

Si l'état d'abattement que vivent les Libanais en cette période se comprend au vu des défaites successives qui les accablent depuis des années — et qui ont atteint leur paroxysme avec les deux guerres d'appui déclenchées par le Hezbollah sans consulter quiconque, guerres qui ont conduit au retour de l'occupation israélienne, au déplacement de plus d'un million de Libanais et à la destruction intégrale de villages du Liban-Sud —, l'enthousiasme excessif de certains pour la paix avec Israël, et la précipitation d'autres vers la normalisation, médiatique ou non, ne trouvent pour leur part aucune justification logique, et il faut au moins les qualifier d'impatients et d'irresponsables.
La raison n'est pas que celui qui émet des réserves sur la paix soutient nécessairement la guerre ou souhaite la voir durer, ni que celui qui appelle à la retenue face à cette normalisation médiatique précipitée et artificielle — qui devrait d'ailleurs, au moins jusqu'à présent, tomber sous le coup de la loi — est opposé à l'arrêt des combats et au retour de la stabilité. Il s'agit plutôt de rappeler que la paix avec Israël n'est pas une promenade de santé, et que se hâter de rêver d'une bière à Tel Aviv ne relève que d'un discours puéril et prématuré.
Cette fracture se déploie sur deux niveaux parfaitement contradictoires. D'un côté, certains sont prêts non seulement à fermer les yeux sur ce qu'Israël fait aux Libanais — les tuer, occuper leurs terres —, mais à l'en absoudre, en imputant tout cela exclusivement à ceux qui ont entraîné le Liban dans cette confrontation, sans même mentionner la réponse disproportionnée qu'Israël a infligée et continue d'infliger: occupation de villages et rasement de ceux-ci, sommations d'évacuation adressées à des localités entières pour vider les régions et créer un nouveau fait accompli sur le terrain, ciblage des hôpitaux et des sites patrimoniaux, et bien d'autres atteintes encore. De l'autre côté, certains refusent de lire les transformations en cours et s'obstinent à arrimer le front libanais aux guerres de la région — guerres qu'ils ont eux-mêmes allumées, au fond, au service de ces conflits et en représailles pour leurs symboles —, brandissant des menaces de châtiment à leur terme, invoquant un surplus de puissance dont une partie s'est brisée au cours de la période récente, et rejetant les efforts de l'État libanais pour mettre fin à la guerre et reconquérir sa souveraineté confisquée depuis longtemps.
Le Liban ne peut pas faire face à un niveau de dangers aussi élevé avec un tel degré de division, au point que les Libanais semblent en désaccord sur presque tout — et au premier rang de ces désaccords figure la question de qui est ami et qui est ennemi, ce qui constitue le péril le plus grave. Au moment même où Israël fond sur le Liban et tue ses fils, civils, militaires, journalistes, secouristes et médecins, certains persistent à l'en disculper et à concentrer l'accusation sur ceux qui ont entraîné le pays dans cette guerre, et qui cherchent aujourd'hui à obtenir un cessez-le-feu — comme ils en ont toujours eu l'habitude allumer la guerre, puis s'affairer à l'éteindre.
Dans la période qui a suivi les accords de Taëf, les Libanais s'étaient déjà divisés sur la manière d'affronter Israël, et avaient échoué à plusieurs reprises à élaborer un plan national de défense, faute de coopération du Hezbollah — et de ses parrains régionaux dans son sillage, bien entendu. Le Liban cherchait à étendre l'autorité légale de l'État sur l'ensemble du territoire, ce qui est pourtant la vocation de tout gouvernement en ce monde. Mais il faut dire que malgré la profondeur de ce désaccord, personne ne se portait alors volontaire pour défendre Israël, ni ne prônait une paix précipitée avec lui, ni ne contrevenait aux lois encore en vigueur jusqu'à nouvel ordre en entretenant des contacts avec des Israéliens ou en animant des échanges télévisés ou journalistiques avec eux.
Si l'entraînement répété du Liban dans des guerres dont il ne retire rien est quelque chose d'inacceptable, que l'écrasante majorité des Libanais — las des conflits, des morts et des déplacements — rejette sans ambiguïté, l'illusion que la paix avec Israël serait une belle promenade, dans un vide total de rapports de force, constitue une faute mortelle susceptible d'approfondir encore la fracture entre Libanais et d'aggraver l'effritement intérieur du pays.