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Regard posé

Le Liban entre les feux du dedans et du dehors
Par
Rami Rayess
Publié
août 17, 2026 - 18:36

Au moment où les pays de la région cherchent à mettre en place des mécanismes et des alliances susceptibles de réduire leur dépendance sécuritaire totale à l’égard des États-Unis, voire de s’affranchir complètement de leur tutelle, à commencer par l’alliance turco-saoudo-pakistanaise, qui constitue un exemple clair de cette orientation, le Liban officiel s’engage au contraire dans une dépendance toujours plus étroite à l’égard de Washington pour la plupart des dossiers relevant de sa politique étrangère. Cela ne concerne pas uniquement la question des négociations directes libano-israéliennes, qui ont débuté à Washington et se poursuivent à Rome, et non à Paris par exemple, ce qui n’est pas un hasard. Naturellement, le Liban ne peut comparer sa position, sa présence et son rôle à ceux des trois grandes puissances régionales, ni adopter des approches similaires aux leurs, compte tenu des moyens politiques, économiques et militaires dont elles disposent. Nul ne peut d’ailleurs affirmer que le Liban serait capable de prendre ses distances avec Washington ou qu’il disposerait d’autres options lui permettant de le faire. Rien n’indique non plus qu’une telle démarche soit souhaitable, compte tenu du rôle considérable des États-Unis aux niveaux international et régional. Si certains considèrent que ce sont, dans les faits, les négociations politiques directes qui ont mis fin à la guerre, ce qui comporte assurément une part de vérité, le Liban doit néanmoins définir une politique étrangère plus active et plus efficace, qui lui permette de mobiliser le soutien international en faveur de sa juste cause et de réclamer avec insistance le retrait militaire israélien complet jusqu’aux frontières internationales reconnues. Celles-ci avaient été consacrées par l’accord d’armistice conclu entre le Liban et Israël en 1949, mais ont été totalement occultées lors des dernières négociations. Il est vrai que Washington n’acceptera pas que quiconque vienne concurrencer son rôle retrouvé au Liban et qu’elle entend conserver l’exclusivité de la scène libanaise afin de s’en servir pour engranger un succès politique à l’échelle régionale, notamment au regard de l’impasse dans laquelle se trouve le dossier iranien, ballotté entre bombardements et négociations sans qu’aucune des deux voies ne soit parvenue à imposer une issue décisive. Mais il est tout aussi vrai qu’un alignement exclusif sur une seule puissance internationale, quelle que soit sa force, ne produit pas nécessairement les résultats escomptés. L’exemple le plus frappant en est sans doute la marginalisation du rôle français, réduit à sa plus simple expression, ce qui est inhabituel au regard des relations «historiques» entre le Liban et la France. Tout en reconnaissant le caractère incontournable du rôle américain au vu des circonstances actuelles et des rapports de force engendrés par les guerres qui ont fait rage au cours des deux dernières années, il reste naturellement à espérer que Washington exerce davantage de pression sur son alliée privilégiée afin d’obtenir le retrait et de contenir les appétits d’Israël dans le sud du Liban, qu’illustrent notamment la publication de cartes suspectes, l’ouverture de routes et l’installation de positions militaires dans les zones occupées. Tant que les États-Unis ne seront pas convaincus que l’édification de l’État au Liban sert la stabilité intérieure et régionale, et tant que cette conviction ne se traduira pas par des positions concrètes produisant des résultats tangibles dans le sud du Liban, la situation continuera de tourner en rond dans un cercle vicieux: les armes avant le retrait, ou le retrait avant les armes? Au demeurant, ce choix, celui de l’édification de l’État au Liban, ne sert pas nécessairement les intérêts d’Israël. Il est même probable que ce ne soit pas le cas, car la faiblesse de l’État lui permet de déverser sa haine historique sur un Liban pluriel, à l’opposé de son identité univoque, elle-même engagée dans une radicalisation croissante. L’édification de l’État au Liban, dont le point de départ est la concentration des armes entre les seules mains de l’État, et non leur désarmement, constitue la seule voie juste pour sortir de la réalité dans laquelle nous vivons. Elle permettrait aux habitants du Sud d’avoir confiance dans l’existence d’un État capable de les protéger, de les accueillir et de leur assurer les conditions d’une vie digne, loin des discours sur la marginalisation et l’abandon, que viennent renforcer des rhétoriques confessionnelles détestables, drapées dans des slogans malsains et empreintes d’une haine susceptible de préparer le terrain à des conflits civils que la majorité des Libanais pensait définitivement révolus. Dans une société pluraliste et diverse comme le Liban, l’État ne peut se construire sur le principe du gouvernement par le glaive, même si un excès de faiblesse est fatal au projet étatique. Il se construit en créant des espaces d’intérêt commun qu’incarne l’État et qu’aucune partie, quelle que soit sa puissance, ne peut remplacer. C’est ce qu’ont démontré les évolutions qu’a connues le Liban au fil des années, après que l’excès de puissance eut circulé successivement d’une communauté à l’autre. Il revient donc à l’État libanais d’entreprendre lui-même les démarches nécessaires à sa propre construction et de ne pas exclure le dialogue avec qui que ce soit, à l’intérieur comme à l’extérieur, afin d’atteindre cet objectif, même si cela suppose d’ouvrir un dialogue avec les acteurs qui soutiennent certaines forces au Liban plutôt que l’État lui-même. Pourquoi l’État ne chercherait-il pas à élaborer des ententes régionales sous couverture internationale, qui lui donneraient les moyens de traduire concrètement son projet au Liban: le projet de l’État? Est-ce au-dessus de ses capacités? Peut-être. Mais il faut au moins tenter l’expérience. Enfin, si l’appel à un dialogue à l’extérieur apparaît nécessaire pour sortir de l’impasse, le besoin d’un dialogue à l’intérieur n’est pas moins pressant. Il ne saurait s’agir d’un dialogue folklorique dont les résultats se limiteraient à des ententes verbales sans traduction concrète, mais d’un dialogue visant sérieusement à établir les lignes rouges nécessaires sur le plan intérieur: aucun recul sur le projet d’édification de l’État, dont le point de départ est la concentration des armes entre les seules mains de l’État, et aucune alimentation du sentiment de marginalisation et d’abandon chez une partie des Libanais. Entre ces deux impératifs, il faudra bien parvenir à créer un espace commun, quelles que soient les difficultés.

Pourquoi l’ouverture d’une nouvelle page entre le Liban et la Syrie est une nécessité absolue

Les héritages entre le Liban et la Syrie sont nombreux, mais les opportunités le sont tout autant. Le passé entre les deux pays est particulièrement lourd. De l’indépendance sous le régime du mandat en 1920 à l’indépendance effective en 1943, jusqu’aux étapes les plus récentes, les dossiers se sont accumulés au point de faire des relations complexes entre les deux pays une situation presque permanente. Mais il est temps que cela prenne fin et qu’une nouvelle page s’ouvre, avec pour principe fondamental le respect mutuel et la non-ingérence dans les affaires intérieures. L’amère expérience de la tutelle que les Libanais ont vécue depuis l’entrée syrienne au Liban en 1976 jusqu’au retrait militaire du 26 avril 2005 reste encore profondément présente dans les mémoires, ce retrait étant intervenu sur fond de réactions internationales à l’assassinat du président Rafic Hariri, le 14 février de la même année. Si l’analyse des raisons de l’entrée syrienne au Liban nécessiterait à elle seule plusieurs articles, la phase qui a marqué l’apogée de cette tutelle s’est ouverte après la participation syrienne à l’opération de libération du Koweït en 1990, la Syrie ayant alors obtenu sa mainmise sur le Liban comme une sorte de «récompense». Les Libanais se souviennent naturellement de la manière dont l’administration syrienne du Liban s’est transformée en une forme de gestion directe, à travers le centre des services de renseignement syriens à Anjar, le Beau Rivage et d’autres sites encore, où les figures de l’ancien régime s’employaient à humilier les responsables libanais et à leur donner leurs ordres avec une grande condescendance, sans le moindre égard pour les exigences élémentaires de la dignité nationale. Il va également sans dire que les Libanais n’ont pas oublié les assassinats politiques perpétrés au Liban contre des leaders d’opinion, des intellectuels et des responsables politiques, de Kamal Joumblatt à Rafic Hariri, ni les intimidations, les arrestations et la confiscation de la liberté d’expression et des libertés. La tutelle avait ainsi presque transformé le Liban en un régime calqué sur le système syrien, avec des élections de façade sans véritable portée, dont le seul objectif était de compléter le décor politique. L’essentiel est que cette page soit désormais tournée. Mais plus important encore est d’engager une réflexion sérieuse sur la manière de bâtir, pour l’avenir, des relations solides fondées sur la confiance, le respect et les intérêts communs, et d’éviter que l’un des deux pays ne soit de nouveau entraîné à nuire à l’autre ou à chercher à prendre le contrôle de l’autre, comme cela s’est produit au cours de la période passée. Il est également nécessaire que certains milieux officiels et non officiels libanais sortent de leur hésitation ou de leur indifférence à l’égard du développement de ces relations dans la bonne direction, au service des intérêts des deux pays. La suppression du Conseil supérieur libano-syrien a constitué une étape dans la bonne direction sur la voie du retour des relations à leur cadre naturel, celui de rapports entre deux États pleinement indépendants, liés par de nombreux intérêts communs et dont les relations doivent être organisées selon les voies diplomatiques ordinaires, c’est-à-dire par l’intermédiaire des ambassades. Elles peuvent également être élevées au niveau de commissions mixtes ou ministérielles chargées de traiter des questions sectorielles précises. Mais, malgré tout ce qui précède sur la nécessité de rétablir la «normalité» des relations entre le Liban et la Syrie, il est indispensable de dépasser certains blocages qui entravent les progrès dans de nombreux domaines, sans que cela implique pour autant un retour aux anciennes formules, notamment en matière de politique étrangère. S’il est totalement exclu de revenir à la formule de «l’unité des volets et des destins», qui a dominé la politique étrangère libanaise durant les années 1990 et a, dans les faits, pratiquement privé le Liban de la capacité de définir une politique indépendante hors de l’orbite syrienne, cela ne signifie pas pour autant que toute coordination doive cesser, en particulier sur les dossiers régionaux et dans le contexte du conflit avec Israël. Le Liban et la Syrie subissent tous deux l’expansion militaire israélienne. Le premier a subi son lot de destructions et d’occupation au cours de deux guerres successives, tandis que la seconde a elle aussi vu de nouvelles portions de son territoire occupées. Tous deux sont confrontés à des violations quotidiennes de leur souveraineté nationale. Et si l’idée d’une confrontation militaire directe avec Israël n’est envisagée ni au Liban ni en Syrie, la coordination des positions politiques et diplomatiques est extrêmement utile aux deux pays. Dans le domaine sécuritaire, la coordination est plus que nécessaire afin de démanteler ce qui subsiste des réseaux de trafic de drogue et de Captagon, de traite des êtres humains et de contrebande. Cette action doit être menée avec fermeté des deux côtés, car ces activités causent de graves préjudices aux deux pays. Quant aux possibilités de coopération économique, électrique et commerciale, elles sont nombreuses, très nombreuses même, et exigent une attention particulière de la part des autorités officielles des deux pays. Tourner la page du passé ne suffit donc pas. Il faut réfléchir sérieusement à l’avenir, d’autant que la région connaît des transformations sans précédent à différents niveaux et que les menaces israéliennes ont, elles aussi, atteint un stade avancé. Cela fait de ce minimum d’«harmonie» libano-syrienne une nécessité urgente.

L’intégration, pas la confrontation!
Par
Rami Rayess
Publié
juil. 26, 2026 - 07:49

Il est vrai que la traduction politique et concrète de la visite du président de la République libanaise, Joseph Aoun, à la Maison-Blanche exigera du temps et des efforts soutenus, pour de nombreuses raisons. Mais il est tout aussi vrai que la forme exerce une influence réelle dans les relations entre les États, surtout lorsqu’il s’agit d’un président aussi imprévisible que Donald Trump, connu pour privilégier parfois la dimension personnelle au détriment du cadre institutionnel dans ses rapports avec les chefs d’État et de gouvernement du monde entier. La scène au cours de laquelle le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait été vertement pris à partie dans le Bureau ovale, sous les objectifs des médias, demeure encore présente dans les esprits. On ne saurait donc faire abstraction de ces considérations formelles, qui jouent un rôle bien réel lors des sommets entre chefs d’État, en particulier pour un petit pays comme le Liban, qui ne possède d’autre atout que la réputation de ses enfants ayant réussi aux quatre coins du monde, capables de s’intégrer aux sociétés vers lesquelles ils émigrent et d’y accéder aux plus hautes responsabilités politiques, économiques et sociales. Jusqu’à présent, il semble que l’ancienne et célèbre maxime selon laquelle «la force du Liban réside dans sa faiblesse» refasse surface dans la réalité libanaise, surtout après l’effondrement de tous les slogans liés à «l’équilibre de la dissuasion» et autres formules devenues dénuées de sens au lendemain des guerres de 2024 et de 2026. Quoi qu’il en soit, cette maxime est profondément mauvaise, et il est inacceptable d’y revenir. S’il est vrai que le Liban ne pourra pas se doter, à l’instar d’autres États, d’un arsenal militaire lui permettant de protéger seul son territoire et ses frontières, s’en remettre exclusivement aux «amis du Liban», comme l’a proposé un responsable politique, ne constitue pas davantage une solution. La diplomatie et la politique étrangère d’un État ne peuvent se fonder uniquement sur des «amitiés». Il n’existe pas d’amitiés permanentes en politique: ce qui coïncide, à un moment donné, avec les intérêts d’un pays peut changer par la suite, sans explication ni justification. Mais les déclarations politiques importantes faites par le président de la République lors de la réception organisée par l’ambassade du Liban à Washington revêtent une importance comparable à celle du sommet américano-libanais. Elles ont reflété une compréhension profonde des dilemmes auxquels se heurte la situation actuelle, ainsi que des moyens de les surmonter en conciliant la défense de l’intérêt national supérieur, de la souveraineté et du monopole des armes entre les mains de l’État avec la nécessité de ne pas faire exploser la situation intérieure ni déplacer le conflit sur la scène locale, au risque de compromettre la stabilité et la paix civile. Les propos du président affirmant que le Hezbollah n’est pas une troupe de mercenaires sont importants. Ses membres sont des fils du Sud, même si une grande partie des Libanais est en désaccord avec eux, et même si leur doctrine religieuse est devenue partie intégrante d’un projet politique dont les fondements dépassent les frontières et les capacités du Liban. De telles situations ne peuvent être traitées par une confrontation militaire, qui serait d’ailleurs vouée à l’échec et ne ferait que déplacer le conflit d’un terrain à un autre, mais par l’intégration. Celle-ci ne pourra se réaliser qu’à travers une vision d’ensemble permettant de reconstruire la confiance entre les différentes composantes de la société libanaise et l’État. Le fossé entre ces composantes et l’État ne cesse de se creuser, et ce pour de nombreuses raisons. Certaines tiennent à la doctrine dont se sont imprégnées certaines franges de la population et qu’il ne leur est pas facile de dépasser ou de remettre en question au moyen de propositions politiques ou sociales opposées, et encore moins sur le plan religieux. D’autres relèvent d’un lourd héritage historique lié à l’incapacité de l’État, et parfois à son indifférence, à protéger le Sud et ses habitants, laissés exposés aux agressions israéliennes, y compris avant même la naissance du Hezbollah. D’autres encore sont liées à la faiblesse de l’État et de ses moyens, à la concentration de l’activité économique dans la capitale et les grandes villes, ainsi qu’à la négligence, volontaire ou non, des campagnes, de l’agriculture, de l’artisanat et des petites industries locales, qui contribuent à permettre aux habitants des régions de tenir bon sur leurs terres. Il paraît dès lors indispensable que les initiatives de la prochaine étape soient menées de manière concomitante afin de combler progressivement le profond fossé évoqué plus haut. L’État doit directement investir le vide sur les plans politique, sécuritaire et économique, et réaffirmer sa présence là où il est absent depuis longtemps. Le geste symbolique du Premier ministre Nawaf Salam, qui a planté le drapeau libanais à Zawtar al-Gharbiya après le retrait israélien, s’inscrit dans cette perspective. Il doit désormais être prolongé par des initiatives comparables à tous les niveaux. Si tel est l’un des impératifs sur le plan intérieur, l’exigence, sur le plan extérieur, consiste à soutenir l’armée libanaise en tant que rempart de la paix civile, afin de lui permettre d’assumer ses responsabilités dans ce domaine comme dans celui, parallèle, du monopole des armes entre les mains de l’État. Celui-ci doit être consacré en application de l’accord de Taëf avant même de répondre à telle ou telle exigence extérieure, et afin de prévenir de nouvelles guerres échappant à toute règle et qui ont, à maintes reprises, conduit le pays à la destruction et à l’effondrement. Renforcer l’armée libanaise, développer ses capacités et consolider ses moyens constitue la pierre angulaire de la prochaine étape, sans porter atteinte à sa doctrine de combat, du moins avant que la situation au Liban-Sud ne se clarifie, que le retrait israélien ne soit complet et que les territoires occupés ne soient récupérés. Seul l’État constitue le garant fondamental de l’ensemble des Libanais, même s’il ne dispose pas, dans les circonstances politiques actuelles, de la capacité d’assurer pleinement leur protection. Une part de sa capacité à remplir son devoir dépend précisément de son aptitude à rassembler les Libanais autour de son projet, car tous les projets parallèles ont démontré leur échec retentissant.

Le Liban entre deux tutelles: reconstruire le consensus national
Par
Rami Rayess
Publié
juil. 13, 2026 - 15:18

Si les réserves formulées à l’égard de l’accord-cadre entre le Liban et Israël sous l’égide des États-Unis sont nombreuses, profondes, légitimes et pleinement justifiées, compte tenu de l’incapacité du texte à garantir de réels acquis au Liban, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille accepter de s’engager dans la voie d’Islamabad ou de l’accord de Suisse conclu entre Washington et Téhéran, dont l’effondrement, loin d’être surprenant, résulte de nombreux facteurs politiques et extra-politiques. Cet accord de Suisse, particulièrement fragile, reflète clairement le climat de défiance qui oppose les deux parties. Tel-Aviv ne cesse d’ailleurs d’alimenter et d’approfondir cette méfiance afin de servir son intérêt direct, qui consiste à reprendre la guerre là où elle s’est interrompue. Il s’agit à la fois de poursuivre la destruction des capacités iraniennes, même si cela ne devait pas entraîner la chute du régime, contrairement aux prévisions ou aux espoirs nourris au début du conflit, et de permettre au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, de gagner davantage de temps, d’améliorer son image à l’approche des élections législatives, tout en continuant à retarder son procès, à en différer les échéances et à en ralentir le déroulement. Les partisans de l’option négociée au Liban, qu’elle soit directe ou indirecte, cette distinction ayant désormais été dépassée par les événements, peuvent aujourd’hui faire valoir que cette approche évite au Liban d’être directement entraîné dans une reprise de la guerre entre Washington et Téhéran. Certes, la guerre ne s’est pas arrêtée au Liban et les violations israéliennes de la souveraineté libanaise se poursuivent quotidiennement. Toutefois, la situation n’a pas encore conduit à un effondrement total du front, comme ce fut le cas au cours des derniers mois, du moins jusqu’à présent. Cela est peut-être lié aux informations ayant filtré selon lesquelles l’administration américaine aurait fait savoir à Benjamin Netanyahu que le dossier libanais ne dépendait pas de l’éventuel effondrement de l’accord de Suisse. Cependant, cette observation fondamentale, qui touche au droit exclusif du Liban de négocier en son propre nom et à son droit tout aussi légitime de refuser qu’un autre État négocie à sa place, en contradiction avec les exigences les plus élémentaires de la souveraineté, dont chacun devrait s’accorder à refuser toute atteinte, quelle qu’en soit l’origine, n’enlève en rien aux différentes forces politiques libanaises le droit de critiquer l’accord-cadre et d’en relever les insuffisances, sans que des accusations de trahison ne fusent de toutes parts. Il est vrai que l’épuisement collectif des Libanais face au cycle des guerres successives qui ne cessent de se reproduire a atteint un niveau avancé, et qu’il n’est plus admissible qu’une quelconque partie entraîne le pays dans des conflits dépassant largement sa capacité d’endurance. L’ampleur des destructions dans le Liban-Sud impose désormais de sortir des approches traditionnelles fondées sur le déclenchement de guerres sans résultat. Mais il est tout aussi vrai que les nombreuses failles que comporte l’accord-cadre entre le Liban et Israël sont inacceptables et ne correspondent pas à l’intérêt national libanais. L’État libanais doit les reconnaître comme telles et les traiter comme des lacunes qui méritent d’être renégociées. En pratique, ce qui renforcera la position officielle du Liban sera la reconstruction d’un consensus autour du processus de négociation grâce à l’élaboration d’un plan de négociation rigoureux fondé sur des principes et des constantes nationales auxquels il est impossible de renoncer. Au premier rang de ceux-ci figurent l’établissement d’un calendrier de retrait et le maintien du droit de poursuivre l’agresseur devant les instances internationales. Il est certain que le renforcement de la position officielle ne passe ni par la négation du droit des différentes composantes libanaises à la critiquer, ni, plus grave encore, par l’acceptation d’introduire l’occupant israélien dans les mécanismes de mise en œuvre de décisions qui relèvent avant tout des autorités libanaises, en particulier la question du monopole des armes. Celle-ci constitue déjà une décision délicate et complexe, dont il n’est pas possible de revenir si l’on veut permettre enfin l’édification effective de l’État libanais, après un retard devenu aussi insoutenable qu’inacceptable. Mais, en définitive, il est impossible de s’en remettre à l’idée que l’État libanais puisse solliciter Israël ou s’appuyer sur lui pour mener à bien la mission consistant à instaurer le monopole des armes, ou encore placer l’armée libanaise dans une position où elle serait évaluée par l’armée israélienne dans l’accomplissement de ses missions nationales et militaires, sous une tutelle sécuritaire qui lui serait supérieure. Même si telle n’était pas l’intention du négociateur libanais et qu’un tel objectif ne faisait évidemment pas partie de ses desseins, il s’agit bel et bien de l’une des conséquences concrètes de l’accord-cadre: l’absence d’un calendrier clair de retrait, rebaptisé «redéploiement», ainsi que l’invention des «zones expérimentales», qui soumettent en pratique l’armée libanaise à une épreuve quotidienne. À tout le moins, cette situation risque de la placer face à une confrontation intérieure dont Israël pourrait tirer parti pour transférer le conflit au cœur même du Liban et en élargir le champ. En contrepartie, certaines parties libanaises ne pourront échapper à la nécessité de s’inscrire dans le consensus national général, qui rejette la guerre et refuse que le Liban redevienne le combustible ou le théâtre des règlements de comptes régionaux, alors même que ceux-ci semblent entrer dans une nouvelle phase d’escalade. Elles devront considérer l’intérêt national supérieur comme leur boussole afin de combler le profond fossé qui s’est creusé entre elles et le reste de la société libanaise, tout en procédant à une lecture approfondie des transformations intervenues au cours des trois dernières années, lesquelles imposent de repenser les approches de la libération du territoire et d’ouvrir la voie à une nouvelle étape. S’il est impossible d’absoudre Israël de ses projets agressifs au Liban, en Palestine et en Syrie, il faut également reconnaître que la décision d’entrer dans la guerre de soutien a été précipitée et dévastatrice. Elle n’a pas atteint les objectifs qui lui étaient assignés et a provoqué des pertes humaines et matérielles considérables, dilapidant ainsi l’acquis historique de la libération obtenu le 25 mai 2000, lorsque Israël s’était retiré, pour la première fois, d’un territoire arabe sans condition, sans accord de paix et même sans accord sur des arrangements sécuritaires, dans ce qui apparaissait alors comme une fuite et un retrait humiliants. Israël a cherché à effacer cette image lors des deux dernières guerres et poursuit encore aujourd’hui cette logique. Avec la plus grande clarté, le Liban n’est pas en mesure d’apporter un soutien à Téhéran, et ce n’est d’ailleurs pas ce que l’on attend de lui. Une telle entreprise dépasse de très loin sa capacité à la supporter. Quant aux déclarations affirmant que le Hezbollah ne laissera pas l’Iran seul face aux États-Unis, elles traduisent un profond déni de la nouvelle réalité ainsi qu’une absence du minimum de vision prospective de la phase qui s’ouvre. Plus encore, elles portent directement atteinte à l’intérêt national libanais. Le pire qui puisse arriver au Liban et aux Libanais serait d’être soumis à une double tutelle: une tutelle américano-israélienne d’un côté, une tutelle iranienne de l’autre. Entre les deux, c’est le peuple libanais, et lui seul, qui en paie le prix.

Vers un « statu quo » durable au Moyen-Orient
Par
Rami Rayess
Publié
juin 29, 2026 - 11:03

Indépendamment de la controverse politique et médiatique suscitée par le contenu de l’accord américano iranien, le déroulement des événements montre désormais avec clarté que de nouvelles dynamiques prennent forme dans la région. Leur principal dénominateur pourrait bien être de tourner la page du profond et ancien conflit entre Washington et Téhéran pour en instaurer une gestion selon des paramètres différents de ceux qui prévalaient jusqu’ici. C’est dans cette perspective que s’explique l’insistance iranienne à vouloir «mettre fin à l’état de guerre entre les deux pays». Le directoire iranien a fait preuve d’un grand pragmatisme en acceptant de s’asseoir à la table de négociations directes quelques semaines seulement après l’assassinat du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, dont l’autorité morale, religieuse, politique et militaire occupait une place centrale au sein de la République islamique. Il rompait ainsi avec une doctrine qui avait façonné sa politique pendant plus de quarante-cinq ans, depuis la victoire de la révolution islamique en 1979, l’accession de l’imam Khomeiny au pouvoir, la définition des fondements idéologiques du régime et de l’exportation de la révolution, ainsi que la désignation permanente des États-Unis comme le «Grand Satan». En dépit des lourdes pertes subies au cours des deux guerres successives, l’Iran a sans doute su tirer parti du tempérament particulier du président américain Donald Trump, toujours en quête de grands marchés et désireux d’apparaître comme l’homme capable d’obtenir des coups d’éclat sans précédent. Son empressement à engager la guerre contre l’Iran, sur les conseils du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’a conduit à nourrir des attentes élevées qui se sont rapidement révélées hors de portée. La puissance américaine, aussi considérable soit-elle, ne garantit pas des résultats immédiats. Dans les faits, Téhéran est sorti de cette guerre avec des résultats supérieurs à ses propres attentes. Les sanctions frappant le pétrole iranien devraient être levées après des années d’embargo, une partie de ses avoirs financiers gelés sera débloquée, alors que le pays en a un besoin pressant, tandis qu’il est également question de la création d’un fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars. Quant aux dossiers qui avaient précisément motivé le conflit, le programme nucléaire, le programme balistique et les proxys iraniens, ils ont finalement été renvoyés à la négociation. Or qui maîtrise mieux l’art de la patience et de la négociation sur le temps long que ceux qui tissent les tapis ? Sans minimiser les conséquences de la grave crise économique et sociale qui frappe le pays, le régime iranien a appris depuis longtemps à vivre sous la pression politique et économique, même s’il aspire aujourd’hui plus que jamais à s’en libérer. Pour Téhéran, avoir tenu sans s’effondrer représente déjà une victoire en soi. Malgré l’élimination de hauts responsables et les destructions massives qui ont touché de nombreuses installations stratégiques, civiles comme militaires, le régime est demeuré en place. Il est également apparu que les espoirs américains, sans doute jamais véritablement fondés, de voir le peuple iranien se soulever contre ses dirigeants dès le déclenchement de la guerre relevaient davantage du pari que de l’analyse. Israël avait largement mis en avant cette hypothèse afin de convaincre Washington du bien-fondé de l’option de la guerre, sans qu’elle repose sur des informations réellement solides. Que le retrait des Iraniens de toute mobilisation protestataire ait été dicté par un réflexe d’unité nationale face à une agression extérieure, ou qu’il ait offert au régime l’occasion de reprendre son souffle en pleine guerre, le résultat demeure identique. Le pouvoir iranien n’a pas vacillé et tous ceux qui vivaient à l’étranger, avaient déjà noué leur cravate en prévision de leur retour, se retrouvent aujourd’hui face à une profonde désillusion. Les perspectives de survie du régime sont désormais renforcées et, selon toute vraisemblance, la question de sa chute ne se posera plus dans un avenir prévisible. Par-dessus tout, l’Iran a «découvert» une carte majeure, peut-être même décisive, celle du détroit d’Ormuz, dont il agitait depuis longtemps la menace. L’expérience lui a démontré qu’il pouvait s’en servir comme levier au service de ses intérêts, même sans aller jusqu’à imposer un droit de péage, comme il le souhaitait. Chacun connaît l’importance que Donald Trump, comme l’ensemble des pays occidentaux, accorde à la fluidité des approvisionnements pétroliers et à la libre circulation des cargaisons, tant leurs répercussions sur l’économie mondiale demeurent considérables. La question dépasse désormais le simple bilan des gains et des pertes. Elle ouvre la voie à une nouvelle trajectoire politique dont le maître mot pourrait bien être un statu quo régional, autrement dit une forme de coexistence, même dépourvue de toute cordialité, entre Washington et Téhéran. Les prochains développements diront ce qu’il adviendra des autres dossiers, parmi lesquels le Liban et les armes du Hezbollah. Ceux qui avaient parié sur une disparition automatique de l’arsenal du parti à la faveur d’un effondrement iranien seront sans doute conduits à revoir leur analyse avec davantage de réalisme, en privilégiant la recherche d’un compromis régional sous parrainage américain qui permettrait de mettre un terme à cette impasse et d’assurer le monopole des armes par l’État, seul habilité à décider de la guerre et de la paix. Une telle évolution suppose toutefois que Washington coupe les griffes de son alliée turbulente, Israël, dont les initiatives s’affranchissent volontiers des limites politiques, morales et même géographiques, occupant ici, bombardant là, procédant ailleurs à des assassinats ciblés. L’expression «couper les griffes» ne traduit aucune hostilité à l’égard d’Israël. Elle tient simplement compte de la nature des relations américano israéliennes, de leur profondeur et des difficultés qui rendent, à ce stade, toute prise de distance véritablement envisageable. Si le compromis évoqué venait à faire défaut, le Liban entrerait dans une phase encore plus délicate, entre l’intransigeance israélienne, le refus de se retirer militairement, et celui du Hezbollah de remettre ses armes, fort du bilan que Téhéran tire de cette guerre. L’essentiel reste d’éviter que ce statu quo régional ne se mue, au Liban, en une réalité explosive et en une longue guerre d’usure.

États-Unis/Israël: malaise dans les relations
Par
Rami Rayess
Publié
juin 21, 2026 - 16:30

De nombreux analystes se sont arrêtés sur les critiques inhabituelles émises par le vice-président américain J.D. Vance à l’égard d’Israël, y voyant une prise de position inédite, malgré le soutien massif, tant politique, militaire qu'économique, que Washington apporte à Tel-Aviv. En effet, Vance a rappelé aux détracteurs israéliens de l'accord diplomatique avec Téhéran que les deux tiers des armes ayant «protégé leur patrie» sont de fabrication américaine et entièrement financées par les contribuables des États-Unis. Il a souligné qu'Israël dépend de manière excessive de la force militaire pour résoudre ses crises, et qu'il devrait accorder plus de considération à Washington en tant que son seul et unique allié stratégique restant dans le monde. Dans un entretien accordé au New York Times , Vance a précisé que Donald Trump est le seul chef d'État au monde à manifester de la sympathie pour Israël en ce moment, avant de lancer à l'adresse des Israéliens : «Vous êtes un pays de neuf millions d'habitants, et vous ne pouvez pas résoudre tous vos problèmes de sécurité nationale uniquement par le meurtre.» Un changement de ton inédit Il ne fait aucun doute qu'il y a un changement dans le ton et la manière de s'adresser à Israël. Il est rare d'entendre de sérieuses critiques de la part de voix officielles américaines envers ce pays, souvent perçu comme «l'enfant gâté» des administrations successives. Ces dernières rivalisaient généralement de partialité politique en faveur d'Israël, un passage obligé pour poursuivre une carrière politique sans embûches, en raison de l'influence considérable des groupes de pression (lobbies) américains dans les couloirs de Washington. Si ce changement soudain de ton est bien réel, cela ne signifie absolument pas que l'administration américaine actuelle s'est «libérée» de l'influence sioniste exercée par ces lobbies. Cela ne signifie pas non plus qu'elle est désormais capable de débattre publiquement du fait qu'il existe une différence entre l'intérêt national américain et l'intérêt israélien, et que supposer leur alignement permanent est une erreur politique, voire stratégique, qui a coûté, et continue de coûter, aux États-Unis de lourdes pertes morales, politiques et matérielles. Les conséquences du biais historique américain Le parti pris américain historique et absolu en faveur d'Israël, ainsi que le parapluie de protection qui lui est fourni à tous les niveaux, allant de l'utilisation répétée du droit de veto au Conseil de sécurité des Nations Unies pendant des décennies pour lui garantir l'impunité face à l'occupation et à la répression du peuple palestinien, jusqu'aux niveaux les plus bas, a contribué, au fil des décennies passées, à nourrir les sentiments de haine envers les États-Unis, en particulier dans la région arabe, créant un fossé abyssal entre les peuples de la région et Washington. Cependant, ces sentiments de haine ne se sont jamais traduits par un mouvement d'opposition concret. Cela est dû à plusieurs facteurs, notamment: L'absence de démocratie dans les pays arabes et la répression des peuples, qui les empêchent d'exprimer leurs véritables sentiments. Le morcellement arabe et les divisions officielles sur la manière de gérer le conflit israélo-arabe. La signature d'accords de paix unilatéraux avec Israël, notamment par l'Égypte et la Jordanie, ce qui a brisé les rangs et affaibli la position arabe. Ce processus s'est d'ailleurs poursuivi des années plus tard avec les Accords d'Abraham, visant une normalisation presque gratuite. Il convient de rappeler que la première administration du président américain Donald Trump avait transféré l'ambassade américaine à Jérusalem, reconnu la ville comme capitale d'Israël, et reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan syrien occupé. Ces démarches, agitées par les administrations précédentes sans jamais être exécutées, ont été concrétisées par Trump sans qu'il ne s'attende à des réactions arabes notables, ce qui fut effectivement le cas. Aujourd'hui, un sentiment prédomine chez une partie de l'équipe de Trump: Israël a «embourbé» l'Amérique dans la guerre contre l'Iran, alors que le danger réel représenté par Téhéran (que ce soit directement ou via ses bras armés, en particulier le Hezbollah au Liban) était dirigé vers Israël bien plus que vers les États-Unis, malgré la rhétorique politique iranienne hostile à Washington (qualifiée de « Grand Satan », entre autre). Trump lui-même semble partager ce sentiment, ce qui explique son insistance à vouloir conclure un accord avec Téhéran, même s'il enveloppait ce désir d'un ton menaçant, allant jusqu'à évoquer «l'effacement de la civilisation persane». Ceci explique également pourquoi l'accord est fondamentalement américano-iranien, alors que la guerre était américano-israélo-iranienne. Trump et son équipe sont conscients qu'Israël n'acceptera pas facilement un accord et qu'il préfère la pérennisation d'une guerre parrainée et prise en charge par Washington, servant d'abord ses propres intérêts. C'est ce qui justifie la phrase du vice-président américain aux Israéliens : «Vous ne pouvez pas résoudre tous vos problèmes de sécurité nationale uniquement par le meurtre.» Une opportunité pour les pays du Golfe ? Il est certes prématuré de parier sur une rupture entre l'Amérique et Israël, ou de tabler sur un divorce entre les deux pays. Néanmoins, les pays du Golfe arabe peuvent s'appuyer sur ce changement pour ouvrir un débat politique avec Washington. Les axes principaux de cette discussion devraient être: Le refus d'impliquer la région dans de nouvelles guerres au service d'Israël. Le refus que les bases américaines deviennent des cibles au lieu d'être une source de stabilité. L'affirmation que persister à contourner la cause palestinienne ne mène qu'à plus de morts et de destructions, sans issue. La reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien comme passage obligatoire pour la stabilité au Moyen-Orient et dans la région arabe. Le président américain est conscient de l'importance de sa relation stratégique avec les pays du Golfe arabe en raison de leurs richesses pétrolières, qui constituent une pierre angulaire de la politique étrangère de Trump (le Venezuela en est un exemple frappant). Par conséquent, Washington ne peut plus continuer à ignorer les revendications arabes pour un règlement pacifique de la cause palestinienne, qui commence par l'établissement d'un État indépendant et viable, et par l'arrêt de la politique de meurtre et d'expansion coloniale d'Israël en Cisjordanie, ainsi que son expansion vers le Liban et le sud de la Syrie. Seuls les États-Unis ont le pouvoir de freiner et de discipliner Israël, si tant est que la volonté politique existe, et si la conviction s'installe que l'intérêt national américain ne se réalise pas nécessairement à travers un alignement aveugle sur Tel-Aviv, ses projets expansionnistes et ses guerres sans fin.

Des illusions de paix au Liban
Par
Rami Rayess
Publié
juin 8, 2026 - 07:55

Si l'état d'abattement que vivent les Libanais en cette période se comprend au vu des défaites successives qui les accablent depuis des années — et qui ont atteint leur paroxysme avec les deux guerres d'appui déclenchées par le Hezbollah sans consulter quiconque, guerres qui ont conduit au retour de l'occupation israélienne, au déplacement de plus d'un million de Libanais et à la destruction intégrale de villages du Liban-Sud —, l'enthousiasme excessif de certains pour la paix avec Israël, et la précipitation d'autres vers la normalisation, médiatique ou non, ne trouvent pour leur part aucune justification logique, et il faut au moins les qualifier d'impatients et d'irresponsables. La raison n'est pas que celui qui émet des réserves sur la paix soutient nécessairement la guerre ou souhaite la voir durer, ni que celui qui appelle à la retenue face à cette normalisation médiatique précipitée et artificielle — qui devrait d'ailleurs, au moins jusqu'à présent, tomber sous le coup de la loi — est opposé à l'arrêt des combats et au retour de la stabilité. Il s'agit plutôt de rappeler que la paix avec Israël n'est pas une promenade de santé, et que se hâter de rêver d'une bière à Tel Aviv ne relève que d'un discours puéril et prématuré. Cette fracture se déploie sur deux niveaux parfaitement contradictoires. D'un côté, certains sont prêts non seulement à fermer les yeux sur ce qu'Israël fait aux Libanais — les tuer, occuper leurs terres —, mais à l'en absoudre, en imputant tout cela exclusivement à ceux qui ont entraîné le Liban dans cette confrontation, sans même mentionner la réponse disproportionnée qu'Israël a infligée et continue d'infliger: occupation de villages et rasement de ceux-ci, sommations d'évacuation adressées à des localités entières pour vider les régions et créer un nouveau fait accompli sur le terrain, ciblage des hôpitaux et des sites patrimoniaux, et bien d'autres atteintes encore. De l'autre côté, certains refusent de lire les transformations en cours et s'obstinent à arrimer le front libanais aux guerres de la région — guerres qu'ils ont eux-mêmes allumées, au fond, au service de ces conflits et en représailles pour leurs symboles —, brandissant des menaces de châtiment à leur terme, invoquant un surplus de puissance dont une partie s'est brisée au cours de la période récente, et rejetant les efforts de l'État libanais pour mettre fin à la guerre et reconquérir sa souveraineté confisquée depuis longtemps. Le Liban ne peut pas faire face à un niveau de dangers aussi élevé avec un tel degré de division, au point que les Libanais semblent en désaccord sur presque tout — et au premier rang de ces désaccords figure la question de qui est ami et qui est ennemi, ce qui constitue le péril le plus grave. Au moment même où Israël fond sur le Liban et tue ses fils, civils, militaires, journalistes, secouristes et médecins, certains persistent à l'en disculper et à concentrer l'accusation sur ceux qui ont entraîné le pays dans cette guerre, et qui cherchent aujourd'hui à obtenir un cessez-le-feu — comme ils en ont toujours eu l'habitude allumer la guerre, puis s'affairer à l'éteindre. Dans la période qui a suivi les accords de Taëf, les Libanais s'étaient déjà divisés sur la manière d'affronter Israël, et avaient échoué à plusieurs reprises à élaborer un plan national de défense, faute de coopération du Hezbollah — et de ses parrains régionaux dans son sillage, bien entendu. Le Liban cherchait à étendre l'autorité légale de l'État sur l'ensemble du territoire, ce qui est pourtant la vocation de tout gouvernement en ce monde. Mais il faut dire que malgré la profondeur de ce désaccord, personne ne se portait alors volontaire pour défendre Israël, ni ne prônait une paix précipitée avec lui, ni ne contrevenait aux lois encore en vigueur jusqu'à nouvel ordre en entretenant des contacts avec des Israéliens ou en animant des échanges télévisés ou journalistiques avec eux. Si l'entraînement répété du Liban dans des guerres dont il ne retire rien est quelque chose d'inacceptable, que l'écrasante majorité des Libanais — las des conflits, des morts et des déplacements — rejette sans ambiguïté, l'illusion que la paix avec Israël serait une belle promenade, dans un vide total de rapports de force, constitue une faute mortelle susceptible d'approfondir encore la fracture entre Libanais et d'aggraver l'effritement intérieur du pays.

Amnistie générale: le déclin de la justice, de la politique et de la morale!

Au lieu de se muer en occasion pour ouvrir un débat sérieux sur les fondements du système judiciaire, de la justice et de la peine au Liban, le débat politique et juridique autour du projet de loi d’amnistie générale s’est transformé en joute confessionnelle et sectaire, entièrement étrangère aux principes fondateurs de la loi attendue, à savoir garantir la justice, réparer le tort causé à des détenus privés depuis des années de leur droit naturel à être jugés dans des délais raisonnables, et traiter bien entendu la question de la surpopulation carcérale, laquelle bafoue le minimum des droits de l’homme même à l’égard d’un prisonnier ou d’un prévenu, contredisant ainsi l’essence même de l’idée réformatrice de la prison et convertissant les prisons en espaces de consolidation du crime et des dérives. Comme à chaque occasion politique ou législative, les groupes confessionnels et sectaires se sont empressés de se disputer les revendications mises sur la table, cherchant à tirer la couverture à soi dans le but de consolider leur emprise confessionnelle et d’en assurer la pérennité, au point de rendre la seule idée de s’en affranchir une affaire d’une complexité et d’une difficulté extrêmes, approfondissant ainsi les clivages confessionnels dans le pays et entravant tout processus réformateur qui, au demeurant, réussit rarement. Dès lors que le débat autour d’une loi d’amnistie générale se confessionnalise dans le traitement des dossiers (telle communauté appelant à la libération des détenus islamistes, telle autre voulant régler le dossier du trafic de drogues dont la culture prospère dans le mohafazat de la Békaa, d’autres encore réclamant le retour des personnes expulsées vers Israël en 2000) ; cela révèle l’état pathologique profond dans lequel se trouve la société politique libanaise, et l’absence de toute volonté réelle d’opérer le moindre changement susceptible de fissurer la structure existante. Seulement, le simple fait d’envisager l’adoption d’une loi d’amnistie générale, qui ne survient pas à l’issue d’une guerre civile ou d’un conflit sanglant comme ce fut le cas en 1991, devrait susciter une multitude de questions touchant fondamentalement à la nature du système judiciaire libanais et à ses problématiques multiples, liées aux modes de fonctionnement et aux mécanismes de contrôle et de responsabilisation, en raison des retards chroniques dans le traitement des dossiers judiciaires qui dépassent souvent, dans des centaines d’affaires, la durée maximale des peines encourues, constituant ainsi une injustice grave et sans précédent à l’égard des détenus. Qui donc restituera les années perdues, dilapidées pour eux ? Or, si les mécanismes du travail judiciaire sont quasi paralysés, qu’il s’agisse du rendu des jugements, de leur appel en cassation, du traitement des recours en suspens ou encore de l’inspection et de la mise en cause des magistrats défaillants, corrompus ou absents à leurs obligations, une question urgente s’impose alors au président de la République et au gouvernement, celle de savoir comment enclencher la dynamique de réforme judiciaire, en commençant par faire de la magistrature une véritable autorité indépendante, soustraite dans ses mutations, ses promotions et ses nominations aux ingérences et aux pressions politiques qui la transforment en arène de lutte et de partage d’influence, au détriment de l’essence même de l’idée judiciaire et de son indépendance. Parmi les nombreuses priorités majeures qu’il a affichées dans son discours d’investiture et dans ses prises de position ultérieures, le président de la République, le général Joseph Aoun, a inscrit la réforme judiciaire parmi ses engagements, exprimant à maintes reprises sa conviction en ce sens lors de ses échanges avec le corps judiciaire. Cette position rejoint des vues similaires, voire identiques, de la part du Premier ministre Nawaf Salam, qui occupait l’une des plus hautes fonctions judiciaires internationales avant d’accéder à la présidence du Conseil, en qualité de juge international dont les écrits sur la justice, la politique et la réforme sont nombreux. Certes, la guerre israélienne a bouleversé tous les équilibres et reconfiguré les priorités d’une manière radicalement différente des attentes, et certes le Liban — le Sud en particulier — se retrouve sinistré dans toute l’acception du terme, la priorité demeurant l’arrêt de la guerre, le retrait militaire israélien et la reconstruction ; il reste cependant tout aussi vrai que l’avancement de nombreux dossiers internes est possible et accessible, et qu’il serait même plus juste de dire qu’il ne le sera plus jamais aussi aisément qu’en présence de ces deux présidents précisément. Dans cette perspective, il est impératif que le débat autour de la loi d’amnistie générale se convertisse en débat sur les moyens de revitaliser l’inspection judiciaire et d’activer les mécanismes de responsabilisation au sein de la magistrature, en prélude à l’enjeu plus fondamental qui concerne la nature des rapports entre le pouvoir politique et le judiciaire, et les voies d’une véritable «libération» de la justice et des magistrats de l’emprise politique qui domestique le système judiciaire et le vide de sa substance, de son rôle et de sa mission. Dans ce moment régional incandescent, porteur de bouleversements que l’on eût peiné à imaginer il y a quelques années à peine, tandis que le Liban perd une à une les qualités distinctives qui le caractérisaient au profit de pays émergents, il n’est plus permis de continuer à tourner en rond dans le même cercle vicieux: guerres, divisions, corruption et délabrement.

78 ans, et la Nakba continue…
Par
Rami Rayess
Publié
mai 20, 2026 - 10:03

Commémorer la Nakba palestinienne comme un rituel annuel où l'on ravive le souvenir de la dépossession de cette terre à ses habitants originels et de sa colonisation par l'entité israélienne ne donne pas vraiment à entendre que la Nakba soit toujours en cours, alors qu'elle l'est bel et bien. Comme si ce peuple n'avait pas suffisamment souffert d'expulsion, de destruction et de défaites, voilà que les vérités se muent en questions qui semblent légitimes aux yeux de l'opinion publique alors qu'elles sont, dans leur fond, très éloignées de la réalité. Parmi ces questions fort en vogue dans les médias occidentaux — et où l'on tend un piège à tout invité qui oserait défendre le droit palestinien — figure celle-ci : « Reconnaissez-vous le droit d'Israël à exister ? » La rapporteuse spéciale pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, fut sans doute celle qui a traité ce point avec le plus d'acuité, en répondant : « Personne ne demande à l'Italie ou à l'Espagne, ni à aucun autre État du monde, de justifier son droit à l'existence ! » Cette question recèle naturellement un tout autre dessein : détourner les regards du droit palestinien, laisser entendre qu'Israël se trouve toujours du côté des victimes, et, plus encore, dissimuler le passé lié à la Nakba de 1948 ainsi qu'aux expulsions forcées qui l'avaient précédée, et par lesquelles des centaines de milliers de Palestiniens furent arrachés à leurs maisons, à leurs biens et à leurs moyens d'existence, afin que le mouvement sioniste pût ériger son projet d'État juif sur la terre de Palestine. Cette même question poursuit un dessein supplémentaire : écarter de la mémoire ce qu'Israël a accompli en 1967 en élargissant son occupation à de nouveaux territoires arabes, dont les plus emblématiques sont Jérusalem-Est, la Cisjordanie, le Golan syrien et le Sinaï égyptien. Si Israël s'est retiré du Sinaï en vertu des accords de Camp David conclus avec l'Égypte à la fin des années soixante-dix, il a formellement annexé le Golan et non seulement refuse tout retrait de Cisjordanie — cœur de ce qui resterait de l'État palestinien promis et tant attendu — mais y multiplie les implantations de colonies, engendrant sur le terrain des impossibilités qui condamnent le projet d'État, venues s'ajouter aux impossibilités politiques, militaires et juridiques. Certains, notamment parmi les États favorables à Israël, ne prêtent guère attention au fait qu'il n'existe aucune frontière officielle pour cet État qui, en l'espace de quelques minutes, avait obtenu la reconnaissance internationale des principales puissances mondiales lors de la proclamation de sa « naissance » en 1948. Laisser la question des frontières dans le flou n'est évidemment pas une maladresse politique, mais un choix délibéré, étroitement lié aux projets expansionnistes sionistes qui ne semblent nullement devoir s'arrêter aux limites de 1948, ni peut-être même aux territoires supplémentaires annexés après la guerre de 1967. Certes, la « communauté internationale » n'est pas parvenue, des décennies durant, à contraindre Israël à respecter le projet des deux États, mais jusqu'à cet intitulé large, il n'est désormais plus guère évoqué dans la littérature politique internationale, et plus particulièrement américaine — avec tout le poids et le rayonnement mondial que représentent les États-Unis, engagés dans une relation stratégique avec Israël dont rien ne saurait les défaire. Ce considérable recul politique a permis à Israël de reprendre ses entreprises belliqueuses et de persévérer dans le refus des propositions de règlement, de Madrid (1991) jusqu'à l'Initiative arabe de paix adoptée au sommet de Beyrouth (2002), laquelle avait affirmé le principe de la terre contre la paix. Quant aux accords d'Oslo (1993), le comportement politique israélien vise à les vider entièrement de leur substance, afin qu'il n'en résulte aucun acquis réel pour le peuple palestinien. La surpuissance israélienne, adossée à un soutien américain sans faille, a permis à Israël d'échapper à toute sanction en dépit de décennies de meurtres délibérés, d'expulsions et d'extermination dont l'apogée s'est manifestée à Gaza et au Liban. Le mandat d'arrêt émis contre le Premier ministre Benjamin Netanyahou, si grande qu'en soit l'importance juridique et symbolique, est resté lettre morte : l'homme a voyagé à plusieurs reprises à l'étranger depuis sa délivrance, en prenant soin d'éviter le territoire d'un nombre limité de pays qui avaient déclaré qu'ils procéderaient à son arrestation en cas de passage sur leur sol. En ce 78e anniversaire de la Nakba, la Palestine semble se trouver à un tournant historique. La résistance armée à l'occupation a été confrontée à un génocide ; la négociation politique s'est heurtée à l'obstruction délibérée d'Israël et s'est trouvée réduite à l'impasse, faute de toute volonté israélienne de progresser en ce sens. La division interne palestinienne aggrave encore cette situation difficile, une division qui porte sur des choix stratégiques et non sur des questions accessoires ou de pure tactique. Force est néanmoins d'admettre que les tentatives de contourner la question palestinienne au moyen d'accords régionaux — qu'il s'agisse des vagues successives de normalisation dont Israël est, en premier et dernier lieu, le seul bénéficiaire, ou de la réduction de cette question à un simple problème immobilier ou économique — ont toutes échoué. Et il est apparu clairement que la stabilité régionale ne saurait être atteinte qu'à travers un règlement juste et durable de la question palestinienne. La Nakba, décidément, continue…

Liban-Syrie : ouvrir une page nouvelle et lumineuse
Par
Rami Rayess
Publié
mai 11, 2026 - 19:22

Les relations libano-syriennes traversent de nouveaux tournants à la suite de l'importante visite qu'a effectuée le Premier ministre libanais Nawaf Salam à Damas, à la tête d'une délégation ministérielle, dans le but de consolider les liens bilatéraux entre les deux pays et de les porter vers une ère nouvelle, capable de dissiper les scories d'une période révolue où les problèmes mutuels s'étaient accumulés et la confiance anéantie, sous l'effet du rôle néfaste exercé par la tutelle syrienne sur le Liban pendant plus de trente ans. Il semble que le passage de la fraternité laborieuse aux espaces de coopération ait véritablement commencé, ce qui exige persévérance, détermination et constance de la part des deux directions, car le chemin vers la reconstruction des relations libano-syriennes est long sans pour autant être impossible, bien au contraire, il demeure faisable, à condition de s'appuyer sur les constantes des deux pays, en évitant aussi bien la rupture totale (l'expérience de 1950) que la tutelle absolue (1976-2005). Une chose est certaine : les deux parties ont un intérêt évident à s'engager dans cette voie inéluctable. Ces relations ne sauraient prospérer si elles s'orientaient vers une coupure radicale, comme ce fut le cas en 1950. Si l'une des causes de cette rupture tenait à la contradiction fondamentale entre les choix stratégiques et économiques des deux pays, la fermeture des frontières a néanmoins porté un préjudice considérable à l'économie libanaise, dans la mesure où le passage terrestre syrien constitue un point de transit obligatoire pour les marchandises libanaises à destination de l'arrière-pays arabe, tout en affectant, inévitablement, l'économie syrienne elle-même. Aujourd'hui, alors que la Syrie s'engage dans une phase politique nouvelle consécutive à la chute du régime Assad en décembre 2024, et qu'elle commence à attirer des capitaux et des investissements importants à la faveur de la levée des sanctions américaines et de la suspension de la loi César, le Liban peut se positionner comme un partenaire bénéficiaire de ce mouvement économique, non pas dans une logique de subordination, mais de complémentarité. Les projets d'interconnexion électrique menés également avec la Jordanie en sont l'un des exemples les plus éloquents. Mais au-delà du volet économique, aussi considérable soit-il, des dossiers exigent d'être traités, d'autant plus que les bouleversements majeurs survenus dans la région, en Syrie comme au Liban, permettent enfin d'engager une discussion sérieuse et approfondie, sans doute la première de cette nature, entre les deux pays, affranchie des atmosphères de dépendance et de tutelle qui ont marqué leurs relations mutuelles pendant plus de trois décennies. Voici ce qui apparaît comme les priorités incontournables à examiner avec sérénité et lucidité, à l'abri du tumulte politique et des brouillages médiatiques qui cherchent, ici ou là, à faire reculer les aiguilles de l'horloge. — Maîtrise et tracé des frontières : les contentieux frontaliers entre États constituent un fait ordinaire des relations internationales, et les dossiers qui s'y rattachent s'enchevêtrent le plus souvent quand les relations politiques se tendent. Il existe un besoin pressant, qui sert les intérêts des deux pays, de contrôler les frontières, de lutter contre la contrebande des deux côtés et de prendre les mesures sécuritaires et militaires nécessaires à cet effet. Mais le plus important reste la délimitation définitive des frontières terrestres et maritimes entre les deux pays, ce qui implique notamment de trancher le débat sur l'appartenance des hameaux de Chébaa, longtemps instrumentalisées comme prétexte pour maintenir les armes du Hezbollah au motif qu'elles seraient occupées par Israël, surtout au regard du refus persistant du régime de Bachar el-Assad de fournir à l'ONU ou au gouvernement libanais les documents établissant leur libanité. — Le dossier des déplacés : si un grand nombre de déplacés syriens ont regagné leur pays lors du déclenchement de la guerre israélienne contre le Liban, il demeure indispensable de poursuivre le traitement de ce dossier important de manière à garantir un retour digne et décent à ces déplacés dans leurs foyers. Il convient également de régulariser le dossier de la main-d'œuvre syrienne au Liban, qui reste nécessaire à l'activité économique libanaise, tout en veillant à ce qu'elle s'inscrive en permanence dans le cadre des règles juridiques et des procédures légales en vigueur. — Le dossier des détenus et des prisonniers : tandis que le Parlement examine la loi d'amnistie générale susceptible de redresser l'injustice subie par des centaines de prisonniers non condamnés et d'alléger la surpopulation carcérale qui pèse sur des établissements déjà défaillants, le dossier des détenus syriens dans les prisons libanaises a enregistré une avancée notable, un dossier de nature à « dégeler » l'atmosphère entre les deux pays, eu égard à l'importance que les autorités syriennes accordent à cette question. — Le dossier des dépôts syriens dans les banques libanaises : les chiffres précis concernant le volume des dépôts syriens dans les banques libanaises font défaut ; ces dépôts ont connu le même sort que ceux des Libanais dans les banques commerciales, une question qui demeure sans solution sérieuse depuis près de six ans et qui devrait être relancée sur la base de la protection des droits des déposants, quelle que soit leur identité ou leur nationalité, car il s'agit là d'un droit acquis au déposant, sans exception. — Le dossier des disparus libanais en Syrie : il est inadmissible que ce dossier continue de baigner dans une telle opacité ; le passer sous silence constituerait une faute grave, tant les familles de ces personnes ont le droit de connaître le sort de leurs proches après de longues années d'absence. Si le régime précédent s'appliquait à en dissimuler le sort, la nouvelle ère dans les relations entre les deux pays doit impérativement faire toute la lumière sur les circonstances de ce dossier. — Le volet économique : c'est sans doute l'un des dossiers les plus importants, qui mérite l'attention soutenue des deux pays en raison des bénéfices mutuels qu'il est possible d'en tirer : de l'agriculture à l'industrie en passant par le commerce, jusqu'à l'énergie, l'électricité et d'autres domaines d'importance. Sur le plan politique, si la suppression du Conseil supérieur libano-syrien — héritage de l'ère de la tutelle — et son remplacement par des relations diplomatiques normales entre États constitue une avancée positive, il est néanmoins indispensable de tirer parti de la révision des accords bilatéraux effectuée en 2010 et de les mettre à jour en adéquation avec les nouvelles réalités politiques et avec la dynamique nouvelle des relations entre les deux pays, fondée sur le respect mutuel et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Le chantier qui attend le Liban et la Syrie est considérable, aux niveaux politique, économique et sécuritaire, d'autant plus qu'Israël grignote des territoires syriens supplémentaires depuis la chute du régime Assad, tout en occupant des terres libanaises qu'il range sous ce qu'il qualifie de «ligne jaune» dans la guerre en cours. Sans qu'il soit nécessaire de réarticuler les deux pistes comme ce fut le cas sous la tutelle, la concertation et la coordination ne sauraient nuire à l'un ou l'autre des deux pays ; elles les préparent à affronter la prochaine étape avec toutes ses difficultés et ses complexités, ce qui vaut infiniment mieux que de persister dans un divorce silencieux.

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