


A la faveur des projets de coopération multilatérale initiés dans le cadre global de l’Union pour la Méditerranée, le Liban pourrait-il devenir ce qu’il mérite d’être, un Liban maritime ? La question exige une réflexion profonde et une vision exhaustive de la situation dans laquelle se débat le pays sur ce plan…
« Pour les Français, la mer c’est ce qu’ils ont dans le dos quand ils regardent la plage » (Eric Tabarly). La France est un Etat maritime qu’elle méconnait. La traduction de cette spécificité en une réalité politique et budgétaire est faible. Remplacez France par Liban. C’est un État maritime - son histoire est là – qui n’a pas encore fait le choix politique et institutionnel nécessaire. Des projets maritimes fédérateurs rapprocheraient durablement toutes les communautés. Il en a les atouts. Le « bien commun » en serait « le » bénéficiaire.
L’histoire du Liban maritime remonte aux Phéniciens (- 3.000 / - 500 avant J.C.), période du socle fondateur des cités portuaires (Byblos, Sidon, Tyr, Arwad), des activités commerciales avec l’Égypte, Chypre, la Grèce, l’Afrique du Nord, la péninsule Ibérique, de la navigation hauturière, de la construction navale. Le commerce du bois de cèdre, de la pourpre de Tyr, de la verrerie et de l’artisanat, participe à la richesse du pays, renforcée par un littoral libanais qui ouvre sur la Méditerranée occidentale.
De - 500 av. J.C. jusqu’au 7ème siècle, les activités maritimes se développent sous différentes dominations – Perse achéménide, Grecque, Romaine et Byzantine. Les Romains en particulier utilisèrent et développèrent les bases navales. Les capacités commerciales et logistiques qu’elles offraient permirent d’établir des connexions avec les routes commerciales de l’empire. C’est à cette période que le droit maritime est créé. Non souverain, certes, le Liban n’en est pas moins alors un pôle maritime.
Du 7ème au 15ème siècle, longue période médiévale et islamique, les ports de Tripoli, Beyrouth, Sidon et Tyr ont une activité importante avec tout le bassin méditerranéen. Pendant les croisades, ils sont des enjeux stratégiques ; les fortifications côtières ont laissé des vestiges encore visibles. La compétition maritime entre les puissances musulmanes et chrétiennes fait du Liban une zone à la fois d’échanges et de confrontations militaires.
Pendant la période ottomane du 15ème siècle à l’orée du 20ème siècle, les ports restent actifs malgré une perte d’importance. Seule Beyrouth se démarque et assure l’interface avec Damas, Alep et l’Europe du sud.
Au 20ème siècle, Beyrouth se modernise et devient un hub régional. Le commerce maritime se développe.
Reste que le Liban moderne n’a pas effectué sa mutation maritime. Le pays dépend fortement des approvisionnements par voie de mer pour l’essentiel de son commerce et de ses approvisionnements. Néanmoins, l’absence d’une marine marchande en propre, de capacités navales limitées, une surveillance des abords insuffisante ne lui permettent pas d’être à la hauteur de son passé maritime, de son potentiel, de ses besoins.
Pourtant, que d’espoirs pourraient être satisfaits grâce à la mer. Les accords concernant le tracé des frontières maritimes et de la ZEE (Zone économique exclusive) avec Israël, puis avec Chypre ont été signés ; ils permettent d’envisager l’exploitation des ressources offshore en sécurité. Le Liban est un pays de la mer ; il est temps que cet Etat maritime devienne apte à exploiter son potentiel.
Les enjeux maritimes du Liban
Les enjeux de la vocation maritime du pays du Cèdre sont fonction de plusieurs paramètres qui ont été trop longtemps négligés par le pouvoir.
La souveraineté et la sécurité maritimes, enjeux majeurs pour la surveillance des eaux territoriales, de la ZEE et des frontières maritimes, ainsi que pour la lutte contre les menaces militaires, les trafics et la pêche illégale, sont peu soutenues.
Par ailleurs, le Liban a une dépendance maritime critique : 80 à 90 % des importations passent par la mer ; le port de Beyrouth, vital, est en position de faiblesse depuis août 2020 - reconstruction lente et gouvernance contestée ; le port de Tripoli, hub alternatif, est sous-exploité, trop proche de la Syrie ; Sidon et Tyr n’ont que des fonctions régionales limitées. Le défi est technique, institutionnel et politique.
Sur le plan de la ressource offshore, l’espoir est réel mais à long terme. Le potentiel est incertain et dépend de compagnies étrangères, tandis que la sécurité des installations, l’attractivité pour les investisseurs, le cadre juridique et la stabilité politique doivent être définis et assurés. L’exploitation ne sera garantie que par des capacités maritimes fiables et crédibles.
En outre, la prise en compte de l’environnement (lutte contre les pollutions), de moyens d’assurer la sauvegarde maritime (sauvetage en mer), auxquels s’ajoute la protection du littoral, sont incontournables.
Force est de relever dans ce cadre que la gouvernance maritime est imparfaite : absence d’une stratégie nationale intégrée ; multiplicité des acteurs (marine libanaise, Autorités portuaires, ministères du Transport, de la Défense et de l’Environnement). Il apparait évident qu’une coordination stratégique entre ces acteurs est à parfaire.
En résumé, le Liban pâtit d’une situation maritime quelque peu difficile : un littoral court et dense, une stratégie maritime fragmentée, une marine marchande très faible, une marine militaire limitée et défensive, pas d’industrie navale, pas d’influence régionale.
Des possibilités existent
Le Liban a une belle et riche histoire maritime, mais quelle est la stratégie suivie dans ce domaine ? Les négociations sur la ZEE ne permettent pas de répondre à une telle interrogation. Pourtant, le potentiel existe. Malte et Chypre sont deux pays maritimes ayant une étendue territoriale comparable à celle du Liban. Ils ont, malgré tout, un pavillon maritime développé, une régulation attractive et une stratégie maritime ambitieuse et effective. Ils apportent ainsi la preuve que même de petits pays peuvent être des acteurs maritimes importants.
Un Liban maritime, un leurre ?
Malgré une instabilité politique chronique, un faible investissement public, des troubles sécuritaires récurrents, les atouts qui permettraient au Liban de développer sa vocation maritime existent bel et bien : une position géographique exceptionnelle, un littoral historiquement structurant, un capital humain et une diaspora maritime potentielle. Dans un tel contexte, quelle devrait être la stratégie à élaborer pour donner une nouvelle vie à ce secteur vital ?
Prochain article : Des projets maritimes au Liban, avec l’Union pour la Méditerranée ?