
Si certaines voix politiques et médiatiques du camp qui se targuait autrefois de s’appeler «axe du refus» ne se soucient guère de la destruction de nouveaux villages en brandissant des slogans démagogiques et irresponsables, d’autres voix, dans le camp opposé, ne font pas preuve de moins de témérité en appelant précipitamment à la paix et à la normalisation. Sans se soucier de l’occupation de plus de soixante villages du Liban-Sud, elles se précipitent vers toute initiative irréfléchie, dans le seul but de condamner l’acte irresponsable qui a consisté à entraîner le Liban dans la guerre!
Entre le défi irresponsable et la capitulation à n’importe quel prix, le pays se retrouve prisonnier de postures démagogiques et creuses. D’un côté, un camp prêt à provoquer davantage de destructions sous des mots d’ordre que la dernière guerre a rendus caducs. De l’autre, un camp disposé à réécrire l’histoire, de la guerre civile à nos jours, à travers le prisme de ce qui était juste ou non, et à s’appuyer sur cette interprétation pour promouvoir une paix impossible et une normalisation dont l’heure n’est pas venue.
Le paradoxe est étrange: certains sont prêts à entraîner le pays dans des aventures militaires dont l’échec a été démontré par l’effondrement de l’«équilibre de la dissuasion», et cela sur des corps mutilés. D’autres sont prêts à pousser le pays vers des solutions de fortune dont l’efficacité face à l’occupation israélienne a rarement été démontrée, comme en témoigne l’expérience d’Oslo, et cela, également sur des corps mutilés. Ici, les populations servent de combustible à un projet qui dépasse les frontières. Là, elles sont des victimes dont personne ne se soucie.
Entre ces deux discours médiatiques, certains reviennent avec leurs idées politiques, évoquant une nouvelle fois le fédéralisme et cherchant à le présenter comme la formule politique la mieux adaptée au système libanais en difficulté, capable de résoudre tous les problèmes accumulés de toutes parts. Ils oublient, ou préfèrent peut-être ignorer, que le fléau du confessionnalisme dont souffre le système libanais ne saurait être guéri par le fédéralisme. Celui-ci ne ferait au contraire que le consacrer, en érigeant l’appartenance confessionnelle en référence pour les cantons et les régions confessionnelles que les fédéralistes entendent constituer, sans tenir aucun compte de la diversité qui caractérise la plupart des districts libanais.
À l’approche d’initiatives politiques et médiatiques destinées à promouvoir le fédéralisme au Liban, il convient de rappeler que cette formule n’est pas la mieux adaptée au Liban et aux Libanais. Elle ne saurait certainement résoudre leurs problèmes chroniques: le monopole étatique des armes, la décision de guerre et de paix, la politique étrangère, la politique de défense et tant d’autres questions litigieuses qui préoccupent les Libanais depuis des décennies.
Certes, le système libanais est en difficulté, et certains acteurs politiques font un usage abusif de la démocratie consensuelle, dont ils se sont servis comme prétexte pour entraver systématiquement l’application de la Constitution et le fonctionnement des institutions. Certes également, l’État demeure l’acteur le plus faible parmi les forces qui exercent une influence sur la scène libanaise, ce qui impose de trouver des issues politiques permettant de sortir de ce cercle vicieux.
Mais il est tout aussi vrai que le projet fédéral affaiblirait davantage l’État. Il permettrait aux cantons de rechercher des appuis extérieurs pour prendre l’ascendant sur les autres cantons, les affaiblir, voire «fondre sur eux» d’une manière ou d’une autre. L’État aurait alors encore plus de difficultés qu’aujourd’hui à garder la maîtrise de la politique étrangère et de la politique de défense.
Les divergences actuelles sur les politiques étrangère et de défense ne seraient pas résolues par un système fédéral. Celui-ci ne ferait que les aggraver et compliquer davantage les divisions internes libanaises. Le fédéralisme ne serait ainsi qu’une fuite en avant, incapable d’apporter de véritables solutions aux problèmes croissants du Liban.
Il est probable que les fédéralistes réagiront à cet article avec une grande virulence. C’est d’ailleurs ce qu’ils font depuis qu’ils ont commencé à promouvoir leur idée mal inspirée. Il n’y a aucun mal à cela, tant que le débat politique demeure sur le terrain des idées, loin des attaques personnelles. Mais peut-être la période à venir les conduira-t-elle à intensifier leur présence politique et médiatique pour promouvoir le projet fédéral, quitte à s’écarter des règles qui devraient présider à tout débat politique serein.
Le système politique libanais actuel est mauvais, c’est vrai. Mais une chose est certaine: un système fédéral serait encore pire.






















