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Strategia

Pourquoi la chute du régime iranien viendrait de l’intérieur (2/2)
Par
Khalil Helou
Publié
juin 8, 2026 - 17:23

Dans un précédent article, nous avons analysé l’impact militaire et industriel de l’opération conjointe «Epic Fury» et «Rugissement du lion» sur les capacités conventionnelles iraniennes. Dans ce second et dernier volet, nous examinons les effets combinés possibles de l’étranglement économique et de la mobilisation locale pouvant aboutir à l’implosion du régime iranien. Le blocus maritime a pris le relais des frappes de février-avril 2026. Le blocus est une condition nécessaire pour fragiliser le régime iranien, mais pas suffisante. Plusieurs mécanismes expliquent pourquoi les sanctions économiques imposées depuis des années, doublées du blocus maritime américain actuel et de leurs conséquences, comme les ruptures des chaînes d’approvisionnement et l’arrêt de l’exportation de pétrole, peinent à provoquer à elles seules la débâcle de ce régime, qui a prouvé sa capacité d’adaptation et s’est restructuré après la frappe initiale de décapitation en février dernier. Restructuration militaire et appartenance nationale Le commandement iranien éliminé s’est vu substituer par un autre, fortement militarisé. Il est clair que le président Masoud Pezeshkian, considéré comme modéré, a été marginalisé, et le pouvoir exécutif stratégique est désormais confié à une junte dominée par le Corps des gardiens de la révolution iranienne (CGRI). Au sommet, la coordination est centralisée au QG «Khatam al-Anbiya», qui assure, avec de nouvelles figures, la reconstitution rapide des capacités de missiles et de drones. Pour limiter la vulnérabilité du centre de décision, la chaîne de commandement n’est plus pyramidale mais aplatie: les commandements régionaux ont été autorisés à prendre l’initiative et jouissent d’une autonomie tactique accrue, notamment pour mener des embuscades navales et aériennes, et des raids de harcèlement si les contacts avec Téhéran sont coupés. Cette décentralisation vise à multiplier les nœuds de décision et à compliquer le ciblage de la chaîne de commandement. Par ailleurs, le régime catalyse le sentiment d’appartenance face à la menace extérieure en stigmatisant l’opposition comme agent étranger et en consolidant la loyauté de son noyau dur. Affaiblissement de l’économie d’embargo, qui reste résiliente La République islamique avait développé pendant des décennies des réseaux/circuits commerciaux parallèles pour contourner les sanctions occidentales imposées depuis les années 1980. Cela englobe des marchés noirs, des sociétés écrans un peu partout dans le monde, et des partenaires géopolitiques comme la Chine, la Russie, la Turquie et l’Irak, prêts à contourner les embargos, ce qui avait atténué le poids économique des sanctions, lesquelles avaient diminué le PIB iranien d’environ 23% et causé des manques à gagner de 10.000 à 12.000 milliards de dollars américains entre 2010 et 2022. Les sanctions et le blocus actuel continuent à cibler l’économie de l’Iran, augmentent les tensions sociopolitiques internes, limitent sa puissance régionale et son pouvoir à financer ses alliés comme le Hezbollah. De ce fait, sanctions et blocus agissent comme catalyseurs et non comme déclencheurs d’une implosion interne. Quels sont les facteurs qui accélèreraient l’effondrement du régime? Quatre facteurs résultant d’une convergence de la crise économique aiguë actuelle et de ruptures internes pourraient constituer des points de bascule menant à l’effondrement de la République islamique. La fracture des piliers économiques L’Iran, malgré les apparences de résilience et de solidité idéologique, est sous un fardeau économique très lourd. Le régime fait face à la forte dévaluation du rial, à l’inflation galopante, au poids de la reconstruction des infrastructures, à la reconstitution de son arsenal militaire, et à l’érosion du pouvoir d’achat du citoyen iranien. Les commerçants, les entrepreneurs et les salariés avaient convergé dans la contestation en janvier dernier, indiquant que l’assise économique du régime était déjà affaiblie: baisse des recettes fiscales, incapacité à subventionner des biens essentiels et difficultés d’approvisionnement. Aujourd’hui, la situation est encore beaucoup plus grave et le régime aurait beaucoup de mal, avec le temps, à contenir les mécontents par la seule répression. Les divergences entre élites et les pressions des réformistes La République islamique reposait sur une architecture politique centrée autour de Khamenei père et d’un réseau d’élites interconnectées. Mais aujourd’hui, c’est le CGRI qui tient les rênes du pouvoir. Face au désastre économique, que ferait-t-il à l’encontre des factions réformistes? Comment va-t-il gérer les élites dont les fractures internes sont masquées par l’état de guerre? Verraient-elles leurs divergences faire surface? Que feraient les 8 millions de Kurdes, les 3 millions de Baloutches et une fraction des 18 millions d’Azéris qui réclament leur autonomie depuis des décennies? La transition brutale vers la décentralisation des commandements pousse le régime à militariser à outrance ses périphéries et à augmenter les pressions sur les minorités, justifiant cela par le «risque de partition du pays», ce qui resserre les rangs de la population persane autour du régime. Cependant, la destruction de l’économie et des infrastructures industrielles limite grandement sa capacité à acheter la paix sociale dans ces provinces historiquement délaissées. Les défections des forces de sécurité L’élément le plus décisif pour la survie du régime restera la loyauté des instruments de coercition, notamment les CGRI, la police et les milices populaires (Basijis). Ces forces restent unies et disciplinées pour le moment. Elles peuvent donc contenir des vagues de protestation par la force et l’intimidation. Si des unités ou des officiers refusent d’obéir, désertent ou prennent le parti des manifestants pour interruption dans le versement des salaires, par exemple, le mécontentement populaire se transformera en insurrection, et peut-être en révolution. Les indicateurs précurseurs d’une telle situation ne sont pas signalés pour le moment, mais le jour où les premiers signes apparaîtront, cela indiquerait une crise en phase terminale. Dans les zones périphériques comme le Kurdistan ou le Baloutchistan, la combinaison d’un mécontentement social profond et de commandements locaux affaiblis pourrait faciliter cette dynamique de fragmentation. L’effacement de la peur collective Depuis 1979, la République islamique a écrasé dans le sang cinq grandes vagues de contestation qui ont toutes remis en cause les assises de la théocratie, notamment: les purges des premières années (1979-1988) marquées par l’élimination d’opposants et de minorités, et culminant avec l’exécution clandestine de 3.000 à 5.000 prisonniers; le Mouvement vert de 2009, né contre la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad et réprimé par les Bassidjis, faisant entre 100 et 150 morts; les soulèvements sociaux de 2017-2018 provoqués par l’inflation et la corruption, réprimés avec environ 30 morts; le «novembre sanglant» de 2019, déclenché par la hausse du prix du carburant et maté en tuant au moins 1.500 personnes en dix jours; et le mouvement Femme, Vie, Liberté (2022-2023), né après la mort de Mahsa Amini et maté par des tirs à balles réelles et des exécutions publiques, faisant plus de 550 morts. Le plus sanglant fut le dernier soulèvement de janvier dernier qui a servi de déclencheur indirect à l’intervention militaire américaine. Pendant cette révolte, les revendications économiques sont rapidement devenues politiques, réclamant la chute du régime. Le CGRI, la police et les Basijis ont réprimé cette révolte, faisant 5.000 morts selon les autorités officielles, plus de 40.000 selon les estimations les plus élevées. Le black‑out complet d’Internet, instauré dès le 8 janvier, a isolé le pays et rendu difficile la vérification indépendante des informations sur les événements en cours. Chacune de ces crises a illustré le recours systématique à une violence d’État disproportionnée pour assurer la survie du régime. Mais la psychologie collective n’est pas immuable. Les jeunes générations, confrontées à la violence récurrente de l’État et aux difficultés économiques, ont montré des signes d’érosion de la crainte. Quand la perception publique bascule sous l’effet combiné de l’absence de libertés, du mécontentement sociopolitique et de l’impossibilité d’assurer les besoins de base de la vie quotidienne, la mobilisation peut alors atteindre une ampleur critique et briser le seuil de disparition effective de la peur. Cela aurait un effet de propagation rapide via les solidarités locales, en l’absence d’internet et de réseaux sociaux, et se transformerait en dynamique de protestation. Pour conclure, le blocus américain fonctionne comme une cocotte-minute lente: il diminue les ressources nécessaires pour subventionner l’économie, payer les services publics et maintenir la fidélité des forces armées. À mesure que ces capacités s’épuisent, le régime perd des leviers matériels cruciaux. Mais la chute ne survient que si, en parallèle, la population persane et les populations ethniques périphériques franchissent certains seuils et/ou si des fragments significatifs des forces de sécurité se détachent. Autrement dit, sans un point de rupture interne (effondrement économique combiné à une mobilisation large, et/ou défections militaires), le blocus restera un facteur d’affaiblissement plutôt qu’un instrument final de renversement. Si le point de rupture s’avère lointain ou impossible, il restera trois alternatives à l’aboutissement de la crise: soit que Washington cède, ce qui voudrait dire l’affaiblissement de Trump; soit que Téhéran cède, ce qui voudrait dire l’affaiblissement du régime ou sa chute; soit le retour à la guerre, à laquelle le CGRI et l’US Navy se préparent. Lire aussi: https://admin.levanttime.com/articles/main/create/77c09ee9-4914-4e83-96c9-f18776ddd0c2?step=2

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (8)
Par
Khalil Helou
Publié
juin 6, 2026 - 12:19

Cette série d’articles permettra de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, Il revient au lecteur d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Les sept parties précédentes étaient une relecture des événements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’au retrait de l’armée israélienne du Liban en mai 2000, l’instauration d’un Hezbollahland au Sud et le déclenchement de la guerre des 33 jours en juillet 2006, initiée par Ali Larijani. La guerre de 2006 à Gaza L’opération transfrontalière militaire «Promesse sincère» du Hezbollah sur la Ligne bleue avait un double objectif: ouvrir un second front afin de soulager celui de Gaza et, surtout, détourner l’attention du dossier nucléaire iranien. Celle menée par Israël contre Gaza en juin et juillet 2006 était baptisée «Pluies d’été» (Summer Rains). Elle a été déclenchée le 28 juin, soit exactement deux semaines avant le début de la guerre au Liban, suite à l’enlèvement d’un soldat israélien, Gilad Shalit, par le Hamas, le 25 juin. C’était la première opération terrestre d’envergure d’Israël dans l’enclave palestinienne depuis le retrait israélien unilatéral de 2005, dans le cadre d’un plan baptisé «désengagement». Les deux conflits (Gaza et Liban) se sont ainsi déroulés de manière simultanée durant l’été 2006. L’opération «Pluies d’été» a atteint son point culminant le 12 juillet par l’entrée de l’armée israélienne au centre de Gaza, soit le jour où le Hezbollah a attaqué Israël, déclenchant une guerre destructrice. Dans ce genre de contexte géopolitique, les coïncidences sont plutôt rares. L’ouverture des deux fronts simultanément avait été interprétée par de nombreux observateurs comme une manœuvre stratégique coordonnée entre l’Iran et le Hamas d’une part, et l’Iran, la Syrie et le Hezbollah de l’autre pour servir les intérêts régionaux de Téhéran. Le général Qassem Soleimani, commandant de la Force al-Qods à l’époque (assassiné sur ordre de Donald Trump le 3 janvier 2020 à sa sortie de l’aéroport de Bagdad), a confirmé des années plus tard qu’il est lui-même entré au Liban via la Syrie, dès le début du conflit pour superviser les opérations aux côtés de Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, assassiné par Israël en septembre 2023, et Imad Moghniyeh, chef militaire de cette formation et son ami personnel. Ce dernier avait été formé par des officiers iraniens dès le début des années 1980. Il est devenu, au fil des années, le principal agent de liaison entre le Hezbollah et l’Iran pour les «opérations spéciales» à l’étranger. Des experts soulignent qu’il avait «un pied dans le Hezbollah et un autre en Iran». Il court-circuitait sa hiérarchie en élaborant ses rapports et en prenant ses instructions directement de la Force al-Qods. Il parlait couramment le persan et voyageait fréquemment muni de documents diplomatiques iraniens. De nombreuses attaques d’envergure qui lui sont attribuées, comme les attentats de Buenos Aires (1992 et 1994) ou le soutien aux milices chiites en Irak dans les années 2000, auraient été orchestrées à la demande directe de Téhéran. «Promesse sincère» Le 12 juillet 2006, le Hezbollah a attaqué une patrouille israélienne composée de deux véhicules tout-terrain blindés de type Humvee, qui circulait sur la route longeant la clôture frontalière du côté israélien. Il a utilisé des engins explosifs et des missiles antichars pour immobiliser les véhicules. Il a lancé, en même temps, une pluie de roquettes et de mortiers sur plusieurs localités du nord d’Israël, ainsi que sur des postes militaires israéliens de l’autre côté de la frontière pour saturer les communications et détourner l’attention du commandement israélien. Une équipe de commandos du Hezbollah a franchi la clôture frontalière, attaqué les Humvees, tué dans un premier temps, trois soldats israéliens et capturé deux autres (avérés morts par la suite). Dans un deuxième temps, trois autres soldats israéliens à l’intérieur des blindés ont été tués lors de l’échange de tirs. Immédiatement après le rapt des deux militaires israéliens, un char Merkava a franchi la frontière pour intercepter les ravisseurs. Il a cependant sauté sur une mine de forte puissance posée par le Hezbollah qui l’a pulvérisé, tuant sur le coup, les quatre membres de l’équipage. Un autre soldat israélien a été tué par des tirs de mortier alors qu’il tentait de dégager les corps des tankistes. Cette opération, menée professionnellement, a poussé le gouvernement israélien à prendre immédiatement la décision d’entrer en guerre. C’était le début de la guerre dite des 33 jours. L’embuscade avait été préparée pendant plusieurs mois par l’unité d’élite du Hezbollah, avec l’aide d’officiers du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ces derniers ont conseillé le commandement de la milice pro-iranienne sur les tactiques d’infiltration qu’il fallait couvrir et camoufler par des opérations de diversion en ouvrant le feu sur plusieurs secteurs de la frontière libano-israélienne. Les commandos de la milice engagés étaient des membres de l’unité alors appelée «Forces d’intervention» (future unité Radwan). Ils avaient été formés par des instructeurs de la Force al-Qods du CGRI aux techniques d’embuscade et à l’utilisation de missiles antichars. L’opération a été dirigée par Imad Moghniyeh, assassiné par le Mossad 3 ans plus tard en Syrie. Opération «Toile d’acier» La riposte israélienne s’est traduite par une opération baptisée «Toile d’acier», en réponse notamment à un discours de Hassan Nasrallah, prononcé dans le stade de football de Bint Jbeil, six ans plus tôt, 24 heures seulement après le retrait israélien du 26 mai 2000. Ce jour-là, il avait présenté Israël comme étant «plus faible qu’une toile d’araignée». L’armée israélienne a mené une campagne aérienne massive de plusieurs jours, ciblant tout le territoire libanais, avant de lancer une offensive terrestre au Liban-Sud, contre plusieurs localités. La plus importante était celle de Bint Jbeil, ville symbolique majeure en raison du fameux discours de Nasrallah. Les affrontements les plus acharnés s’y sont d’ailleurs déroulés. Bataille de Bint Jbeil L’armée israélienne l’a encerclée le 24 juillet, soit 12 jours après le début des combats et la prise de Maroun el-Ras, village jouxtant Bint Jbeil, du côté sud-est. Le 25 juillet, un général israélien a annoncé le contrôle total de la ville, alors que le centre-ville continuait à résister. Le 26 juillet, une unité de la brigade Golani est tombée dans l’embuscade la plus meurtrière du conflit, aux alentours de la ville. Huit soldats israéliens ont été tués et des dizaines d’autres ont été blessés. Faute de pouvoir sécuriser le centre-ville, Israël a privilégié les frappes aériennes et l’artillerie, transformant la bourgade en un champ de ruines. Bint Jbeil était défendue par 150 combattants incluant des unités de la Force Radwan (1) . Retranchés dans des bunkers et des tunnels, ils ont repoussé plusieurs tentatives de percées terrestres par des tirs de missiles antichars et de mortiers. Les combattants du Hezbollah, déployés le long de l’axe Bint Jbeil-Wadi el Houjeyr, et à la grande surprise des observateurs, étaient massivement armés de missiles de précision antichars de type Kornet, dans leurs deux versions, russe et iranienne, et de type Metis de fabrication russe, fournis par la Syrie et l’Iran. Le bilan de la bataille de Bint Jbeil, côté israélien, était lourd: 17 militaires tués dont au moins deux officiers supérieurs, et plusieurs chars Merkava endommagés par des missiles. Côté Hezbollah, il l’était davantage: 60 tués, dont le commandant des opérations du secteur, et la destruction massive d’infrastructures et dépôts de munitions. Une autre bataille qui a marqué cette guerre a été celle de Wadi el Houjeyr. (à suivre) (1) Unité d’élite offensive du Hezbollah, spécialisée dans les opérations commandos et les incursions en territoire israélien, cette unité est subdivisée en deux groupes, l’un ayant pour mission d’ouvrir des brèches à la frontière libano-israélienne et l’autre conquérir des points stratégiques dans le nord d’Israël. Dans l’un de ses discours, Hassan Nasrallah avait menacé de conquérir la Galilée, fort de cette unité Radwan. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Démantelé mais menaçant, l’Iran après les opérations «Epic Fury» et «Roaring Lion» (1/2)

Dans cet article, nous analysons l’impact militaire et industriel des opérations Epic Fury (Fureur épique) et Roaring Lion (Rugissement du Lion) sur les capacités conventionnelles iraniennes. Il sera suivi la semaine prochaine d’un second et dernier volet, qui analysera les circonstances pouvant aboutir à l’implosion de l’Iran à moyen ou long terme. Le régime iranien a essuyé des pertes considérables suite à la guerre américano-israélienne de février-avril 2026. Malgré ces pertes, l’effondrement de la République islamique n’a pu eu lieu et le régime iranien n’a manifesté aucune flexibilité suite aux sanctions et au blocus maritime américains. L’histoire et le raisonnement de nombreux analystes, aujourd’hui, montrent qu’un régime autoritaire aussi enraciné que celui de Téhéran est beaucoup plus susceptible de céder sous l’effet d’une implosion interne. Celle-ci serait déclenchée par la conjonction d’un étranglement économique prolongé et d’un seuil critique de mobilisation populaire. Les sanctions internationales et le blocus naval américain affaiblissent certes les ressources étatiques iraniennes, mais ne sont que des catalyseurs. La rupture définitive survient lorsque des fractures internes, auparavant contenues par la répression, se propagent et convergent (plus de 30.000 morts en janvier dernier et plus de 50.000 arrestations punitives et préventives au mois de février). Pour en revenir à la guerre américano-israélienne des 40 jours contre l’Iran, deux questions se posent: quel est le bilan réel des pertes militaires et économiques de la République islamique, et quelles perspectives se présentent face au blocus américain et aux négociations qui s’éternisent? Que reste-t-il de la marine iranienne? Les deux opérations militaires conjointes, américaine, «Epic Fury», et israélienne, «Roaring Lion», menées entre février et avril 2026, ont totalisé 20.000 frappes aériennes. Ce chiffre représente, en 40 jours, 60% des attaques alliées contre l’État islamique en Syrie et en Irak, sur une période de 5 ans. Les frappes américano-israéliennes ont porté un coup décisif à la marine régulière iranienne. Les raids sur les principales bases de Bandar Abbas et Konarak ont anéanti l’essentiel des grands bâtiments de surface: destroyers, frégates et navires bases ont été coulés ou rendus irréparables, privant l’Iran de sa capacité navale conventionnelle de haute mer. Ce traumatisme stratégique force désormais Téhéran à reposer sur des moyens résiduels, asymétriques et mobiles, pour défendre son littoral et, surtout, pour continuer à faire peser une menace sur le trafic maritime du Golfe et du détroit d’Ormuz. Partiellement affectée, la composante sous-marine conserve une capacité de nuisance dans les eaux peu profondes, grâce aux submersibles de poche restants. Les trois sous-marins d’attaque de la classe Kilo , d’origine russe, ont été touchés ou coulés à quai. La moitié des 23 sous‑marins de poche Ghadir , de fabrication iranienne, ont également été coulés à quai. La flotte survivante de ces mini sous-marins (10 à 12) munis de torpilles et de missiles, est déployée en première ligne dans le Golfe et aux abords du détroit d’Ormuz. Elle offre des capacités de guérilla maritime, notamment la pose de mines, les tirs de torpilles et des opérations furtives depuis les côtes rocheuses. Parallèlement, la majorité de la marine de surface du Corps des gardiens de la révolution islamique continue à survivre parce qu’elle était protégée par sa structure dispersée. Elle est composée de centaines de vedettes rapides armées (Fast Attack Craft), ainsi que de patrouilleurs lance‑missiles légers (Peykaap II, Houdong). Ces petits navires de guerre sont conçus pour des attaques coordonnées en très grand nombre, puis pour des retraites rapides dans les criques. Tactiques iraniennes dans le Golfe et le détroit d’Ormuz La stratégie iranienne d’attaque contre les navires civils ou militaires repose désormais sur des sous-marins de poche, dotés de torpilles et de missiles. Leur équipage ne dépasse pas 7 marins. Elle s’appuie également sur les vedettes munies de missiles, dites Fast Attack Craft, de 4 à 5 marins, ainsi que sur les missiles antinavires terre-mer, les mines navales et les drones aériens d’attaque. Environ 70% des projectiles antinavires, estimés à plusieurs centaines, sont demeurés intacts et peuvent être lancés à partir de 30 sites côtiers. Ils sont de types Ra’ad , Noor , Qader et Khalij Fars , tous de fabrication iranienne, dérivés du C‑802 chinois. Ils ont des portées de 130 à 360 kilomètres et sont installés sur des bases mobiles dissimulées à l’arrière‑pays. La capacité de minage est relativement facile. Toutefois, les contre-mesures américaines sous-marines ont permis de déminer plusieurs couloirs maritimes du détroit d’Ormuz, empruntés actuellement chaque jour par 10 à 20 navires commerciaux, dont des pétroliers géants. Ces navires qui se faufilent par ces voies maritimes éteignent leurs radars et leurs systèmes de localisation, coordonnent avec la marine américaine qui les suit par radars et les escorte à distance. La même dynamique prévaut du côté iranien du détroit. Les drones suicides, de type Shahed, sont utilisés comme prolongement aérien des moyens maritimes pour saturer les défenses américaines et arabes. Des dizaines de navires commerciaux ont été touchés par ces projectiles. Cependant, les tirs iraniens complexes combinant missiles antinavires et drones n’ont pas réussi à atteindre les bâtiments navals américains. Ces moyens dont dispose encore l’Iran n’effacent pas la supériorité navale américaine. Ils suffisent cependant à instaurer une insécurité chronique du trafic maritime et une pression économique mondiale. Et les défenses anti-aériennes iraniennes? Parallèlement, les frappes massives de la coalition américano‑israélienne ont profondément dégradé les capacités antiaériennes iraniennes et ouvert le ciel iranien aux avions américains et israéliens. Avant le conflit, l’Iran possédait un dispositif de défense antiaérien intégré en bulles multicouches de déni d’accès aux avions et missiles adverses sur une large portion du Moyen‑Orient. Début 2026, trois couches complémentaires étaient disponibles. Une couche longue portée reposant sur des batteries fixes de type S‑300PMU‑2 de fabrication russe et leurs équivalents locaux Bavar‑373. Celle-ci protégeait les sites nucléaires et centres urbains sur plusieurs centaines de kilomètres. Une deuxième couche intermédiaire, très mobile, comprenait des systèmes locaux performants (Khordad‑15, Raad, et Talash) capables de menacer chasseurs et drones. Une troisième, en point‑final, assurait une défense rapprochée et continue de le faire, grâce à des systèmes courts‑portée (Tor‑M1, Pantsir‑S1) de fabrication russe, et à des milliers de canons antiaériens et de missiles portables sur épaule. L’ensemble était coordonné par un réseau de commandement intégré dans le complexe du CGRI «Khatam al‑anbiya», alimenté par de larges réseaux radar terrestres et côtiers. Les frappes américano-israéliennes combinées des missiles antiradar, bombardiers furtifs B2 et munitions anti-bunker ont neutralisé une grande partie des sites fixes et des radars d’alerte précoce. Elles ont éliminé la couche longue portée et la couche intermédiaire, réduisant drastiquement la capacité de détection des avions ennemis et leur interdiction à longue distance. En réaction, Téhéran a adopté une doctrine de survie, notamment l’extinction intermittente des radars pour échapper à la guerre électronique ennemie, un recours accru aux capteurs optiques, et la dispersion des batteries mobiles dans les reliefs côtiers et montagneux. Ses unités mènent désormais des «embuscades aériennes». Elles tirent des missiles depuis des positions temporaires puis se déplacent immédiatement. Cette tactique leur a permis d’abattre plusieurs drones israéliens et américains de type MQ‑9. Le dernier l’a été en mai 2026. La perte des systèmes lourds empêche l’Iran d’interdire son espace aérien aux avions furtifs de la coalition. Sa nouvelle posture demeure cependant dangereuse: capacité de harcèlement efficace contre drones et appareils à basse ou moyenne altitude, menaces de saturation des défenses ennemies et embuscades sporadiques qui obligent la coalition par exemple à éviter de voler à des altitudes en dessous de 7 kilomètres. La défense aérienne côtière a été lourdement atteinte aussi: la plupart des sites fixes de longue portée protégeant Bandar Abbas, Jask et Kharg ont été neutralisés. Sites nucléaires et complexes industriels militaires L’offensive américano-israélienne a également endommagé gravement une large part des complexes nucléaires (Natanz, Fordo, Parchin, Ispahan) déjà bombardés en juin 2025. De même, les sites de production de drones et une majorité des installations de la filière balistique ont été soit complètement soit partiellement détruits. Enfin des infrastructures énergétiques et civiles critiques ont été bombardées, ce qui a engendré des crises de carburant dans les grandes villes. En conclusion, les lourdes pertes militaires, nucléaires, industrielles et économiques, évaluées à 14.000 milliards de dollars, n’ont pas éliminé toutes les capacités asymétriques qui permettent à l’Iran de bloquer le détroit d’Ormuz. Cependant, l’Iran d’aujourd’hui est sérieusement dégradé par rapport à ce qu’il était avant juin 2025. Ses capacités nucléaires, balistiques, en drones aériens et en termes de soutien à ses alliés régionaux notamment le Hezbollah, se retrouvent taries.

La guerre en Iran: état des lieux des positions en présence
Par
Khalil Helou
Publié
mai 29, 2026 - 11:27

Trois mois, jour pour jour, après son déclenchement, la guerre en Iran semble suspendue, et dans les calculs de Washington et de Téhéran, la partie adverse finira par céder avec le facteur «temps». Bien que tout indique que l’Iran devrait céder après son désastre militaire et ses pertes économiques intégrées estimées entre 1000 et 1450 milliards de dollars américains, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ne cède pas. Il n’a pas de comptes à rendre à son peuple, l’empêche de s’exprimer, en a massacré au moins une trentaine de milliers et emprisonné une cinquantaine de milliers en janvier dernier. Le CGRI a ainsi sécurisé son cadre intérieur, y préserve fermement ses positions et continue de coordonner étroitement avec le Hezbollah. Face à ce parti, Israël lance des frappes ciblées et mène une offensive limitée au Liban-Sud et certaines parties de la Békaa-Ouest. Le détroit d’Ormuz demeure fermé à la navigation internationale par Téhéran, et Washington maintient son blocus sur les ports iraniens. Malgré les négociations en cours pour débloquer la crise, la situation dans le Golfe est qualifiée d’impasse stratégique. Qu’en est-il des demandes présentées par les belligérants, où en sont les négociations, et – question posée et reposée maintes fois – comment cette guerre pourrait-elle se terminer ? La position de Washington L’Administration Trump maintient ses exigences, notamment la réouverture immédiate du détroit d’Ormuz et le refus qu’il demeure sous contrôle iranien. Elle réclame des garanties fermes pour la libre navigation internationale. Sur le dossier nucléaire, les États-Unis exigent l’arrêt complet de l’enrichissement de l’uranium à usage militaire et la mise sous séquestre, pour soixante jours, du stock d’uranium iranien enrichi, auprès d’un pays tiers digne de confiance, en attendant de négocier un démantèlement durable. Les avoirs iraniens gelés resteraient bloqués tant que Téhéran n’aurait pas cédé sur l’ensemble des demandes américaines. Les Accords d’Abraham devraient être élargis à tous les pays du Golfe et le soutien iranien au Hezbollah devrait cesser. Enfin, le CENTCOM se réserve la possibilité de mener des frappes défensives immédiates contre toute pose de mines ou menace directe, comme ce fut le cas récemment à Bandar Abbas, tant qu’aucun accord définitif n’aura pas été signé. La position de Téhéran Téhéran exige la levée totale et immédiate des sanctions économiques, réclame la restitution des dizaines de milliards de dollars gelés à l’étranger, et souhaite confier au Qatar un rôle de garant financier du déblocage. Toutes les restrictions sur ses exportations de pétrole devraient être abolies. Le régime iranien réaffirme son droit souverain à enrichir l’uranium à des fins civiles et serait disposé à transférer provisoirement son stock hautement enrichi vers la Chine, sans que cela ne fasse partie d’un démantèlement définitif. Il exige la reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté maritime sur le détroit d’Ormuz et souhaite que la sécurité du Golfe persique soit assurée exclusivement par les pays riverains, en excluant toute présence militaire occidentale. Téhéran réclame un arrêt immédiat des frappes du CENTCOM et refuse d’entériner un accord tant que ces frappes continuent. Enfin, le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi refuse de lier un cessez-le-feu à une normalisation des pays arabes avec Israël et cherche à convaincre les monarchies du Golfe de desserrer leurs liens sécuritaires avec Washington. Positions du Pakistan et du Qatar Les négociations sont en cours grâce au Pakistan, au Qatar et à la Chine, mais ils font face à une profonde méfiance entre l’Iran et les Etats-Unis dont les déclarations contradictoires ne facilitent pas une issue. Le Pakistan héberge depuis 1979 la section des intérêts iraniens à Washington et joue donc de facto le relais de communication entre les belligérants. Ses plus hauts responsables coordonnent étroitement les échanges militaires et civils entre Washington, Téhéran et Pékin pour préserver la trêve. Le Qatar quant à lui, se concentre sur les mécanismes financiers, notamment les propositions visant à débloquer des fonds iraniens gelés en échange de garanties sur la sécurité maritime. Position de la Chine La Chine n’endosse pas le rôle de médiateur de première ligne, laissé au Pakistan et au Qatar, mais agit en coulisses comme garant stratégique pour les deux parties, et garant financier pour l’Iran. Elle propose une solution technique majeure, celle du stock nucléaire. L’Iran transférerait ainsi son uranium hautement enrichi vers la Chine, offrant à Téhéran une issue honorable et à Washington une preuve tangible d’un désamorçage nucléaire à court terme, bien que l’administration américaine manifeste des réticences à confier ce contrôle à Pékin. Sur le plan économique, la Chine est le poumon financier de l'Iran, puisqu’elle achète près de 90 % de son pétrole sous sanctions. Elle a mis à profit ce rôle de partenaire économique indispensable pour faire pression sur Téhéran afin qu'il accepte le cessez-le-feu du 8 avril. Pour se protéger de l'arrêt du trafic maritime dans le Golfe, qu’elle voyait venir, la Chine avait accumulé des réserves colossales de 1,4 milliard de barils de pétrole (de quoi tenir 6 mois). Cela lui a permis de négocier sans l'urgence absolue qui frappe les marchés occidentaux. Pékin insiste aussi pour la réouverture du détroit d’Ormuz, vital pour ses importations, tout en ménageant le discours pro‑souveraineté de l’Iran. Enfin, la Chine cherche à renforcer son influence régionale et à obtenir des concessions américaines sur Taïwan, en échange de son rôle stabilisateur. L'art du deal géopolitique: la stratégie de négociation de Trump Dans ces négociations, le président Trump applique un style personnalisé et agressif, une version géopolitique de son «Art of the Deal», combinant une rhétorique publique apaisante et une pression concrète sur le terrain. D’un côté, l’optimisme affiché, en affirmant à plusieurs reprises un «accord imminent», vise à rassurer les marchés ainsi que l’électorat ; d’un autre côté, des opérations militaires ciblées et des mesures économiques maximales servent à contraindre le CGRI à céder face aux demandes US. Le chef de la Maison Blanche privilégie les canaux bilatéraux avec le Pakistan et le Qatar ainsi que le dialogue direct avec Xi Jinping, imposant ainsi sa narration unilatérale sur les enjeux du conflit. Sa tactique de «surchauffe» consiste à exiger d’emblée des positions extrêmes (zéro enrichissement, adhésion aux Accords d’Abraham) pour pouvoir concéder ensuite et vendre des compromis. Enfin, il implique la Chine, acceptant de lui confier l’uranium iranien, l’utilisant ainsi en même temps comme levier et fusible. Si l’accord réussit, il en tire les lauriers ; s’il échoue, il peut en dénoncer la responsabilité. La stratégie iranienne de négociation asymétrique La stratégie de négociation iranienne est lente, patiente et méthodique, fondée sur une résistance asymétrique visant à avoir Washington à l’usure. Téhéran pratique la «diplomatie du bord du gouffre» en provoquant des tensions calculées (minage de l’Ormuz, implication du Hezbollah dans une guerre avec Israël, frappes contre les Emirats Arabes Unis, ciblage de navires dans le Golfe) pour démontrer que le coût de l’inaction pour les Etats-Unis dépasse celui d’un compromis. Le régime iranien exploite ses diplomates modérés et le CGRI pour présenter alternativement souplesse et menaces. Il cherche à fissurer les coalitions pro‑américaines au Golfe et à conforter ses rapports avec la Chine et le Pakistan pour démontrer qu’il n’est pas isolé. Il use du temps comme levier, rallongeant les débats techniques pour épuiser Washington qui est sous pression intense, politique et financière. Enfin, la sacralisation de la souveraineté rend inacceptable toute capitulation publique ; des solutions techniques, comme le transfert d’uranium vers la Chine, sont donc valorisées car elles résolvent le problème sans que Téhéran apparaisse comme vaincu. Prévisions Les négociations ne progressent pas et tant qu’aucun des deux camps n’a infligé de choc suffisamment décisif pour briser la volonté de l’autre, la guerre se prolongera à l’ombre d’une tension mesurée mais explosive (blocus, fermeture du détroit, frappes intermittentes à intensité variable), ce qui est supportable pour le président Trump mais peut-être pas pour Téhéran. À partir de là, la guerre pourrait évoluer de deux manières : soit l’Iran cède avec le temps, ce qui signifierait le début de la fin du régime ; soit Washington cède à certaines demandes iraniennes sauvant la face du régime, ce qui voudrait dire un camouflet pour Trump. Le temps sera le facteur déterminent qui imposera à l’une des deux parties un changement d’attitude, sinon ce serait le troisième cas de figure qui prévaudrait: une guerre totale dévastatrice.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (7)
Par
Khalil Helou
Publié
mai 25, 2026 - 21:36

Cette série d’articles permettra de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Il revient au lecteur d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Les six parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, jusqu’au retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud en mai 2000, et l’instauration d’un Hezbollahland au Sud. Décès de Hafez el-Assad et croissance de l’influence iranienne en Syrie et au Liban Le 10 juin 2000, quinze jours après le retrait israélien du Liban, Hafez el-Assad meurt d’une crise cardiaque. Après son décès, son fils Bachar accède au pouvoir. Sous son mandat, la Syrie baathiste se rapproche de plus en plus de l’Iran. Elle devient un satellite de Téhéran et une plateforme utilisée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) pour projeter sa puissance et son influence vers le Liban, mais aussi vers la Cisjordanie via la frontière syro-jordanienne. Le contrôle de la Syrie par le CGRI a été bien décrit en janvier 2009 par l’ex-vice-président syrien Abdel Halim Khaddam (1984-2005): «L’Iran est impliqué au cœur même du régime syrien: dans ses services de sécurité, dans ses forces militaires, dans ses institutions économiques et dans ses mosquées.» Le Liban-Sud: un Hezbollahland aux dimensions militaire, politique et sociale Après le retrait israélien de mai 2000, le président Émile Lahoud a catégoriquement refusé de déployer l’armée libanaise dans la partie sud du pays, jusqu’à la frontière avec Israël. En ce faisant, il a renoncé au principe de la souveraineté nationale et laissé la voie libre au Hezbollah qui a rapidement transformé le Liban-Sud en un bastion multidimensionnel. La milice pro-iranienne y régnait en maître absolu sous le regard complaisant des autorités libanaises et de l’armée syrienne d’occupation. Celle-ci était encadrée par des officiers du CGRI opérant discrètement en arrière-plan. Le Liban-Sud est ainsi devenu un véritable Hezbollahland. Sur le plan militaire, l’organisation chiite a porté son stock de roquettes de quelques milliers à environ 15.000 unités. En plus des katiouchas classiques, d’une portée de 20 km, dont le groupe pro-iranien disposait déjà, l’Iran lui a fourni des roquettes Fajr-3, Fajr-5, ainsi que des missiles Zelzal ayant des portées respectives de 40, 72 et 250 km. Un arsenal qui devait lui donner la capacité de cibler tout le territoire israélien. Ce réarmement massif s’est accompagné du creusement d’un vaste réseau de tunnels et de bunkers souterrains pour sanctuariser les capacités de tir du Hezbollah et mettre son dispositif à l’abri de la surveillance et des raids aériens israéliens. Cette préparation tactique ajoutait à l’évidence d’une prochaine guerre. Le renforcement du dispositif militaire du Hezbollah s’est également associé d’une intégration politique croissante, marquée par l’entrée de cette formation au gouvernement, pour la première fois en 2005, puis par son alliance avec le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun à travers l’accord de Mar Mikhaël, conclu en 2006. Ce pacte a permis au Hezbollah de briser son isolement communautaire et de consolider son influence politique au Liban. Par cette alliance contre-nature, le CPL a surtout offert au groupe extrémiste armé une arrière-garde au sein du public chrétien. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire contemporaine du pays, un parti à majorité chrétienne opère un revirement diamétralement opposé à sa ligne politique de base. Alors qu’il s’était imposé dans la conscience nationale libanaise pendant plus d’une décennie, par ses aspirations nationales souverainistes à un État de droit au Liban, il a fini par s’aligner derrière une formation inféodée à une puissance régionale hégémonique, laquelle, de toute évidence, allait entraîner le Liban dans des guerres destructives. Le Hezbollah a en outre assuré au Liban-Sud un ancrage social «paraétatique» via des services de santé presque gratuits et de reconstruction (par le biais, à titre d’exemple, de la société d’entreprise «Jihad al-Bina’») à prix réduits qui lui étaient propres. Autant de soutiens lui ont valu la loyauté indéfectible de la population chiite. Ce déploiement multidimensionnel a permis au groupe de maintenir une pression constante sur la Ligne bleue au Liban-Sud jusqu’à son opération militaire transfrontalière de juillet 2006, à l’origine de la troisième guerre Israël-Hezbollah, baptisée guerre des 33 jours. Prélude à la troisième guerre avec Israël Un an après le retrait israélien du 24 mai 2000, il était clair que la présence des officiers du CGRI et des roquettes de longue portée au Liban n’avait nullement pour but la libération des hameaux de Chebaa, mais visait à transformer le pays en plateforme de lancement de missiles contre Israël. Cette stratégie servait les intérêts géopolitiques de l’Iran, notamment pour détourner l’attention du dossier nucléaire, débattu au grand jour à partir de 2002, et mobiliser le monde arabe autour de Téhéran, sur la question palestinienne. Cette situation, à la veille de la guerre de 2006, ne reflétait pas de préparatifs pour un face-à-face Israël-Hezbollah, mais augurait plutôt un affrontement évident entre Israël et l’Iran. La question n’était donc pas de savoir si une guerre allait éclater, mais quand elle aurait lieu. Un remake de 1993 et 1996 était évident, mais cette fois-ci avec des roquettes de gros calibre et de longue portée. Les cadres du Hezbollah ne cachaient pas leurs intentions en ce sens. En janvier 2002, le cheikh Nabil Kaouk, vice-président du conseil exécutif de la formation pro-iranienne a déclaré, tout exalté: «Plus de 2,5 millions d’Israéliens sont désormais à portée de nos missiles.» Ali Larijani inspire l’attaque transfrontalière du 12 juillet et tire les ficelles du jeu Les Iraniens, sous pression internationale concernant leur dossier nucléaire, auraient inspiré une attaque transfrontalière au Hezbollah, que son secrétaire général à l’époque, Hassan Nasrallah, ne voulait probablement pas. La formation pro-iranienne souhaitait maintenir le calme à la frontière, ce qui était clairement perceptible dans les propos de Nasrallah, lors des réunions de la «conférence du dialogue national», tenues au Parlement au printemps 2006. Celles-ci portaient sur une «stratégie de défense nationale». Nasrallah y avait insisté sur la nécessité d’éviter qu’Israël n’entraîne le pays dans une guerre, en affirmant alors que l’arsenal du mouvement servait de force de dissuasion contre toute agression israélienne, et non d’outil pour déclencher un conflit. Le jour même de l’attaque, Nasrallah a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il a affirmé que l’opération transfrontalière durant laquelle deux soldats israéliens avaient été capturés, visait seulement un échange de prisonniers. Il a ajouté qu’il ne souhaitait pas d’escalade vers une guerre totale. Était-ce un réel appel à Israël afin de ne pas élargir le conflit? Ou s’agissait-il de fausses intentions? Deux jours avant l’opération, Ali Larijani (1) , alors secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran et négociateur en chef sur le programme nucléaire, s’est rendu à Damas, où il a rencontré des hauts responsables du régime Assad ainsi que Hassan Nasrallah. Il aurait informé ses interlocuteurs que les négociations avec les puissances occidentales sur le programme nucléaire iranien étaient dans l’impasse. Selon certains rapports, il aurait signifié qu’une «action» était nécessaire, suggérant l’ouverture d’un front pour détourner la pression internationale exercée sur Téhéran. Le front de Gaza était déjà embrasé depuis une quinzaine de jours. Avant la visite de Larijani à Damas, et plus précisément au printemps 2006, les négociations sur le nucléaire iranien entre la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Iran entraient dans une phase de blocage après la reprise de l’enrichissement d’uranium par Téhéran. Le dialogue, initialement mené par le trio européen, s’élargit alors au groupe P5+1 incluant les États-Unis, la Russie et la Chine pour augmenter les pressions sur la République islamique d’une part, et lui soumettre des offres d’autre part. En juin 2006, une offre majeure d’incitations économiques et technologiques a été présentée à Téhéran par Javier Solana, haut représentant de l’Union européenne à l’époque. En contrepartie, les puissances occidentales exigeaient une suspension totale de l’enrichissement de l’uranium comme préalable, condition que l’Iran a refusée catégoriquement. Cette impasse diplomatique, perçue par l’Iran comme une pression insupportable, a fort probablement mené au déclenchement des hostilités par le Hamas à Gaza, avec la capture d’un soldat israélien le 25 juin, puis au déclenchement de l’opération «Promesse sincère» au Liban. Ces deux opérations similaires visaient à des échanges de prisonniers entre Israël d’une part, et le Hamas et le Hezbollah, d’autre part. L’Iran ambitionnait ainsi de se placer au centre des pourparlers, comme cela avait été le cas lors des négociations de Berlin en février 2000, et lors d’autres négociations indirectes menées par le Hezbollah avec l’État hébreu. Téhéran avait certainement envisagé d’utiliser la carte des prisonniers aux mains du Hamas et du Hezbollah comme monnaie d’échange pour diminuer les pressions qu’elle subissait sur le dossier nucléaire. Il n’en fut rien car les premières sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’Iran ont été décidées fin juillet 2006 en pleines guerres de Gaza et du Liban. (à suivre) (1) Ali Larijani a été assassiné le 17 mars 2026 par une frappe israélienne à Téhéran. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Entre Trump, Poutine, Xi et l’Iran: une nouvelle géopolitique s’annonce (2/2)

En pleine guerre des tarifs et des restrictions commerciales entre Pékin et Washington, et de leurs confrontations sur les problèmes de Taïwan et de la Mer de Chine méridionale, Trump et Xi Jinping ont tenu une première rencontre, le 30 octobre 2025, à l'aéroport de Busan, en Corée du Sud, en marge du sommet du Forum de la Coopération Économique pour l’Asie-Pacifique. Cette réunion, rendue nécessaire par les problèmes économiques urgents qui se posaient aux deux pays, avait abouti à la conclusion d’une trêve commerciale d’un an entre les deux parties. Cette trêve a porté sur une baisse immédiate des tarifs douaniers américains sur les marchandises chinoises, dépassant les 100% dans certains cas. Ces tarifs ont été réduits jusqu’à une moyenne de 47%. De plus, le président Trump avait suspendu l’inscription sur les listes noires des filiales dont 50% ou plus des actions appartenaient à des groupes chinois sanctionnés. Il avait, en outre, promis de lever les restrictions sur l’exportation vers la Chine de micro-puces relatives à l’Intelligence Artificielle. En contrepartie, la Chine s'était engagée à intensifier la lutte contre le trafic vers l’Amérique de matières premières servant à fabriquer des narcotiques. Elle avait, d’autre part, suspendu ses restrictions drastiques sur l'exportation de métaux rares indispensables aux industries technologiques et de défense américaines, dont 90% des approvisionnements en ces métaux viennent de Chine. De plus, Xi s’était engagé à reprendre ses importations massives de soja américain, à raison de 11 milliards de US$ par an, et à acheter des avions Boeing sans préciser le nombre. Enfin, les deux pays avaient gelé les taxes portuaires réciproques sur leurs navires de commerce, et s’étaient promis de discuter plus tard des dossiers structurels plus lourds. Cela indique un besoin de collaboration et le début d’une nouvelle ère géopolitique aux retombées mondiales. Preuve en est le voyage de Poutine à Pékin, suite à celui de Trump. Rencontre Trump-Xi des 14 et 15 mai 2026 L’importance historique de cette rencontre a été minimisée par les médias qui se sont efforcés de démontrer que peu de progrès ont été réalisés, et qui ont surtout mis en relief l’insistance de Xi Jinping à réintégrer Taïwan à la Chine. En réalité, ce sommet a consolidé, élargi et prolongé la trêve commerciale fragile signée à Busan sept mois plus tôt, et il sera suivi d’autres sommets. Dans son discours, Xi a affirmé sa volonté d’entente stratégique avec les États-Unis, basée sur «une coexistence pacifique et une coopération mutuellement avantageuse». Il a relevé que les relations sino-américaines concernent le bien-être de plus de 1,7 milliard de personnes dans les deux pays et ont un impact sur les intérêts de plus de 8 milliards d'habitants de la planète». Cela est totalement nouveau dans le discours politique chinois. Consolidation de la trêve commerciale Le président Trump était accompagné à ce sommet de 17 chefs d’entreprises américaines dont la somme des capitaux s’élève à 15 mille milliards de dollars, équivalents à la moitié du PIB américain, et à trois fois le PIB de la France. Cette somme dépasse les PIB du Japon, de l’Allemagne et de l’Inde réunis. Parmi les chefs d’entreprises ayant accompagné le chef de la Maison Blanche figuraient Tim Cook, patron de Apple, Elon Musk, patron de Tesla et ambassadeur officieux de Washington, responsable de la passerelle naturelle pour le commerce entre les États-Unis et la Chine , Jensen Huang, patron de Nvidia, et Kelly Ortberg patronne de Boeing . Apple assemble en Chine près de 80 à 90% de ses iPhones et iMacs . Suite au sommet, elle a réussi à protéger cette production en gardant les droits de douane bilatéraux abaissés pour une période de trois ans. En outre, Apple a un chiffre d’affaires en Chine de 80 milliards de dollars (20% de ses ventes mondiales), qu’elle cherche à augmenter. Tesla, qui fabrique en Chine des voitures électriques et des équipements pour l’énergie solaire, a réussi à consolider la protection de son usine de Shanghai contre les barrières douanières bilatérales, sachant que celle-ci fabrique plus de la moitié de la production mondiale de Tesla . L’une des percées de ce sommet a été l’autorisation officielle accordée par Trump à Nvidia pour les ventes de sa puce d'intelligence artificielle H200 (la plus convoitée du marché) à des grands groupes technologiques chinois. La Chine représentait jusqu'à 25 % des revenus de Nvidia ; ce chiffre est tombé à près de 11% en raison des restrictions, qui maintenant sont levées. Le grand gagnant du sommet fut Boeing qui a signé un accord pour livrer 200 avions de ligne à Pékin, ce qui est une réussite totale pour sa patronne Kelly Ortberg, et constitue une bouffée d’oxygène financière permettant de redresser la compagnie. Boeing estime que la Chine aura besoin de plus de 8 500 nouveaux avions de ligne d'ici 2043 et espère dans la foulée de ce contrat en décrocher d’autres dans les années à venir, le nombre d’avions pouvant alors s’élever à 750. La question de Taïwan Le sommet a figé un statu quo sur la question de Taïwan. Le président Trump est clair dans son refus de l’indépendance formelle de l'île, qu'il juge dangereuse, tous aspects confondus. Le méga-contrat d'armement avec Taipei de 14 milliards de dollars est gelé et constitue un puissant levier de négociation face à Pékin. De son côté, le Kouo-Min-Tang (KMT), parti d’opposition taïwanais, nationaliste de droite, prône le dialogue avec Pékin et maintient sa position en faveur d’une seule Chine. D’ailleurs, sa présidente, Cheng Li-wun, a effectué une visite historique à Pékin du 7 au 12 avril derniers. Elle a rencontré Xi Jinping pour rétablir le dialogue. Contrairement au KMT, le parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir, défend fermement l'identité nationale taïwanaise. Toutefois, il prône le maintien du statu quo face aux revendications de la Chine continentale pour éviter le conflit armé. En résumé, alors que la classe politique taïwanaise cherche à préserver sa démocratie sans provoquer de conflit, Donald Trump a abordé le dossier sous un angle strictement pragmatique. La crise de l’Iran et du détroit d’Ormuz La crise du nucléaire iranien et la paralysie du détroit d’Ormuz demeurent sans solution, bien que ces dossiers aient été certainement débattus dans les semaines qui ont précédé la rencontre de Pékin. Le président Trump a affirmé que Xi avait souscrit à l'interdiction absolue pour Téhéran de posséder l'arme nucléaire, tout en s'engageant à bloquer toute livraison d'armes conventionnelles chinoises à l'Iran. Le chef de la Maison Blanche a également soutenu que Pékin refusait le principe du péage maritime imposé par la République islamique dans le détroit. De son côté, le ministère chinois des Affaires étrangères a appelé à un cessez-le-feu global, maintenant le flou diplomatique. En contrepartie, des rapports indiquent que Pékin paie discrètement à Téhéran des droits de transit pour ses pétroliers qui traversent Ormuz, sous couvert de «frais environnementaux». La Chine a tout intérêt à obtenir l’ouverture du détroit car elle importe plus de 50% de son pétrole non seulement d’Iran mais aussi des pays du Golfe. Enfin, le partenariat stratégique entre Pékin et Téhéran, signé en 2021, prévoyait des investissements de 400 milliards de dollars en Iran. Or jusqu’à cette date, ils ne dépassent pas quelques milliards, ce qui indique que Xi Jinping, depuis bien longtemps, ne veut pas risquer de mécontenter Washington et les pays du Golfe. Une nouvelle donne géopolitique Le sommet de Pékin fait partie d’un processus qui mène vers un nouvel ordre mondial qui remplacera celui qui a prévalu après la Seconde Guerre mondiale. Géopolitique impose… Il est clair que Xi Jinping, Trump et Poutine mettent en avant leurs priorités internes avant tout le reste, ce qui nécessite une normalisation des liens économiques et technologiques entre leurs pays respectifs. Poutine a d’ailleurs donné des signes d’ouverture tous azimut, notamment vers Trump et Xi Jinping, qu’il s’est empressé de visiter après le président américain, ainsi que vers l’Europe. Cela n’avantage pas du tout Téhéran qui risque fort bien de faire les frais de cette nouvelle réalité géopolitique.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (6)
Par
Khalil Helou
Publié
mai 18, 2026 - 13:44

Nous poursuivons avec ce sixième article de la série «Israël-Hezbollah», qui vise à mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Il revient au lecteur d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Les articles précédents ont rappelé la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, ses deux premières guerres avec Israël, ainsi que le retrait de l’armée de l’État hébreu du Liban en mai 2000. Après le retrait israélien du Liban, le 24 mai 2000, et sur insistance du Premier ministre israélien Ehud Barack, l’ONU a officiellement certifié, le 16 juin 2000, que ce retrait était total et conforme à la résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations unies, désormais considérée comme ayant été appliquée. La Finul a par la suite tracé une ligne de retrait israélien baptisée «Ligne bleue», comportant 13 points de litige entre les deux pays, d’une superficie inférieure à 1 km 2 . Cette ligne est pratiquement confondue avec la ligne Paulet-Newcombe, tracée en 1923 comme frontière délimitant le Liban et la Palestine sous les mandats français et britannique. Au lieu d’exploiter le retrait israélien du 24 mai 2000 pour restaurer la souveraineté de l’État, surtout au Liban-Sud, le président de la République Émile Lahoud et le gouvernement libanais, inféodés à la Syrie, ont adopté une position de soutien institutionnel et politique au Hezbollah sous l’étiquette de la «résistance». Ce narratif de «résistance» risquait d’être sérieusement sapé par le constat officiel onusien du retrait israélien. La position de Lahoud convenait parfaitement aux Syriens et aux Iraniens, soucieux de ne pas priver le Hezbollah de son slogan de «lutte armée». Damas tenait à préserver son levier de pression sur Israël, que ce soit en vue d’éventuelles futures négociations de paix ou en cas de conflit armé avec l’État hébreu, ce qui convergeait avec l’objectif de Téhéran qui tenait à renforcer la milice chiite, son instrument au Liban et dans la région. L’appareil sécuritaire libano-syrien de l’époque, un réseau d’officiers de renseignements haut gradés libanais et syriens qui faisaient équipe, avait anticipé cette question et trouvé l’argument permettant de maintenir le Liban-Sud sous contrôle du Hezbollah, comme plateforme de pression militaire sur Israël. Ce prétexte n’était autre que les hameaux de Chebaa, plus connus sous le nom de Fermes de Chebaa. Le cas particulier des hameaux de Chebaa En avril 2000, à quelques semaines du retrait israélien, le général Jamil el-Sayed, alors directeur de la Sûreté générale libanaise et ami du président Émile Lahoud, devait remettre sur le tapis la revendication par le Liban des hameaux de Chebaa, le but étant de justifier la poursuite de la «résistance» menée par le Hezbollah. Les registres fonciers libanais prouvaient en effet depuis 1949 que cette zone de 62 km² est libanaise, mais sur les cartes elle se trouve en territoire syrien. Elle fut occupée par Israël en 1967, en même temps que le plateau du Golan. Ce basculement stratégique, coordonné avec Damas (notamment via les liens du général Sayed avec le général Ali Mamlouk, son homologue syrien), a donné au Liban officiel un prétexte pour rejeter la certification par l’ONU du retrait israélien total. Les hameaux de Chebaa étaient un sujet de discorde frontalier entre le Liban et la Syrie depuis le mandat français. Ce différend n’a jamais été fondamentalement résolu après l’indépendance des deux pays. Pendant la guerre des Six jours de 1967, Israël avait occupé ces hameaux où l’armée régulière syrienne était stationnée depuis le début des années 1960, et y avait étendu son dispositif militaire établi sur le plateau du Golan. La police et les douanes libanaises y étaient présentes depuis l’indépendance jusqu’à la guerre civile de 1958, lorsque des milices syriennes et libanaises prosyriennes, qui participaient à la rébellion contre le président Camille Chamoun, avaient obligé les policiers et les douaniers libanais à s’en retirer et avaient occupé les lieux pour les utiliser comme base militaire contre la caserne de l’armée libanaise de Marjeyoun. À la fin de la guerre de 1958, ces milices se sont retirées vars le territoire syrien, mais la police et les douanes libanaises n’y sont jamais retournées. Plus tard, l’armée syrienne y a pris position, et la Syrie continue à faire figurer les hameaux sur ses cartes militaires. Lahoud, théoricien de la «complémentarité» entre l’armée et la «résistance» Après les guerres israélo-arabes de 1967 et de 1973, et jusqu’en 2000, le Liban n’a jamais revendiqué auprès de l’ONU les hameaux de Chebaa comme territoires occupés, acceptant de facto les cartes internationales qui les plaçaient en Syrie. Cette revendication n’est apparue officiellement qu’en 2000, dans le but évident de contester l’intégralité du retrait israélien et légitimer, de ce fait, le discours de «résistance» qui a suivi. Ce discours a été considérablement amplifié par le président Émile Lahoud, principal garant politique du Hezbollah au sommet de l’État. Déjà lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il avait conceptualisé la «complémentarité» entre la milice chiite et l’armée régulière libanaise. Il considérait que l’armée devait assurer la paix civile, ce qui impliquait pratiquement la répression des individus et partis souverainistes antisyriens et anti-Hezbollah, tandis que la «résistance», en l’occurrence le Hezbollah, devait avoir pour mission de protéger le pays contre Israël. Lahoud avait effectivement facilité, depuis qu’il commandait l’armée, le passage des armes iraniennes à partir de la Syrie vers les positions du Hezbollah dans la Békaa et au Liban-Sud. Malgré les pressions de l’ONU, il avait systématiquement refusé de déployer l’armée libanaise dans la zone évacuée par Israël, arguant que cela reviendrait à transformer l’armée en «garde-frontière» pour le compte de l’État hébreu. Pour sa part, le président du Parlement Nabih Berry agissait en complémentarité avec Lahoud, comme pivot législatif et diplomatique du Hezbollah, et veillait à ce que les Déclarations ministérielles de tous les gouvernements successifs depuis le retrait israélien, incluent explicitement le «droit du Liban à la résistance pour libérer son territoire», légitimant ainsi les armes du Hezbollah. Pour consolider l’argument des hameaux de Chebaa comme territoire occupé devant être libéré, et imposer de nouvelles règles d’engagements militaires, le 7 octobre 2000, soit quatre mois après le retrait de Tsahal, le Hezbollah devait mener une opération transfrontalière dans le secteur des hameaux, «capturant» trois soldats israéliens, qui s’étaient avérés morts au moment-même. Cette attaque, marquée par l’utilisation par le Hezbollah de véhicules aux couleurs de l’ONU, avait déclenché une crise diplomatique entre la Finul et Israël. En janvier 2004, un accord de médiation allemande devait aboutir à un échange de prisonniers: le Hezbollah restituait les corps des trois soldats et libérait un otage civil; Israël de son côté libérait 435 détenus et restituait 59 dépouilles de combattants de la milice chiite. (à suivre) À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (5)
Par
Khalil Helou
Publié
mai 8, 2026 - 18:27

Dans une série d’articles, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Nous laissons au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps, dans ce contexte de guerre, de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance. Non pas par une contre-rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’État de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Les quatre parties précédentes offraient une relecture des événements qui ont jalonné la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf, ses deux premières guerres avec Israël et sa guerre d’usure qui s’étend sur plus d’une décennie. Étape 7: Pourparlers Hezbollah-Israël à Berlin Suite à une médiation allemande avec l’Iran, à la demande du Premier ministre israélien, Ehud Barak, le Hezbollah et Israël se sont engagés dans des pourparlers indirects à Berlin autour d’un retrait israélien du Liban. Le premier round s’est déroulé les 1 er et 2 mars 2000, suivi d’un second, le 7 du même mois. Les Allemands faisaient la navette entre les deux délégations. Celle d’Israël était présidée par Uri Lubrani, à l’époque coordinateur des opérations israéliennes au Liban. Sur instructions d’Ehud Barak, ce dernier avait consenti des concessions à toutes les demandes du Hezbollah, au second round des négociations: le retrait de l’armée israélienne sera sans conditions, et l’Armée du Liban Sud (ALS) sera abandonnée. En contrepartie, le Hezbollah contrôlera la frontière et y maintiendra le calme. Washington et Téhéran, tous deux représentés aux pourparlers par des émissaires haut-placés ont donné leur aval à cet arrangement. Idem pour la France qui en avait été informée plus tard. Selon Yossef Bodansky (1) , le représentant iranien aux négociations n’a voulu croire aux concessions israéliennes qu’après une confirmation allemande. Toujours d’après Bodansky, qui relate les faits dans son livre The High Cost of Peace , Barak et Lubrani ont gardé secret pendant deux mois l’accord conclu avec le Hezbollah, n’en informant leur armée qu’à la veille du retrait. L’ALS, elle aussi tenue à l’écart, coordonnait avec l’armée israélienne la relève dans la zone de sécurité, croyant que celle-ci allait être assurée par les hommes du général Antoine Lahd (2) . Ce dernier, informé que le retrait allait avoir lieu en juillet 2000 comme l’avait annoncé Barak, s’y préparait. Il avait obtenu des promesses d’appui financier et logistique, et de soutien aérien de la part de Tel Aviv, après le retrait. Jusqu’au 23 mai, date du départ des troupes israéliennes, Barak a continué à manœuvrer étroitement pour garder l’ALS dans l’ignorance la plus totale concernant l’accord de Berlin. Il voulait tenir ses promesses électorales et sortir du bourbier libanais sans subir des pressions internes, des sollicitations de la part de Lahd, et, surtout, afin de négocier un accord de paix avec la Syrie à l’abri des pressions militaires au Liban-Sud. À ce stade, le potentiel militaire du Hezbollah s’était considérablement renforcé grâce aux armes qui lui étaient livrées par Téhéran à travers la Syrie. Israël était rassuré et disposé à lui confier la zone de sécurité, convaincu qu’il se tiendrait tranquille à la frontière. La Syrie, cependant, se voyait ainsi privée d’une carte de pression sur Israël, tandis que le grand perdant demeurait le Liban. Le véritable gagnant était en réalité l’Iran qui venait d’obtenir un puissant levier au Liban et même en Syrie. Washington et Tel Aviv avaient, semble-t-il, décidé d’accepter l’existence du régime des mollahs, estimant que les risques, quels qu’ils soient, seraient réduits après le retrait israélien. Washington ne percevait pas que ce régime, après sa défaite dans la guerre de huit ans contre l’Irak de Saddam Hussein, était encore en mesure de diffuser son idéologie au sein des minorités de la région, non seulement pour y asseoir son influence, mais aussi pour y entretenir des tensions internes, détourner l’attention des États concernés de leurs problèmes internes et, surtout, prévenir la réémergence d’un Irak fort aux portes de Téhéran. De plus, pour polariser le monde arabe qui s’acheminait vers une paix avec Israël, les mollahs ont tenté de torpiller ce processus, en attisant les sentiments anti-israéliens qui existaient déjà. Ils espéraient prendre le leadership de la lutte contre l’État hébreu à travers le Hezbollah, le Hamas et la Syrie de Hafez el-Assad, renforcer leur rôle de puissance régionale incontournable, et assurer la survie de leur régime. Les pourparlers de paix israélo-syriens se sont effondrés le 26 mars, trois semaines après l’accord de Berlin, suite à l’échec de la rencontre de Genève entre Hafez el-Assad et le président américain Bill Clinton, ce dernier n’ayant pas réussi à combler le fossé entre Damas et Tel Aviv. Étape 8: 24 mai 2000, retrait total d’Israël du Liban-Sud Le retrait de l’armée israélienne du Liban-Sud s’est déroulé de manière précipitée et presque chaotique, l’ordre de départ n’ayant été donné que la veille. Dans la nuit du 23 au 24 mai 2000, l’armée israélienne a évacué unilatéralement le Liban-Sud. Sur le plan intérieur israélien, la fin de l’occupation a mis un terme aux pertes humaines quotidiennes, mais ce départ a été perçu dans une large partie du monde, et plus particulièrement au Liban, comme une victoire du Hezbollah. Dès lors, l’Iran s’est trouvé doté d’une ligne de confrontation directe avec le territoire israélien, à travers le Hezbollah, et a pu dans le même temps disposer d’une influence quasiment directe sur les affaires internes du Liban. Contrairement aux craintes initiales suscitées par un discours de l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui a menacé de «tuer les membres de l’ALS dans leurs lits», le retrait israélien n’a pas été suivi d’une campagne de représailles sanglantes du Hezb contre les civils de l’ancienne zone de sécurité. Cependant, certaines propriétés des membres de l’ALS ont été pillées ou occupées, dont la maison du général Lahd. Par ailleurs, des cadres du Hezbollah et du mouvement Amal ont rencontré des chefs religieux chrétiens du Liban-Sud pour les rassurer sur le fait que la «victoire» appartenait à tous les Libanais et non à une seule faction. Cette démarche s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de retenue médiatisée que le Hezb a adoptée pour polir son image nationale et renforcer sa légitimité. Le sort des hommes de l’ALS Lors du retrait de l’armée israélienne, environ 7.000 membres de l’ALS et leurs familles respectives, craignant des représailles, ont fui en Israël. Plus tard, une partie d’entre eux est partie pour le Canada, les États-Unis et l’Europe. Une autre partie est rentrée au Liban, dont 2.700 qui ont été jugés pour collaboration, sachant que l’ALS est issue de l’armée libanaise légale. Ce regroupement avait été constitué sur base d’une note de service officielle en 1976, avec pour mission, à l’époque, d’assurer le contrôle d’une partie de la zone frontalière face aux organisations armées palestiniennes. Isolé de son commandement, puis soutenu par Israël, il est devenu indépendant au fil des années et a pris le nom de l’«Armée du Liban libre» avant celui de l’ALS. Les peines pour collaboration purgées par ceux qui sont rentrés allaient de quelques mois à trois ans de prison ferme. Ces Libanais considéraient qu’ils défendaient légitimement leur terre et leur existence. Aux yeux de la loi libanaise, ils étaient des collaborateurs, et pour le Hezbollah, ils étaient des agents d’Israël. Les anciens membres de l’ALS qui vivent toujours en Israël sont au nombre de 3.500. Ils sont enregistrés comme «Libanais» d’Israël et ont obtenu la nationalité israélienne en 2004. Tous ont de la famille au Liban, la plupart dans des villages situés à quelques kilomètres de la frontière. (à suivre) (1) Politologue et auteur américain. Directeur du Groupe de travail de la Chambre des représentants des États-Unis sur le terrorisme et la guerre non conventionnelle de 1988 à 2004. Auteur de plusieurs livres sur le Moyen-Orient. (2) Commandant de l’Armée du Liban-Sud (ALS) à l’époque et ex-général de l’Armée libanaise. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (4)
Par
Khalil Helou
Publié
mai 1, 2026 - 13:58

Dans une série d’articles, nous nous proposons d’apporter un éclairage sur la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Nous laissons au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Il est grand temps, dans ce contexte de guerre, de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance. Non pas par une contre-rhétorique, mais par une approche en profondeur, prônant la culture de l’État de droit, lequel ne pourrait être édifié qu’à travers la souveraineté. Les trois premiers articles présentaient une relecture des événements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah depuis l’accord de Taëf en passant par l’opération «Règlement de comptes», l’«Entente de juillet» (1993), jusqu’à la veille de sa deuxième guerre avec Israël. Étape 5: De l’«Entente d’avril» à la guerre d’usure Suite à l’«Entente d’avril 1996», le Hezbollah, encouragé par l’Iran et la Syrie, a poursuivi sans relâche sa guerre d’usure, lancée en 1991 contre l’armée israélienne et l’Armée du Liban-Sud (l’ALS). Le but déclaré était de libérer la «zone de sécurité» de l’occupation israélienne, mais elle servait dans le même temps un autre but: torpiller les pourparlers de paix dont l’Iran était exclu. Parallèlement, la position de Washington est restée inchangée depuis les conférences de Madrid et d’Oslo dont l’objectif était d’instaurer une paix définitive au Moyen-Orient. Pour initier et maintenir ce processus, les administrations américaines successives n’ont cessé d’empêcher toute riposte israélienne d’envergure aux frappes du Hezbollah, misant sur le processus de paix syro-israélien. Le résultat de cette guerre d’usure a été assez lourd pour toutes les parties. Entre 1996 et 2000, Israël a perdu 193 hommes, l’ALS 175, et le Hezbollah 375. Le point culminant des pertes israéliennes s’est produit en février 1997, avec la collision de deux hélicoptères transportant des troupes du Sayeret Matkal (unité d’élite de l’armée israélienne) vers le Liban-Sud. L’accident a fait 73 morts, le bilan le plus lourd de l’histoire de cette armée. Il a provoqué un choc qui a mené l’opinion publique israélienne à s’interroger sur le prix humain de la «zone de sécurité». En septembre de la même année, 16 soldats israéliens de l’unité d’élite du Shayetet 13 sont tombés dans une embuscade dressée par le Hezbollah à Ansariya (à 20 km au sud de Saïda). Douze d’entre eux y ont laissé leur vie. L’incident a confirmé ainsi la prouesse tactique du Hezbollah, renforcé et encadré directement par des officiers du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ajouté à celui du crash des deux hélicoptères, il a alimenté en Israël le sentiment d’une guerre sans perspective claire. L’une de ses conséquences a été la naissance du mouvement citoyen «Arba Imaot» (les quatre mères) fondé par des mères endeuillées de soldats tués. La question militaire s’est ainsi transposée vers un débat sociétal et moral, dans lequel le retrait du Liban a été imposé comme exigence politique. La campagne des «Arba Imaot» a contraint les responsables et les candidats israéliens aux élections à se positionner publiquement sur un départ inconditionnel du Liban. Shimon Pérès, puis Benjamin Netanyahu et enfin Ehud Barak, avant et après leurs entrées en fonction comme Premiers ministres, n’avaient qu’un discours: le retrait du Liban. En janvier 1998, Benjamin Netanyahu, Premier ministre de l’époque, a déclaré qu’«Israël est prêt à accepter la résolution 425 du Conseil de Sécurité de l’ONU (1) à condition qu’il soit possible de parvenir à un accord avec le Liban qui garantira les procédures de sécurité requises par Tel Aviv». Un mois plus tard, il a affirmé: «Ce que nous devons faire, c’est quitter le Liban. Ce que le monde doit faire, c’est menacer les Syriens s’ils soutiennent des attaques contre nous.» Dans les rangs de l’ALS, c’est l’inquiétude. Celle-ci a pressenti l’abandon israélien, surtout que les forces de Tel Aviv avaient été sensiblement réduites dans la zone de sécurité. L’élection d’Ehud Barak en mai 1999, faisant campagne en faveur d’un retour des troupes, a marqué une accélération du processus du retrait: Barak avait promis de ramener ses hommes en juillet 2000. Étape 6: Pour Damas et Baabda, le retrait israélien était un «complot sioniste» Début janvier 2000, Bill Clinton a réuni Ehud Barak et Farouk el-Chareh, ministre syrien des Affaires étrangères, dans la ville de Shepherdstown (USA). Ce fut la seule négociation directe syro-israélienne de l’histoire, terminée par un échec. Durant la réunion, les services de renseignements occidentaux et israéliens ont appris que Damas a autorisé Téhéran à réarmer le Hezbollah et à augmenter ses capacités offensives à travers des livraisons immédiates et intenses d’équipements et de munitions à l’aéroport de Damas, que des camions syriens transportaient vers les dépôts du Hezbollah, au Liban, sous l’œil bienveillant du président libanais Émile Lahoud, totalement inféodé au régime de Hafez el-Assad. Malgré cela, Ehud Barak a ordonné à son armée de ne pas cibler les dépôts approvisionnés par les Syriens et, surtout, de ne pas viser ces derniers. Il espérait que les pourparlers de paix avec Damas reprendraient plus tard. Peu après, l’armée israélienne, ayant tenté d’assassiner le leader militaire du Hezbollah au Liban-Sud, a mené des représailles intenses. Le cabinet de sécurité restreint israélien a autorisé une série de frappes aériennes contre le Hezbollah, mais avec interdiction formelle de viser des objectifs syriens. Ceci a valu à Ehud Barak des éloges de Martin Indyk, ambassadeur des États-Unis en Israël et ancien secrétaire d’État adjoint pour les affaires du Moyen-Orient. De plus, Barak ne ratait pas une occasion en public et en privé pour faire savoir qu’il cherchait une stratégie de retrait du Liban. En contrepartie, les ténors du régime Assad ont mené une campagne tambour battant auprès de leurs alliés libanais, affirmant que la proposition de retrait Israélien était un «complot sioniste» visant à assiéger la Syrie exactement comme l’Irak l’était par les États-Unis. Dans les mois qui suivent, Émile Lahoud a multiplié les interventions pour dénoncer ce qu’il considérait comme une manœuvre tactique dangereuse d’Israël. Il considérait qu’un retrait du Liban sans un retrait du Golan était un piège. Le 9 mars 2000, il a déclaré: «Les plans déclarés d’Israël de se retirer du Liban sont destinés à saboter le processus de paix.» Il a ajouté que tout retrait israélien serait «le fruit du soutien libanais à la résistance (Hezbollah) et de l’unité de la position libano-syrienne», et non pas d’une vraie volonté de paix. Le paradoxe du régime d’Émile Lahoud est qu’il appuyait à fond la guérilla menée par le Hezbollah pour libérer le sud, ignorant le processus de paix. Il ne voulait pas de retrait israélien, car le maintien de l’occupation israélienne permettait à l’époque de réaliser trois objectifs: la justification de l’occupation syrienne du Liban, le discours de résistance du Hezbollah, et le maintien d’Israël dans le «bourbier libanais» tant que le plateau du Golan n’est pas rendu à la Syrie. À cette époque, l’hégémonie du Hezbollah sur les institutions de l’État était encore au stade embryonnaire, alors même que cette formation jouissait déjà d’un potentiel militaire important. C’étaient les Syriens qui contrôlaient totalement l’État au Liban. (à suivre) (1) La résolution 425 du Conseil de Sécurité de l’ONU a été votée après l’invasion israélienne du Liban-Sud, suite aux opérations de guérilla des organisations armées palestiniennes contre Israël à partir du territoire libanais. Celles-ci duraient depuis 1969. La résolution 425 stipule le retrait immédiat et inconditionnel d’Israël du Liban et le déploiement de 3.000 hommes de la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban) à l’époque. À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (3) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2) Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

Quelles alternatives dans la guerre d’Iran?
Par
Khalil Helou
Publié
avr. 29, 2026 - 14:16

De nombreux analystes occidentaux s’accordent à dire que les États-Unis n’ont pas pu atteindre leurs objectifs dans la guerre d’Iran. Ces observations sont notamment nourries par l’augmentation des prix du pétrole qui se répercute sur l’économie mondiale, et plus particulièrement sur les prix des denrées de consommation courante aux États-Unis. Un sujet sur lequel la presse américaine revient régulièrement. Pour ces mêmes analystes, l’Iran se trouve en meilleure position dans les négociations. Qu’en est-il au juste? Retour sur les véritables motifs de la guerre George Friedman, analyste géopolitique, affirme ne pas être convaincu que Benjamin Netanyahu, ait pu entraîner Donald Trump dans la guerre. Non seulement parce que, selon l’expert, ce dernier est très difficile à convaincre, mais parce que le programme nucléaire iranien est beaucoup plus inquiétant pour les États-Unis que pour Israël. Par ailleurs, la stratégie nationale américaine de 2025 (NSS 2025) montre que les priorités de Washington se situent à l’intérieur du pays et sur le continent américain. Trump vise à diminuer le rôle des États-Unis au Moyen-Orient pour en laisser la gestion à ses alliés parmi les signataires des accords d’Abraham, mais l’Iran reste un obstacle de taille, à cause de son arsenal menaçant et de ses ingérences dans les pays de la région. Stratégie américaine: affaiblissement de l’Iran L’objectif de Washington est donc d’affaiblir l’Iran et ses milices alliées. Avec la chute du régime baathiste en Syrie, l’affaiblissement du Hezbollah et du Hamas, les frappes américano-britanniques sur les Houthis entre mars et mai 2025, le régime des mollahs a beaucoup perdu de son potentiel hégémonique. Les frappes de juin 2025 contre l’Iran ont par la suite détruit ses défenses anti-aériennes, sérieusement endommagé son programme nucléaire et causé des dégâts importants à sa capacité de produire des missiles. Dès l’arrêt de ces frappes et pendant huit mois, les Iraniens ont toutefois mis le paquet et réussi à réparer une partie des dégâts. La guerre actuelle a cependant privé la République islamique d’une majeure partie de son arsenal et réduit sa capacité de soutien à ses alliés régionaux. L’économie iranienne étant en ruines, les vrais problèmes du régime des mollahs commenceront si les négociations actuelles entre Washington et Téhéran aboutissent, sans une levée des sanctions. La liste des mécontents à l’intérieur du pays est très longue, notamment les minorités marginalisées (Kurdes, Azéris, Baloutches, Turkmènes…), la classe commerçante, les étudiants, les femmes, les pragmatiques, et peut-être l’Artesh (l’armée iranienne) vu que le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) est toujours favorisé à leurs dépens. Toutefois, le facteur temps pour que l’Iran change de comportement ou de régime reste inconnu. Les frappes aériennes n’ont pas fait fléchir Téhéran qui reste doté de moyens asymétriques suffisants pour bloquer la navigation à travers le détroit d’Ormuz, perturber l’économie mondiale, et mener des attaques contre les pays de la région. Par ailleurs, le Hamas et le Hezbollah ont le potentiel et la volonté de se reconstituer avec le temps. Le processus de paix pour Gaza reste fragile, et celui du Liban est en bourgeonnement. En somme, la réalisation des objectifs américains au Moyen-Orient a avancé mais reste incomplète. Toutefois il y a plus urgent pour Washington. Le programme nucléaire iranien: une vraie menace Après les frappes de juin 2025, le programme nucléaire iranien a été considérablement endommagé. Téhéran avait cependant la possibilité de le réactiver puisqu’il continuait de disposer de 430 kilos d’uranium enrichi à 60%, facilement augmentable à 90%. Les centrifugeuses nécessaires à cette fin étaient restées intactes dans leurs usines de fabrication, n’étaient pas déployées dans les sites nucléaires bombardés et les universités iraniennes transmettaient le savoir-faire en ce sens. En somme, en quelques années, l’Iran aurait été capable de récupérer ses capacités et d’acquérir une arme nucléaire. Avec la guerre d’aujourd’hui, les dégâts infligés à ce programme sont certes plus importants, mais aucune évaluation crédible n’est disponible pour le moment. Les États-Unis veulent à tout prix empêcher l’Iran de réactiver son programme nucléaire, non pas par crainte que la République islamique se dote de missiles à ogives atomiques, qui n’inquiètent pas Washington, mais à cause des connections des mollahs avec al-Qaïda, autrice des attentats du 11 septembre 2001, et dont les dirigeants ont été accueillis en Iran. Les hauts responsables de la sécurité aux États-Unis craignent justement un second 11 septembre nucléaire, un scénario dans lequel une bombe atomique iranienne de petit volume serait livrée à al-Qaïda, dissimulée dans une cargaison de marchandises, puis envoyée au port de New York par exemple, où son explosion ferait des centaines de milliers de morts. Ce scénario n’est pas imaginaire puisqu’al-Qaïda a déjà frappé aux États-Unis et dans d’autres pays. De même, les propres «bras longs» de l’Iran, déjà responsables d’attaques en Argentine, dans les pays du Golfe et en Bulgarie, seraient capables d’en faire autant. Comment finirait cette guerre? Le régime iranien tient donc toujours et son comportement n’a pas changé. Son potentiel nucléaire et ses capacités de missiles et de drones, quoique considérablement diminués, restent une réalité, le détroit d’Ormuz est toujours bloqué par le CGRI, la marine américaine impose un blocus naval, les sanctions contre la République islamique s’amplifient (y compris par les Européens), l’économie iranienne est en ruines, les négociations d’Islamabad traînent, et la guerre n’est pas terminée. La République islamique ne peut prétendre à une victoire à la Pyrrhus, sauf auprès de partisans crédules endoctrinés. Parallèlement, une victoire des États-Unis par les seules frappes aériennes reste peu probable. Une opération terrestre américaine demeure possible, mais Trump n’est pas enclin à la lancer, car elle serait coûteuse. La pression augmente sur le président américain à cause du prix que la guerre fait subir à l’économie mondiale. Le temps ne joue pas en sa faveur. L’Iran est certes strangulé et le temps joue beaucoup moins en sa faveur, ce qui ne l’empêche cependant pas de miser sur ce facteur pour manipuler l’opinion publique américaine contre Trump, comme le firent les communistes pendant la guerre du Vietnam avec les présidents Johnson et Nixon. La différence est que les pertes humaines américaines dans cette guerre sont jusque-là insignifiantes comparées à celles des guerres du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan. Par contre, les succès militaires du Pentagone sont de loin supérieurs à ceux des autres guerres. Si l’Iran continue à jouer sur le facteur temps, une opération éclair américaine terrestre massive et brève contre des objectifs précis en Iran n’est pas à exclure, quoique peut-être coûteuse.