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Regard posé

Le Liban entre deux tutelles: reconstruire le consensus national

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Por Rami Rayess
Publicado juil. 13, 2026 - 15:18

Si les réserves formulées à l’égard de l’accord-cadre entre le Liban et Israël sous l’égide des États-Unis sont nombreuses, profondes, légitimes et pleinement justifiées, compte tenu de l’incapacité du texte à garantir de réels acquis au Liban, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille accepter de s’engager dans la voie d’Islamabad ou de l’accord de Suisse conclu entre Washington et Téhéran, dont l’effondrement, loin d’être surprenant, résulte de nombreux facteurs politiques et extra-politiques.

Cet accord de Suisse, particulièrement fragile, reflète clairement le climat de défiance qui oppose les deux parties. Tel-Aviv ne cesse d’ailleurs d’alimenter et d’approfondir cette méfiance afin de servir son intérêt direct, qui consiste à reprendre la guerre là où elle s’est interrompue. Il s’agit à la fois de poursuivre la destruction des capacités iraniennes, même si cela ne devait pas entraîner la chute du régime, contrairement aux prévisions ou aux espoirs nourris au début du conflit, et de permettre au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, de gagner davantage de temps, d’améliorer son image à l’approche des élections législatives, tout en continuant à retarder son procès, à en différer les échéances et à en ralentir le déroulement.

Les partisans de l’option négociée au Liban, qu’elle soit directe ou indirecte, cette distinction ayant désormais été dépassée par les événements, peuvent aujourd’hui faire valoir que cette approche évite au Liban d’être directement entraîné dans une reprise de la guerre entre Washington et Téhéran. Certes, la guerre ne s’est pas arrêtée au Liban et les violations israéliennes de la souveraineté libanaise se poursuivent quotidiennement. Toutefois, la situation n’a pas encore conduit à un effondrement total du front, comme ce fut le cas au cours des derniers mois, du moins jusqu’à présent. Cela est peut-être lié aux informations ayant filtré selon lesquelles l’administration américaine aurait fait savoir à Benjamin Netanyahu que le dossier libanais ne dépendait pas de l’éventuel effondrement de l’accord de Suisse.

Cependant, cette observation fondamentale, qui touche au droit exclusif du Liban de négocier en son propre nom et à son droit tout aussi légitime de refuser qu’un autre État négocie à sa place, en contradiction avec les exigences les plus élémentaires de la souveraineté, dont chacun devrait s’accorder à refuser toute atteinte, quelle qu’en soit l’origine, n’enlève en rien aux différentes forces politiques libanaises le droit de critiquer l’accord-cadre et d’en relever les insuffisances, sans que des accusations de trahison ne fusent de toutes parts.

Il est vrai que l’épuisement collectif des Libanais face au cycle des guerres successives qui ne cessent de se reproduire a atteint un niveau avancé, et qu’il n’est plus admissible qu’une quelconque partie entraîne le pays dans des conflits dépassant largement sa capacité d’endurance. L’ampleur des destructions dans le Liban-Sud impose désormais de sortir des approches traditionnelles fondées sur le déclenchement de guerres sans résultat. Mais il est tout aussi vrai que les nombreuses failles que comporte l’accord-cadre entre le Liban et Israël sont inacceptables et ne correspondent pas à l’intérêt national libanais. L’État libanais doit les reconnaître comme telles et les traiter comme des lacunes qui méritent d’être renégociées.

En pratique, ce qui renforcera la position officielle du Liban sera la reconstruction d’un consensus autour du processus de négociation grâce à l’élaboration d’un plan de négociation rigoureux fondé sur des principes et des constantes nationales auxquels il est impossible de renoncer. Au premier rang de ceux-ci figurent l’établissement d’un calendrier de retrait et le maintien du droit de poursuivre l’agresseur devant les instances internationales.

Il est certain que le renforcement de la position officielle ne passe ni par la négation du droit des différentes composantes libanaises à la critiquer, ni, plus grave encore, par l’acceptation d’introduire l’occupant israélien dans les mécanismes de mise en œuvre de décisions qui relèvent avant tout des autorités libanaises, en particulier la question du monopole des armes. Celle-ci constitue déjà une décision délicate et complexe, dont il n’est pas possible de revenir si l’on veut permettre enfin l’édification effective de l’État libanais, après un retard devenu aussi insoutenable qu’inacceptable.

Mais, en définitive, il est impossible de s’en remettre à l’idée que l’État libanais puisse solliciter Israël ou s’appuyer sur lui pour mener à bien la mission consistant à instaurer le monopole des armes, ou encore placer l’armée libanaise dans une position où elle serait évaluée par l’armée israélienne dans l’accomplissement de ses missions nationales et militaires, sous une tutelle sécuritaire qui lui serait supérieure. Même si telle n’était pas l’intention du négociateur libanais et qu’un tel objectif ne faisait évidemment pas partie de ses desseins, il s’agit bel et bien de l’une des conséquences concrètes de l’accord-cadre: l’absence d’un calendrier clair de retrait, rebaptisé «redéploiement», ainsi que l’invention des «zones expérimentales», qui soumettent en pratique l’armée libanaise à une épreuve quotidienne. À tout le moins, cette situation risque de la placer face à une confrontation intérieure dont Israël pourrait tirer parti pour transférer le conflit au cœur même du Liban et en élargir le champ.

En contrepartie, certaines parties libanaises ne pourront échapper à la nécessité de s’inscrire dans le consensus national général, qui rejette la guerre et refuse que le Liban redevienne le combustible ou le théâtre des règlements de comptes régionaux, alors même que ceux-ci semblent entrer dans une nouvelle phase d’escalade. Elles devront considérer l’intérêt national supérieur comme leur boussole afin de combler le profond fossé qui s’est creusé entre elles et le reste de la société libanaise, tout en procédant à une lecture approfondie des transformations intervenues au cours des trois dernières années, lesquelles imposent de repenser les approches de la libération du territoire et d’ouvrir la voie à une nouvelle étape.

S’il est impossible d’absoudre Israël de ses projets agressifs au Liban, en Palestine et en Syrie, il faut également reconnaître que la décision d’entrer dans la guerre de soutien a été précipitée et dévastatrice. Elle n’a pas atteint les objectifs qui lui étaient assignés et a provoqué des pertes humaines et matérielles considérables, dilapidant ainsi l’acquis historique de la libération obtenu le 25 mai 2000, lorsque Israël s’était retiré, pour la première fois, d’un territoire arabe sans condition, sans accord de paix et même sans accord sur des arrangements sécuritaires, dans ce qui apparaissait alors comme une fuite et un retrait humiliants. Israël a cherché à effacer cette image lors des deux dernières guerres et poursuit encore aujourd’hui cette logique.

Avec la plus grande clarté, le Liban n’est pas en mesure d’apporter un soutien à Téhéran, et ce n’est d’ailleurs pas ce que l’on attend de lui. Une telle entreprise dépasse de très loin sa capacité à la supporter. Quant aux déclarations affirmant que le Hezbollah ne laissera pas l’Iran seul face aux États-Unis, elles traduisent un profond déni de la nouvelle réalité ainsi qu’une absence du minimum de vision prospective de la phase qui s’ouvre. Plus encore, elles portent directement atteinte à l’intérêt national libanais.

Le pire qui puisse arriver au Liban et aux Libanais serait d’être soumis à une double tutelle: une tutelle américano-israélienne d’un côté, une tutelle iranienne de l’autre. Entre les deux, c’est le peuple libanais, et lui seul, qui en paie le prix.

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