


Tandis que les diplomates débattent de l'avenir politique de la Libye dans des salles de conférence climatisées, la fragilité persistante de la vaste région méridionale du pays fait peser des risques considérables non seulement sur la Libye elle-même, mais aussi sur les États voisins, notamment ceux du Sahel africain. La région du Fezzan, qui couvre un tiers du territoire libyen, est devenue un véritable gouffre de gouvernance où l'autorité de l'État s'est effondrée, les groupes armés prolifèrent et les réseaux criminels transnationaux opèrent en toute impunité.

Les chiffres dressent un tableau catastrophique. Au Fezzan, 67 % des ménages ont besoin d'une aide humanitaire, soit le taux le plus élevé de Libye. Près de la moitié d'entre eux ont recours à des stratégies de survie extrêmes, vendant leurs biens productifs ou renonçant aux soins médicaux. Le chômage des jeunes atteint 52 % dans certaines zones, créant une génération sans espoir de stabilité. Les coupures d'électricité chroniques durent jusqu'à 20 heures par jour. Le taux de mortalité maternelle explose, 73 % des établissements de santé fonctionnant partiellement, ce qui contraint les femmes à accoucher à domicile ou à parcourir jusqu'à 150 km pour obtenir des soins de base.
Mais, il ne s'agit pas que de statistiques : c'est le quotidien de 600 000 personnes dont la souffrance est systématiquement ignorée. Les communautés toubou et touareg sont victimes d'une discrimination profondément enracinée, privées de citoyenneté et de papiers d'identité, ce qui les exclut de la vie politique et des opportunités économiques. La région qui produit jusqu'à 30 % du pétrole libyen ne reçoit qu'une infime partie des investissements, alimentant un ressentiment que les groupes armés exploitent sans scrupules.
Considérer le Fezzan comme un problème lointain serait une erreur d'appréciation catastrophique. Cette région est essentielle à la survie de la Libye et constitue un maillon crucial d'un réseau de crises s'étendant de la Méditerranée à la Corne de l'Afrique.
Les gisements de Sharara et d'El-Feel, à eux seuls, contribuent de manière significative au budget national. Perturber les aquifères de la Grande Rivière Artificielle sous le désert du Sud, c'est priver Tripoli et Benghazi d'eau et d'électricité. L'enjeu est crucial.
Au-delà des frontières libyennes, le Fezzan est devenu une véritable autoroute pour toutes les menaces imaginables. Les armes qui transitent par ses 2 700 km de frontières poreuses alimentent des conflits qui font des milliers de morts au Sahel. Des réseaux de contrebande de carburant brassent des milliards qui servent à financer les groupes djihadistes au Niger et au Mali. La guerre qui ravage le Soudan a transformé le sud-est de la Libye en un corridor de mobilisation pour les mercenaires, dont les combattants et les armes affluent vers les conflits en Éthiopie et en Somalie.
Pour l'Europe, la région du Fezzan constitue un carrefour et un point de transit essentiels pour les migrations irrégulières. La dynamique migratoire au Fezzan est façonnée par une interaction complexe de facteurs locaux, régionaux et internationaux. Si son rôle est central, il doit être appréhendé dans le contexte plus large des routes et des influences migratoires. Le Fezzan demeure notamment le principal point d'entrée des réseaux de trafic d'êtres humains qui contribuent aux crises humanitaires le long des routes migratoires méditerranéennes. Du point de vue de l'Union africaine, le Fezzan représente le point de convergence de l'instabilité sahélienne et de la fragilité nord-africaine, ce qui risque de déclencher une crise susceptible de surpasser les conflits régionaux actuels.
La bonne nouvelle est que la stabilisation est possible. La mauvaise est qu'elle exige d'abandonner les approches qui ont échoué et d'adopter des solutions globales et pilotées localement.
Tout d'abord, la gouvernance doit être rétablie par des mesures législatives concrètes. La Libye a besoin d'une loi sur le développement du Sud établissant une Autorité de stabilisation du Fezzan dotée de budgets réels et de mandats clairs. Les conseils locaux doivent bénéficier d'une autonomie financière et de garanties constitutionnelles de représentation, notamment des sièges parlementaires et des postes ministériels réservés à la région. Les communautés toubou et touareg doivent enfin obtenir la citoyenneté et les documents qui leur ont été systématiquement refusés.
Deuxièmement, la réforme du secteur de la sécurité est urgente. Un programme progressif de désarmement et de réintégration doit offrir aux membres des groupes armés de véritables alternatives : formation professionnelle, opportunités économiques et un avenir digne. La sécurité des frontières exige un nombre suffisant de gardes recrutés localement et équipés de technologies modernes, et non des points de contrôle corrompus qui facilitent le trafic même qu'ils sont censés endiguer. Plus important encore, la Libye a besoin d'accords frontaliers tripartites avec le Niger et le Tchad pour des patrouilles conjointes et le partage de renseignements.
Troisièmement, la revitalisation économique doit démanteler l'économie de guerre. Une loi sur le partage des revenus tirés des ressources naturelles devrait garantir que 20 à 25 % des recettes pétrolières du Sud soient réinvesties localement selon des formules transparentes. Des zones franches à Sabha et à Koufra peuvent formaliser le commerce transfrontalier, supprimant ainsi les incitations à la contrebande. Les investissements dans les infrastructures – routes, centrales solaires, agro-industrie – doivent créer 5 000 emplois immédiatement, avec un soutien ciblé aux femmes et aux communautés minoritaires.
Quatrièmement, les services de base doivent être rétablis pour restaurer la confiance dans l'État. Des projets à impact rapide peuvent réhabiliter les routes, moderniser les systèmes d'approvisionnement en eau et garantir que 25 % des budgets nationaux de santé soient alloués aux établissements du sud.
Chaque jour de retard alimente le cycle de violence et de prédation. Les combattants étrangers renforcent leur emprise. Les réseaux criminels étendent leurs activités. Les jeunes perdent espoir et rejoignent les milices.
La communauté internationale est confrontée à un choix stratégique crucial : investir dans une stabilisation globale par le biais d’un engagement politique – plutôt que par une aide financière, compte tenu du statut de pays à revenu élevé de la Libye – ou risquer le coût exponentiellement plus élevé d’un futur effondrement de l’État. L’inaction favorise l’exploitation des vides de pouvoir par les acteurs criminels, ce qui peut engendrer des crises humanitaires, des interventions militaires et une prolifération des conflits régionaux. Il est donc impératif que l’Union européenne, l’Union africaine, les États-Unis et les Nations unies fassent du Fezzan une priorité de sécurité collective exigeant une action coordonnée, et non plus une préoccupation périphérique.
Les partenaires internationaux doivent aligner leurs efforts sur les cadres mis en place par la Libye, en apportant leur expertise technique et leur soutien diplomatique aux réformes difficiles. Cette transition nécessite de passer d’interventions ponctuelles à des programmes de développement globaux ciblant les causes structurelles profondes de la fragilité. Bien que les défis auxquels le Fezzan est confronté soient considérables, ils ne sont pas insurmontables. Avec une volonté politique soutenue et un engagement en faveur d'une gouvernance inclusive, la région peut se transformer d'un fardeau pour la sécurité en un pilier d'une Libye stable et prospère.
Cependant, cette transformation impose l'abandon des illusions de solutions miracles ou des solutions centrées sur la force militaire. Une stabilité durable repose sur un travail rigoureux de construction d'institutions légitimes et de promotion des opportunités économiques. Historiquement, les habitants du Fezzan ont subi l'exploitation des ressources et une violence systémique, tout en restant exclus des processus décisionnels qui déterminent leur avenir. En définitive, les enjeux de cet engagement dépassent les frontières de la région ; le redressement de l'État libyen, la sécurité en Méditerranée et la stabilité du Sahel sont intrinsèquement liés à la trajectoire du Fezzan.