soulignant que les habitants devaient évacuer ces localités. Cet appel a provoqué dans la nuit de dimanche et jusqu’au matin des embouteillages monstres à la périphérie de la banlieue-sud et sur les routes du Liban-Sud. Dans la matinée et l’après-midi de lundi, les raids contre la banlieue et des villages du Liban-Sud et de la Békaa se sont poursuivis. Israël a annoncé dans ce cadre avoir tué deux hauts responsables du Hezbollah, dont le chef des Renseignements. La décision du parti chiite de s’impliquer dans le conflit iranien a provoqué un tollé dans les milieux politiques, notamment au niveau du pouvoir. Le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam ont explicitement stigmatisé le comportement du Hezbollah, soulignant qu’il était intolérable que le Liban soit entrainé dans une guerre qui ne le concerne pas. La position du gouvernement et de Berry Lundi matin, le Conseil des ministres devait tenir au Palais de Baabda une réunion extraordinaire marathon à l’issue de laquelle M. Salam a donné lecture d’un communiqué officiel indiquant que le gouvernement considère désormais comme « illégale » et « interdite » l’action militaire et sécuritaire du Hezbollah. Le communiqué précise que l’armée libanaise a été chargée de prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre en application cette décision, notamment en ce qui concerne la remise des armes de la formation pro-iranienne à l’Etat et l’arrestation des contrevenants. Se prononçant contre tout tir de missiles ou de drones en direction d’Israël, le gouvernement a invité le Hezbollah à limiter désormais son action au volet exclusivement politique. Cette décision prise par le Conseil des ministres constitue à l’évidence un tournant fondamental du fait qu’elle consacre le caractère illégal de l’appareil militaire du Hezbollah et par voie de conséquence elle ôte officiellement au parti chiite le statut de « mouvement de résistance » qu’il s’obstine à s’octroyer et, surtout, à imposer au pouvoir libanais depuis des décennies. Notons dans ce contexte, que selon des sources proches du chef du législatif et leader du mouvement Amal, Nabif Berry, celui-ci a appuyé la position de l’Etat concernant le caractère désormais illégal de la milice du Hezbollah. Les mêmes sources affirment que M. Beery a décidé, au vu des derniers développements, de lever la couverture politique qu’il accordait à la formation pro-iranienne. Si ces informations se confirment, cela impliquerait un divorce, ou tout au moins un « froid », entre Amal et le Hezbollah. Il convient de rappeler sur ce plan que dans les années 1980, une véritable guerre, qui s’était étalée sur plusieurs mois, avait opposé les deux formations chiites. Elle s’était soldée par une défaite du mouvement Amal qui, depuis, s’est aligné politiquement sur le parti pro-iranien. S’il se confirme ainsi que M. Berry soutient la décision du Conseil des ministres de considérer comme illégale l’action militaire et sécuritaire du Hezbollah, cela constituerait un coup sévère à l’alliance entre les deux formations chiites qui a hypothéqué la vie politique libanaise depuis la fin des années 1980. Ce tournant serait d’autant plus significatif qu’il interviendrait dans le contexte du déclin actuel de « l’empire » des mollahs iraniens sous les coups de l’offensive américano-israélienne (qui a reçu pour nom « Rugissement des lions »). Les positions américaine et britannique Au niveau du déroulement de l’opération « Rugissement des lions », les aviations américaine et israélienne ont poursuivi lundi leurs raids intensifs contre les positions militaires iraniennes, notamment les systèmes de défense aérienne et les dépôts et rampes de lancement de missiles. Après avoir sécurisé et contrôlé entièrement l’espace aérien de Téhéran, l’aviation de l’Etat hébreu s’est rendue maître de l’Ouest de l’Iran. Cette maitrise du ciel permet aux deux alliés de détruire de manière systématique les stocks iraniens de missiles. Parallèlement, les Pasdaran ont poursuivi de manière intermittente leurs tirs de missiles contre les pays du Golfe, atteignant même la base britannique de Chypre. Au plan politique, le président Donald Trump a indiqué dans une interview à une quotidien US qu’il n’excluait pas l’envoi de troupes au sol « si cela s’avère nécessaire ». Le chef de la Maison Blanche a par ailleurs précisé que l’opération était en avance sur le calendrier prévu grâce à l’élimination de plusieurs hauts responsables iraniens dès les premières heures de l’offensive. Il a indiqué en outre que « la grande opération n’a pas encore été lancée »… De son côté, le Secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a dressé un tableau des objectifs et de la portée de l’offensive contre l’Iran, au cours d’une rencontre avec des officiers et des soldats de l’armée américaine. M. Hegseth a notamment expliqué que l’arsenal militaire iranien en matière de missiles balistiques ainsi que le programme nucléaire du régime des mollahs constituaient un véritable danger pour les Etats-Unis et leurs alliés. Le ministre US a souligné la nécessité à cet égard de provoquer la chute du régime en place à Téhéran. Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a abondé dans le même sens, soulignant la nécessité de détruire les stocks de missiles iraniens et les rampes de lancement des missiles. Il a indiqué dans ce cadre que son gouvernement avait donné une suite favorable à la demande américaine d’utiliser les bases britanniques pour lancer des raids contre les positions militaires iraniennes.

Cherchons homme d’État
Par
Khalil Helou
Publié

Les circonstances dramatiques que traverse le pays nécessitent à n’en point douter la présence d’hommes d’État ! Le Liban en a connu et ils nous manquent, d’autant que leur liste est restreinte. Certes, un homme d’État doit être au pouvoir pour faire ses preuves, et il ne peut s’affirmer que dans des circonstances importantes. Ainsi, depuis 1943, certains présidents de la République ont été à la hauteur de la fonction de chef de l’État face aux évènements. Ils ont été à la hauteur soit par leur vision, ou par leurs décisions concrètes qui ont épargné au pays des catastrophes. Ils se sont montrés aussi à la hauteur en s’en tenant fermement à la Constitution et aux lois en vigueur, par la force, la diplomatie, ou une politique sage et ferme. Ils ont, surtout, assumé leurs responsabilités quant à la défense de l’État régalien, souverain et indépendant. Les évènements en cours nécessitent que les hommes qui sont à des postes de responsabilité au niveau de l’exécutif (pour le législatif, il faudrait s’en remettre à M. Nabih Berry) apportent la preuve qu’ils sont réellement des hommes d’État et non des fonctionnaires ou des gestionnaires. Des hommes d’État, il y en a au gouvernement. Le moment est venu aujourd’hui pour eux de s’affirmer et d’épargner le pire aux Libanais.