

Depuis quelque temps, une grande partie de l’opinion publique accuse l’armée – et/ou son commandant en chef – de faillir à son devoir, sinon de se mutiner contre le gouvernement qui lui a demandé de démanteler l’arsenal militaire du Hezbollah.
L’armée libanaise est ainsi devenue la cible favorite de certains journalistes, bloggeurs et activistes des réseaux sociaux, alors qu’elle est admirée et presque déifiée par leurs homologues du camp opposé. Le ridicule et l’inadmissible dans l’affaire est que les admirateurs d’aujourd’hui accusaient hier l’armée de tous les maux. Ils lui reprochaient une «collabo» avec «l’impérialisme» américain (étiquette clichée que les n’importe qui collent sur le front de tout ce qui ne leur plaît pas), en référence à la coopération militaire entre le Liban et les États-Unis, alors que sans les aides américaines, notre armée aurait été non opérationnelle, vu la maigreur du budget de la défense.
Ces néo-admirateurs de l’institution militaire s’ajoutent aux admirateurs permanents qui étouffent la troupe tellement ils l’enlacent. Ceux qui discréditent l’armée en toutes circonstances, et ils sont nombreux, prétendent qu’elle ne les a jamais protégés, oubliant un palmarès éloquent d’un siècle de sacrifices, surtout depuis les années 60. Ceux-là utilisent, à juste titre parfois, des arguments tels que le comportement en public de certains militaires, les interventions télévisées de certains retraités, et d’autres. Ils se concentrent sur les détails et passent sciemment à côté de l’essentiel.
Tout ce monde a fait de l’armée libanaise une matière médiatique, ce qui est nuisible, toutes dimensions confondues. Certes, une réforme en matière de sécurité et de défense s’impose, mais ceci est du ressort du pouvoir législatif, compétent en la matière.
Notre armée ne devrait pas se mêler de politique. Toutefois, les impasses nationales et la faillite du pouvoir, la placent au centre de toutes les attentions. Ainsi, depuis 1958, et à la suite de la mini-guerre civile de l’époque, les militaires ont été projetés dans la scène politique, à laquelle ils ne sont pas du tout préparés. Peu d’entre eux s’y adaptent.
Pour en revenir à l’aspect opérationnel de l’armée, celle-ci reçoit, en plus des aides militaires américaines, d’autres soutiens de pays européens et arabes. L’Iran, si chéri par le Hezbollah, ses alliés inconditionnels, et ceux saisonniers (élections obligent), n’a jamais offert sérieusement d’aider notre institution militaire, bien que sa doctrine porte sur la défense du pays contre toute agression, y compris israélienne. Téhéran n’a proposé que des aides militaires superficielles à l’armée, et réservait celles sérieuses au Hezbollah, notamment les missiles antichars de dernière génération, les drones et autres missiles de tous genres, mis à part les aides financières.
L’institution militaire n’a plus assuré de présence effective au Liban-Sud depuis 1975, ce qui a abouti à la situation actuelle. Cette absence s’expliquait notamment par la volonté de l’occupation syrienne, surtout à partir de 1990. Depuis cette année, les présidents installés à Baabda étaient soumis à Damas qui leur interdisait d’imposer la souveraineté nationale au Liban-Sud. Le président Émile Lahoud, dont l’amitié avec son homologue syrien, Hafez Assad, était étroite, a pris soin avec ses gouvernements successifs, d’empêcher les forces régulières de se déployer au sud, après le retrait total d’Israël du Liban-Sud le 25 mai 2000, sous prétexte que les hameaux de Chebaa étaient toujours occupés, et que notre armée ne doit pas assumer le rôle de garde-frontières pour Israël. Mais ce faisant, il a favorisé le déploiement du Hezbollah dans cette région, soi-disant pour libérer ces hameaux, ce qui nous a valu la guerre dévastatrice de 2006, et la fameuse expression du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah «si j’avais su». Un an plus tard, l’organisation Fateh al-Islam (organisation émanant d’al-Qaeda) occupait le camp palestinien de Nahr el-Bared au nord de Tripoli, et planifiait d’établir un émirat islamique au Liban-Nord, fidèle à Oussama Ben Laden.
Lorsque l’armée a combattu Fateh al-Islam qui avait posé une bombe dans un bus à Aïn-Alak, au Metn-Nord, tuant des civils, opéré des holdups dans des banques, et tué, en une heure, 29 de nos soldats, Hassan Nasrallah avait dit, textuellement: «Les camps palestiniens sont une ligne rouge.»
À l’époque, l’armée avait cependant outrepassé cet ultimatum et vaincu l’organisation terroriste, au prix de 170 martyrs. Le Hezbollah, à l’époque, encerclait le Sérail et le Premier ministre Fouad Siniora, à travers un sit-in qui durait depuis des mois, dans une tentative de coup de palais.
Plus tard, en 2008, l’impasse politique a propulsé le général Michel Sleiman à la présidence. Ce dernier a terminé son mandat, accusé de tous les maux par le Hezbollah. Michel Sleiman avait refusé de se soumettre, comme son prédécesseur et, surtout, avait élaboré une stratégie de défense visant à restaurer la souveraineté de l’État, péché mortel impardonnable, aux yeux de la milice, car pouvant conduire à sa fin.
En 2016, le Hezbollah et ses alliés, après une entente avec les souverainistes, installent Michel Aoun à Baabda. Celui-ci a pris soin, dès le début de son mandat, d’empêcher l’élaboration d’une stratégie de défense que son prédécesseur, Michel Sleiman, avait pourtant mis sur la table, prétendant que les stratégies changent et qu’il est inutile d’en élaborer une.
Il a ensuite déclaré à plusieurs reprises que l’armée était incapable de défendre le pays. Quand, au cours de l’été 2017, la troupe a croisé le fer avec le groupe État islamique (Daech) dans la bataille de Fajr al-Jouroud, qu’elle en est sortie victorieuse et qu’elle s’apprêtait à mener l’assaut final contre ce groupe, la victoire totale a été avortée, sur ordre du président Aoun, et les combattants de Daech ont été évacués en bus vers la Syrie, après un arrangement entre le Hezbollah et le groupe État islamique. Un mois plus tard, en octobre 2017, Michel Aoun, allié indéfectible du Hezbollah, et certainement à la demande de ce dernier, a déclaré devant la presse: «La situation économique du Liban ne permet pas d’équiper l’armée et il existe des raisons qui empêchent que les armes soient exclusivement entre ses mains», considérant qu’«une solution au Moyen-Orient débouchera sur un règlement du problème des armes du Hezbollah».
Actuellement, le pouvoir a pris des positions louables quant à la restauration de la souveraineté. Toutefois, la troupe n’est pas en train de les exécuter, étant donné que cette mission nécessite une supervision permanente de la part de l’exécutif, chose qui n’existe toujours pas. L’exécutif tergiverse ou propose des initiatives obsolètes.
Pour conclure, chacun veut que la mission de l’armée corresponde à ses désirs et l’exploite comme matière médiatique, positivement ou négativement, pour se faire une notoriété. Le véritable responsable à qui demander des comptes reste le pouvoir exécutif, qui comprend le Conseil des ministres et le président de la République, ainsi que le Parlement, en attendant que son président, Nabih Berry le permette, et respecte la séparation des pouvoirs. Montesquieu se retourne dans sa tombe.