

En cherchant à comprendre ce qui nous arrive, à me comprendre moi-même et à retrouver un certain équilibre face à ce que nous traversons, je recours à la lecture de livres et de romans portant sur des peuples qui ont connu les affres de la guerre telles que nous les connaissons. Le Japon, avec ce qu’il a enduré durant la Seconde Guerre mondiale et après les bombardements atomiques, représente en ce domaine un modèle susceptible de nous aider à situer notre propre douleur. Il convient de préciser au passage que la quantité d’armes déversée sur le Liban au fil des années équivaut désormais à plus que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies.
Deux ouvrages s’imposent ici, La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle. Le premier a été écrit au cœur même de l’événement. Son auteur vu les ruines de ses propres yeux, décrivant les tragédies, les mutilations et l’errance dont il a été témoin. Le second a été écrit après la défaite du Japon, et témoigne de la dévastation intérieure de l’être humain. En comparant ce qu’ils décrivent à ce que nous vivons, j’ai constaté que la situation libanaise réunit simultanément les deux souffrances, sans séparation ni intervalle temporel d’aucune sorte.
Ces deux livres aident à démanteler la violence, à la comprendre, et pas seulement à s’en sortir psychologiquement. Ce type d’écriture n’atténue pas la douleur, mais lui donne une forme et lui offre un langage, la faisant ainsi sortir du chaos pour accéder à quelque chose que l’on peut saisir. En temps de guerre notamment, cette capacité constitue presque un acte de résistance. Car la guerre réduit l’être humain à une réaction, à un corps qui survit, qui souffre ou qui fuit ; tandis que l’écriture — et la lecture de ce type de littérature — nous restitue notre place de sujet conscient, plutôt que celle de simples victimes des circonstances.
En somme, certains peuples ont connu les guerres, d’autres les défaites, et d’autres encore sont sortis des décombres pour se reconstruire. Mais ce que vit le Liban ne ressemble ni à une guerre au sens traditionnel du terme, ni à une défaite que l’on pourrait dater, ni même à une catastrophe que l’on pourrait contenir dans un cadre temporel précis.
C’est autre chose.
Dans l’expérience japonaise, telle que la reflètent des œuvres comme La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle, il existait un cheminement, si pénible fût-il.
Le choc d’abord, puis le silence, puis la prise de conscience, puis la reconstruction.
Même dans les moments les plus terribles, comme le bombardement d’Hiroshima, la catastrophe avait en un sens une finalité. La frappe avait pris fin, et c’est de là qu’est née une histoire.
Au Liban, rien ne se termine.
Il n’existe pas ici de moment dont on puisse dire qu’il marque «l’après».
Tout advient simultanément: un traumatisme permanent que l’on ne peut assimiler, une réflexion contrainte qui ne trouve jamais son terme, des récits contradictoires qui ne tranchent rien, et une vie quotidienne qui reprend au-dessus des décombres comme si elle en niait l’existence.
Le Liban ne vit pas l’après-guerre. Il vit à l’intérieur de la guerre, de son interprétation et de son propre déni, tout à la fois.
Ailleurs dans le monde, la catastrophe engendre la mémoire, la mémoire engendre la conscience, et la conscience engendre, fût-ce après un long délai, le changement.
Ici, la chaîne se trouve rompue: une catastrophe, puis des cris, puis des divisions, puis un oubli partiel, puis une nouvelle catastrophe.
Aucune mémoire ne s’accomplit, aucune conscience ne s’accumule, aucun changement ne survient.
Dans La Fleur de l’oubli, l’être humain est brisé, mais il l’est avec honnêteté.
Dans Le Jeu du siècle, il tente de comprendre, ou de se dissimuler derrière des récits.
Au Liban, la situation est plus âpre encore: un être brisé, privé du droit d’exprimer sa brisure, contraint de choisir un récit sous la pression de la peur, de l’appartenance ou de l’accusation.
C’est là que réside la particularité de la condition libanaise, et peut-être son caractère inédit: non pas seulement une pluralité d’opinions, mais une pluralité du réel lui-même.
Chaque communauté vit une guerre différente, raconte une histoire différente et construit une mémoire différente.
Il n’existe dès lors aucun «événement national» fédérateur, seulement des événements parallèles qui ne se rejoignent que dans la douleur.
Ce qui rend la situation libanaise sans précédent, notamment dans le cadre de l’État-nation moderne, c’est que l’État lui-même n’assume plus son rôle de référence ultime du sens ou de la décision.
Dans la plupart des pays, l’État déclare la guerre ou y met fin, détient le monopole de la violence et forge le récit officiel.
Au Liban, la guerre se déroule à la fois à l’intérieur de l’État et en dehors de lui, la violence y est diffuse, et le récit s’y trouve contesté jusqu’à l’éclatement existentiel.
Ainsi, les Libanais ne vivent pas seulement une crise politique, mais un vide référentiel profond.
C’est ce vide qui fait que la catastrophe se répète sans jamais se muer en point de rupture.
Chaque coup, chaque explosion, chaque tragédie vient s’ajouter à une longue chaîne, sans jamais en clore le cercle ni fonder ce qui viendrait après.
Plus grave encore, il y a ce que l’on pourrait appeler la normalisation de l’absurde: la mort devient un chiffre et une image sur un mur, le sang une information, la catastrophe une partie du quotidien.
Non pas parce que les gens ne ressentent plus rien, mais parce qu’ils ont été épuisés au point de ne plus pouvoir convertir le ressenti en action.
Le Liban d’aujourd’hui ne ressemble ni au Japon de l’après-guerre ni à aucun pays sorti d’un conflit quelconque, parce qu’on ne lui a même pas accordé la chance d’en sortir.
C’est un pays où la guerre n’a pas pris fin, où la paix n’a pas commencé, où rien n’a été tranché, mais où tout se rejoue, encore et encore.
Peut-être est-ce pour cela que la douleur au Liban paraît différente: non pas seulement parce qu’elle est profonde, mais parce qu’elle se déploie sans horizon.
Non pas parce qu’elle est inattendue, mais parce qu’elle revient.
Et non pas parce qu’elle demeure incompréhensible, mais parce qu’elle est pleinement comprise, sans que personne ne dispose du pouvoir de la changer.
Ce n’est pas seulement la tragédie d’une nation.
C’est une condition humaine complexe, rare et peut-être sans précédent: un État qui vit à l’intérieur de ses frontières reconnues, mais qui se trouve privé du temps naturel des États, ce temps fait de commencements, de fins et de transformations.
Le Liban n’est pas seulement un pays en crise.
C’est un pays soustrait à toute logique séquentielle.
Et c’est peut-être là la forme la plus cruelle de la catastrophe: qu’elle ne se termine pas… et qu’elle ne reprenne pas de plus belle.