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Strategia

Géopolitique de la guerre d’Iran: nouvelle grande stratégie américaine
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 25, 2026 - 17:40

La Stratégie de Sécurité Nationale (National Security Strategy NSS) des Etats-Unis de 2025 est axée sur le principe « America First » et exige davantage d’autonomie stratégique de ses alliés européens que le président Donald Trump presse pour qu’ils assument leur propre défense sur leur continent. Washington aurait ainsi les mains libres pour se concentrer d’abord sur sa situation intérieure et sur le continent américain infiltré par la Chine et la Russie, ensuite sur le bassin Pacifique. A cette fin, il lui est nécessaire de diminuer son implication au Moyen-Orient et de le maintenir durablement stable. Dans ce but, la neutralisation définitive de la menace de l'Iran et du Hezbollah s’impose. Un Iran affaibli ouvrirait la voie à une expansion sans précédent des accords d’Abraham pour y inclure l’Arabie Saoudite et les autres pays arabes. Les accords d’Abraham Initiés lors du premier mandat du président Trump, les accords d’Abraham marquent une rupture avec la diplomatie traditionnelle "Land for Peace" (« la terre contre la paix », ou « un Etat Palestinien en Cisjordanie et Gaza contre la Paix), pour une approche « Peace through Prosperity », ou « la paix à travers la prospérité », ce qui signifie : une prospérité au lieu d’un Etat pour les Palestiniens. Les accords d’Abraham englobent au stade actuel Israël, les Emirats Arabes Unis, Bahreïn, le Soudan, le Maroc et le Kazakhstan. Ils visent à sceller un bloc de sécurité arabo-islamo-israélien, ou une « OTAN régionale », incluant Israël et les pays arabes, capable d'autoréguler le Moyen-Orient et de contenir l'Iran de manière autonome. Cela permettrait aux États-Unis de réduire leurs effectifs au sol, d'économiser des milliards, tout en gardant le rôle de modérateur dans la région, de se replier vers leur priorité « America First », et de pivoter vers l'Asie pour contrer la Chine sans laisser un vide sécuritaire que Téhéran ou Moscou pourraient combler. Toujours dans le cadre de cette stratégie, la Turquie est un partenaire indispensable pour Washington, comme contrepoids vital face à l'Iran et à la Russie, malgré la dimension idéologique d’Ankara et les tensions persistantes sur la question kurde. Le blocus contre l’Iran : une stratégie de strangulation mais avec des failles L'Iran est en situation de survie économique critique face au blocus naval américain instauré le 13 avril 2026. Celui-ci ne s'arrête pas au détroit d'Ormuz, mais s’étend au golfe d'Oman, et interdit aux pétroliers et autres navires d’ancrer aux ports de Jask et de Chabahar, situés en dehors du Golfe Persique. Cela paralyse en principe la quasi-totalité des importations et des exportations maritimes iraniennes, surtout le pétrole. Face à ce blocus naval Téhéran peut techniquement tenir quelques mois grâce aux rentrées assurées par la flambée des prix du baril de pétrole entre février et mi-avril 2026, qui ont compensé partiellement la chute des volumes exportés. Les pertes quotidiennes iraniennes s’élèvent à environ 435 millions de dollars. Téhéran avait anticipé ce scénario en développant des infrastructures pour contourner le détroit d'Ormuz, mais leur capacité reste largement insuffisante. Il s’agit de la Mer Caspienne qui offre une voie vers la Russie et le Kazakhstan, mais les approvisionnements par cette voie restent marginaux par rapport aux besoins nationaux. Il y a ensuite les rails et les routes reliant l'Iran à la Turquie, l'Irak et le Turkménistan pour importer des biens de consommation et exporter des produits non pétroliers. Ces voies alternatives ne peuvent absolument pas compenser le Golfe persique, par lequel transitait 90 % du pétrole iranien avant la crise. Autre stratégie suivie par Téhéran pour forcer le blocus et contourner les sanctions internationales : la « flotte fantôme » (ou dark fleet) qui est le pilier de la survie économique du régime et du financement de ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah. Il s’agit d’un vaste réseau clandestin de 320 pétroliers dont l’Iran dépend pour exporter son brut. Pour échapper à la surveillance internationale et américaine, les pétroliers de cette dark fleet déploient des tactiques de camouflage sophistiquées en désactivant leurs systèmes de signalisation pour devenir « invisibles » ou en recourant à la falsification de leurs coordonnées géographiques GPS. Le pétrole est ensuite transféré en haute mer, par transbordement, sur d’autres pétroliers visant à masquer l'origine iranienne de la cargaison. Ce dispositif est renforcé par l’usage récurrent de pavillons de complaisance (Panama, Liberia, Îles Cook) et de sociétés écrans basées à Dubaï ou Hong Kong, permettant des changements fréquents d'identité et de propriété. Malgré le blocus naval draconien américain, cette flotte fait preuve d'une efficacité persistante. D’après la Lloyds, 29 à 35 pétroliers de la dark fleet auraient déjà réussi à contourner le dispositif naval américain pour livrer leur brut en Chine. Cette logistique de l'ombre permet ainsi à Téhéran de maintenir des revenus d'urgence vitaux, défiant l'asphyxie économique totale visée par l'administration américaine. Toutefois, l’US Navy a déjà saisi six navires de cette flotte fantôme et refoulé 29 autres pétroliers réguliers ayant essayé de contourner le blocus. Quoi qu’il en soit, sans une levée du blocus ou une intervention diplomatique massive, l'asphyxie économique de l'Iran pourrait devenir irréversible d'ici l'été 2026. L’Iran est donc strangulé mais ne montre aucun signe apparent de fléchissement. Toutefois, les regards de Washington et de Téhéran son tournés discrètement vers la Chine. Le rôle de la Chine : une solution se profile à l’horizon Aujourd'hui, la Chine s'impose comme le principal client et unique bouclier économique de l'Iran. Dans le même temps, Pékin a besoin du marché des Etats-Unis, le plus grand du monde, pour équilibrer son économie. Washington a également besoin de la Chine pour procurer au citoyen américain des biens économiques à des prix abordables. Cela confère à la Chine une capacité d'agir comme médiateur pragmatique dans la crise actuelle. Les liens sino-iraniens sont une véritable bouée de sauvetage pour la République islamique, et les liens sino-américains tendent à l’apaisement. En 2025, la Chine a absorbé près de 90 % des exportations pétrolières iraniennes via la flotte fantôme, mais cela n’est qu’une fraction des importations chinoises. Par ailleurs, craignant la perturbation de ses approvisionnements énergétiques globaux et de ses exportations, la Chine a laissé entendre qu’elle promet de concrétiser les 400 milliards de dollars d'investissements en Iran prévus initialement en 2021, en contrepartie d’une flexibilité de la part des Iraniens. Le président Trump a d'ailleurs crédité Pékin d'avoir facilité le cessez-le-feu d'avril 2026. De plus, la Chine évite tout soutien militaire direct à Téhéran et a apaisé les tensions autour de Taïwan. L’administration US maintient le cap de la NSS Pour sa part, Washington utilise l'interdépendance commerciale avec la Chine comme arme de pression silencieuse, en continuant à imposer des sanctions interdisant à la Chine l’accès aux technologies et équipements américains, et limitant les exportations chinoises vitales vers les États-Unis. Déjà en 2025, ces exportations ont diminué de 37 milliards de dollars par rapport à 2024. En octobre dernier, à Séoul, Trump et Xi Jinping s’étaient rencontrés et avaient diminué les sanctions de part et d’autre. Ils devaient se revoir en avril 2026 pour poursuivre la détente dans leur guerre commerciale, mais ce sommet a été ajourné suite à la guerre d’Iran. La levée des sanctions américaines imposées à la Chine est un besoin stratégique pour Xi Jinping qui se voit contraint de jouer le rôle de modérateur et de faire pression sur l'Iran. Sous un angle géopolitique, en stabilisant ainsi le Moyen-Orient par la pression sino-américaine conjointe, l'Amérique s'assure une relation d'équilibre avec son rival asiatique, tel que le stipule la NSS de 2025.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 25, 2026 - 01:49

Dans une série d’articles à venir, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps, dans ce contexte, de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’État de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Pour comprendre le présent, rien ne vaut la relecture de l’histoire contemporaine, toujours présente dans la mémoire. Les guerres qui ont opposé Israël et le Hezbollah devraient être revisitées, la première ayant eu lieu en 1993 avec les événements clés qui l’ont précédée, sans compter le retrait israélien du Liban le 25 mai 2000, avec ce qui l’ont précédé et suivi, notamment les guerres de 1996, 2006, 2023-2024, et 2026. Trente-trois années de conflits au cours desquels, a priori, tout semble chaotique à première vue, mais en réalité il s’agit d’un processus très clair dont les ficelles sont tenues par les mollahs de Téhéran. Les événements continuent de se dérouler suivant un tableau où s’entremêlent les intérêts locaux, régionaux et internationaux. En tant que joueur international, les États-Unis, puissance mondiale inégalée depuis 1990, sont depuis longtemps, bon gré mal gré, une puissance régionale aussi avec leur influence dans tous les pays de la région sauf l’Iran, et leurs bases militaires dans les pays arabes. Les intérêts de Washington, Tel Aviv, Damas, Riyad et Téhéran, se mêlent, convergent, divergent, s’éloignent ou s’opposent de manière dynamique, alors que l’intérêt unique du Liban, non réalisé depuis 50 ans, est le recouvrement de sa souveraineté, puis la reconstruction de ses institutions étatiques. Les joueurs non étatiques, nombreux au Liban, notamment le Hezbollah, le Hamas et d’autres organisations armées illégales, et même des partis libanais alliés au Hezbollah, appuyés ou ménagés par l’une ou l’autre des puissances régionales, ont eu des rôles majeurs au cours des dernières décennies, entravant le rétablissement de la souveraineté du Liban. Les opportunités de recouvrement de la souveraineté qui se sont présentées tout au long de ces années, ont été mises en échec par les décideurs locaux, soit par incompétence, soit pour des intérêts étroits ou personnels, par lâcheté, appât du gain et obédiences diverses. Les trois agendas du Hezbollah Le Hezbollah continue à avoir trois agendas parallèles. Le premier, régional, est axé sur une ingérence dans les pays arabes pour les déstabiliser au profit de l’Iran, surtout l’Irak qui est à la frontière ouest de l’Iran, afin de prévenir la réémergence d’un nouveau leader à l’image de Saddam Hussein, cauchemar des mollahs de Téhéran. Le second, axé sur Israël, est basé sur une rhétorique de résistance, mise à profit pour l’agenda local qui n’est autre que l’hégémonie sur le Liban. Les partisans du Hezbollah, motivés par une idéologie religieuse, donc non sujette à discussion, sont convaincus qu’ils sont dotés d’une mission divine et se basent sur le modèle iranien où un État existe, mais les grandes décisions sont entre les mains du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), véritable État dans l’État aux ramifications sociales, économiques, sécuritaires et militaires. Le modèle libanais auquel aspire le parti pro-iranien est un État-vitrine qui s’occupe des affaires courantes et protocolaires, avec le Hezbollah présent au sein de l’État et en dehors de celui-ci avec sa milice et ses institutions politique, culturelle et sociale. Ainsi, c’est lui qui prend les décisions stratégiques et les projette sur le Parlement et le gouvernement. Pour ses partisans, donc, il représente la souveraineté, leur garantie sociale et sécuritaire, et surtout leurs ambitions idéologiques. Ce problème est au centre de l’actualité aujourd’hui, mais le cheminement du parti «divin» au cours des quatre dernières décennies, et qui a abouti à la situation actuelle, mérite d’être relu, surtout pour les générations libanaises nées sous son hégémonie. Pour ces générations, il fait partie du quotidien, et pour certains on peut coexister avec les armes du Hezbollah au nom d’une résistance qui s’éternise depuis 44 ans. En ce sens, quelques chiffres et faits sont particulièrement instructifs: la guerre qui s’est terminée par le traité de Westphalie a duré 30 ans (1618 – 1648); la Première Guerre mondiale, quatre ans; la Seconde Guerre mondiale, six ans; la guerre d’Indochine (France – Vietminh), neuf ans; la guerre du Vietnam (États-Unis – Nord-Vietnam), dix ans; le conflit arabo-israélien (mis à part la Palestine), 25 ans… Il est clair que depuis 44 ans, le Hezbollah ne tire sa légitimité qu’à l’ombre d’un état de belligérance. Donc, il n’a aucun intérêt à mettre fin à ses guerres avec Israël. Il est désormais clair que seuls les Libanais peuvent résoudre leurs problèmes, en mettant fin à l’état de guerre avec l’État hébreu, sans nécessairement aller jusqu’à un traité de paix. Six pays arabes ont devancé Beyrouth sur ce plan. Le Liban pourrait y parvenir avec l’aide de ces États arabes et des pays amis. L’accord de Taëf Pour en revenir à la relecture du passé proche, le point de départ sera l’accord de Taëf, signé le 22 octobre 1989 en Arabie saoudite avec la bénédiction américaine. Son objectif était d’arrêter les guerres qui se sont succédé au Liban pendant 15 ans. Les deux dernières guerres qui ont précipité la signature de cet accord et sa mise en application par la force étaient les plus dévastatrices, notamment la «Guerre de libération» libano-syrienne et la «Guerre d’élimination» libano-libanaise. Celles-ci risquaient de diviser les pays arabes et d’entraver un processus de stabilisation régionale complexe, souhaité par Washington et Riyad avec la fin de la première guerre du Golfe entre l’Irak et l’Iran. La mise en application de l’accord, entravée pendant des mois, était devenue une priorité pour ses sponsors après l’invasion du Koweït par l’Irak, le 2 août 1990. Il fallait, pour tous les joueurs internationaux et régionaux, arrêter les guerres qui continuaient au Liban après la signature de l’accord en question. Par conséquent, la communauté internationale et arabe a donné le feu vert à la Syrie baathiste afin d’imposer la stabilité au Liban par la force militaire, en contrepartie de son ralliement à la coalition arabo-internationale anti-irakienne qui visait à libérer le Koweït. Les troupes de Damas ont ainsi envahi, le 13 octobre 1990, le palais de Baabda et le ministère de la Défense nationale, contrôlés par le gouvernement militaire libanais présidé par le général Michel Aoun. Quelques mois plus tard, début 1991, les troupes irakiennes furent chassées du Koweït et une partie de l’Irak occupée par les forces de la coalition anti-Saddam. La conséquence fut l’affaiblissement du régime de Saddam Hussein, puis la montée en puissance de l’Iran et de son allié, le Hezbollah. Ce fut alors le point de départ des guerres menées par le Hezbollah contre Israël et vice-versa, avant et après le retrait d’Israël du Liban, le 24 mai 2000. Cette période a connu un bouleversement mondial avec la chute du mur de Berlin, l’affaiblissement de l’URSS et de ses alliés régionaux, dont l’Irak et la Syrie, puis le rapprochement de celle-ci avec les États-Unis, ce qui lui a donné une liberté d’action au Liban. De plus, les pays du Golfe, alliés des États-Unis (devenus sans rival sur la scène internationale), étaient alignés sur la Syrie d’Assad et ménageaient l’Iran face à l’Irak de Saddam. Cette réalité fondamentalement différente de la situation ante a été mal lue par le gouvernement militaire du général Aoun à l’époque, ce qui a mené au désastre du 13 octobre 1990. (à suivre)

Hezb-Israël, une guerre au service de qui? (3)
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 24, 2026 - 12:51

Dans une série d’articles, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps dans ce contexte de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’Etat de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Les deux premiers articles présentaient une relecture des événements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf en passant par l’opération «Règlement de comptes», et l’«Entente de Juillet» (1993), jusqu’à la veille de sa 2 e guerre avec Israël. Étape 3: Guérilla du Hezbollah contre Oslo et Madrid Pendant les trois années qui suivirent l’opération «Règlement de comptes» (juillet 1993), l’application des accords d’Oslo entre l’OLP et Israël n’avançait que péniblement, catalysée par Washington, qui maintenait à tout prix sa stratégie visant à contenir le conflit entre Israël et le Hezbollah afin d'éviter qu'il ne fasse dérailler le processus de paix israélo-palestinien, tout en cherchant à faire progresser les tentatives de rapprochement entre Tel Aviv et Damas. Par ailleurs, Washington et Tel Aviv discutaient ouvertement de l’imminence de négociations israélo-libanaises, à la lumière de nouvelles venant du Liban indiquant que l’armée baathiste syrienne avait déclenché une campagne de répression vis-à-vis du Hezbollah. Plus tard, cette nouvelle s’est avérée être une désinformation orchestrée par les Iraniens, avec la connivence de Hafez el-Assad. Téhéran, pour crédibiliser ses leurres, a laissé filtrer que l’Iran allait désormais acheminer les aides militaires au Hezbollah à travers des voies autres que la Syrie, qui laissait percevoir qu’elle était consentante à diminuer la tension au Liban-Sud. Pour mieux convaincre les observateurs des bonnes intentions syriennes, les Iraniens ont effectivement envoyé une cargaison d’armes qui s’est laissée intercepter en Turquie, ce qui a fait râler Ankara. En réalité, les Syriens jouaient deux cartes contradictoires: d’une part, celle de la paix qui leur permettait de manipuler Washington, et d’autre part, celle de l’échec des négociations de paix. Les Américains, ayant cru à l’adoption par les Syriens de l’option de la paix, étaient convaincus que leurs pressions sur Tel Aviv et Damas avaient porté leurs fruits… alors qu’il n’en était rien. Hafez el-Assad se préparait en réalité à anticiper l’échec des processus d’Oslo et de Madrid, se rapprochant de plus en plus de l’Iran et se réunissant en secret avec Saddam Hussein, qui était sous sanctions américaines. Profitant de la stratégie américaine d’apaisement et convaincus de la limite des pressions de Washington, Assad et Téhéran avançaient leurs pions au Liban, surtout en soutenant, armant et renforçant le Hezbollah. Entre 1993 et 1996, celui-ci mena une guerre d’usure contre l’Armée du Liban-Sud (ALS) et l’armée israélienne en utilisant roquettes, missiles et pièges routiers explosifs. L’ALS et Tsahal, pour leur part, ripostaient par l’artillerie et l’aviation. Les belligérants ont essayé d’épargner les civils conformément à l’«Entente de Juillet 93», mais en vain. À chaque accrochage, les États-Unis intervenaient rapidement et jouaient le rôle d’arbitre, empêchant Israël d’élargir ses ripostes au-delà d’un seuil extrême. Début 1996, le bilan s’alourdissait côté israélien. Depuis la fin de l’opération «Règlement de comptes» et en raison des tactiques avancées du Hezbollah, 210 soldats israéliens ont été tués et 110 de l'ALS; par ailleurs, entre 60 et 80 civils libanais sont tombés à l’intérieur et à l’extérieur de la «zone de sécurité», sous les frappes aléatoires ou des explosifs. Pour sa part, le Hezbollah a perdu 200 combattants, des cadres assassinés, d’autres capturés et d’autres ayant échappé à des tentatives de capture. Étape 4: Opération «Raisins de la colère» d’Israël contre le Hezbollah La deuxième guerre Hezbollah-Israël, baptisée opération «Raisins de la colère» (du 11 au 27 avril 1996), a mis fin à l’«Entente de Juillet» et représentait une escalade majeure visant à changer les règles du jeu entre les deux parties. L’objectif d'Israël était de faire pression sur le Liban et la Syrie pour contenir les opérations du Hezbollah. L’aviation israélienne a effectué au cours de cette opération 1.800 sorties, ciblé 500 objectifs comprenant des infrastructures civiles aussi bien que militaires, et déplacé 400.000 civils, ce qui correspond exactement à la situation actuelle, avec en plus le rasage des villages du sud. Le point culminant de cette guerre a été le bombardement par l’artillerie israélienne d'un centre de la Finul dans la ville de Qana, où des centaines de civils cherchaient refuge, ce qui a entraîné la mort de 106 personnes. Israël a affirmé que c’était une bavure, alors que le Hezbollah a qualifié l’incident de délibéré. Toujours est-il que le massacre de Qana a suscité une pression internationale énorme, conduisant à un cessez-le-feu. L'opération «Raisins de la colère» n'a pas réussi à stopper les tirs de Katioucha sur Israël et s'est terminée au bout de seize jours de combats par un accord écrit non signé, baptisé l’«Entente d’Avril», parrainé par la France et les États-Unis. Cet accord stipulait une règle d’engagement fragile et mal définie qui est la suivante: «Le Hezbollah ne tire pas depuis des zones peuplées, et Israël ne bombardera pas les zones peuplées.» Par ailleurs, un comité réunissant les États-Unis, la France, la Syrie, le Liban et Israël a été créé afin de surveiller les violations et d’examiner les plaintes. Il ressemble étrangement au «Mechanism» issu du cessez-le-feu de novembre 2024, qui avait suivi la guerre d’appui à Gaza et qui regroupait les mêmes membres, à l’exception de la Syrie, avec en plus la Finul. Séparés de 33 ans, ces deux comités n’ont pas été efficaces pour arrêter les hostilités. L’«Entente d’Avril 96» a affirmé le droit du Hezbollah à agir contre des cibles militaires à l'intérieur de la «zone de sécurité» au sud du Litani, occupée par Israël et tenue par l’ALS, tout en épargnant les civils et les zones résidentielles des deux côtés du fleuve ainsi qu’en Israël. Cet accord a été considéré comme un tournant majeur car il a donné une «légitimité» implicite aux opérations du Hezbollah contre Tsahal et l’ALS à l'intérieur du territoire libanais, et a indirectement amplifié l’influence iranienne grandissante au Liban. En effet, Téhéran était le grand gagnant de cet accord et a prouvé à ses alliés syriens et palestiniens, ainsi qu’à ses ennemis américains et israéliens, qu’il pouvait initier des guerres à travers ses mandataires, et par conséquent torpiller les processus de paix d’Oslo et de Madrid. Curieusement, l’arrêt des combats et la continuation des activités du Hezbollah convergeaient parfaitement avec les objectifs américains consistant à faire pression sur Israël afin qu’il fasse des concessions à la Syrie, et à inciter celle-ci à parvenir à un accord de paix avec Israël. (à suivre) À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Éviter que le discours du 17 avril reste lettre morte
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 18, 2026 - 20:58

Au Liban, le cessez-le-feu proclamé par Donald Trump, entré en vigueur dans la nuit de jeudi à vendredi, et le message à la nation du président Joseph Aoun, vendredi, applaudi par les ténors souverainistes comme par de nombreux éditorialistes, ont ravivé l’espoir du public. Le Hezbollah a vite fait de critiquer avec virulence le discours présidentiel, allant jusqu’aux menaces, bien que son nom n’y ait pas figuré explicitement une seule fois. Ce discours, louable en soi, rappelle cependant celui de l’investiture du 9 janvier 2025, qui n’a toujours pas été mis en application. Donald Trump va inviter le président Joseph Aoun et le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche pour des négociations directes. Les pourparlers entre belligérants commencent toujours par des positions contradictoires, généralement suivies par un compromis. Celui-ci est ordinairement en faveur du plus fort mais donne des garanties au plus faible, lorsqu’une véritable volonté de solution existe. Avant de se livrer à l’exercice des prévisions sur les résultats des négociations libano-israéliennes prévues, il convient de rappeler les précédents pourparlers de paix régionaux. L’Égypte est en paix avec Israël depuis 48 ans et la Jordanie depuis 32 ans. Au moment de la signature des traités de paix, les deux Etats ont été accablés de tous les maux par les pays se réclamant du «front du refus». Les accords palestino-israéliens d’Oslo piétinent depuis 33 ans, à cause d’un manque de volonté israélienne et de divisions palestiniennes. Les accords Abrahamiques de normalisation, signés par les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc avec Israël, fonctionnent très bien malgré la guerre de Gaza déclenchée par l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023. À la suite de cette guerre cependant, l’Arabie saoudite a gelé l’ouverture de pourparlers de normalisation avec Israël. La Syrie de Bachar el-Assad avait fait le calcul selon lequel il était dans son intérêt de ne pas signer d’accords de paix avec Israël, de garder une posture extrémiste et de s’allier à l’Iran. Assad avait deux priorités: d’une part, préserver son régime et en assurer la succession au profit de son fils; d’autre part, garder sa mainmise sur le Liban. Il avait estimé que le seul moyen de sécuriser ces objectifs, était de ne pas s’engager dans une paix qui aurait pu menacer son régime, lequel, privé de l’état de belligérance avec Israël, ne pourrait plus justifier ni son emprise sur le Liban ni ses répressions internes. La volonté de parvenir à un accord de paix de part et d’autre est donc la clef du succès des futures négociations libano-israéliennes. Cette paix priverait le Hezbollah de sa rhétorique de «résistance» et de la légitimation de sa structure milicienne. La formation pro-iranienne devrait changer de discours et peut-être abandonner sa raison d’être. Par conséquent, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle fasse des concessions. D’ailleurs, elle affiche clairement ne vouloir ni négociations ni paix. Que fera donc l’État libanais lors des pourparlers de Washington? Il est absolument clair qu’il y a un point commun entre le Liban et Israël: le démantèlement de la milice du Hezbollah. En termes de géopolitique, cela veut dire la fin de l’hégémonie iranienne exercée depuis 44 ans sur la Méditerranée orientale. Mais cela ne sera pas chose facile. Dans ce cas, comment le pouvoir libanais va-t-il résoudre ce problème? Cheikh Naïm Kassem a déjà annoncé la couleur, en affirmant sans détours qu’il poursuivra la résistance jusqu’au dernier souffle, et continuera de refuser de remettre ses armes avant le retrait israélien et la mise en place d’une stratégie de sécurité nationale (pour conserver ses armes sous une autre étiquette). Le président et ses conseillers, et/ou le Conseil des ministres, ont-ils posé le problème du Hezbollah sur la table des discussions avec une approche multidirectionnelle ? Ont-il élaboré une stratégie militaire, sécuritaire, diplomatique, économique, sociale … une stratégie compacte comme l’impose toute action de cette envergure? Y a-t-il un travail collectif en ce sens? Ou bien vont-ils se cacher derrière notre armée, comme il le font depuis août 2025? Il faut savoir que la guerre déclenchée par le Hezbollah pour soutenir l’Iran et qui vient d’être interrompue par le cessez-le-feu actuel, est la cinquième entre cette formation et Israël depuis 1993. Le Hezbollah a donc une expérience de 33 ans quant aux moyens de tirer profit des trêves pour se réorganiser, se réarmer, et revenir sur ses engagements à remettre ses armes, comme il le fit pour la résolution 1701 du Conseil de sécurité de 2006 et le cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Si les pourparlers de paix libano-israéliens trébuchent, il faut se préparer malheureusement à une sixième guerre du genre, toujours aussi dévastatrice, sinon plus. Le mandat du président Élias Hraoui s’était trouvé dans l’incapacité de faire face au Hezbollah. Ceux d’Émile Lahoud et de Michel Aoun ont donné toutes les faveurs à ce groupe. Seul le président Michel Sleiman a proposé une feuille de route pour rétablir la souveraineté de l’Etat, avec, comme point de départ, la déclaration de Baabda (Juin 2012), très vite court-circuitée et paralysée par le Hezbollah, le Courant patriotique libre (Michel Aoun), et le Parti démocratique libanais (Talal Arslane). Le président Sleiman a été accusé de tous les maux par ses détracteurs, à la faveur d’une campagne médiatique et sur les réseaux sociaux. Le Hezbollah a toujours considéré l’État comme une carapace, lui servant de couverture légale teintée de cosmétiques, mais demeurant à sa merci. Les négociateurs libanais aux pourparlers de paix devraient proposer des solutions crédibles à ce problème vieux de 44 ans et que plusieurs hommes du pouvoir actuel ont contribué à entretenir. Sans cela, les solutions viendront de l’étranger comme c’est le cas depuis 50 ans. Un minimum de sérieux et de crédibilité devrait émerger, sinon le discours présidentiel du 17 avril, prometteur et source d’espoir, risque de ne pas être suivi par des actions et de finir comme le discours d’investiture.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2)
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 17, 2026 - 13:40

Cette série d’articles permettra de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant le lecteur tirer les conclusions qui s’imposent. Par ailleurs, il est grand temps de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre-rhétorique, mais par un travail sérieux en prêchant la culture de l’Etat de droit, celui-ci ne pouvant être établi qu’à travers la souveraineté. La première partie exposait la situation internationale et régionale qui a abouti à l’accord de Taëf et le début de la montée en puissance du Hezbollah. Cette deuxièmle partie illustre comment la milice du Hezbollah a continué d’exister et de se renforcer sous le double sponsor syrien et iranien, le but pour Damas étant le renforcement de sa position sur la table des négociations de paix avec Israël, et pour Téhéran le torpillage de toute tentative de paix entre Israël d’une part, et la Syrie et le Liban de l’autre. Deuxième partie: La mise en application de l’accord de Taëf L’accord de Taëf signé le 22 Octobre 1989, fut élaboré par les Libanais pour ses clauses relatives aux réformes constitutionnelles internes. Il fut le résultat de plusieurs rounds de dialogue entre les parties libanaises, menés par étapes depuis 1976. Cet accord déplaçait ou réajustait l’équilibre entre les communautés dans le pays et donnait plus de prérogatives au Conseil des ministres aux dépens de celles du président de la République. De plus, il constituait le seul document visant à mettre fin aux guerres qui ensanglantaient le pays. En effet, il prévoyait clairement le démantèlement des milices armées. Toutefois, les spécialistes en droit constitutionnel avaient mis et mettent toujours l’accent sur de nombreuses lacunes constitutionnelles qu’il a engendrées. Ce ne furent pas les seules, car il en comportait une autre bien plus importante, devenue caduque aujourd’hui: la reconnaissance implicite de l’occupation baathiste syrienne du Liban, avec l’aval des pays arabes, de la communauté internationale, et particulièrement des Etats-Unis. Washington était préoccupée par la stabilité au Liban, et dans son optique, celle-ci ne pouvait être assurée que par le régime de Damas, même au prix de la répression des libertés. Elle était à ses yeux, nécessaire pour préparer le terrain à un accord de paix entre Israël et la Syrie, puis pour y inclure le Liban, lui-même sous occupation syrienne. Quand les troupes du président irakien Saddam Hussein ont envahi le Koweït en août 1990, quelques mois après la signature de l’accord de Taëf, auquel le gouvernement du général Michel Aoun s’opposait, la stabilité au Liban est devenue une priorité absolue non seulement pour les sponsors arabes de l’accord, mais encore plus pour les Américains qui ne voulaient plus se distraire au Liban afin de se concentrer sur la crise du Koweït. Le 13 octobre 1990, Damas obtint le feu vert arabe et international pour envahir la partie du Liban qu’elle ne contrôlait pas, en contrepartie de son adhésion à la coalition anti Saddam chargée de libérer le Koweït. Tirant profit de son contrôle quasi-total du Liban, Hafez Assad n’a appliqué l’accord de Taëf qu’«à la carte», et selon ses besoins pour consolider son occupation du pays du cèdre. Ainsi, le régime syrien a désigné les présidents Elias Hraoui puis Emile Lahoud à la première magistrature de l’Etat, chacun pour 9 ans, contrairement aux clauses de la Constitution. Sous leurs mandats respectifs, le Hezbollah a pu jouir d’une marge de manœuvre sans précédent. Il intensifiait son armement à partir de l’Iran via la Syrie. Les Premiers ministres et les ministres successifs sous les mandats de Hraoui et de Lahoud n’avaient aucun pouvoir sur toutes les questions militaires et sécuritaires. Celles-ci relevaient exclusivement des Syriens, dont la stratégie constituait à exercer une pression extrême sur Israël à partir du Liban, par le truchement du Hezbollah qui opérait librement dans le sud du pays et dans la Békaa. Étape 1: Démantèlement des milices sauf celle du Hezbollah Durant l’année 1991, les Syriens, après leur invasion, ont pris soin de démanteler les milices qui échappaient à leur contrôle. Non seulement le Hezbollah a été immunisé contre l’accord de Taëf, mais il était encouragé et appuyé par Damas afin qu’il mène une guérilla contre les forces israéliennes qui occupaient une partie du Liban-Sud. Le but était de faire pression sur Tel Aviv pour améliorer la position de Hafez Assad dans les négociations de paix avec l’Etat hébreu, initiées suite à la conférence de Madrid, tenue la même année. Téhéran pour sa part sponsorisait le Hezbollah pour s’affirmer sur la scène libanaise, noyauter l’Etat libanais, l’affaiblir, et y exporter la révolution khomeyniste, conformément à la Constitution iranienne. A signaler que ce double sponsor dont jouissait le Hezbollah a perduré jusqu’au retrait des troupes syriennes du Liban le 26 avril 2005. Depuis, la tutelle du Hezbollah est devenue principalement iranienne. Elle s’est renforcée et perdure jusqu’à ce jour. Étape 2: Mini guerre de sept jours Hezbollah-Israël La guérilla menée par le Hezbollah contre les forces d’occupation israéliennes et leur alliée, l’Armée du Liban Sud (ALS), s’intensifia en 1992 et 1993, sous le slogan de «la résistance». Le 25 juillet 1993, Israël a réagi en menant la première guerre d’envergure contre le Hezbollah, baptisée «Opération règlement de comptes », également connu sous le nom de «la Guerre des sept jours». Celle-ci a pris fin le 31 juillet 1993 sous pression américaine, notamment par le Secrétaire d’Etat, Warren Christopher. Les objectifs israéliens étaient de détruire les infrastructures du Hezbollah, couper ses approvisionnements, l’éradiquer de la région du Liban-Sud, et faire pression sur le gouvernement libanais en déplaçant les civils vers Beyrouth. Cette guerre de sept jours s'est terminée par une entente non écrite entre les deux parties, appelée «Entente de juillet», stipulant de ne pas cibler les civils des deux côtés, tout en maintenant les opérations armées en cours contre les cibles militaires de part et d’autre. Dès le déclenchement des hostilités, Washington était rapidement intervenu pour négocier cette entente, cherchant à maintenir la Syrie dans le processus de paix de Madrid. Un recours excessif à la force par Israël était perçu par l’administration du président George H. Bush comme un facteur susceptible de contraindre la Syrie à se retirer des négociations. L’«Opération règlement de comptes » a fait, parmi les civils libanais, 120 morts et 500 blessés, 300,000 déplacés et des milliers de bâtiments détruits et endommagés. Les pertes du Hezbollah s’élevaient à un nombre indéterminé de morts, et des dizaines de positions de combat détruites. Israël pour sa part a perdu deux soldats et un seul civil. (à suivre) À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Prévisions et incertitudes: jusqu’où mènera la guerre d’Iran?
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 2, 2026 - 18:29

En cette cinquième semaine de la guerre d’Iran, les déclarations du président Trump prêtent à équivoque. Celles des dirigeants iraniens aussi. Seule la position israélienne est claire: priorités aux impératifs militaires et sécuritaires. Les informations en provenance du théâtre d’opérations, et les analyses sociopolitiques dans les trois Etats belligérants, proviennent principalement de la presse. Les sources citées sont souvent biaisées, et ne mettent en lumière qu’une partie des faits qui sert les thèses de leurs auteurs. Force est de constater que la majorité de la presse écrite et des médias audiovisuels occidentaux insiste davantage sur les coûts de la guerre, que sur son bilan stratégique qui ne saurait être ni purement politique, ni purement militaire, mais doit constituer une synthèse stratégique unique. Les militaires mettent leur propre stratégie à exécution pour servir les objectifs nationaux. Les décideurs en font autant au niveau politique. Faire le point de cette campagne devrait tenir compte de tout ceci. Certains analystes négligent que le cours de la guerre dépend étroitement des ressources militaires et économiques de chaque belligérant. Celles-ci constituent le déterminant majeur du succès ou de l’échec. L’idéologie, la volonté de se battre, la motivation et la solidarité interne de chaque camp viennent ensuite. Le citoyen américain considère que le conflit militaire en cours pèse sur son portemonnaie. Certaines compagnies américaines se plaignent de pertes. D’autres, au contraire, font ou feront des bénéfices. Il est certain qu’après la guerre, l’économie américaine qui se concentre de plus en plus sur le continent américain et sur une reprise des échanges avec la Chine, se redressera facilement, comme le parie Trump. Il convient de signaler, dans ce contexte, que la rencontre à venir entre Trump et Xi Jinping, ajournée de quelques mois, serait suivie de la signature de contrats faramineux. Pékin pourrait notamment acheter à Washington 600 avions Boeing pour un montant de 140 milliards de dollars, du soja pour 20 milliards, sans compter le pétrole et le gaz américains, et la levée des restrictions sur l’achat par Pékin de puces électroniques auprès de la société américaine Nvidia. En contrepartie les Etats-Unis pourraient importer de la Chine des «Terres rares», essentielles à la fabrication des hardwares informatiques et à l’IA, sur lesquelles Xi Jinping a imposé des restrictions sévères, sans oublier les produits chinois à bas coûts destinés aux consommateurs américains. Sur le plan militaire, Washington évite et évitera soigneusement tout embourbement ou guerre d’usure, évoqués notamment par les opposants de Trump, à l’instar des guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan, où les Etats-Unis avaient tenté, sans succès, de changer les régimes. Les pertes américaines, humaines et en équipements militaires, sont jusque-là relativement minimes et les ressources militaires et économiques sont loin d’être taries. Le Pentagone s’était en outre en fixé quatre à six semaines pour atteindre ses objectifs et ce délai est toujours dans les limites annoncées initialement. L’Iran, pour sa part, est dans une situation socioéconomique désastreuse. Celle-ci a empiré en 2025 quand Washington a accentué les sanctions imposées à la République islamique, ce qui a pour effet de stranguler davantage l’économie iranienne et considérablement diminué le flux de dollars à partir des banques irakiennes. Cette situation risque de se détériorer davantage après le conflit. De plus, l’hégémonie évidente du Corps des Gardiens de la Révolution iranienne (CGRI) sur les mollahs et les hommes clés du régime, accentue le mécontentement de l’Artesh (l’armée régulière iranienne), jusque-là épargnée par les bombardements israélo-américains, des réformateurs comme le président Masoud Pezeshkian, et des minorités kurdes, baloutches, arabes et azéris, qui ne demandent qu’à agir militairement. Ces dissensions induiraient une radicalisation des CGRI à l’intérieur du pays. L’Iran aurait besoin de deux décennies au moins pour se relever. En somme, l’échec de la stratégie des CGRI au niveau régional pendant les deux dernières décennies est évident: Celle-ci a coûté des centaines de milliards de dollars pour rien. L’Iran est en ruine. Avant le déclenchement du conflit, la République islamique possédait l'arsenal de missiles et de drones le plus important et le plus diversifié du Moyen-Orient, caractérisé par une évolution vers des missiles balistiques à carburant solide, donc rapidement déployables, et de haute précision, et des stocks massifs de munitions rôdeuses à longue portée. Selon les estimations, l'Iran disposait d'un stock d'environ 2000 à 3000 missiles balistiques à longue (2000 km) et courte (300 km) portée, dont des missiles hypersoniques Fattah , capables d'atteindre des vitesses supérieures à Mach 10, et Khorramshahr à longue portée et à charge utile de plus d’une tonne, capables de charges à têtes multiples et qui ont démontré leur efficacité. Il disposait également d'environ 480 lanceurs de missiles mobiles. L'Iran a également produit en masse des dizaines de milliers de drones suicides, surtout les fameux Shahed-136, ayant une portée opérationnelle de 1500 à 2500 kilomètres. Il avait doté cet arsenal de capacités chinoises de précision, permettant de frapper des antennes radar américains, ce qui a permis de détruire environ sept radars sophistiqués américains et ouvrir une brèche dans les défenses antimissiles. Enfin l'Iran a massivement investi dans des installations de production et de stockage souterraines pour sécuriser son arsenal, ce qui rend sa destruction totale depuis les airs plus difficile. La stratégie du CGRI visait une capacité de saturation des cibles, afin de submerger les systèmes de défense, ce qui a très partiellement réussi vu que le taux de réussite sur cible a démontré un succès de 5 à 10%. Ces capacités ont été réduites des deux tiers après un mois de conflit, selon les Américains et les Israéliens. Ils continuent de diminuer. Le Pentagone se prépare dans les prochains jours à une campagne terrestre prolongée, avec le déploiement de milliers de soldats américains supplémentaires, comme l’ont rapporté le Washington Post et CBS. Les unités d’élite américaines se préparent, notamment des Navy SEALs, des Rangers, des Marines et la 83 ème division aéroportée, et fournissent à Washington des options flexibles pour d’éventuelles opérations à l’intérieur de l’Iran, visant à anéantir ce qui reste des missiles et drones iraniens, et également du programme nucléaire. Le Tehran Times a averti que le plan américain commencerait par des assassinats ciblés de hauts responsables, comme au début du conflit militaire, suivis de frappes contre des infrastructures stratégiques. La phase terrestre impliquerait par la suite des milliers de combattants locaux, iraniens et non iraniens, venant du nord‑ouest, probablement des Kurdes, appuyés par 5000 soldats américains répartis entre Bahreïn et les axes maritimes, avec le déploiement du 3 ème porte-avions. Toujours selon la même source, les marines et les parachutistes prendraient d’assaut des aéroports dans la ville portuaire de Bandar Abbas et autres villes, pour faciliter des ponts aériens, alors que les équipes aéroportées frapperont des sites liés aux missiles et au programme nucléaire. Ces affirmations du Teheran Times veulent dire que l’Iran se prépare à s’opposer à ce plan. Entretemps, les frappes américaines et israéliennes se poursuivent grâce à la maîtrise de l’air, et continuent à dégrader l’arsenal iranien. Au vu de tout ceci, le constat est le suivant: les Iraniens, malgré leurs revers militaires et leurs pertes considérables, ne démontrent aucune flexibilité et volonté de concessions stratégiques. La victoire américaine serait donc limitée au plan militaire, tout en neutralisant, à long terme, la capacité de nuisance iranienne. En contrepartie, et malgré les affirmations de Trump, les CGRI continuent à tenir, ce qui rend fort peu probable une percée dans les négociations. Les conclusions restent donc prématurées en attendant la mise en application ou non de l’option terrestre américaine.

Guerre en Iran: état des lieux
Par
Khalil Helou
Publié
mars 29, 2026 - 17:06

Dans quelle direction s’oriente la guerre entre les Etats-Unis et Israël, d’une part, et la République islamique iranienne, d’autre part ? C’est une question qui se pose quotidiennement depuis le déclenchement des opérations militaires, et à laquelle nombreux analystes et politiciens, jouant les augures, ont déjà précipitamment répondu avec certitude. Toutefois, il faudrait se doter d’un ensemble de données concrètes, difficiles à obtenir, afin d’avoir des réponses précises à cette interrogation. Force est de relever dans ce cadre que l’on prend souvent ses désirs pour des réalités, et les analystes décrivent parfois leur propre pensée plutôt que d’analyser des faits tangibles. Les Renseignements militaires, qu’ils soient américains, israéliens ou iraniens, ou bien encore russes et chinois, sont les seuls à pouvoir définir la situation de chaque partie sur le terrain, sachant que par le passé ils ont parfois commis de graves erreurs de jugement. L’ensemble des données qu’il faut acquérir pour pouvoir évaluer l’état de chaque belligérant le plus précisément possible sont innombrables, notamment : ses pertes exactes ; son stock de munitions pour chaque équipement ; son plan de bataille et sa flexibilité ; le cours de son action militaire ; la performance de chacune de ses unités engagées sur le terrain ; la disponibilité de ses unités combattantes de réserve ; l’état d’esprit de ses décideurs au niveau de l’échelon supérieur militaire et politique ; sa situation économique et financière secteur par secteur ; sa dépendance en termes de lignes d’approvisionnement, ou l’inverse son indépendance en termes de ressources (humaines, agricoles, énergétiques, industrielles, financières, militaires …) ; sa résilience ; sa situation sociopolitique et ses pressions internes ; sa volonté de poursuivre le combat ; son état de fatigue et son habileté à se livrer à des manœuvre militaires et politiques. Des données dynamiques La collecte de l’ensemble de ces informations restera toujours incomplète et nécessitera l’utilisation habile de l’intelligence artificielle afin de tirer des conclusions crédibles. Il reste que la prudence s’impose en termes de jugement et de recommandations présentées aux décideurs, qu’ils s’appellent Trump, Netanyahu ou Mohammad-Bagher Ghalibaf. Chacun d’eux est entouré d’experts, mais aussi chacun d’eux exerce son leadership dans des limites qu’on ne peut pas toujours prévoir. Il faut également noter que ces données sont dynamiques et qu’elles sont sujettes à des changements heure par heure. Il est donc difficile de dresser un tableau complet de la situation et de se livrer à des prévisions précises. Les lacunes pourraient être comblées par l’imagination de l’analyste, qui dépend elle-même de son expérience, son niveau d’expertise, sa tendance idéologique et son appartenance politique. L’analyste risque donc d’avoir des failles dans ses estimations. Seuls ceux qui ont assez d’expérience et de culture pourraient émettre un avis crédible, souvent caractérisé par la prudence et la modestie, ne surestimant ou ne sous-estimant pas les capacités de l’un ou l’autre des belligérants. Par ailleurs, le recours aux leçons de l’histoire pourrait être utile. La bataille de Dien Bien Phu (mars 1954) en est un exemple, sachant très bien qu’elle se déroulait dans un contexte totalement différent. Les Vietnamiens communistes avaient fait tomber la base militaire française de Dien Bien Phu, ce qui fut une défaite humiliante pour la France. On savait très bien que Dien Bien Phu aurait été sauvée, et les Vietnamiens d’Ho Chi Minh vaincus, si les Etats-Unis étaient intervenus avec leur aviation pendant un ou deux jours, mais Eisenhower estimait qu’une telle action aurait poussé la Chine à intervenir comme elle le fit en Corée quatre ans auparavant. De plus, il savait que les communistes contrôlaient idéologiquement les populations vietnamiennes et contrôlaient aussi les campagnes. De ce fait, la guerre se serait éternisée malgré son intervention. Des questions fondamentales En se basant sur cet exemple on pourrait relever les faits suivant en ce qui concerne le cas présent : la supériorité militaire américano-israélienne est incontestable ; ni les Russes ni les Chinois n’interviendront aux côtés de l’Iran ; les Américains mettent sur pied une coalition internationale pour assurer la sécurité du détroit d’Ormuz afin de diminuer la pression sur l’économie mondiale, malgré le mécontentement européen ; de plus, le régime de Téhéran ne contrôle pas toutes ses populations, encore moins les campagnes du nord et du sud du pays. En contrepartie, l’impopularité de la guerre aux Etats-Unis risque de compromettre la seconde partie du mandat de Trump. Le régime iranien s’avère résilient en apparence quoiqu’impopulaire, et des rapports de presse indiquent que le sentiment d’appartenance nationale chez les Iraniens maintient un minimum de cohésion sous les bombardements. Toutes ces données disponibles imposent la prudence dans les évaluations. De plus, nombre de questions restent sans réponses précises, sauf peut-être chez les services de renseignements militaires, notamment : que reste-t-il des moyens militaires asymétriques chez les Iraniens ? Dans quelle mesure ces moyens peuvent-il encore être nuisibles, aussi minimes soient-ils ? Les Russes et les Chinois aident-ils ou non les Iraniens ? Si oui, quels sont le volume et la qualité de ces aides, et leur efficacité pour prolonger le conflit ? Le temps joue-t-il en défaveur des Iraniens, des Américains, ou des deux ? Quel est le véritable état d’esprit des pasdarans et des mollahs, et du commandement américain ? Où en est la volonté de se battre dans les deux camps ? Quid du poids des pressions internes sur les décideurs dans chacun des deux camps? … Les incertitudes sont nombreuses. Toutefois, on peut affirmer ce qui suit : l’attente minimale est que le régime iranien sera certainement privé des ressources dont il disposait pour son expansion régionale, ce qui diminuerait considérablement sa capacité de nuisance, et pour longtemps. Au mieux, Téhéran changerait d’attitude, remettrait l’uranium radioactif à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique, cesserait son soutien à ses instruments régionaux, accepterait de limiter ses drones, ses missiles balistiques et de croisière. La chute du régime n’est pas prévisible au stade actuel. Entre ces attentes extrêmes se trouvent de nombreuses éventualités dont l’effritement de l’Iran en entités ethniques sur fond d’instabilité et/ou de guerre civile, avec un débordement vers les pays avoisinants. On pourrait donc disserter là-dessus sur des pages entières en l’absence de données complètes et précises, toutefois le monde arabe et nous-mêmes aurons certainement des jours meilleurs.

Aide-mémoire politique et militaire
Par
Khalil Helou
Publié
mars 18, 2026 - 23:03

Depuis quelque temps, une grande partie de l’opinion publique accuse l’armée – et/ou son commandant en chef – de faillir à son devoir, sinon de se mutiner contre le gouvernement qui lui a demandé de démanteler l’arsenal militaire du Hezbollah. L’armée libanaise est ainsi devenue la cible favorite de certains journalistes, bloggeurs et activistes des réseaux sociaux, alors qu’elle est admirée et presque déifiée par leurs homologues du camp opposé. Le ridicule et l’inadmissible dans l’affaire est que les admirateurs d’aujourd’hui accusaient hier l’armée de tous les maux. Ils lui reprochaient une «collabo» avec «l’impérialisme» américain (étiquette clichée que les n’importe qui collent sur le front de tout ce qui ne leur plaît pas), en référence à la coopération militaire entre le Liban et les États-Unis, alors que sans les aides américaines, notre armée aurait été non opérationnelle, vu la maigreur du budget de la défense. Ces néo-admirateurs de l’institution militaire s’ajoutent aux admirateurs permanents qui étouffent la troupe tellement ils l’enlacent. Ceux qui discréditent l’armée en toutes circonstances, et ils sont nombreux, prétendent qu’elle ne les a jamais protégés, oubliant un palmarès éloquent d’un siècle de sacrifices, surtout depuis les années 60. Ceux-là utilisent, à juste titre parfois, des arguments tels que le comportement en public de certains militaires, les interventions télévisées de certains retraités, et d’autres. Ils se concentrent sur les détails et passent sciemment à côté de l’essentiel. Tout ce monde a fait de l’armée libanaise une matière médiatique, ce qui est nuisible, toutes dimensions confondues. Certes, une réforme en matière de sécurité et de défense s’impose, mais ceci est du ressort du pouvoir législatif, compétent en la matière. Notre armée ne devrait pas se mêler de politique. Toutefois, les impasses nationales et la faillite du pouvoir, la placent au centre de toutes les attentions. Ainsi, depuis 1958, et à la suite de la mini-guerre civile de l’époque, les militaires ont été projetés dans la scène politique, à laquelle ils ne sont pas du tout préparés. Peu d’entre eux s’y adaptent. Pour en revenir à l’aspect opérationnel de l’armée, celle-ci reçoit, en plus des aides militaires américaines, d’autres soutiens de pays européens et arabes. L’Iran, si chéri par le Hezbollah, ses alliés inconditionnels, et ceux saisonniers (élections obligent), n’a jamais offert sérieusement d’aider notre institution militaire, bien que sa doctrine porte sur la défense du pays contre toute agression, y compris israélienne. Téhéran n’a proposé que des aides militaires superficielles à l’armée, et réservait celles sérieuses au Hezbollah, notamment les missiles antichars de dernière génération, les drones et autres missiles de tous genres, mis à part les aides financières. L’institution militaire n’a plus assuré de présence effective au Liban-Sud depuis 1975, ce qui a abouti à la situation actuelle. Cette absence s’expliquait notamment par la volonté de l’occupation syrienne, surtout à partir de 1990. Depuis cette année, les présidents installés à Baabda étaient soumis à Damas qui leur interdisait d’imposer la souveraineté nationale au Liban-Sud. Le président Émile Lahoud, dont l’amitié avec son homologue syrien, Hafez Assad, était étroite, a pris soin avec ses gouvernements successifs, d’empêcher les forces régulières de se déployer au sud, après le retrait total d’Israël du Liban-Sud le 25 mai 2000, sous prétexte que les hameaux de Chebaa étaient toujours occupés, et que notre armée ne doit pas assumer le rôle de garde-frontières pour Israël. Mais ce faisant, il a favorisé le déploiement du Hezbollah dans cette région, soi-disant pour libérer ces hameaux, ce qui nous a valu la guerre dévastatrice de 2006, et la fameuse expression du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah «si j’avais su». Un an plus tard, l’organisation Fateh al-Islam (organisation émanant d’al-Qaeda) occupait le camp palestinien de Nahr el-Bared au nord de Tripoli, et planifiait d’établir un émirat islamique au Liban-Nord, fidèle à Oussama Ben Laden. Lorsque l’armée a combattu Fateh al-Islam qui avait posé une bombe dans un bus à Aïn-Alak, au Metn-Nord, tuant des civils, opéré des holdups dans des banques, et tué, en une heure, 29 de nos soldats, Hassan Nasrallah avait dit, textuellement: «Les camps palestiniens sont une ligne rouge.» À l’époque, l’armée avait cependant outrepassé cet ultimatum et vaincu l’organisation terroriste, au prix de 170 martyrs. Le Hezbollah, à l’époque, encerclait le Sérail et le Premier ministre Fouad Siniora, à travers un sit-in qui durait depuis des mois, dans une tentative de coup de palais. Plus tard, en 2008, l’impasse politique a propulsé le général Michel Sleiman à la présidence. Ce dernier a terminé son mandat, accusé de tous les maux par le Hezbollah. Michel Sleiman avait refusé de se soumettre, comme son prédécesseur et, surtout, avait élaboré une stratégie de défense visant à restaurer la souveraineté de l’État, péché mortel impardonnable, aux yeux de la milice, car pouvant conduire à sa fin. En 2016, le Hezbollah et ses alliés, après une entente avec les souverainistes, installent Michel Aoun à Baabda. Celui-ci a pris soin, dès le début de son mandat, d’empêcher l’élaboration d’une stratégie de défense que son prédécesseur, Michel Sleiman, avait pourtant mis sur la table, prétendant que les stratégies changent et qu’il est inutile d’en élaborer une. Il a ensuite déclaré à plusieurs reprises que l’armée était incapable de défendre le pays. Quand, au cours de l’été 2017, la troupe a croisé le fer avec le groupe État islamique (Daech) dans la bataille de Fajr al-Jouroud, qu’elle en est sortie victorieuse et qu’elle s’apprêtait à mener l’assaut final contre ce groupe, la victoire totale a été avortée, sur ordre du président Aoun, et les combattants de Daech ont été évacués en bus vers la Syrie, après un arrangement entre le Hezbollah et le groupe État islamique. Un mois plus tard, en octobre 2017, Michel Aoun, allié indéfectible du Hezbollah, et certainement à la demande de ce dernier, a déclaré devant la presse: «La situation économique du Liban ne permet pas d’équiper l’armée et il existe des raisons qui empêchent que les armes soient exclusivement entre ses mains», considérant qu’«une solution au Moyen-Orient débouchera sur un règlement du problème des armes du Hezbollah». Actuellement, le pouvoir a pris des positions louables quant à la restauration de la souveraineté. Toutefois, la troupe n’est pas en train de les exécuter, étant donné que cette mission nécessite une supervision permanente de la part de l’exécutif, chose qui n’existe toujours pas. L’exécutif tergiverse ou propose des initiatives obsolètes. Pour conclure, chacun veut que la mission de l’armée corresponde à ses désirs et l’exploite comme matière médiatique, positivement ou négativement, pour se faire une notoriété. Le véritable responsable à qui demander des comptes reste le pouvoir exécutif, qui comprend le Conseil des ministres et le président de la République, ainsi que le Parlement, en attendant que son président, Nabih Berry le permette, et respecte la séparation des pouvoirs. Montesquieu se retourne dans sa tombe.

La guerre Iran-USA: comment pourrait-elle finir?
Par
Khalil Helou
Publié
mars 12, 2026 - 12:57

Dans les analyses, on passe souvent à côté de certains enjeux. On verse dans un excès d’objectivité et un manque d’imagination, ou vice-versa. Ou encore, on confond désirs et part de réalité. Force est de constater que ni les événements les plus tragiques, ni leur dénouement, n’avaient jamais été prévus par les analystes les plus chevronnés. Seuls quelques rares esprits éclairés s’étaient montrés visionnaires, mais peu d’entre eux étaient écoutés dans les hautes sphères de décision, embourbées dans les affaires politiques, financières et économiques. Le catalyseur des deux guerres mondiales Rares sont ceux qui avaient prévu la Première Guerre mondiale, car aucun belligérant ne la désirait, surtout après les ententes et le partage d’influence dans le monde entre les grandes puissances de l’époque. Cette guerre avait été qualifiée de «Der des Ders» par les analystes convaincus qu’elle ne se répèterait jamais, et que l’Allemagne était désormais soumise à jamais. Vingt ans plus tard, l’Allemagne contrôlait l’Europe à travers une seconde guerre encore plus dévastatrice, et elle a failli contrôler le monde sans l’intervention américaine: la clef de la renaissance allemande et de sa supériorité militaire résidait dans la technologie. Même constat à la veille de la Première Guerre mondiale: le monde était en pleine révolution industrielle et technologique, ce qui avait engendré des armes inédites, notamment le char, l’avion de combat, les flottes guerrières aux coques entièrement métalliques, les navires de guerre propulsés au pétrole au lieu du charbon, le canon sans recul, et le fusil semi-automatique. La course aux armements qui a suivi a catalysé à son tour les deux grandes guerres. Au XXIe siècle: des technologies de l’armement à la portée de tous Côté armement, la situation dans le monde aujourd’hui n’est pas si différente de celle du début du siècle dernier, sauf que nous en sommes aux drones, aux missiles et obus intelligents de tous genres, aux radars de haute précision, aux avions et missiles furtifs, aux missiles antimissiles, aux armes nucléaires, à la robotique de combat, aux moyens électromagnétiques et aux cybertechnologies. Ces équipements et ces moyens ne relèvent plus du domaine exclusif des grandes puissances. Ils sont aujourd’hui disponibles dans des pays comme l’Ukraine, la Corée du Nord et l’Iran. La disponibilité de ces technologies encourage les régimes belliqueux à être plus défiants et assure aux nations relativement faibles, comme l’Ukraine, une capacité de résilience et de résistance face à des puissances plus importantes. Personne n’avait prévu l’offensive du Hamas à partir de Gaza en octobre 2023. Fort de ses missiles et drones indigènes, de ses machines volantes artisanales et de ses combattants habiles sur le plan technologique, le mouvement a pu occuper temporairement le sud d’Israël. À la veille de la guerre actuelle, il était clair que l’Iran ne pouvait plus compter sur ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah, le Hamas et les milices du Hachd el-Chaabi irakiennes, ceux-ci ayant été affaiblis par quinze mois de guerre avec Israël. De plus, Téhéran, ayant lui-même subi des dégâts importants dans son potentiel militaire et nucléaire pendant la guerre des 12 jours en juin 2025, était jugé hors d’état de nuire, surtout qu’il était alors engagé dans les pourparlers sur son programme nucléaire avec les États-Unis. Ces suppositions s’avérèrent erronées: pendant qu’il négociait, l’Iran reconstituait simultanément son stock indigène de drones, dont efficacité a été prouvée en Ukraine, de missiles balistiques sophistiqués, de missiles de croisière très précis, de missiles supersoniques terre-mer antinavires, de missiles hypersoniques, et de missiles à ogives multiples ayant une portée de plus de 2.000 km. Cela renforce la capacité des mollahs à fermer le détroit d’Ormuz et à perturber la navigation dans le Golfe arabe. Dans les années 80, durant la guerre irako-iranienne, Téhéran n’avait pas hésité à semer des mines navales dans ce détroit, ce qui lui avait alors valu une attaque américaine dévastatrice sur sa marine afin de garder le libre passage de la voie maritime. Aujourd’hui, les Gardiens de la Révolution islamique ont prouvé leur savoir-faire en recourant à une combinaison complexe de technologies de radars de surveillance, de drones, de bateaux drones suicides, de missiles terre-mer, de sous-marins de poche (l’Iran en possède au moins 18, particulièrement difficiles à détecter), et de mines navales mentionnées dans les derniers rapports américains. Deux conditions pour finir la guerre La fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran se concrétise, malgré la perte significative des capacités militaires de la République islamique. Mais les Iraniens conservent des capacités technologiques suffisantes, quoique limitées, comme les mines et les drones, pour fermer le détroit. Or garder ce détroit ouvert à la navigation représente un intérêt stratégique pour les États-Unis. Au point où en est le conflit, l’avenir du président Donald Trump dépend désormais de sa capacité à préserver cet intérêt: s’il donne l’impression d’être dissuadé par l’Iran, cela provoquera un séisme géopolitique mondial et politique aux États-Unis. Autre considération technologique aux répercussions géopolitiques: l’Iran, comme l’indiquent ses propres responsables, détient toujours 460 kilos d’uranium enrichi à 60%, bien à l’abri des moyens de surveillance américains. Le pays dispose encore de centrifugeuses capables d’enrichir cet uranium à 90%, ce qui pourrait déboucher sur une arme. Le danger n’est nullement le lancement d’une bombe atomique par un missile iranien. Il réside plutôt dans le fait que l’Iran – ayant déjà sponsorisé des attentats terroristes, étant allié à des milices ayant opéré de tels attentats, et abritant selon nombre de rapports des activistes d’al-Qaeda – pourrait être tenté, dans un geste de désespoir, de transférer ces matières fissiles à des organisations qui en feraient usage pour un nouveau 11 Septembre encore plus dévastateur. Ces considérations rendent peu probable une fin du conflit en queue de poisson. L’Iran joue sa tête et mène une guerre psychologique donnant l’impression de tenir ferme et de remporter une victoire, alors que le président Trump exige une reddition totale de Téhéran. Ce conflit ne pourrait s’achever que par une victoire totale à la Von Clausewitz par les États-Unis, chose coûteuse, toutes considérations réunies, ou par des négociations qui contraindraient l’Iran à céder ses matières fissiles hautement enrichies, et à éliminer ses capacités susceptibles de menacer l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz. Entretemps, la guerre continue et l’Iran s’affaiblit de plus en plus.

L’inaction de l’État, synonyme de suicide
Par
Khalil Helou
Publié
mars 11, 2026 - 17:03

Depuis une semaine, une nouvelle guerre – la cinquième en 34 ans – oppose Israël au Hezbollah. Une guerre de plus que les Libanais n’ont jamais voulu. Tous les accords qui avaient mis un terme aux quatre guerres précédentes n’étaient que des trêves exploitées par l’Iran et le Hezbollah, d’une part, et Israël, de l’autre, pour se préparer à la guerre suivante, sous l’œil bienveillant des régimes Assad, père et fils, et des présidents et gouvernements libanais vassaux de Damas ou de Téhéran, notamment sous les mandats Hraoui, Lahoud et Michel Aoun. Les factures de ces guerres avaient été payées fort cher par les partisans inconditionnels du Hezbollah, bon gré, sous l’effet soporifique de l’idéologie, par les autres libanais, mal gré, par les pays arabes qui finançaient les reconstructions pour des raisons humanitaires et géopolitiques. Le même scénario se répète donc depuis quatre décennies: guerre, cessez-le-feu, rhétorique de victoire, déliquescence du pouvoir libanais, préparatifs du Hezbollah aux guerres sans fin, mensonges mutuels, puis guerre de nouveau. Le proverbe émanant de la sagesse populaire dit que «l’âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre». Il est certain que le président Joseph Aoun qui est, par ailleurs, le commandant suprême des forces armées conformément à l’article 49 de la Constitution, et le Premier ministre Nawaf Salam et son gouvernement, qui désignent non seulement le commandant en chef de l’armée, mais aussi tous les hauts gradés de l’armée et des institutions sécuritaires, sont à la tête du premier pouvoir exécutif qui, depuis 1990, profite d’équilibres régional et mondial favorables à la restauration de la souveraineté perdue depuis 1968. Il jouit aussi d’un appui local sans précédent, et d’opportunités arabes et internationales tangibles. En novembre 2024, le Hezbollah, après 13 mois de guerre, était demandeur de cessez-le-feu avec Israël et Nabih Berry était le champion des négociations. Le gouvernement Mikati n’a accepté le cessez-le-feu qu’après avoir été «autorisé» à le faire par le Hezbollah. Ainsi, le demandeur de cessez-le-feu a donné l’air, subtilement, de l’avoir accepté de façon magnanime, tout en criant victoire et en menant une campagne de déni ahurissante. Depuis 15 mois, les nouveaux président, Premier ministre et membres du gouvernement sont manipulés, soit en connaissance de cause, soit en à cause d’une incapacité à désarmer le Hezbollah. Celui-ci, dès le départ, a renié ses engagements à appliquer la résolution 1701, appuyé par Nabih Berry. Le «parti divin» a profité de ces quinze mois pour se réorganiser avec l’aide du Corps des Gardiens de la révolution islamique, sous l’œil bienveillant ou aveuglé, mais sans circonstances atténuantes, du pouvoir exécutif. Il a profité de l’aveuglement et de la myopie des partis souverainistes, trop affairés par les élections législatives et la compétition entre eux pour le partage des sièges parlementaires, lesquels n’ont d’ailleurs pas fait beaucoup de différence face aux événements stratégiques, comme le démontre spécifiquement la «brillante» absence de la commission parlementaire de la Défense. Cette réorganisation du parti de dieu se manifeste au grand jour aujourd’hui, puisque tout a repris comme si depuis le 27 novembre 2024 le temps s’était arrêté. Notre armée subit les conséquences de l’inaction du pouvoir, pour ne pas dire de la complicité d’une partie significative de ce pouvoir avec le Hezbollah, et met en jeu sa crédibilité. Les décisions musclées visant à désarmer le Hezbollah, prise en août 2025, huit mois après l’investiture du président J. Aoun, et le vote de confiance du gouvernement Salam, se sont peu à peu diluées face au sport favori du Hezbollah: la tergiversation patiente et sournoise. L’armée a mis du temps à présenter son plan pour le sud du Litani, et son exécution a traîné en longueur. Aujourd’hui, tout ceci est complètement discrédité avec le retour à la situation ante et la reprise des combats entre le Hezbollah et Israël au sud du Litani. Face à cette situation, une question se pose: le président et le Conseil des ministres avaient donné leur aval pour le plan et l’exécution au sud du Litani, et n’avaient opposé aucune réserve ni formulé des remarques concernant les échéances, sachant que les mises en garde des instances internationales concernant la réorganisation du Hezbollah et l’impatience d’Israël étaient claires, mais la surdité maladive a prévalu. Évidemment, le plan concernant le nord du Litani est devenu une vaste blague, sauf un miracle. Face à cette situation, qui est responsable? Le président? Le Premier ministre? Le gouvernement? Le pouvoir exécutif tout entier? Notre armée?… Force est de souligner que l’exécutif a tous les pouvoirs sur les forces armées, mais la fâcheuse coutume au Liban, depuis 1968, est de faire assumer à la troupe les conséquences de l’inaction de l’exécutif et des impasses politiques. Ainsi, en 1973, après les combats entre notre armée et l’OLP à Saïda, les officiers responsables du Liban-Sud ont été mutés. En 1975, l’inaction de l’exécutif et le glissement vers la guerre interne ont abouti au remplacement du commandant en chef de l’armée, le général Iskandar Ghanem. En 1984, les combats entre notre armée d’une part, et les milices du mouvement Amal, du PSP, de l’ALP (Armée de libération de la Palestine) et de l’armée d’occupation syrienne, d’autre part, ont abouti au limogeage du commandant en chef de l’armée le général Ibrahim Tannous… Pour en revenir à notre situation actuelle qui ne ressemble à aucune des situations précédentes, une division verticale oppose le Hezbollah et ses partisans, d’une part, et tous les autres Libanais, de l’autre, avec Nabih Berry et son mouvement Amal qui tergiversent. Deux options se présentent alors: l’inaction traditionnelle ou l’inverse. En cas d’inaction, les pouvoirs exécutif et législatif ressembleront à un décor et n’auront plus rien à négocier avec les instances arabes et internationales, encore moins avec Israël. À l’inverse, si l’exécutif décide d’agir, l’appui arabe unanime est certain, quelle que soit cette décision, surtout qu’aujourd’hui, l’Iran attaque les pays arabes stratégiquement. L’appui européen et américain sera certainement assuré, chose rare puisque les divisions entre Washington et l’UE se ressentent partout, sauf concernant le Liban. Quand l’exécutif décide sans ambiguïté et lorsque le président joue son rôle de commandant suprême des forces armées, quand l’exécutif prend les choses en main à travers le Conseil supérieur de défense, et supervise les moindres actions de la troupe sur une base quotidienne, celle-ci exécutera comme elle l’a toujours fait depuis l’an 2000. Quand la mission de la troupe est sécurisée politiquement, même sans unanimité, les résultats seront certainement tangibles. Quant à la commission parlementaire de la Défense, elle pourrait au moins, et même sans unanimité, questionner l’exécutif ainsi que la troupe, et faire assumer les responsabilités aux personnes concernées. L’action, même avec ses incertitudes, est une aventure moins risquée que l’inaction, surtout quand les dinosaures de la région sont en guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse, quoique neutre et à majorité germanophile, a décrété la mobilisation générale, a empêché l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste à utiliser le pays ou à communiquer à travers son territoire. Elle a établi une stratégie militaire pour défendre le réduit montagneux, cœur du pays. Une stratégie pareille est faisable certainement au Liban, et sans aucun doute, il incombe à l’exécutif et non aux militaires de s’en charger. Je cite sur ce plan Georges Clémenceau, médecin et journaliste, surnommé le «Tigre», Premier ministre et artisan de la victoire de la France lors de la Première Guerre mondiale: «La guerre est une affaire trop grave pour la confier aux militaires!»