

Depuis une semaine, une nouvelle guerre – la cinquième en 34 ans – oppose Israël au Hezbollah. Une guerre de plus que les Libanais n’ont jamais voulu. Tous les accords qui avaient mis un terme aux quatre guerres précédentes n’étaient que des trêves exploitées par l’Iran et le Hezbollah, d’une part, et Israël, de l’autre, pour se préparer à la guerre suivante, sous l’œil bienveillant des régimes Assad, père et fils, et des présidents et gouvernements libanais vassaux de Damas ou de Téhéran, notamment sous les mandats Hraoui, Lahoud et Michel Aoun.
Les factures de ces guerres avaient été payées fort cher par les partisans inconditionnels du Hezbollah, bon gré, sous l’effet soporifique de l’idéologie, par les autres libanais, mal gré, par les pays arabes qui finançaient les reconstructions pour des raisons humanitaires et géopolitiques. Le même scénario se répète donc depuis quatre décennies: guerre, cessez-le-feu, rhétorique de victoire, déliquescence du pouvoir libanais, préparatifs du Hezbollah aux guerres sans fin, mensonges mutuels, puis guerre de nouveau. Le proverbe émanant de la sagesse populaire dit que «l’âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre».
Il est certain que le président Joseph Aoun qui est, par ailleurs, le commandant suprême des forces armées conformément à l’article 49 de la Constitution, et le Premier ministre Nawaf Salam et son gouvernement, qui désignent non seulement le commandant en chef de l’armée, mais aussi tous les hauts gradés de l’armée et des institutions sécuritaires, sont à la tête du premier pouvoir exécutif qui, depuis 1990, profite d’équilibres régional et mondial favorables à la restauration de la souveraineté perdue depuis 1968. Il jouit aussi d’un appui local sans précédent, et d’opportunités arabes et internationales tangibles.
En novembre 2024, le Hezbollah, après 13 mois de guerre, était demandeur de cessez-le-feu avec Israël et Nabih Berry était le champion des négociations. Le gouvernement Mikati n’a accepté le cessez-le-feu qu’après avoir été «autorisé» à le faire par le Hezbollah. Ainsi, le demandeur de cessez-le-feu a donné l’air, subtilement, de l’avoir accepté de façon magnanime, tout en criant victoire et en menant une campagne de déni ahurissante. Depuis 15 mois, les nouveaux président, Premier ministre et membres du gouvernement sont manipulés, soit en connaissance de cause, soit en à cause d’une incapacité à désarmer le Hezbollah. Celui-ci, dès le départ, a renié ses engagements à appliquer la résolution 1701, appuyé par Nabih Berry.
Le «parti divin» a profité de ces quinze mois pour se réorganiser avec l’aide du Corps des Gardiens de la révolution islamique, sous l’œil bienveillant ou aveuglé, mais sans circonstances atténuantes, du pouvoir exécutif. Il a profité de l’aveuglement et de la myopie des partis souverainistes, trop affairés par les élections législatives et la compétition entre eux pour le partage des sièges parlementaires, lesquels n’ont d’ailleurs pas fait beaucoup de différence face aux événements stratégiques, comme le démontre spécifiquement la «brillante» absence de la commission parlementaire de la Défense.
Cette réorganisation du parti de dieu se manifeste au grand jour aujourd’hui, puisque tout a repris comme si depuis le 27 novembre 2024 le temps s’était arrêté. Notre armée subit les conséquences de l’inaction du pouvoir, pour ne pas dire de la complicité d’une partie significative de ce pouvoir avec le Hezbollah, et met en jeu sa crédibilité. Les décisions musclées visant à désarmer le Hezbollah, prise en août 2025, huit mois après l’investiture du président J. Aoun, et le vote de confiance du gouvernement Salam, se sont peu à peu diluées face au sport favori du Hezbollah: la tergiversation patiente et sournoise.
L’armée a mis du temps à présenter son plan pour le sud du Litani, et son exécution a traîné en longueur. Aujourd’hui, tout ceci est complètement discrédité avec le retour à la situation ante et la reprise des combats entre le Hezbollah et Israël au sud du Litani. Face à cette situation, une question se pose: le président et le Conseil des ministres avaient donné leur aval pour le plan et l’exécution au sud du Litani, et n’avaient opposé aucune réserve ni formulé des remarques concernant les échéances, sachant que les mises en garde des instances internationales concernant la réorganisation du Hezbollah et l’impatience d’Israël étaient claires, mais la surdité maladive a prévalu.
Évidemment, le plan concernant le nord du Litani est devenu une vaste blague, sauf un miracle. Face à cette situation, qui est responsable? Le président? Le Premier ministre? Le gouvernement? Le pouvoir exécutif tout entier? Notre armée?… Force est de souligner que l’exécutif a tous les pouvoirs sur les forces armées, mais la fâcheuse coutume au Liban, depuis 1968, est de faire assumer à la troupe les conséquences de l’inaction de l’exécutif et des impasses politiques. Ainsi, en 1973, après les combats entre notre armée et l’OLP à Saïda, les officiers responsables du Liban-Sud ont été mutés. En 1975, l’inaction de l’exécutif et le glissement vers la guerre interne ont abouti au remplacement du commandant en chef de l’armée, le général Iskandar Ghanem. En 1984, les combats entre notre armée d’une part, et les milices du mouvement Amal, du PSP, de l’ALP (Armée de libération de la Palestine) et de l’armée d’occupation syrienne, d’autre part, ont abouti au limogeage du commandant en chef de l’armée le général Ibrahim Tannous…
Pour en revenir à notre situation actuelle qui ne ressemble à aucune des situations précédentes, une division verticale oppose le Hezbollah et ses partisans, d’une part, et tous les autres Libanais, de l’autre, avec Nabih Berry et son mouvement Amal qui tergiversent. Deux options se présentent alors: l’inaction traditionnelle ou l’inverse. En cas d’inaction, les pouvoirs exécutif et législatif ressembleront à un décor et n’auront plus rien à négocier avec les instances arabes et internationales, encore moins avec Israël. À l’inverse, si l’exécutif décide d’agir, l’appui arabe unanime est certain, quelle que soit cette décision, surtout qu’aujourd’hui, l’Iran attaque les pays arabes stratégiquement. L’appui européen et américain sera certainement assuré, chose rare puisque les divisions entre Washington et l’UE se ressentent partout, sauf concernant le Liban.
Quand l’exécutif décide sans ambiguïté et lorsque le président joue son rôle de commandant suprême des forces armées, quand l’exécutif prend les choses en main à travers le Conseil supérieur de défense, et supervise les moindres actions de la troupe sur une base quotidienne, celle-ci exécutera comme elle l’a toujours fait depuis l’an 2000. Quand la mission de la troupe est sécurisée politiquement, même sans unanimité, les résultats seront certainement tangibles. Quant à la commission parlementaire de la Défense, elle pourrait au moins, et même sans unanimité, questionner l’exécutif ainsi que la troupe, et faire assumer les responsabilités aux personnes concernées.
L’action, même avec ses incertitudes, est une aventure moins risquée que l’inaction, surtout quand les dinosaures de la région sont en guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse, quoique neutre et à majorité germanophile, a décrété la mobilisation générale, a empêché l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste à utiliser le pays ou à communiquer à travers son territoire. Elle a établi une stratégie militaire pour défendre le réduit montagneux, cœur du pays. Une stratégie pareille est faisable certainement au Liban, et sans aucun doute, il incombe à l’exécutif et non aux militaires de s’en charger. Je cite sur ce plan Georges Clémenceau, médecin et journaliste, surnommé le «Tigre», Premier ministre et artisan de la victoire de la France lors de la Première Guerre mondiale: «La guerre est une affaire trop grave pour la confier aux militaires!»