

À l’approche de la date de la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise, prévue pour mars 2026, à Paris, le Liban se trouve à un moment critique. Cette réunion, destinée à mobiliser la communauté internationale en faveur des forces régulières, intervient dans un contexte politique et régional extrêmement complexe. Chaque décision ou absence de décision de l’État libanais par rapport au monopole des armes notamment, aura un impact direct sur l’efficacité de l’aide internationale à la troupe et, plus largement, sur l’avenir même de l’armée et de la souveraineté nationale.
La date retenue, le 5 mars 2026, reste toutefois conditionnelle. Selon le général Maroun Hitti, la conférence pourrait être reportée si une étape cruciale n’est pas franchie d’ici là par le Liban. Cette étape consiste soit en une décision politique unanime au sein du gouvernement libanais, incluant donc les ministres du Hezbollah et de Nabih Berri, pour que l’État reprenne en main le dossier des armes, et que le Hezbollah se soumette à son autorité, soit en un événement régional majeur. Celui-ci pourrait être un cataclysme ou un conflit armé qui contraindrait l’Iran à se conformer aux exigences de la communauté internationale, modifiant ainsi l’équilibre des forces dans la région.
La conférence de Paris ne se limite pas ainsi à un simple rendez-vous technique ou diplomatique. Elle est intimement liée aux équilibres géopolitiques régionaux et à l’agenda stratégique des puissances extérieures.
Le DDR comme objectif central
Pour le général Hitti, les objectifs stratégiques de la conférence sont clairs: discuter d’un contrôle des frontières, qui est un sujet moins litigieux et avancer surtout sur le DDR (Désarmement, Démobilisation et Réintégration du Hezbollah). Il ne s’agit pas simplement d’une démarche militaire mais d’un enjeu politique et social majeur: Comment réintégrer un parti idéologique comme le Hezbollah dans la société libanaise pour qu’il cesse d’être aligné sur des intérêts étrangers et devienne un acteur pleinement national?
Le général Hitti souligne que l’objectif n’est pas d’aider l’armée à faire la guerre à Israël ni de transformer le Liban en théâtre de confrontation, mais de réédifier l’État libanais, d’affirmer sa souveraineté et d’intégrer tous les acteurs dans un cadre national légitime.
Défaite préalable
Il insiste sur un point fondamental: une réintégration ne peut être réalisée qu’après une défaite tangible et incontestable. Comme il l’explique, à l’instar de ce qui s’est passé avec les nazis en Allemagne après 1945, aucune organisation idéologique armée ne peut être réintégrée dans une société qu’après avoir accepté sa défaite.
Le général Hitti précise également qu’il faut faire une distinction entre le discours officiel vaniteux du Hezbollah et la réalité sur le terrain. Selon lui, le Hezb est en détresse même si cela n’apparaît pas dans sa communication publique. Cette dimension montre aussi que la conférence de Paris n’est pas un rendez-vous destiné à la distribution de ressources ou la planification de l’aide à l’armée, mais une étape stratégique visant à créer les conditions politiques et sociales nécessaires pour un réalignement national.
Le facteur humain : un soldat mal payé
L’armée libanaise joue un rôle fondamental dans ce contexte, d’où l’attention portée à son développement.
Au centre de toute discussion sur les forces régulières, le général Hitti place l’homme sur le terrain. Les soldats libanais, souvent mal rémunérés, constituent pourtant le véritable pilier de toute opération envisagée.
Il insiste sur la frustration salariale de ces derniers et juge absurde de demander à un homme ou à une femme sous-payé d’exécuter des tâches qui ne leur permettent pas de demeurer actifs et d’entretenir leurs familles.
Pour le général Hitti, le facteur humain doit précéder toute réflexion sur le matériel ou les capacités techniques er militaires, dans la mesure où, selon lui, un soldat démotivé ou absent fragilise l’ensemble de l’institution. Le défi est donc double. Il s’agit de garantir un revenu décent aux militaires et un soutien structurel à la Troupe.
Selon le général Hitti, la première question brûlante que les pays donateurs devraient se poser est celle de savoir s’il ne faut pas, en priorité, commencer d'assurer au soldat libanais une solde lui permettant de laisser sa famille, en ayant la tête tranquille parce qu’il l’a dotée des moyens de vivre honorablement. Ou encore, s’il est possible qu’il passe davantage de temps chez lui, au détriment de sa présence au travail et au risque d’une chute du degré de préparation opérationnelle, et que les chefs sur le terrain continuent de s’évertuer à pallier un perpétuel et cruel besoin en hommes qui leur fait défaut?
Aide internationale: stabilisation ou véritable renforcement ?
Depuis des années, l’armée bénéficie d’aides internationales diverses: formations, équipements, soutien logistique, voire une assistance salariale indirecte, notamment de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et d’autres partenaires, suite aux plans de développement capacitaire élaborés par la Troupe.
Cependant, malgré ces soutiens, la balance des forces entre l’armée et le Hezbollah reste incertaine. Le général Hitti explique que l’armée libanaise est multiconfessionnelle et reflète la diversité d’une société libérale alors que le Hezbollah est monoconfessionnel, idéologiquement endoctriné et bénéficie d’une cohésion interne forte et d’une doctrine extra libanaise.
Toutefois, ce qui peut être considéré comme une faiblesse apparente de l’armée peut se transformer en force potentiellement considérable à condition que l’État affirme son autorité et prenne à l’unanimité ses décisions, qui bénéficieront du soutien du Parlement. Selon le général Hitti, l’aide internationale restera dans ce contexte stratégiquement stérile tant que la question du monopole de la force et de l’autorité de l’État n’est pas tranchée. Les moyens fournis restent utiles et servent les missions opérationnelles mais ne deviendront efficaces que si l’État assume ses responsabilités en accordant un mandat clair à l’armée.
Symbolisme ou actions concrètes?
Le général Hitti souligne que les conférences internationales précédentes en faveur de l’armée, initiées par Paris et Rome et approuvées par Washington, ont été réellement efficaces tactiquement et opérationnellement, en attendant que l'État libanais reprenne en main les décisions stratégiques et politiques.
La conférence de mars 2026 pourrait reproduire ce même schéma si elle n’influe pas sur les blocages politiques internes. Les donateurs apportent des moyens et des ressources, l’État libanais reste hésitant et ambigu dans ses directives, et les citoyens et les soldats, sceptiques, continueront à douter de l’efficacité réelle de toute conférence.
Le général Hitti ajoute qu’aucune aide internationale, aussi généreuse soit-elle, ne peut pas remplacer le courage politique. Sans mandat clair, dit-il, et sans vision nationale (une politique nationale de sécurité et de défense), les forces régulières restent exposées et la souveraineté de l’État libanais demeurera un slogan vide de substance.
Le général Hitti insiste également sur la nécessité d’une appropriation politique claire des missions de l’armée. L’État, relève-t-il, doit assumer ses décisions, même face aux pressions internes et aux risques que pose le Hezbollah. Cette condition est indispensable pour transformer les annonces de soutien en résultats concrets et mesurables et éviter que la conférence de mars 2026 devienne un autre rituel diplomatique.
Un point de bascule
La conférence de Paris apparaît plus que jamais comme un véritable point de bascule potentiel pour un Liban confronté à des enjeux politiques, sociaux et stratégiques.
Sa réussite dépendra moins des moyens matériels promis par la communauté internationale que de la capacité de l’État libanais à affirmer son autorité, à exiger une reddition des acteurs armés soumis idéologiquement à une puissance externe, à unir ses instances politiques autour d’un même objectif et à clarifier le rôle de l’armée sur le territoire national, tout en la dotant des moyens de l’assumer.
Sans réformes structurelles et sans reconnaissance de la valeur de ceux qui servent sur le terrain, même la conférence la mieux organisée risque de rester symbolique.
En définitive, la conférence de Paris sera un test de maturité politique et institutionnelle pour l'État libanais. Elle mesurera la capacité du gouvernement à traduire ses engagements internationaux en actions concrètes sur le terrain, à stabiliser ses forces armées et à consolider sa souveraineté.