
Le face-à-face Iran-Etats-Unis rappelle une citation du stratège militaire chinois Sun Tzu (4 e – 5 e siècle Av. J.C.) : « L'art suprême de la guerre est de soumettre l'ennemi sans combattre ». Le président Donald Trump semble adopter une stratégie basée sur cette citation, et il entretient volontairement l'ambiguïté afin de garder le secret sur ses objectifs stratégiques et sa réflexion militaire. Frappes, guerre d’envergure, menaces soutenues (de part et d’autre) qui risquent de dégénérer à tout moment … Les spéculations vont bon train. La concentration des moyens de guerre américains au Moyen-Orient est énorme et ne laisse planer aucun doute quant aux vastes dommages que ces moyens peuvent faire subir à l’Iran. A cet égard, et parlant de ses navires de guerre, le président Trump a déclaré la semaine dernière aux journalistes : « Ils doivent bien naviguer quelque part. Autant qu'ils naviguent près de l'Iran ». Toutefois, la stratégie du président Trump basée sur la citation de Sun Tzu ne saurait s’appliquer au cas de l’Iran où les mollahs et les Gardiens de la Révolution font prévaloir l’idéologie au détriment des données objectives. De plus, le régime fera tout pour survivre, quitte à provoquer la chute du temple sur lui et sur ses adversaires. Historiquement, l’Iran Khomeyniste n’a plié que deux fois et cela après des frappes douloureuses : la première, après la destruction d’une grande partie de la marine iranienne par l’US Navy, les très lourdes pertes subies face à l’armée irakienne, et après de fortes pressions économiques, Téhéran a fini par accepter la résolution 598 de juillet 1988, adoptée par le Conseil de Sécurité un an auparavant et stipulant un arrêt de la guerre avec l’Irak. La seconde fois est intervenue en juin 2025 après 12 jours de frappes israéliennes et un bombardement massif américain contre les installations nucléaires ; les mollahs ont alors immédiatement accepté un cessez-le-feu proposé par le président Trump via le Qatar. Les raids de l’aviation US La détermination iranienne à enrichir l’uranium radioactif et à poursuivre la fabrication de missiles balistiques ainsi que la présence de l’armada américaine dans la région mèneront fort probablement à une confrontation armée lourde de conséquences pour l’Iran, mais aussi avec des risques réels de pertes américaines. En effet, le 23 février courant, le Pentagone avait fait part au président Trump de ses inquiétudes quant aux risques d'une campagne militaire prolongée contre l'Iran, notamment pour ce qui a trait aux pertes en vies humaines. Cela n’a rien d’étonnant, mais est-ce qu’une frappe américaine contre l’Iran risque d’être longue ? Et que veux-t-on dire par « longue » ? Entre mars et mai 2025, au début de la première année du second mandat du président Trump, les Etats-Unis ont mené des frappes contre les Houthis qui n’ont cessé qu’avec l’arrêt de leurs attaques contre la navigation internationale. En juin 2025, les bombardiers B2 de l’US Air Force ont déversé sur l’Iran une douzaine de bombes de 10 tonnes chacune, causant des dégâts massifs aux sites nucléaires iraniens. Puis en décembre 2025, l’aviation américaine a riposté contre l’Etat Islamique en Syrie, ciblant 70 objectifs, et le même mois les missiles américains ont pris pour cible l’Etat Islamique au Nigéria. Début 2026, Maduro a été capturé et remis à la justice de New York, et depuis lors on dénombre des dizaines de frappes de l’US Navy contre l’Etat Islamique et l’organisation Al-Shabab en Somalie. Bilan : zéro mort américain et succès militaires et politiques incontestables pour Washington. Gagner du temps Le président Trump a jusque-là tenu ses promesses électorales : finies les guerres sans fin où les Etats-Unis s’enlisent. Il est certain qu’il tient à continuer à tenir ses promesses pour une multitude de raisons, dont les élections législatives de mi-mandat, sa réputation personnelle et sa volonté de préserver la suprématie des Etats-Unis non seulement sur le continent américain, comme le stipule sa stratégie nationale de 2025 conformément à la doctrine « Monroe », mais de par le monde. L’Iran khomeyniste pour sa part a vu huit présidents se succéder à Washington, dont trois se sont affrontés à Téhéran : Carter, Reagan et Trump. Les autres se sont suffis des sanctions qui n’ont pas empêché l’Iran de développer sa formidable force militaire, de soutenir ses milices alliées et de s’étendre dans la région, ce qui indique des brèches béantes dans ces sanctions, surtout côté exportation de pétrole. Les mollahs ont toujours adopté la stratégie visant à gagner du temps, à exploiter la diplomatie pour avancer dans leurs programmes nucléaire et balistique, et faire trainer en longueur toute négociation. Les huit présidents américains étaient fort occupés chez eux et dans le monde pour se concentrer sur l’Iran. La crise actuelle est différente. Même si Washington souhaite achever le conflit par un accord selon ses propres conditions – ce qui est peu probable – la concentration de forces militaires, la position iranienne intraitable sur l’enrichissement des matières fissiles et la fabrication de missiles, avec en parallèle des discours enflammés de part et d’autre, mènent droit à une confrontation. Face à ce risque, et selon Nate Swanson dans Foreign Affairs du 24 février courant, « la Maison Blanche affiche une confiance généralisée dans la capacité du président Donald Trump à gérer les conséquences d'une telle confrontation. Cette confiance s'inscrit dans une tendance qui, depuis des années, façonne la pensée de Trump ». Ceci dit, les jours et les semaines qui viennent mettront fin aux spéculations, et plusieurs indices montrent qu’une fort probable frappe américaine sera « limitée », ce terme étant très relatif. Il est certain, vu les menaces iraniennes de représailles contre la douzaine de bases militaires américaines dans les pays du Golfe ainsi que contre les ambassades des Etats-Unis, les menaces de minage du détroit d’Ormuz et l’usage de missiles antinavires supersoniques par les Gardiens de la Révolution iraniens, la frappe ou la guerre américaine visera dès les premières heures la marine iranienne pour sécuriser Ormuz, les batteries antiaériennes pour assurer la maitrise du ciel, les sites de missiles anti navires terre-mer pour sécuriser les manœuvres navales, et surtout les postes de commandement, sans compter la mise en œuvre des moyens cybernétiques et électromagnétiques pour aveugler les radars de veille iraniens. Si cette frappe semble énorme pour certains, elle est relativement limitée vu que l’Iran compte 90 millions d’habitants et s’étend sur 1,6 million de km². Une riposte/escalade iranienne ? Un enlisement américain ? Peut-être ! Mais nous sommes loin de la guerre du Vietnam, et de la guerre d’Irak. Pas de troupes américaines au sol en Iran, cela est certain, sauf pour des opérations très précises et de durée éclair, ce qui évite l’exposition à une guérilla. Les moyens asymétriques de l’Iran et de leurs alliés dans la région ne feront pas le poids dans le contexte actuel, et ils ont fait preuve de fugacité dans la guerre contre Israël. Il reste que quelle que soit l’issue, guerre ou pas guerre, chute du régime ou pas, l’Iran n’est plus ce qu’il était au cours des deux dernières décennies.

