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Analyse

Guerre Iran-USA: quels intérêts?

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Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad
Publié avr. 5, 2026 - 12:28

Ceux qui ont étudié la guerre, à l'image de Gaston Bouthoul ou de Marvin Harris, n'ont jamais circonscrit leur analyse à la seule dimension géopolitique immédiate. Ils ne se contentaient pas de demander «pourquoi a-t-elle éclaté?», mais posaient aussi «que produit-elle? » et «qui sert-elle?». Car les sociétés, lorsqu'elles se révèlent incapables de résoudre leurs contradictions internes, tendent à les exporter vers l'extérieur, et la guerre se transforme alors en moyen de réorganiser l'espace intérieur par le biais d'une violence orientée vers l'extérieur.

Cette approche autorise une lecture des guerres contemporaines qui échappe à leur réduction à la sphère militaire ou géopolitique. Le conflit qui embrase aujourd'hui le triangle irano-américano-israélien ne peut se comprendre ainsi comme un simple affrontement d'influence ou une dissuasion mutuelle. Il faut plutôt le saisir comme un processus complexe aux fonctions multiples, visant à consolider des légitimités intérieures en crise et à redessiner les équilibres régionaux, tout en produisant des récits de mobilisation qui redéfinissent simultanément l'ennemi et le soi.

Pour Bouthoul, la guerre a enfanté l'histoire, laquelle commence avec la chronique des batailles armées. Elle constitue la frontière qui marque toutes les grandes transformations. Elle incarne l'une des figures du passage accéléré.

Dans Vaches, porcs, guerres et sorcières, Marvin Harris s'efforce d'expliquer les phénomènes culturels, religieux et guerriers à partir d'un angle matériel, économique et écologique. Sa démarche aide à mesurer l'importance des ressources comme facteur de conflit et à montrer que l'économie et le rôle géostratégique constituent l'arrière-plan des affrontements apparents. Elle éclaire aussi pourquoi certaines communautés demeurent dans un état de guerre prolongé malgré les pertes accumulées, parce que la guerre remplit des fonctions sociales inscrites au cœur de la structure matérielle. Harris relie par ailleurs l'infrastructure, entendue comme l'économie, l'environnement et la technologie, à la superstructure formée par la religion, les symboles et les croyances.

Cependant, son cadre d'analyse peine à rendre compte du rôle de l'idéologie religieuse et politique, qu'elle soit chiite, sunnite, sioniste ou nationaliste, ou de la place des émotions, de la haine et de la mémoire historique, dont l'agression iranienne contre les États du Golfe a pourtant attesté la puissance déterminante. Il laisse également de côté les interactions en temps réel entre les dirigeants d'État qui ponctuent l'actualité.

Il convient donc de considérer la guerre en cours comme un conflit aux objectifs pluriels. Les ressources stratégiques jouent un rôle décisif dans l'engagement américain, à travers l'affermissement de l'influence dans le Golfe, le contrôle des corridors énergétiques et des passages maritimes, et l'affirmation de la supériorité technologique ; les tactiques de maintien de l'hégémonie se lisent quant à elles dans le difficile équilibrage qu'opère Washington entre sa propre sphère d'influence et les menaces montantes qui la défient. Les structures sociales internes aux États jouent également leur rôle, puisque les élites politiques et industrielles exploitent l'instabilité au profit de leurs intérêts, tandis que les appareils économiques et militaires tirent un bénéfice substantiel de la perpétuation des tensions. Le conflit sert par ailleurs à préserver la cohésion interne de certains régimes, particulièrement celui de Netanyahu, et la «menace extérieure» se convertit en instrument de contrôle social, comme c'est manifestement le cas en Iran.

C'est ici qu'intervient le facteur symbolique, psychologique et directement politique. Les symboles, la mémoire et les identités exercent, au Moyen-Orient précisément, une fonction centrale. La guerre actuelle obéit aussi à des ressorts idéologiques, religieux et nationalistes que le seul matérialisme culturel ne saurait épuiser ; elle engage les luttes pour les identités, pour les récits religieux et historiques, pour la sécurité existentielle et pour la légitimité intérieure.

Décomposer le conflit entre les trois États permet de mettre au jour les intérêts matériels que dissimule le discours idéologique, et d'interroger qui bénéficie structurellement de la continuation de la guerre. Sur le plan de la géographie et des ressources, l'Iran se présente comme une puissance régionale dotée d'une profondeur territoriale considérable et de vastes réserves énergétiques, tandis qu'Israël, géographiquement exigu, fonde sa survie sur la supériorité technologique et militaire ainsi que sur le soutien américain. Le théâtre stratégique de l'affrontement englobe le Golfe, les corridors énergétiques et les eaux régionales. L'équilibre des forces entre les deux camps révèle qu'Israël perpétue une supériorité nucléaire non déclarée, face à un programme nucléaire iranien qui vise à instaurer une dissuasion stratégique, tandis qu'une course parallèle aux missiles, aux drones et à la guerre cybernétique redouble encore la tension.

Du côté américain, le conflit touche à l'architecture même de l'économie mondiale. Les sanctions imposées à l'Iran engendrent une économie de résistance intérieure, pendant que les industries militaires israéliennes et américaines profitent pleinement du climat de menace qui règne dans la région, et que les tensions persistantes fournissent une justification aux alliances militaires et sécuritaires à l'échelle mondiale. Le conflit déborde ainsi le simple antagonisme doctrinal pour recouvrir une lutte pour l'hégémonie, la dissuasion et la distribution du pouvoir dans un environnement exceptionnellement riche en ressources stratégiques.

La question qui s'impose est dès lors de savoir comment le conflit sert la structure interne de chacun des acteurs. En Iran, la «menace israélo-américaine» a depuis longtemps renforcé le récit du siège, justifié le resserrement de l'étau sécuritaire et consolidé la position des Gardiens de la Révolution en tant qu'institution cardinale de l'État. En Israël, la menace iranienne a renforcé la centralité de la sécurité dans la vie politique, conforté les courants qui perçoivent le danger comme existentiel, et produit un degré de cohésion sociale sans précédent, en dépit des fractures profondes qui traversent la société. Pour les États-Unis, elle a permis de maintenir l'équilibre régional, de consolider les alliances et de gérer l'influence face aux puissances émergentes. En ce sens, le conflit remplit une fonction sociale interne, générant de la cohésion par le truchement d'une peur partagée.

Au plan de la superstructure symbolique, qui embrasse le langage, la religion et l'identité, on entre dans l'orbite des grandes formules que sont l'effacement d'Israël, la défense de l'existence, le soutien à l'axe de la résistance et la menace nucléaire. Ces formules ne relèvent pas du simple discours ; elles fonctionnent comme autant d'outils de mobilisation. Il faut y ajouter la dimension métaphysique inscrite dans le discours iranien, et le traumatisme historique qui, dans la conscience israélienne, a resurgi avec une intensité redoublée après la guerre du 7 octobre, convoquant la mémoire collective et l'angoisse existentielle que ce traumatisme charrie.

Le conflit entre l'Iran et Israël est-il structurellement soluble ? Ou bien est-il devenu partie intégrante d'un équilibre fonctionnel qui sert la survie des régimes eux-mêmes? Netanyahu n'a-t-il pas un besoin impérieux de voir les guerres se perpétuer à son profit? Trump n'a-t-il pas besoin de l'équilibre stratégique pour empêcher la Chine de s'allier avec l'Iran, de voir son influence s'étendre et de conforter la Route de la Soie? L'Iran n'a-t-il pas besoin de maintenir le régime face à un peuple en rébellion?

Pourtant, l'équilibre fonctionnel que nous venons de décrire semble à présent échapper à tout contrôle. Les régimes qui se croient maîtres de l'escalade demeurent exposés à tout événement imprévu, qu'il s'agisse d'un assassinat, d'une erreur de calcul ou d'une frappe décisive, et nous voilà plongés dans une guerre dont le coût pèse sur tous les acteurs, tandis que la survie même du régime iranien se trouve désormais en jeu.

 

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