

Dans les analyses, on passe souvent à côté de certains enjeux. On verse dans un excès d’objectivité et un manque d’imagination, ou vice-versa. Ou encore, on confond désirs et part de réalité. Force est de constater que ni les événements les plus tragiques, ni leur dénouement, n’avaient jamais été prévus par les analystes les plus chevronnés. Seuls quelques rares esprits éclairés s’étaient montrés visionnaires, mais peu d’entre eux étaient écoutés dans les hautes sphères de décision, embourbées dans les affaires politiques, financières et économiques.
Le catalyseur des deux guerres mondiales
Rares sont ceux qui avaient prévu la Première Guerre mondiale, car aucun belligérant ne la désirait, surtout après les ententes et le partage d’influence dans le monde entre les grandes puissances de l’époque. Cette guerre avait été qualifiée de «Der des Ders» par les analystes convaincus qu’elle ne se répèterait jamais, et que l’Allemagne était désormais soumise à jamais.
Vingt ans plus tard, l’Allemagne contrôlait l’Europe à travers une seconde guerre encore plus dévastatrice, et elle a failli contrôler le monde sans l’intervention américaine: la clef de la renaissance allemande et de sa supériorité militaire résidait dans la technologie. Même constat à la veille de la Première Guerre mondiale: le monde était en pleine révolution industrielle et technologique, ce qui avait engendré des armes inédites, notamment le char, l’avion de combat, les flottes guerrières aux coques entièrement métalliques, les navires de guerre propulsés au pétrole au lieu du charbon, le canon sans recul, et le fusil semi-automatique. La course aux armements qui a suivi a catalysé à son tour les deux grandes guerres.
Au XXIe siècle: des technologies de l’armement à la portée de tous
Côté armement, la situation dans le monde aujourd’hui n’est pas si différente de celle du début du siècle dernier, sauf que nous en sommes aux drones, aux missiles et obus intelligents de tous genres, aux radars de haute précision, aux avions et missiles furtifs, aux missiles antimissiles, aux armes nucléaires, à la robotique de combat, aux moyens électromagnétiques et aux cybertechnologies.
Ces équipements et ces moyens ne relèvent plus du domaine exclusif des grandes puissances. Ils sont aujourd’hui disponibles dans des pays comme l’Ukraine, la Corée du Nord et l’Iran. La disponibilité de ces technologies encourage les régimes belliqueux à être plus défiants et assure aux nations relativement faibles, comme l’Ukraine, une capacité de résilience et de résistance face à des puissances plus importantes.
Personne n’avait prévu l’offensive du Hamas à partir de Gaza en octobre 2023. Fort de ses missiles et drones indigènes, de ses machines volantes artisanales et de ses combattants habiles sur le plan technologique, le mouvement a pu occuper temporairement le sud d’Israël.
À la veille de la guerre actuelle, il était clair que l’Iran ne pouvait plus compter sur ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah, le Hamas et les milices du Hachd el-Chaabi irakiennes, ceux-ci ayant été affaiblis par quinze mois de guerre avec Israël. De plus, Téhéran, ayant lui-même subi des dégâts importants dans son potentiel militaire et nucléaire pendant la guerre des 12 jours en juin 2025, était jugé hors d’état de nuire, surtout qu’il était alors engagé dans les pourparlers sur son programme nucléaire avec les États-Unis.
Ces suppositions s’avérèrent erronées: pendant qu’il négociait, l’Iran reconstituait simultanément son stock indigène de drones, dont efficacité a été prouvée en Ukraine, de missiles balistiques sophistiqués, de missiles de croisière très précis, de missiles supersoniques terre-mer antinavires, de missiles hypersoniques, et de missiles à ogives multiples ayant une portée de plus de 2.000 km. Cela renforce la capacité des mollahs à fermer le détroit d’Ormuz et à perturber la navigation dans le Golfe arabe.
Dans les années 80, durant la guerre irako-iranienne, Téhéran n’avait pas hésité à semer des mines navales dans ce détroit, ce qui lui avait alors valu une attaque américaine dévastatrice sur sa marine afin de garder le libre passage de la voie maritime. Aujourd’hui, les Gardiens de la Révolution islamique ont prouvé leur savoir-faire en recourant à une combinaison complexe de technologies de radars de surveillance, de drones, de bateaux drones suicides, de missiles terre-mer, de sous-marins de poche (l’Iran en possède au moins 18, particulièrement difficiles à détecter), et de mines navales mentionnées dans les derniers rapports américains.
Deux conditions pour finir la guerre
La fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran se concrétise, malgré la perte significative des capacités militaires de la République islamique. Mais les Iraniens conservent des capacités technologiques suffisantes, quoique limitées, comme les mines et les drones, pour fermer le détroit. Or garder ce détroit ouvert à la navigation représente un intérêt stratégique pour les États-Unis. Au point où en est le conflit, l’avenir du président Donald Trump dépend désormais de sa capacité à préserver cet intérêt: s’il donne l’impression d’être dissuadé par l’Iran, cela provoquera un séisme géopolitique mondial et politique aux États-Unis.
Autre considération technologique aux répercussions géopolitiques: l’Iran, comme l’indiquent ses propres responsables, détient toujours 460 kilos d’uranium enrichi à 60%, bien à l’abri des moyens de surveillance américains. Le pays dispose encore de centrifugeuses capables d’enrichir cet uranium à 90%, ce qui pourrait déboucher sur une arme. Le danger n’est nullement le lancement d’une bombe atomique par un missile iranien. Il réside plutôt dans le fait que l’Iran – ayant déjà sponsorisé des attentats terroristes, étant allié à des milices ayant opéré de tels attentats, et abritant selon nombre de rapports des activistes d’al-Qaeda – pourrait être tenté, dans un geste de désespoir, de transférer ces matières fissiles à des organisations qui en feraient usage pour un nouveau 11 Septembre encore plus dévastateur.
Ces considérations rendent peu probable une fin du conflit en queue de poisson. L’Iran joue sa tête et mène une guerre psychologique donnant l’impression de tenir ferme et de remporter une victoire, alors que le président Trump exige une reddition totale de Téhéran.
Ce conflit ne pourrait s’achever que par une victoire totale à la Von Clausewitz par les États-Unis, chose coûteuse, toutes considérations réunies, ou par des négociations qui contraindraient l’Iran à céder ses matières fissiles hautement enrichies, et à éliminer ses capacités susceptibles de menacer l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz. Entretemps, la guerre continue et l’Iran s’affaiblit de plus en plus.