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Politique

Guerre du Soudan: scénarios, faux règlements et impasses stratégiques (4/4)

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بقلم Michel Hajji Georgiou
نُشر févr. 8, 2026 - 13:52

Focus analytique sur la guerre du Soudan qui, depuis 2023, s’est déjà traduite par des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés, avec un coût humain particulièrement écrasant au Darfour, où la violence de masse, les sièges et les déplacements forcés ont pris une dimension que nombre d’acteurs internationaux qualifient désormais de génocidaire.

 

La guerre soudanaise donne régulièrement lieu à des annonces de médiation, de cessez-le-feu imminent, de « fenêtres diplomatiques ». À intervalles presque réguliers, un acteur international « redécouvre » ainsi le conflit, promet une initiative ou convoque des pourparlers. Ces séquences produisent essentiellement du bruit politique, et parfois une suspension temporaire des combats sur un axe précis, mais elles ne modifient jamais la structure du conflit. Mais la répétition du même schème ne constitue pas un échec accidentel de la diplomatie ; elle est le produit d’un malentendu plus profond sur la nature même de la guerre en cours.

 

La première impasse tient à une lecture erronée du conflit comme affrontement classique entre deux pôles susceptibles d’être amenés à un compromis. Or ni les Forces armées soudanaises ni les RSF ne sont engagées dans une logique de négociation politique. Ce qu’elles cherchent à préserver, ce ne sont pas des parts de pouvoir dans un futur État, mais des capacités de nuisance autonomes, des réseaux, des territoires exploitables. Dans ce cadre, toute médiation visant un partage du pouvoir ou une transition institutionnelle apparaît hors-sol.

 

Les cessez-le-feu proposés relèvent de la même illusion. Ils supposent que la guerre est devenue trop coûteuse pour les acteurs en présence. Or, paradoxalement, la prolongation du conflit reste rationnelle pour les deux camps. Pour l’armée, elle permet de conserver un statut de représentant officiel de l’État, d’obtenir un soutien international minimal et de contenir l’effondrement total de l’appareil militaire. Pour les RSF, elle garantit la poursuite des flux économiques, la consolidation de leur emprise territoriale à l’ouest et l’impossibilité pour un ordre centralisé de se reconstituer contre elles.

 

Les développements relayés fin janvier mettent en avant une série de progrès militaires attribués aux Forces armées soudanaises, notamment au Sud-Kordofan. La levée de sièges anciens, la reprise de localités secondaires et la réouverture d’axes routiers y sont présentées comme les signes d’une dynamique nouvelle, voire d’un basculement progressif du rapport de force. Mais cette lecture mérite d’être replacée dans son contexte, car elle correspond moins à une transformation structurelle du conflit qu’à une séquence de communication stratégique destinée à plusieurs audiences distinctes : soutien interne à l’armée, mobilisation des parrains régionaux, et restauration d’une crédibilité militaire mise à mal par deux années de guerre d’usure. Sur le terrain, ces avancées restent coûteuses, localisées, et fragiles. Elles n’affectent ni l’emprise des RSF sur le Darfour, ni leur capacité de nuisance à distance, ni la fragmentation générale du pays. Elles confirment surtout un trait central de la guerre soudanaise : la dissociation croissante entre événements militaires visibles et dynamiques stratégiques profondes.

 

En ce sens, la narration de la reconquête participe elle aussi de la guerre. Elle n’en annonce pas nécessairement la fin mais en devient un instrument supplémentaire.

 

À cela s’ajoute une seconde impasse, plus structurelle encore : la marginalisation systématique des acteurs civils soudanais. Depuis 2019, ceux-ci ont été invoqués, célébrés, puis progressivement écartés de tous les processus réels de décision. Les initiatives diplomatiques continuent de se réclamer d’un « retour à la transition civile », mais sans jamais créer les conditions matérielles, sécuritaires et politiques de son émergence. Les civils servent de justification morale à des processus conçus ailleurs, entre parrains régionaux et acteurs armés…

 

Cette marginalisation n’est pas seulement une injustice politique. Elle constitue un facteur actif de prolongation du conflit. En l’absence d’un pôle civil structuré et protégé, la guerre reste le seul langage audible, et toute tentative de recomposition politique interne est, partant, écrasée entre la violence des acteurs armés et l’indifférence stratégique de leurs soutiens extérieurs.

 

Les scénarios de sortie de guerre évoqués dans les cercles diplomatiques oscillent alors entre deux extrêmes également problématiques. Le premier est celui d’une victoire militaire décisive de l’un des camps. Or ce scénario est peu crédible, dans la mesure où aucun acteur ne dispose des capacités nécessaires pour imposer une domination totale sur l’ensemble du territoire sans déclencher une nouvelle phase de fragmentation ou de guérillas locales. Une victoire de l’armée risquerait de réactiver des foyers de rébellion périphériques ; un triomphe des RSF institutionnaliserait une violence de masse sans État, difficilement stabilisable.

 

Le second scénario est celui d’une partition formelle du pays. Et, là encore, les obstacles sont considérables. Une partition officielle supposerait une reconnaissance internationale, des frontières stabilisées, des arrangements économiques et sécuritaires durables. Or la fragmentation actuelle est fonctionnelle précisément parce qu’elle reste informelle. Elle permet aux acteurs de bénéficier des rentes de la guerre sans assumer les coûts politiques d’un nouvel ordre.

 

Entre ces deux extrêmes s’installe donc un troisième scénario, non formulé mais de facto dominant : celui d’un conflit prolongé à basse intensité variable, ponctué de pics de violence extrême, et géré par des acteurs régionaux qui en contrôlent les paramètres sans chercher à le résoudre. Ce scénario n’est pas une dérive incontrôlée. Il est le triste produit d’un alignement d’intérêts. Les puissances régionales y trouvent ainsi un terrain d’influence, les grandes puissances internationales y voient un conflit périphérique gérable, et les acteurs armés locaux y trouvent des rentes et une autonomie stratégique. Quant aux populations civiles, elles en paient le prix. Comme toujours.

 

Il faut alors poser la question que peu d’analyses osent formuler explicitement : quelles seraient les conditions d’une inflexion réelle ? Elles sont aujourd’hui peu probables, mais pas théoriquement impossibles. Elles impliqueraient, d’abord, une convergence minimale entre les parrains régionaux sur la nécessité de stabiliser la rive africaine de la mer Rouge comme espace de sécurité collective, en renonçant à la logique des zones d’influences. Mais cela va à l’encontre de la logique globale générée de facto par Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping. Elles supposeraient, ensuite, une réactivation crédible du cadre international, capable de produire des coûts tangibles pour les acteurs armés, au-delà des déclarations et des sanctions symboliques. Elles exigeraient, enfin, un investissement massif et protégé dans la reconstruction d’un pôle civil soudanais comme acteur réel plutôt que comme simple décor de négociation. 

 

Or aucun de ces éléments n’est aujourd’hui réuni. La rivalité saoudo-émiratie demeure ; l’ordre international est plus que jamais fragmenté et les acteurs civils soudanais sont isolés, épuisés, dispersés. Dans ce contexte, la guerre se poursuit par cohérence stratégique.

 

Il est triste de constater que le Soudan est devenu rien moins qu’un laboratoire brutal des formes contemporaines de conflictualité : des guerres longues, peu visibles, insérées dans des rivalités régionales, rendues possibles par un environnement international permissif. Et tant que la mer Rouge restera un espace de compétition plutôt que de coopération, tant que la stabilisation sera perçue comme plus coûteuse que l’instabilité, tant que la violence pourra être externalisée sans conséquences majeures, la guerre continuera. Inéluctablement, et pour longtemps encore.

 

Car, une fois de plus, il ne s’agit pas d’un chaos spontané, mais d’un ordre profondément inhumain, mais profondément cynique pour ceux qui en tirent bénéfice.

Lire aussi sur le même thème :

Effondrement du Soudan: la guerre pour la guerre (1/4)   

Mer Rouge, Golfe et Corne de l’Afrique : la régionalisation du conflit soudanais (2/4)

L’Iran et sa guerre indirecte au Soudan (3/4)

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