

Ces derniers jours, voir l'armée se retirer de certains villages du Sud comme Rmeich, Aïn Ebel, Debel ou Qlayaa fait quelque chose à l'intérieur qu'on a du mal à nommer. Ce n'est pas seulement de la tristesse. C'est plus vieux que ça, plus profond, comme si ce recul venait confirmer une intuition qu'on repoussait depuis longtemps, celle d'un pays qui glisse lentement hors de lui-même.
Dans les cafés, dans les messages qu'on s'envoie le soir, on sent que quelque chose s'est fissuré. Mais l'émotion, aussi juste soit-elle, ne suffit pas à comprendre ce qui se passe. Et tant qu'on reste dedans, on ne voit rien.
Une armée n'est pas faite pour se suicider. Elle est faite pour durer assez longtemps pour être encore utile quand ça compte vraiment. Envoyer des hommes sans couverture face à une puissance qui les écrase, ce n'est pas du courage. C'est ordonner leur mort en appelant cela de la bravoure.
Parce qu'il faut comprendre une chose. Il y a ceux qui peuvent tenir jusqu'au bout, jusqu'au dernier homme, parce qu'ils ne répondent pas à la même logique. Leurs ordres viennent d'ailleurs, d'une capitale étrangère qui comptabilise les pertes sans jamais regarder les villages brûler. Pour eux, les morts sont utiles. Le territoire libanais n'est qu'un espace de manœuvre. Ce qui vient après la guerre, ce n'est pas leur affaire.
Mais une armée nationale n'a pas le droit de raisonner comme eux. Si elle se détruit dans un combat qu'elle ne peut pas gagner, ce n'est pas une bataille perdue, c'est le pays lui-même qui part avec elle. Et après, il n'y a plus personne pour tenir quoi que ce soit.
Alors oui, elle recule. C'est dur à voir. Mais ce recul n'est pas une fuite, c'est un calcul, le seul qui permette de rester debout demain.
George Washington a abandonné New York en 1776, et les loyalistes se sont moqués de lui pendant des mois.
Les Russes ont laissé Moscou à Napoléon en 1812.
Les Anglais ont embarqué en catastrophe à Dunkerque en 1940.
On les a tous appelés lâches. Ils ont tous gagné. Ce n'est pas une coïncidence.
Un capitaine ne se mesure pas aux vagues qu'il affronte. Il ne se mesure pas non plus à la violence de la tempête. Il se mesure au nombre d'hommes qu'il ramène vivants. Un capitaine qui coule avec son équipage par refus de changer de cap n'est pas un héros. C'est un naufrageur.
Un père de famille ne prend pas son fusil pour mourir devant sa porte. Il fait sortir les siens par derrière, il recule, il fuit même si on l'appelle lâche, parce que son devoir n'est pas de mourir debout : c'est de faire en sorte que les siens vivent.
L'armée, aujourd’hui, est à la fois ce capitaine et ce père. Elle ne recule pas par faiblesse. Elle recule parce qu'elle a des millions d'enfants à ramener.
Il faut dire aussi ce qu'on préfère ne pas dire. Le Liban ne gagnera pas une guerre contre Israël. Ce n'est pas un jugement, c'est un fait. Mais une armée n'existe pas seulement pour gagner des guerres. Elle existe pour qu'après la guerre, il reste encore quelque chose à gouverner, quelqu'un pour empêcher que tout le monde règle ses comptes seul dans la rue. Sans armée, il n'y a plus d'État. Et un pays sans État, c'est la guerre civile qui revient frapper à la porte.
Ceux qui veulent qu'elle reste à tout prix ne réclament pas du courage. Ils réclament du sang. Ils exigent qu’elle tienne des positions encerclées, sans lignes de ravitaillement sécurisées, sans rotation des hommes, sans supériorité aérienne, sans munitions suffisantes ni appui logistique continu. Ils demandent à une unité d’opérer en rupture de chaîne, coupée de ses arrières, exposée, figée, transformée en cible. Ce n’est pas une posture de défense. C’est une condamnation à l’usure, jusqu’à l’effondrement. Et quand il n’y aura plus d’armée, ils comprendront trop tard qu’ils ont détruit la seule chose qui les protégeait.
Et puis il y a ce soldat. Vingt ans, peut-être moins. Il n'a pas choisi l'uniforme pour partir, il l'a choisi pour rester justement, pour tenir un endroit, surveiller des maisons la nuit, apprendre les visages d'un village qui n'était pas le sien.
Ce matin-là, il a reçu l'ordre de plier. Il a rangé ses affaires sans faire de bruit, il est monté dans le camion, et il n'a pas regardé derrière lui. Pas parce que cela ne lui coûtait rien. Parce qu'il savait que s'il regardait, il ne partirait plus. Dans le camion, ses mains tremblaient. Pas de peur. Du poids de ce qu'il laissait.
Ce pays tient encore à cause de gens comme lui. Le Liban a survécu à des choses qui auraient tué n'importe quel autre pays. Il a survécu parce que des hommes comme ce soldat ont continué à se lever le matin, à enfiler l'uniforme, à tenir leur poste sans savoir si quelqu'un, quelque part, savait seulement qu'ils existaient.
Un officier a un jour prêté ce serment : « Je jure par Dieu Tout-Puissant d'être fidèle à la patrie, à l'armée et au drapeau. » Tant qu'il tient ces mots, le Liban ne tombe pas. Il saigne, il recule, il est épuisé, mais il ne tombe pas. Reculer, oui. Trahir ce serment, jamais.