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Regard posé

Au Liban, la fragmentation interne accentue les risques

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Par Rami Rayess
Publié sept. 14, 2026 - 14:22

Il faudra beaucoup de temps avant que le Liban ne retrouve une pleine stabilité. Le danger réside même dans le risque de s’habituer aux secousses qu’il traverse aujourd’hui. Le tableau est le suivant: le territoire du Sud est occupé, tandis que les mesures prises sur le terrain par l’occupation se multiplient sans laisser entrevoir de retraits militaires dans un avenir prévisible, comme le confirment les déclarations des responsables israéliens; le dialogue politique interne est totalement interrompu; et la guerre américano-iranienne se poursuit sous des formes et à des niveaux différents.

Il est clair que les négociations, bien qu’elles constituent la seule option dont disposent les Libanais, piétinent. Ce blocage est incontestablement lié à la volonté israélienne de ne pas modifier la nouvelle situation qui s’est installée au Liban-Sud. Israël est en effet parvenu, d’une manière ou d’une autre, à paralyser l’action de la Résistance, ou du moins à l’affaiblir considérablement, tout en conservant une totale liberté de mouvement pour bombarder les villages, les localités et les régions du Sud, sans même éprouver le besoin de justifier ces frappes. Certaines d’entre elles ont notamment conduit à la destruction totale de plus de 60 localités, pour des pertes estimées à quelque 11 milliards de dollars et un coût mensuel du déplacement de population dépassant 100 millions de dollars, selon le ministre libanais de l’Économie.

Les mesures officielles rapides destinées à combler le vide et à faire face à la nouvelle réalité dans le Sud, qu’il s’agisse de la visite du président de la République, le général Joseph Aoun, à Nabatiyé et dans plusieurs villages, des visites successives de ministres ou des tentatives visant à assurer un minimum de services essentiels aux localités sinistrées, sont louables et nécessaires. Elles contribuent à réduire le fossé historique entre les habitants du Sud et l’État, et il convient de les prendre en considération plutôt que de les passer sous silence. Cependant, l’enlisement dans la recherche de solutions risque d’attiser les différends et d’approfondir les divisions internes, dont l’occupation israélienne est la seule à tirer profit.

Pendant de longues années, le Liban-Sud a subi les agressions israéliennes, y compris avant la présence palestinienne au Liban et avant la création du Hezbollah. Des chiffres et des études en témoignent. On pourra notamment consulter le numéro 147 de la Revue d’études palestiniennes, été 2026, pp. 221-239. Cela contredit sans doute totalement les théories propagées par ceux qui se précipitent vers une normalisation gratuite et vers des accords de paix qui paraissent plus illusoires que jamais, surtout à la lumière du profond déséquilibre des rapports de force issu de la dernière guerre, en 2024, puis amplifié en 2026, et dont les effets se font toujours sentir aujourd’hui.

Mais la question fondamentale est la suivante: cela signifie-t-il qu’il faille revenir sur la décision de réserver les armes à l’État libanais, conformément à l’Accord de Taëf? La théorie de «l’équilibre de la dissuasion» ou de «l’équilibre de la terreur», que le Hezbollah défendait au moins depuis la guerre de juillet 2006 et jusqu’en 2024, s’est effondrée. Il est apparu que tous les slogans brandis étaient soit déconnectés de la réalité, soit confrontés à des revers qui n’avaient pas été anticipés. C’est là aussi un problème qui n’est pas moins grave que le premier.

Certains Libanais s’imaginent que la question du monopole des armes peut être dissociée de l’évolution de la situation régionale, notamment de la guerre américano-iranienne. Ils se trompent. Ceux qui pensent qu’elle pourrait être réglée en poussant l’armée libanaise à la traiter militairement se trompent également. Non pas parce que l’armée n’aurait pas le droit d’étendre l’autorité de l’État sans qu’aucune autre partie ne s’y associe. C’est au contraire un droit et un devoir auxquels il ne saurait être renoncé. Mais parce que la question est plus complexe et plus profonde que ce qui pourrait être réglé par des moyens militaires ou sécuritaires.

L’Iran a adopté une politique de relais régionaux au Liban, au Yémen, en Irak et sur d’autres théâtres. Il y a «investi» des milliards de dollars pendant des décennies et a accompagné cet «investissement» d’un puissant habillage idéologique, profondément enraciné chez ses partisans, au point de faire du martyre un objectif et de la mort pour la «cause» une finalité et une aspiration. Cela a rendu la question plus difficile encore et ajouté à sa complexité. Si l’on ajoute à ces éléments les conditions éprouvantes vécues par les habitants du Sud avant et pendant les deux dernières guerres, il devient clair que la question ne sera résolue ni par magie ni par un magicien. Elle exige d’être abordée avec beaucoup de responsabilité et de lucidité, sans pour autant renoncer aux principes fondamentaux, au premier rang desquels figure la nécessité de permettre à l’État d’exercer pleinement ses prérogatives et son rôle, sans partage avec quiconque.

Le Liban est passé d’une situation de libération totale en 2000 à cinq points occupés en 2024, puis à environ 6 % de son territoire, avec plus de 60 villages occupés en 2026. La politique israélienne de grignotage territorial se poursuit, et rien ne semble devoir l’arrêter: ni les négociations, ni la Résistance, ni le parrain américain qui lui accorde son feu vert.

Les Libanais ont beaucoup de travail devant eux. Et celui-ci ne peut commencer que par l’élaboration d’une vision nationale sur la manière de remédier aux déséquilibres actuels, qui menacent d’avoir de lourdes conséquences.

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