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Analyse

La fabrique de la peur, l’état d’exception et la mise à nu de l’être humain au Liban

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Par Mona Fayad
Publié août 9, 2026 - 18:56

Depuis l’incident du bus de Aïn el-Remmaneh, en 1975, qui constitua l’étincelle symbolique de la guerre, le Libanais est entré dans un cycle ininterrompu de peur organisée, et non de peur circonstancielle. Il s’inscrit dans ce que certains penseurs appellent «l’économie de la peur» ou les «politiques de la peur», où celle-ci devient une matière que l’on fabrique et que l’on administre, et non plus seulement un sentiment spontané.

La peur remplit ici trois fonctions dangereuses:

Elle paralyse d’abord l’action collective. Lorsqu’une société vit sous la menace permanente de la guerre, de la discorde, de l’effondrement ou d’un ennemi extérieur ou intérieur, sa préoccupation première devient la survie individuelle, et non l’action collective. Ainsi se désagrège toute possibilité de résistance organisée à une quelconque forme de domination ou d’occupation.

Elle reproduit ensuite les allégeances communautaires, car la peur pousse les individus à chercher refuge auprès de leurs groupes d’appartenance primaires: la communauté confessionnelle, le chef, le parti. Elle devient ainsi un mécanisme de reproduction du système même qui est pourtant censé être à l’origine de la crise.

Enfin, sous l’empire de la peur, tout devient justifiable: les armes hors du contrôle de l’État, la suspension du droit, la répression, la corruption, et même la dépendance à l’égard de puissances étrangères, puisque «les circonstances sont exceptionnelles». Nous entrons alors dans un état d’exception qui ne prend jamais fin.

Notre histoire témoigne de la récurrence de ces différentes étapes dans la fabrication de la peur:

La guerre civile: la peur de l’autre confessionnel.

Les occupations successives: la peur de l’ennemi extérieur.

La période postérieure à 2005: la peur des assassinats et du chaos.

Depuis 2019: la peur de l’effondrement économique.

Les guerres régionales et les guerres de soutien: une peur et une inquiétude permanentes quant à l’existence même.

Le problème ne réside donc pas dans l’existence de dangers réels, car ceux-ci existent bel et bien, mais dans leur transformation en une structure permanente d’administration de la société. Il ne réside pas davantage dans le fait que la population ait cédé à la peur, mais dans le fait que cette peur ait souvent été fabriquée, amplifiée ou instrumentalisée de manière à empêcher tout véritable moment d’émancipation.

Le résultat ultime est ce que l’on pourrait appeler une société vivant dans un état permanent d’urgence psychologique.

Si la peur est produite comme un instrument de contrôle du champ politique, son effet le plus profond se manifeste dans la redéfinition de l’être humain lui-même au sein de ce champ, ce que mettent précisément en lumière les thèses de Giorgio Agamben sur la «vie nue» (bare life). Dans le contexte libanais, il ne s’agit pas seulement de généraliser un climat de peur, mais de transformer le citoyen en un être biologique privé de protection, vivant dans une zone grise entre le droit et le non-droit, où les droits sont suspendus au nom de la nécessité sécuritaire ou confessionnelle.

En ce sens, «l’économie de la peur» rejoint ce que Michel Foucault appelle le «biopouvoir», qui ne se contente pas de contrôler les corps, mais les reproduit au sein de dispositifs de discipline et de surveillance: la prison, l’hôpital, l’école, la caserne… Le cas libanais révèle cependant un déplacement supplémentaire: au lieu que la vie soit administrée en vue de son amélioration, comme dans les modèles classiques du biopouvoir, c’est la peur qui est administrée afin de maintenir la vie à son niveau minimal, celui de la «survie» plutôt que de la «vie».

L’individu libanais se rapproche ainsi de la condition de «vie nue», au sens agambénien, constamment exposé à des décisions souveraines d’exception et privé de toute perspective de stabilité juridique et politique. Cette convergence entre la production de la peur et la dépossession de l’être humain de sa qualité politique aboutit à une structure de gouvernement invisible, dans laquelle le contrat social est remplacé par la logique de l’urgence permanente et où, plutôt que l’exercice du pouvoir, prévaut une «politique du délaissement». Plus encore, il s’agit d’une gestion de la dégradation: celle de l’économie, de la santé, de l’éducation, de l’émigration, jusqu’à l’explosion du port de Beyrouth…

Si «l’état d’exception» constitue le point d’entrée théorique permettant de comprendre la transformation de la souveraineté dans le contexte libanais, il ne représente pas une simple parenthèse juridique exceptionnelle: il a fondé une structure permanente de gouvernement, au sein de laquelle la relation entre le pouvoir et la société est sans cesse reformulée. En ce sens, la «fabrique de la peur» peut être considérée comme le prolongement pratique de l’état d’exception, car la suspension des règles juridiques et institutionnelles ne peut être maintenue qu’à travers la production permanente d’un climat de menace.

Dans ce contexte, le citoyen cesse d’être un acteur politique pour devenir l’objet des politiques d’urgence, soumis à la logique de la survie individuelle et coupé de toute perspective contractuelle commune. Le démantèlement de ce système ne passe donc pas uniquement par le rétablissement du droit, mais par la restauration du sens politique de la vie elle-même, c’est-à-dire par la réintégration de l’individu dans l’espace de la citoyenneté, au-delà de la logique de l’exception et de la peur.

La peur devient ainsi un instrument invisible de gouvernance, qui remodèle les représentations collectives et enracine ce que l’on pourrait appeler «l’urgence psychologique permanente», où l’anxiété est continuellement reproduite comme une condition structurelle de cette stabilité précaire. Ce processus ne repose pas seulement sur l’existence de dangers objectifs: il se nourrit également d’une vulnérabilité sociale fondée sur de profondes divisions et sur l’absence d’un récit national commun. Dès lors, démanteler l’économie de la peur ne consiste pas seulement à en dévoiler les mécanismes, mais exige de reconstruire la confiance et les institutions, et de produire un sens collectif alternatif.

Le rôle du Hezbollah

Dans ce contexte, il est impossible de comprendre les mécanismes de domination sans évoquer le rôle du Hezbollah et la politique qu’il a imposée au Liban, de concert avec le système au pouvoir, avec le soutien du régime syrien et de l’Iran, notamment durant la période où cet axe exerçait une domination absolue, une domination qui connaît aujourd’hui un recul sensible, en particulier depuis la chute d’Assad.

Une distinction philosophique et juridique fondamentale s’impose ici. Il convient de différencier rigoureusement «l’état d’urgence», qui procède du droit et que les constitutions encadrent par des limites et des conditions précises, de «l’état d’exception préjuridique», imposé par cet axe comme un fait accompli, sans limites ni garde-fous. Dans ce second cas, les lois et les limites ont été abolies et les droits spoliés, transformant entièrement le rôle de la Constitution et des institutions libanaises. Au lieu de constituer un rempart destiné à protéger la société, celles-ci ont été réduites, sous l’effet de cette domination, à une simple couverture officielle et légale permettant l’abus de pouvoir et la consolidation de l’autoritarisme.

La souveraineté parallèle exercée par le Hezbollah ne s’est pas arrêtée aux limites du contrôle juridique des individus. Elle a pénétré, de manière insidieuse, jusque dans la «vie nue», la privant de toute valeur et l’exposant à la violence de décisions souveraines arbitraires. Dès lors, cette «vie nue», appréhendée à travers le prisme de «l’exception», est devenue le combustible vital alimentant l’exercice du pouvoir souverain du Hezbollah, qui assure sa pérennité par la production continue d’un «corps biopolitique» réprimé et domestiqué, soumis à un contrôle absolu sous couvert de la loi et d’une souveraineté factice, afin d’empêcher toute contestation.

Cette logique s’est manifestée concrètement dans l’assassinat de l’intellectuel et militant politique Lokman Slim dans une zone sous contrôle du Hezbollah, dans les événements du 7 mai 2008, lorsque les armes furent utilisées à l’intérieur du pays afin d’imposer des équations politiques par la force du fait accompli, ainsi que dans l’entrave à l’enquête judiciaire sur l’explosion du port de Beyrouth et les menaces proférées ouvertement contre les juges. Autant de pratiques qui ont consacré le principe d’une impunité totale et réduit à néant la souveraineté de la justice libanaise.

À travers cette peur méthodiquement construite, l’être humain au Liban a été réduit à la condition de «vie nue». L’opposant politique est exposé à l’élimination physique, à l’accusation de trahison ou, symboliquement, à une mise au ban qui rend sa violence possible; quant au citoyen issu du milieu qui soutient le Hezbollah, il est lui aussi exposé lorsqu’il est jeté dans des guerres régionales transfrontalières, qu’il s’agisse de l’intervention militaire en Syrie ou de l’ouverture unilatérale de fronts d’usure, sans autorisation ni couverture de son État, pour n’être plus qu’un combustible biologique au service d’un projet transnational.

Cette mise à nu ne s’est pas limitée aux individus. Elle a également atteint la structure même de l’État libanais ainsi que les États environnants, dont la souveraineté a été violée par la légitimation de points de passage clandestins destinés à la contrebande, la confiscation de la décision de paix et de guerre et la transformation des frontières, comme de la décision souveraine confisquée, en espaces ouverts au déploiement d’agendas militaires et sécuritaires entièrement situés hors du cadre du droit international et du contrat politique. L’État et la population se sont ainsi retrouvés ensemble à la merci d’une souveraineté d’exception qui se nourrit de l’effacement du droit et de la perpétuation de la terreur.

En définitive, le recul manifeste et continu de cet axe régional et de ses relais locaux ouvre une brèche dans le mur de «l’état d’exception» permanent et offre une occasion historique sans précédent de libérer l’être humain au Liban de sa condition d’«homme livré à l’arbitraire» et de le replacer sous la protection du droit. Cependant, le recul militaire et politique de la milice et du projet iranien ne signifie pas que la souveraineté de l’État sera automatiquement et immédiatement restaurée. Cette restauration se heurte en effet à un autre mur, celui du système politique, incarné par la structure de «l’État profond» au Liban.

Cet «État profond», qui se nourrit des réseaux d’intérêts confessionnels, du partage du pouvoir selon des logiques factionnelles et d’une corruption institutionnelle systémique, constitue le prolongement bureaucratique et financier souterrain qui a permis, dès l’origine, l’émergence de la domination milicienne et sa pérennisation. C’est cette structure qui refuse aujourd’hui de renoncer à ses acquis et fait obstacle à la mise en œuvre effective des mécanismes de responsabilité judiciaire, aux réformes structurelles et à l’édification de véritables institutions légitimes.

Dès lors, l’avenir de l’État libanais et la restauration de sa pleine souveraineté ne pourront se réaliser par le seul recul des armes parallèles ou par l’affaiblissement de leurs parrains régionaux. Ils sont conditionnés par une bataille plus profonde et plus complexe: le démantèlement du système clientéliste de l’État profond.

Mettre fin à la mise à nu de l’être humain et de la patrie exige de quitter le registre de «la terreur et du salut militaire» pour entrer dans celui de «la citoyenneté, du droit et de l’assainissement de l’administration». Car sans démanteler cette infrastructure de l’autoritarisme masqué, la souveraineté demeurera un mot d’ordre dont la réalisation est sans cesse différée, tandis que l’avenir du Liban restera pris en étau entre une puissance armée qui s’affaiblit et un État profond qui refuse de naître à nouveau.

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