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Économie

L’accord maritime Liban-Israël à l’épreuve de la guerre régionale

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La plateforme de forage Transocean Barents dans les eaux territoriales libanaises en 2023, pour l'exploration de gaz offshore. (AFP/TotalEnergies)
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Par Nayla Assaf
Publié juin 2, 2026 - 10:10

Les déclarations israéliennes évoquant une possible remise en cause de l’accord de délimitation de la frontière maritime avec le Liban relancent les interrogations sur la solidité de ce compromis, présenté depuis sa conclusion en 2022 comme étant un mécanisme de stabilisation entre Beyrouth et Tel Aviv.

 

Malgré la guerre dévastatrice dans laquelle le Hezbollah a entraîné le Liban, l’accord en question tient bon. Mais dans un contexte régional en pleine mutation, notamment la crise énergétique née du bras-de-fer irano-américain au sujet du détroit d’Ormuz, la question de sa pérennité peut se poser.

 

Pour Laury Haytayan, experte en gouvernance des hydrocarbures au Moyen-Orient et directrice MENA au Natural Resource Governance Institute (NRGI), «les menaces israéliennes relèvent davantage de la pression politique que d’une stratégie de rupture effective». Elle juge «peu probable que l’accord maritime soit abrogé», même si le Liban est actuellement engagé dans des négociations directes de paix avec Israël et que d’autres initiatives similaires sont prévues, dans le cadre des accords d’Abraham, entre les pays arabes et l’État hébreu, avec le même soutien américain. Une telle perspective serait d’ailleurs «incohérente» avec l’ouverture des négociations directes, d’autant que Washington a joué un rôle déterminant dans la conclusion de l’accord de 2022, fruit d’une médiation de deux ans.

 

Laury Haytayan rappelle que «les négociations ont débuté en 2020 sous l’administration Trump avant de se poursuivre sous la présidence du démocrate Joe Biden, qui avait nommé Amos Hochstein comme médiateur». Ce dernier avait mené une intense médiation ayant abouti, en octobre 2022, à un accord conclu sous le gouvernement israélien de Yair Lapid. Benjamin Netanyahu, qui était alors dans l’opposition, avait affirmé qu’il reviendrait sur cet accord s’il revenait au pouvoir. Réélu quelques semaines plus tard, en octobre-novembre 2022, il avait finalement choisi de le maintenir.

 

Des lectures divergentes

 

L’accord continue néanmoins de faire l’objet d’interprétations différentes, quant à son équilibre juridique et politique, aussi bien au Liban qu’en Israël.

 

Laury Haytayan rappelle que «le Liban disposait de solides arguments juridiques lui permettant de revendiquer une zone maritime plus large, en s’appuyant sur le droit international et les mécanismes des Nations unies, selon lesquels la Zone exclusive économique (ZEE) libanaise est délimitée par la ligne 29».

 

Cette ligne, soutenue par plusieurs experts et notamment les négociateurs militaires libanais aux pourparlers avec Israël, étendait davantage la ZEE revendiquée par le Liban. Elle part de Ras Naqoura et donne au Liban le droit à une superficie supplémentaire de 1.430 km². Un découpage consigné en 2011, dans un rapport du Bureau hydrographique britannique, sur base d’une argumentation juridique détaillée.

 

Toutefois, cette revendication n’a jamais été officiellement déposée par l’État libanais auprès des Nations unies. Et lorsque le pouvoir politique, représenté notamment par le président de la Chambre, Nabih Berry, (qui avait mené les négociations en l’absence d’un président et d’un gouvernement au Liban) avait pris en charge les pourparlers à la place de l’armée, le Liban avait fini par adopter, pour sa frontière maritime, la ligne 23 qui part également de Ras Naqoura mais qui lui a fait perdre 860 km², ainsi que le champ gazier de Karish. C’est donc cette ligne que le Liban a enregistrée auprès de l’ONU et qui a servi de base à l’accord de 2022.

 

L’experte rappelle que «les négociateurs libanais avaient estimé à l’époque qu’il s’agit du meilleur compromis possible». Une explication qui reste contestée jusqu’à nos jours au Liban.

 

En face, Israël avait également considéré avoir consenti à des concessions importantes. Deux lectures différentes continuent donc de coexister, sans convergence sur l’interprétation de l’équilibre final de l’accord.

 

Une dynamique potentielle de paix

 

Dans l’hypothèse d’un accord de paix entre le Liban et Israël, Laury Haytayan privilégie une logique de continuité plutôt qu’une révision du cadre existant.

 

Selon elle, un éventuel accord de paix entre Beyrouth et Tel Aviv «ne modifierait pas nécessairement l’accord maritime déjà conclu», qui pourrait au contraire servir de base à de futures coopérations énergétiques.

 

Le maintien de l’accord depuis plusieurs années donne une impression de stabilité, même si celle-ci semble fragile. «Si Israël venait à le remettre en cause, le Liban pourrait réactiver certaines revendications juridiques, notamment autour de la ligne 29, en s’appuyant sur le droit international et les Nations unies», avance-t-elle.

 

Laury Haytayan évoque la possibilité de projets impliquant des entreprises internationales déjà actives dans la région et donne notamment l’exemple de la société italienne, Eni. «Eni a un plan, celui de développer des projets d’exploitation de gaz à Chypre via des infrastructures situées en Égypte afin de réduire les coûts», explique-t-elle.

 

De tels modèles régionaux pourraient, à terme, inspirer des coopérations énergétiques futures en fonction de la nature des accords politiques.

 

Cependant, Mme Haytayan souligne que «les dynamiques internes au Liban restent fragmentées, et que les trajectoires dépendront autant des choix souverains que des pressions internationales».

 

Elle rappelle que «les bénéfices économiques attendus pour le Liban ne se sont pas encore matérialisés, notamment en raison des effets de la guerre de 2023» et que la question énergétique reste liée à des objectifs de développement.

 

Laury Haytayan insiste dans ce contexte sur la nécessité, pour le Liban, «de définir une stratégie claire de développement de ses ressources en pétrole et en gaz, en particulier dans le sud du pays», dans une logique qui dépasse l’exploitation énergétique pour inclure la stabilisation et le développement régional.

 

Entre logiques sécuritaires, économiques et institutionnelles

 

Mais les priorités des différents acteurs impliqués dans le dossier divergent. Selon elle, «les États-Unis privilégient l’économique, Israël met l’accent sur la sécurité, tandis que le Liban doit tenter de combiner les deux dimensions».

 

Aussi, elle insiste sur le fait que «les négociations (de paix) doivent être menées strictement par l’État libanais dans un cadre institutionnel clair». Pour elle, il est impératif que le Hezbollah ne soit pas indirectement impliqué dans les pourparlers, comme cela avait été le cas lors des discussions qui avaient abouti à l’accord de 2022, «vu les concessions qu’il a consenties sur Karish». Une partie de ce champ gazier se trouve dans la zone de 1430 km2 limitée par la ligne 29 que les experts militaires revendiquaient avant que le pouvoir politique n’y renonce.

 

Un secteur énergétique encore en structuration

 

Le Liban accueille aujourd’hui plusieurs entreprises internationales engagées dans des contrats d’exploration offshore, parmi lesquelles TotalEnergies, QatarEnergy et Eni. Cependant, les résultats restent limités et aucune avancée majeure n’a encore été enregistrée en matière de découvertes commercialement exploitables, notamment dans le bloc 9 du champ de Cana situé au nord de la ligne 23.

 

Laury Haytayan observe que «ces acteurs internationaux s’inscrivent dans des stratégies globales, dans lesquelles le Liban ne constitue pas toujours une priorité immédiate».

 

Dans ce contexte, la diversification des partenariats énergétiques apparaît comme un enjeu central pour le Liban. Laury Haytayan souligne notamment que «l’enjeu principal reste l’attraction des entreprises américaines», un objectif que les négociations directes en cours entre Tel Aviv et Beyrouth pourraient contribuer à faciliter.

 

Le détroit d’Ormuz

 

Les tensions régionales impliquant Iran et le détroit d’Ormuz ajoutent une dimension géostratégique supplémentaire aux dynamiques énergétiques régionales.

 

Ce passage maritime demeure essentiel pour les exportations de gaz de plusieurs pays de la région, notamment du Golfe, et toute perturbation pourrait encourager la recherche de routes alternatives.

 

Dans ce contexte, «certains acteurs, dont QatarEnergy déjà présente au Liban, pourraient être amenés à ajuster leurs stratégies d’investissement», précise Laury Haytayan.

 

L’experte insiste sur «la nécessité d’une coordination institutionnelle au Liban, notamment entre les ministères de l’Énergie, de l’Économie et la présidence de la République, afin de structurer une vision énergétique cohérente».

 

Selon elle, «la stratégie nationale doit être clarifiée pour positionner le pays dans les dynamiques régionales».

 

Mme Haytayan fait remarquer à ce niveau que «le discours doit être avant tout économique», en particulier vis-à-vis des investisseurs internationaux, notamment américains, dans un contexte où la crédibilité institutionnelle et la visibilité stratégique demeurent des éléments déterminants pour attirer les investissements dans le secteur énergétique libanais.

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