
Le Liban entre guerre et négociation

À l'heure que traverse le Liban, le débat ne porte plus sur des questions d'ordre technique, comme celle de sa voir si la négociation avec Israël sera directe ou indirecte ou si elle précédera ou succèdera à une trêve. De telles interrogations sont secondaires au regard de la question véritable, qui s'impose avec une force irrésistible: pourquoi négocier, et que signifie, pour un État, le refus de le faire?
Dans sa définition la plus élémentaire, la négociation dans les relations internationales n'est ni signe de faiblesse ni capitulation. C'est l'instrument naturel dont usent les États pour gérer les conflits lorsque le coût de la guerre excède leur capacité à le supporter. C’est ainsi que fonctionnent les États sensés. Les guerres elles-mêmes se terminent toujours par la négociation, après le sang, après la destruction, après que les belligérants ont découvert que la force seule ne résout pas les problèmes et ne produit pas de stabilité durable.
C'est pourquoi des États ayant mené des guerres dévastatrices ont néanmoins négocié. Les États-Unis ont négocié avec le Viêt Nam à l'issue d'un long conflit ; l'Égypte a négocié avec Israël après deux guerres majeures ; des puissances européennes, après des siècles d'affrontements, ont fini par bâtir un nouvel ordre politique sur leur continent. La négociation n'est pas une exception dans l'histoire politique — c'en est la règle.
C'est précisément pourquoi le refus de négocier, dans un pays dévasté où des centaines de milliers de citoyens ont été déplacés, constitue une position moralement inacceptable et difficilement explicable. En de tels moments, refuser de négocier n'est pas une posture héroïque. C'est l'un des symptômes suivants: l'ignorance de la nature des relations internationales, l'esquive de la responsabilité, le mépris des vies humaines et du destin du pays ; ou encore, c'est que celui qui bloque la négociation ne peut y consentir sans l'aval de sa tutelle, en l'occurrence l'Iran, et que c'est lui qui incarne le véritable gouvernement de Vichy, non le gouvernement libanais, retournant ainsi contre lui l'accusation que Mahmoud Komaty — député au Parlement, soit dit en passant — avait portée contre l'État.
Le Liban traverse aujourd'hui l'une des heures les plus périlleuses depuis la fin de la guerre civile. Plus de huit cent mille Libanais ont fui leurs foyers dans le Sud et dans d'autres régions, et rien n'indique clairement si — ni quand — ils pourront rentrer. Des villages entiers se sont transformés en villages fantômes. Une économie qui respirait à peine avant la guerre est désormais au bord de l'effondrement total. Et pourtant, le débat dans le pays se poursuit comme si la question n'était qu'un désaccord théorique sur la forme de la négociation.
Mais la vérité, simple, amère, implacable, est que cette guerre, la République libanaise ne l'a pas décidée. Elle n'a pas été déclarée par le Conseil des ministres, ni ratifiée par le parlement, ni demandée par le peuple. Celui qui a choisi d'ouvrir ce front, c'est le Hezbollah, c’est-à-dire une force militaire qui agit depuis des années en dehors de l'État, le dominant de l'intérieur, stratégiquement liée à l'Iran et fondue dans ses conflits régionaux.
C'est là que réside le nœud fondamental. Car la guerre, pour le Parti, n'est pas une guerre contre Israël ni une défense du Liban, mais un fragment de la bataille régionale de l'Iran. Voilà pourquoi ses dirigeants la qualifient de « bataille existentielle ». Mais en réalité, elle est existentielle pour le Parti lui-même et pour son rôle régional, non pour le peuple libanais ni pour l'État libanais, qui en paie le prix en destruction, en déplacement et en effondrement économique.
Face à cette logique, Israël aborde la guerre dans une perspective radicalement différente. Pour lui, ce qui se déroule est peut-être une occasion unique de liquider la menace militaire que représente le Hezbollah sur sa frontière nord. Il n'est donc pas réaliste de croire qu'Israël mettra fin à ses opérations sans difficulté, ni qu'elle se contentera d'un cessez-le-feu provisoire ramenant les choses à l'état antérieur. La logique militaire et politique israélienne dit que c'est peut-être la dernière occasion de modifier l'équation au Liban.
Entre ces deux logiques, le Liban — l'État — se trouve dans une quasi-impuissance. Un État qui n'a pas décidé la guerre, mais en paie le prix ; un État auquel l'on demande de négocier, alors que la décision de combattre ne lui appartient pas.
C'est pourquoi le chef de l'État avance l'idée d'une négociation. Non parce que la négociation est un choix confortable, ni parce que les circonstances sont idéales, mais parce que la poursuite de la guerre signifie tout simplement pousser le Liban vers la ruine totale. Négocier, dans ce contexte, n'est pas un luxe politique, mais une nécessité nationale pour protéger ce qui subsiste de la société et de l'État.
Mais le problème ne réside pas dans le principe de la négociation elle-même: il réside dans le contexte politique qui l'enserre. Dans un pays où l'État ne détient ni le monopole des armes ni celui de la décision militaire, la négociation devient une mission quasi impossible. Comment un État peut-il négocier l'arrêt d'une guerre lorsqu'une partie intérieure la poursuit, dispose de la capacité à la rallumer à sa guise, et selon des calculs régionaux sans rapport avec l'intérêt libanais direct?
C'est précisément là que se profile le péril le plus grave. Le Liban pourrait se retrouver dans le pire des scénarios: une guerre longue qu'il ne peut trancher, et un règlement humiliant qui lui sera imposé de l'extérieur après une destruction bien plus considérable. Ce n'est pas une hypothèse théorique. L'histoire contemporaine du Liban est jalonnée de situations subies, acceptées faute d'avoir pu en décider lui-même.
Le vrai débat que les Libanais doivent mener aujourd'hui ne porte pas sur la forme des négociations, mais sur la reconquête par l'État de son pouvoir de décision en matière de guerre et de paix. Un État qui ne détient pas cette décision ne peut protéger son peuple, ni même négocier en son nom.
En définitive, aucun État au monde ne peut vivre indéfiniment sous le régime de la guerre ouverte, et aucune société ne peut endurer le déplacement de centaines de milliers de ses enfants sans horizon de retour. C'est pourquoi négocier n'est pas un choix moral ou idéologique, mais un devoir politique et éthique envers les citoyens.
Quant à transformer le refus de négocier en étendard héroïque, alors que le peuple paie la guerre de sa vie, de ses maisons, de ses moyens d'existence et de l'avenir de ses enfants, ce n'est pas de l'héroïsme. C'est, dans le meilleur des cas, une illusion politique dangereuse ; dans le pire, un mépris du destin d'un pays tout entier, et une trahison envers ceux en qui il avait placé sa confiance pour le protéger.
La question qui déterminera l'avenir du Liban n'est plus: négocions-nous ou non?
La vraie question est devenue plus simple, et plus urgente :
Quel est le destin du Liban?