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Politique

Lokman Slim, quand la parole défie les armes

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Lokman Slim, figure proéminente de l'opposition chiite, a été assassiné le 4 février 2021. (Photo AFP)
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Par Jad Akhawi
Publié févr. 2, 2026 - 18:51

Lokman Slim n’était pas un opposant au sens conventionnel du terme, ni un militant partisan en quête de pouvoir ou de position. Il était, dans le vif de son expérience, un intellectuel qui avait choisi de payer pleinement le prix de ses positions et de confronter le système d’oppression, non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur de son environnement social, à travers ses récits et sa rhétorique. Son assassinat est ainsi apparu, dès le premier instant, comme un assassinat symbolique avant de constituer un crime classique, et comme un message politique avant d’être une liquidation personnelle.

 

Lokman Slim est né dans un milieu chiite dont il ne s’est jamais détaché. Il a cependant refusé que celui-ci se transforme en une prison idéologique ou une identité réductrice. Très tôt, il a compris que le véritable danger pour une communauté ne provient pas tant de l’extérieur que du fait d’étouffer le droit à la critique et transformer cette collectivité en un groupe fermé gouverné par la peur et par une allégeance imposée sous la contrainte. Aussi, son conflit avec le Hezbollah ne relevait-il pas d’un simple désaccord politique, mais d’un affrontement existentiel entre ceux qui conçoivent la politique comme un espace ouvert au débat et à la reddition de comptes, et ceux qui la perçoivent comme une doctrine fermée, préservée par les armes.

 

Lokman Slim a fondé, avec sa sœur Racha, les éditions Dar al-Jadid, et avec son épouse Monika Borgman, l’association UMAM pour la documentation et la recherche, plaçant ainsi la mémoire au cœur de son combat. Il avait compris très tôt que l’aliénation ne s’exerce pas uniquement par la force militaire, mais aussi par le contrôle des récits, la neutralisation des faits non conformes et la réécriture de l’histoire de manière à servir un présent autoritaire. C’est la raison pour laquelle il a œuvré à documenter les divers épisodes de la guerre civile, les violations et les assassinats, non pas pour exhumer le passé, mais pour protéger l’avenir en empêchant une réédition des mêmes violences sous des appellations nouvelles, notamment celle de la réconciliation avec la mémoire.

 

Lokman Slim faisait figure d’exception dans un paysage culturel libanais habitué à la tergiversation. Il ne se cachait pas derrière un discours conventionnel et n’allait pas dans le sens de l’opinion dominante, ni ne recherchait des compromis fondés sur la sémantique. Il affirmait clairement que les armes hors du contrôle de l’État constituaient une catastrophe nationale, que le fait de lier le destin du Liban à un projet régional mené par l’Iran relève du suicide politique, et que le fait de transformer la communauté chiite en une communauté ayant pour vocation la « résistance » bafouait le droit de ses membres à la différence. De telles positions, dans un milieu régi par la logique des accusations de trahison et d’hérésie politique, ont fait de lui une cible permanente de menaces et de diffamation, avant de conduire à son assassinat.

 

Dans ce contexte, son engagement dans l’action politique structurée n’était ni un luxe ni une rupture avec son rôle culturel. Il découlait plutôt de sa compréhension des limites de la parole et de la nécessité de l’inscrire dans un cadre collectif capable de la protéger et de la transformer en actions concrètes. C’est ainsi qu’il avait fondé la Coalition des démocrates libanais, dans une tentative de mettre sur pied une opposition démocratique souverainiste trans-confessionnelle qui rejette à la fois la logique des armes et celle du clientélisme, et qui associe le concept de l’État à celui de la justice et de la reddition des comptes, plutôt qu’un partage confessionnel du pouvoir.

 

Après son assassinat, la coalition n’est pas devenue un simple souvenir symbolique, mais a entamé, depuis que j’ai assumé sa présidence, une phase difficile de consolidation de son action politique. Des efforts ont ainsi été déployés pour transformer ce choix politique en une action organisée, plutôt que de la limiter à un simple slogan moral. En tant que président, j’ai cherché à transformer l’héritage intellectuel de Lokman Slim en un programme politique clair : un discours souverainiste et démocratique, inflexible sur la question des armes, qui rejette le populisme et qui aborde l’effondrement du Liban dans une perspective de reconstruire l’État plutôt que de gérer le désastre.

 

L’assassinat de Lokman Slim n’a pas marqué la fin d’un processus, mais un moment de vérité. Il a mis en lumière l’ampleur de la violence inhérente au système informel qui gouverne le Liban, ainsi que la fragilité de l’État et son incapacité à protéger ses citoyens, dans toute leur diversité. Il a également révélé que la tentative de faire taire une voix ne fait pas disparaître l’idée qu’elle porte, mais place ceux qui la défendent devant la responsabilité d’en assurer la continuité par d’autres moyens, cette fois-ci politiques et organisationnels, comme la coalition a tenté de le faire après l’assassinat.

 

Dans son combat, Lokman Slim n’a jamais été une voix élitiste et isolée. Il cherchait constamment à combler le fossé entre la pensée et la politique, la culture et la société. Il ne s’adressait pas à l’Occident en quête de légitimité, pas plus qu’il n’adoptait un ton condescendant envers son propre milieu. Au contraire, il le confrontait de l’intérieur de son environnement social, affirmant son droit à être plus qu’un simple réceptacle humain pour les projets des autres. C’est ce qui rendait son combat plus douloureux pour ses adversaires, car il les dépouillait de leur prétention à une représentation exclusive et exposait la fragilité de leur discours dès lors qu’il est confronté à des arguments plutôt qu’à des slogans.

 

Aujourd’hui, des années après son assassinat, Lokman Slim ne saurait être réduit à la seule image d’une victime ou d’un martyr. Sa véritable valeur réside dans le modèle qu’il a incarné : celui de l’intellectuel intransigeant, qui a refusé de dissocier l’éthique de la politique et de rester passif face à l’effondrement de son pays. Il nous a laissé un lourd héritage, non seulement à travers ses livres et ses archives, mais aussi par la question qui demeure tout entière : un État peut-il se construire sous la menace d’armes qu’il ne contrôle pas ? Le pluralisme peut-il être préservé dans un climat de peur ? Et la mémoire peut-elle constituer une forme de résistance ?

 

Lokman Slim n'a peut-être pas remporté la victoire de son vivant, mais son combat a rendu la défaite plus difficile et le silence impossible. Il a ouvert une brèche dans le récit du pouvoir. Une brèche que toutes les tentatives de déni ne sauraient guérir. Cela, en soi, constitue une forme de victoire.

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