

Indépendamment de la controverse politique et médiatique suscitée par le contenu de l’accord américano iranien, le déroulement des événements montre désormais avec clarté que de nouvelles dynamiques prennent forme dans la région. Leur principal dénominateur pourrait bien être de tourner la page du profond et ancien conflit entre Washington et Téhéran pour en instaurer une gestion selon des paramètres différents de ceux qui prévalaient jusqu’ici. C’est dans cette perspective que s’explique l’insistance iranienne à vouloir «mettre fin à l’état de guerre entre les deux pays».
Le directoire iranien a fait preuve d’un grand pragmatisme en acceptant de s’asseoir à la table de négociations directes quelques semaines seulement après l’assassinat du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont l’autorité morale, religieuse, politique et militaire occupait une place centrale au sein de la République islamique. Il rompait ainsi avec une doctrine qui avait façonné sa politique pendant plus de quarante-cinq ans, depuis la victoire de la révolution islamique en 1979, l’accession de l’imam Khomeiny au pouvoir, la définition des fondements idéologiques du régime et de l’exportation de la révolution, ainsi que la désignation permanente des États-Unis comme le «Grand Satan».
En dépit des lourdes pertes subies au cours des deux guerres successives, l’Iran a sans doute su tirer parti du tempérament particulier du président américain Donald Trump, toujours en quête de grands marchés et désireux d’apparaître comme l’homme capable d’obtenir des coups d’éclat sans précédent. Son empressement à engager la guerre contre l’Iran, sur les conseils du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’a conduit à nourrir des attentes élevées qui se sont rapidement révélées hors de portée. La puissance américaine, aussi considérable soit-elle, ne garantit pas des résultats immédiats.
Dans les faits, Téhéran est sorti de cette guerre avec des résultats supérieurs à ses propres attentes. Les sanctions frappant le pétrole iranien devraient être levées après des années d’embargo, une partie de ses avoirs financiers gelés sera débloquée, alors que le pays en a un besoin pressant, tandis qu’il est également question de la création d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars. Quant aux dossiers qui avaient précisément motivé le conflit, le programme nucléaire, le programme balistique et les proxys iraniens, ils ont finalement été renvoyés à la négociation. Or qui maîtrise mieux l’art de la patience et de la négociation sur le temps long que ceux qui tissent les tapis ?
Sans minimiser les conséquences de la grave crise économique et sociale qui frappe le pays, le régime iranien a appris depuis longtemps à vivre sous la pression politique et économique, même s’il aspire aujourd’hui plus que jamais à s’en libérer. Pour Téhéran, avoir tenu sans s’effondrer représente déjà une victoire en soi. Malgré l’élimination de hauts responsables et les destructions massives qui ont touché de nombreuses installations stratégiques, civiles comme militaires, le régime est demeuré en place.
Il est également apparu que les espoirs américains, sans doute jamais véritablement fondés, de voir le peuple iranien se soulever contre ses dirigeants dès le déclenchement de la guerre relevaient davantage du pari que de l’analyse. Israël avait largement mis en avant cette hypothèse afin de convaincre Washington du bien-fondé de l’option de la guerre, sans qu’elle repose sur des informations réellement solides. Que le retrait des Iraniens de toute mobilisation protestataire ait été dicté par un réflexe d’unité nationale face à une agression extérieure, ou qu’il ait offert au régime l’occasion de reprendre son souffle en pleine guerre, le résultat demeure identique. Le pouvoir iranien n’a pas vacillé et tous ceux qui vivaient à l’étranger, avaient déjà noué leur cravate en prévision de leur retour, se retrouvent aujourd’hui face à une profonde désillusion. Les perspectives de survie du régime sont désormais renforcées et, selon toute vraisemblance, la question de sa chute ne se posera plus dans un avenir prévisible.
Par-dessus tout, l’Iran a «découvert» une carte majeure, peut-être même décisive, celle du détroit d’Ormuz, dont il agitait depuis longtemps la menace. L’expérience lui a démontré qu’il pouvait s’en servir comme levier au service de ses intérêts, même sans aller jusqu’à imposer un droit de péage, comme il le souhaitait. Chacun connaît l’importance que Donald Trump, comme l’ensemble des pays occidentaux, accorde à la fluidité des approvisionnements pétroliers et à la libre circulation des cargaisons, tant leurs répercussions sur l’économie mondiale demeurent considérables.
La question dépasse désormais le simple bilan des gains et des pertes. Elle ouvre la voie à une nouvelle trajectoire politique dont le maître mot pourrait bien être un statu quo régional, autrement dit une forme de coexistence, même dépourvue de toute cordialité, entre Washington et Téhéran. Les prochains développements diront ce qu’il adviendra des autres dossiers, parmi lesquels le Liban et les armes du Hezbollah. Ceux qui avaient parié sur une disparition automatique de l’arsenal du parti à la faveur d’un effondrement iranien seront sans doute conduits à revoir leur analyse avec davantage de réalisme, en privilégiant la recherche d’un compromis régional sous parrainage américain qui permettrait de mettre un terme à cette impasse et d’assurer le monopole des armes par l’État, seul habilité à décider de la guerre et de la paix.
Une telle évolution suppose toutefois que Washington coupe les griffes de son alliée turbulente, Israël, dont les initiatives s’affranchissent volontiers des limites politiques, morales et même géographiques, occupant ici, bombardant là, procédant ailleurs à des assassinats ciblés. L’expression «couper les griffes» ne traduit aucune hostilité à l’égard d’Israël. Elle tient simplement compte de la nature des relations américano israéliennes, de leur profondeur et des difficultés qui rendent, à ce stade, toute prise de distance véritablement envisageable.
Si le compromis évoqué venait à faire défaut, le Liban entrerait dans une phase encore plus délicate, entre l’intransigeance israélienne, le refus de se retirer militairement, et celui du Hezbollah de remettre ses armes, fort du bilan que Téhéran tire de cette guerre. L’essentiel reste d’éviter que ce statu quo régional ne se mue, au Liban, en une réalité explosive et en une longue guerre d’usure.