

Il est vrai que la traduction politique et concrète de la visite du président de la République libanaise, Joseph Aoun, à la Maison-Blanche exigera du temps et des efforts soutenus, pour de nombreuses raisons. Mais il est tout aussi vrai que la forme exerce une influence réelle dans les relations entre les États, surtout lorsqu’il s’agit d’un président aussi imprévisible que Donald Trump, connu pour privilégier parfois la dimension personnelle au détriment du cadre institutionnel dans ses rapports avec les chefs d’État et de gouvernement du monde entier. La scène au cours de laquelle le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait été vertement pris à partie dans le Bureau ovale, sous les objectifs des médias, demeure encore présente dans les esprits.
On ne saurait donc faire abstraction de ces considérations formelles, qui jouent un rôle bien réel lors des sommets entre chefs d’État, en particulier pour un petit pays comme le Liban, qui ne possède d’autre atout que la réputation de ses enfants ayant réussi aux quatre coins du monde, capables de s’intégrer aux sociétés vers lesquelles ils émigrent et d’y accéder aux plus hautes responsabilités politiques, économiques et sociales. Jusqu’à présent, il semble que l’ancienne et célèbre maxime selon laquelle «la force du Liban réside dans sa faiblesse» refasse surface dans la réalité libanaise, surtout après l’effondrement de tous les slogans liés à «l’équilibre de la dissuasion» et autres formules devenues dénuées de sens au lendemain des guerres de 2024 et de 2026. Quoi qu’il en soit, cette maxime est profondément mauvaise, et il est inacceptable d’y revenir.
S’il est vrai que le Liban ne pourra pas se doter, à l’instar d’autres États, d’un arsenal militaire lui permettant de protéger seul son territoire et ses frontières, s’en remettre exclusivement aux «amis du Liban», comme l’a proposé un responsable politique, ne constitue pas davantage une solution. La diplomatie et la politique étrangère d’un État ne peuvent se fonder uniquement sur des «amitiés». Il n’existe pas d’amitiés permanentes en politique: ce qui coïncide, à un moment donné, avec les intérêts d’un pays peut changer par la suite, sans explication ni justification.
Mais les déclarations politiques importantes faites par le président de la République lors de la réception organisée par l’ambassade du Liban à Washington revêtent une importance comparable à celle du sommet américano-libanais. Elles ont reflété une compréhension profonde des dilemmes auxquels se heurte la situation actuelle, ainsi que des moyens de les surmonter en conciliant la défense de l’intérêt national supérieur, de la souveraineté et du monopole des armes entre les mains de l’État avec la nécessité de ne pas faire exploser la situation intérieure ni déplacer le conflit sur la scène locale, au risque de compromettre la stabilité et la paix civile.
Les propos du président affirmant que le Hezbollah n’est pas une troupe de mercenaires sont importants. Ses membres sont des fils du Sud, même si une grande partie des Libanais est en désaccord avec eux, et même si leur doctrine religieuse est devenue partie intégrante d’un projet politique dont les fondements dépassent les frontières et les capacités du Liban. De telles situations ne peuvent être traitées par une confrontation militaire, qui serait d’ailleurs vouée à l’échec et ne ferait que déplacer le conflit d’un terrain à un autre, mais par l’intégration. Celle-ci ne pourra se réaliser qu’à travers une vision d’ensemble permettant de reconstruire la confiance entre les différentes composantes de la société libanaise et l’État.
Le fossé entre ces composantes et l’État ne cesse de se creuser, et ce pour de nombreuses raisons. Certaines tiennent à la doctrine dont se sont imprégnées certaines franges de la population et qu’il ne leur est pas facile de dépasser ou de remettre en question au moyen de propositions politiques ou sociales opposées, et encore moins sur le plan religieux. D’autres relèvent d’un lourd héritage historique lié à l’incapacité de l’État, et parfois à son indifférence, à protéger le Sud et ses habitants, laissés exposés aux agressions israéliennes, y compris avant même la naissance du Hezbollah. D’autres encore sont liées à la faiblesse de l’État et de ses moyens, à la concentration de l’activité économique dans la capitale et les grandes villes, ainsi qu’à la négligence, volontaire ou non, des campagnes, de l’agriculture, de l’artisanat et des petites industries locales, qui contribuent à permettre aux habitants des régions de tenir bon sur leurs terres.
Il paraît dès lors indispensable que les initiatives de la prochaine étape soient menées de manière concomitante afin de combler progressivement le profond fossé évoqué plus haut. L’État doit directement investir le vide sur les plans politique, sécuritaire et économique, et réaffirmer sa présence là où il est absent depuis longtemps. Le geste symbolique du Premier ministre Nawaf Salam, qui a planté le drapeau libanais à Zawtar al-Gharbiya après le retrait israélien, s’inscrit dans cette perspective. Il doit désormais être prolongé par des initiatives comparables à tous les niveaux.
Si tel est l’un des impératifs sur le plan intérieur, l’exigence, sur le plan extérieur, consiste à soutenir l’armée libanaise en tant que rempart de la paix civile, afin de lui permettre d’assumer ses responsabilités dans ce domaine comme dans celui, parallèle, du monopole des armes entre les mains de l’État. Celui-ci doit être consacré en application de l’accord de Taëf avant même de répondre à telle ou telle exigence extérieure, et afin de prévenir de nouvelles guerres échappant à toute règle et qui ont, à maintes reprises, conduit le pays à la destruction et à l’effondrement.
Renforcer l’armée libanaise, développer ses capacités et consolider ses moyens constitue la pierre angulaire de la prochaine étape, sans porter atteinte à sa doctrine de combat, du moins avant que la situation au Liban-Sud ne se clarifie, que le retrait israélien ne soit complet et que les territoires occupés ne soient récupérés.
Seul l’État constitue le garant fondamental de l’ensemble des Libanais, même s’il ne dispose pas, dans les circonstances politiques actuelles, de la capacité d’assurer pleinement leur protection. Une part de sa capacité à remplir son devoir dépend précisément de son aptitude à rassembler les Libanais autour de son projet, car tous les projets parallèles ont démontré leur échec retentissant.