شعار Levant Time

Analyse

Guerre en Ukraine: fautes stratégiques russes et maladresse occidentale (3/5)
بقلم
Jean-Patrick Dayras
نُشر
juil. 24, 2026 - 20:59

La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (États-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient? Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras , contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. L’Ukraine aurait pu être un Etat associé à l’Europe sans en être membre, ni candidat, encore moins appartenir à l’Otan. On peut incriminer à cet égard les Etats-Unis et l’Europe, sans oublier la Grande Bretagne. Au niveau de l’Ukraine, des erreurs regrettables ont été commises à l’encontre de la population russophone et dans les régions Est. Une grande fermeté faisant apparaitre une position constructive avec la Russie et le souhait de rester proche de ce pays où vivent de nombreux ukrainiens auraient pu arrondir les angles et aboutir à un partenariat avec l’Europe et la Russie. Cela n’est pas certain, mais cela aurait dû être tenté. Les Européens, les Etats-Unis, la Russie et l’Ukraine ont une part de responsabilité et ont tous perdu. Pourquoi un tel accord n’aurait pas pu aboutir? Pour l’Occident, son attitude a renforcé les BRICS+ et tous les pays qui se tournent vers cette association d’Etats plutôt que vers les démocraties qui veulent imposer de force leur façon de gouverner, et de gouverner le monde. Au fil du temps, trois points méritent d’être retenus dans la liste des fautes (non pas des erreurs mais des fautes, donc une culpabilité): Les accords de Minsk 1 et 2 qui n’ont pas été mis en œuvre Angela Merkel et François Hollande assument une bonne part de responsabilité sur ce plan. Après l'invasion russe, Angela Merkel et François Hollande ont déclaré, dans des interviews, que les accords de Minsk n’avaient pas, à leurs yeux, pour vocation d’être appliqués mais ils avaient permis de donner le temps à l'Ukraine de renforcer son armée . Ces déclarations ont suscité une vive controverse. Pour la Russie, elles ont été présentées comme la preuve que les accords n'avaient jamais été négociés de bonne foi. Merkel et Hollande ont répondu que leur objectif était d'éviter une guerre plus large en 2014-2015 et que le renforcement des capacités ukrainiennes était devenu une conséquence de l'absence de règlement durable, non l'unique but des accords. Il est difficile d'attribuer la non-application de Minsk à Hollande ou Merkel seuls. Leur responsabilité est généralement analysée comme celle de médiateurs qui n'ont pas réussi à faire appliquer les accords, plutôt que comme celle des principaux décideurs. Les responsabilités les plus souvent mises en évidence concernent les parties directement engagées dans le conflit — l'Ukraine, la Russie et les autorités séparatistes — qui avaient des interprétations incompatibles de l'ordre dans lequel les engagements devaient être mis en œuvre. Les historiens et spécialistes ne s'accordent pas tous sur l'interprétation de ces propos. En revanche, ils s'accordent généralement sur le fait que les accords de Minsk étaient extrêmement difficiles à mettre sur les rails , car les deux parties divergeaient sur leur séquence d'application : l'Ukraine voulait d'abord la sécurité et le contrôle de la frontière, tandis que la Russie insistait d'abord sur les réformes politiques et le statut du Donbass. L’attitude de Boris Johnson n’était pas honorable Rassurer les Ukrainiens en leur garantissant un soutien total ainsi que la fourniture d’armes et de munitions leur garantissant un succès rapide est un acte coupable, meurtrier même. La négociation est bien meilleure que la guerre, moins coûteuse en vies humaines, en vies brisées, en destructions, en coût et en haine farouche ensuite entre deux peuples intimement liés. Cela était prévisible puisque ces conséquences avaient déjà été bien visibles dans les Balkans. Les fautes stratégiques russes . La Russie a fait visiblement ce que l’on nomme dans les écoles de géostratégie ou écoles de guerre des présuppositions sur l’ennemi. Présuppositions erronées, dans le cas présent. L’entrée en Ukraine, sans déclaration de guerre, a été fédératrice pour l’ensemble du peuple ukrainien dont l’attitude est à citer en exemple. Certainement, M. Poutine pensait que le gouvernement serait renversé ou tomberait de lui-même, lui permettant ensuite de faire de l’Ukraine une autre Biélorussie inféodée à Moscou. M. Poutine s’est trompé de guerre. Cette guerre ne répondait à aucune stratégie militaire. Il s’agissait de stratégie politique, mauvaise, puisque fondée sur de fausses hypothèses : faire tomber un pouvoir réputé faible, dirigé par un homme de communication sans grande envergure. La suite prouve qu’effectivement M. Zelensky était bien dans les mains des Américains. Au plan tactique, ce n’est pas plus brillant. L’arrivée massive de chars exigeait du ravitaillement en carburant et en munitions. Visiblement, ces besoins n’étaient pas au rendez-vous. C’est le fameux «la logistique suivra». Non, elle doit au moins accompagner, et si possible précéder. Les Etats-Unis l’ont bien compris et l’ont montré, en particulier, lors de la guerre de libération du Koweït. La menace des drones a été sous-estimée, voire ignorée. Les Russes se battaient contre un pays envahi mais très industrialisé, avec des gens formés et ingénieux. Ils l’ont montré. Il ne s’agissait plus de la grande guerre patriotique qui a été largement médiatisée pendant des décennies et inculquée aux jeunes russes, dès le plus jeune âge. Il s’agissait d’une autre guerre qui n’avait plus rien de patriotique. Pour les Ukrainiens il s’agissait bien de cela, d’une guerre patriotique : leur pays était envahi, leur territoire, leurs champs occupés, leurs maisons et leurs villes détruites, leurs femmes violées, blessées ou tuées, ainsi que leurs enfants. Ils se battaient chez eux, pour leur patrie, leur pays et pour les leurs. Le gouvernement n’est pas tombé, il est encore là, même s’il n’est pas le mieux placé pour entamer des négociations de paix. Il serait temps de penser à avoir pour l’Ukraine un homme nouveau et une équipe nouvelle, avec une vision de leur avenir différente, tout en étant fermement déterminés à négocier pied à pied contre M. Poutine. Les préalables à l’entrée dans une négociation sont très souvent des blocages assurés, amenant à l’échec. C’est le cas. Autres responsabilités qui entrainent une prolongation de la guerre : Les manœuvres politiques très (trop) actives des Etats baltes et de la Pologne principalement - même si cette dernière revoit depuis peu sa positon – à destination des pays européens et de la Commission européenne sous les «ordres» d’une femme qui n’a pas la valeur attendue dans cette fonction, Mme Von Der Leyen. Le financement de l’Ukraine (dont une partie est peut-être détournée de la destination voulue) par les Etats-Unis et par l’Europe, et de plus en plus par cette dernière avec la désaffection des USA pour le règlement de ce conflit, alimente la poursuite de la guerre et la résistance des Ukrainiens, donc leurs exigences. M. Zelensky tire les chefs d’Etat et de gouvernements européens par la manche, avec parfois un ton comminatoire pour recueillir des prébendes de plus en plus coûteuses pour l’Europe, et la France. Ce qui n’est pas évoqué: Les politiques, en Europe comme ailleurs, n’apprécient pas vraiment de voir leurs faiblesses ou leurs abus de pouvoir et d’influence sur la conscience de leurs concitoyens, dénoncés. Dès Maïdan, il fallait être pour l’Ukraine, ces pauvres Ukrainiens qui souffraient sous le joug russe, surtout la jeunesse. Quel bon argument de vente que de dire que les jeunes sont opprimés par un pouvoir, comme si le fait d’être jeune donnait un label d’intelligence et de compréhension du monde. En France, nous pourrions rappeler le triste et désolant épisode de mai 1968, si lourd de conséquences, jusqu’à aujourd’hui: le début de la déliquescence de l’Etat, de l’autorité, surtout paternelle, de la famille ensuite ; bien sûr, de l’Ecole, au passage, et du travail. Malheureusement, les politiques occidentaux, surtout en Europe de l’Ouest, flattent les sentiments et le sentimentalisme. Tout ce qui arrive doit être interprété, vu et apprécié à travers le prisme des sentiments. En 2014, plus encore en 2022, et aujourd’hui plus que jamais il faut avoir comme mantra : «J’aime l’Ukraine ; j’aime les Ukrainiens. Les Russes sont des sauvages, des violeurs des tueurs ». Comme si toutes les guerres, toutes les armées n’avaient pas des traits semblables, à des degrés divers, naturellement. Les Français doivent aimer Zelensky? Ils l’aiment, parait-il. Les politiques, les stratèges de plateau de télévision, les médias «main stream» le disent et le répètent. Qu’a-t-il d’aimable M. Zelensky? Lui plus que Poutine ? Non, il ne faut aimer ni M. Poutine (bien sûr), ni les Russes (pourquoi sont-ils proscrits?). Ils sont tous corrompus. Faut-il rappeler qu’en 2014 l’Ukraine était considérée comme un des pays les plus corrompus au monde et que le mal est loin d’avoir été éradiqué. Alors, il faut aimer ceux à qui l’Occident permet de vivre mais qui détournent une partie des dons. D’autres ont émigré en Europe et attendent la fin des hostilités pour retourner en Ukraine, une fois la paix assurée ? L’Occident fait de la géopolitique avec des sentiments, du moins ceux de leur population. Mais ce n’est pas un mode de raisonnement, de réflexion et d’analyse pertinent. Ce n’est pas ainsi que les rapports entre les pays doivent être élaborés. Les pays n’ont pas d’amis, seulement des intérêts. C’est à l’aune de cela que nos gouvernants doivent décider de leur position et des rapports avec leurs homologues. L’Occident fait de la géopolitique avec des sentiments. Il est certain que Poutine n’en fait pas montre, ni Zelenski d’ailleurs. Celui-ci s’est souvent comporté avec autoritarisme et exigence vis-à-vis de l’Europe et des pays européens qui doivent satisfaire ses exigences. Prochain article L’impact d’une victoire de l’Ukraine ou de la Russie (4/5) A lire aussi sur le même thème Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5) Guerre en Ukraine: l’échec des premiers efforts de paix (2/5)

Le sommet de Washington: entre espoirs et illusions
بقلم
Khalil Helou
نُشر
juil. 23, 2026 - 23:37

La scène était impeccablement chorégraphiée dans le Bureau ovale ce mardi 21 juillet 2026. D’un côté, Donald Trump, promettant une aide militaire et offrant une fenêtre économique spectaculaire en levant un embargo aérien vieux de quarante ans. De l’autre, le président libanais Joseph Aoun, brandissant un document officiel présenté comme la feuille de route définitive pour désarmer le Hezbollah. Pour les observateurs occidentaux, le troc a une apparence parfaite: l’extension de la souveraineté de l’État libanais en échange d’un parrainage américain pour chasser définitivement l’influence iranienne du Levant. Pourtant, derrière les sourires de circonstance, les poignées de mains, les accolades et les traits d’esprit, ce sommet, bien que très prometteur, risque d’être une nouvelle illusion diplomatique. L’enthousiasme affiché à Washington omet volontairement trois angles morts structurels qui apportent un bémol à cet optimisme: les limites de la pression américaine sur Israël; l’absence de crédibilité de l’État libanais lorsqu’il s’agit de toucher aux armes de la milice pro-iranienne; et le facteur iranien lui-même. L’équation soumise par Joseph Aoun repose sur un principe de conditionnalité stricte, à savoir que le désarmement du Hezbollah est conditionné à un retrait total et définitif des forces israéliennes du Sud-Liban. C’est une posture classique, annoncée à plusieurs reprises déjà par Aoun, et cette annonce à la Maison Blanche calme la tempête politique à Beyrouth qui a précédé ce sommet, mais Washington dispose d’un levier limité quand il s’agit de la sécurité d’Israël vue sous l’angle de l’Etat hébreu. Donald Trump a affirmé qu'Israël est «en train de se retirer», démontrant une attitude flexible vis-à-vis de Tel Aviv et de Beyrouth, et aucun calendrier contraignant n’a été annoncé. L’armée israélienne n’obéit qu’à sa propre doctrine de sécurité nationale, qui exige un droit de regard et d’ingérence militaire immédiat en cas de menace pressentie. Cette exigence d'une souveraineté partagée ou violée est intrinsèquement incompatible avec le plan défendu par la présidence libanaise. Les coups de semonce tirés par les Israéliens contre notre armée à Zawtar al-Gharbiya, quelques heures à peine avant le sommet, sont venus rappeler que sur la Ligne bleue, c'est l’armée israélienne qui dicte le tempo, et non les communiqués du Département d'État. Donald Trump, dont le soutien à Israël reste le socle de sa politique moyen-orientale, ne risquera jamais une rupture frontale avec son allié. Sans une garantie absolue d'éradication des armes du Hezbollah, la pression américaine restera superficielle et le retrait israélien se figera. Sur ce même chapitre, le doute plane sur la crédibilité du pouvoir exécutif libanais. La communauté internationale accorde peu de crédit à un plan de désarmement, qui est une répétition du même plan élaboré en août 2025 lorsqu’Israël s’était retiré du territoire libanais, sauf de cinq points adjacents à la frontière. De plus, au vu des vingt dernières années, la mémoire politique universelle impose le scepticisme. Des promesses creuses du dialogue national de 2006 aux accords de Doha en 2008, jusqu'à la déclaration de Baabda en 2012, en passant par les retraits israéliens de 2006 et 2025, conformément à la résolution 1701, chaque texte censé placer les armes sous l'unique contrôle de l'État a fini dans les corbeilles de l'histoire. Le plan présenté par Aoun à Trump risque fort de ne pas échapper pas à la règle: il a été rédigé, semble-t-il, sans le consentement des partis armés chiites, Hezbollah et Amal, qui contrôlent une part non négligeable de la décision politique à Beyrouth. De surcroît, le président Aoun a laissé entendre à la Maison Blanche que Berri est favorable à l’arrêt de la guerre. Cela entretient l’ambiguïté diplomatique. Toujours est-il, que ce sommet était plus que nécessaire, d’autant qu’il maintient un processus en marche, le seul à assurer un minimum de calme au Sud. L’armée libanaise, que Washington perçoit comme une potentielle force de substitution, est une institution respectée, mais elle ne s’engagera pas dans un conflit frontal pour saisir les missiles du Hezbollah au nord du Litani. Cela est clairement la volonté du président Joseph Aoun, car selon les calculs de son équipe, une telle décision risque de dégénérer en une instabilité socio-politique, bien que les habitants du sud sont a priori enthousiastes de voir la troupe se déployer dans leurs villages, et bien que le Hezbollah montre des signes évidents d’affaiblissement. Dès lors, ce plan de désarmement du Hezbollah fuité à Washington, ressemble plus à une stratégie de communication qu’à un plan solide, ou à une stratégie qui contribue au maintien de la stabilité. Le Hezbollah, quant à lui, dispose d'un pouvoir de nuisance qu'il n'hésitera pas à utiliser malgré son affaiblissement. La milice pro-iranienne, avec son allié Nabih Berri, peut paralyser l'État de l'intérieur ou provoquer des incidents armés calculés dans les fameuses «zones pilotes» du Sud ou en dehors de ces zones, pour pousser Israël à la riposte, démontrant ainsi au monde l’impuissance de l’armée libanaise. A part l’optimisme engendré par ce sommet, portant sur l’appui de Washington à l’armée et les pressions visant à rétablir la stabilité, et malgré les obstacles de poids face au plan de Joseph Aoun, la véritable surprise réside dans la réouverture des lignes aériennes directes avec les États-Unis. Si la mesure apporte un baume économique et psychologique indéniable à la diaspora et au tourisme, elle doit être lue également comme une mesure politique signalant que l'aéroport de Beyrouth est désormais bien surveillé par l’armée libanaise, ce qui est extrêmement positif. Pour le reste, à moyen terme, l'horizon libanais jusqu’à fin 2026 est loin d'être celui d’une normalisation pacifique ou d’un désarmement ordonné, mais plutôt celui d'un statu quo armé, sous surveillance internationale, avec beaucoup d’espoir de réussite au niveau des zones-pilotes afin qu’elles soient un tremplin à des mesures plus larges. Le Liban va ainsi continuer à naviguer à vue, dans un environnement géopolitique en pleine mutation.

La restauration de l'État libanais
بقلم
Jacques Mechelany
نُشر
juil. 23, 2026 - 17:38

Pour la première fois depuis 2009, un président libanais a franchi cette semaine les portes de la Maison-Blanche non pas en solliciteur venu quémander qu'on se souvienne de lui, mais en dépositaire d'un plan. Mardi, le président Joseph Aoun s'est assis face à Donald Trump et lui a remis une proposition écrite: une feuille de route pour démanteler l'arsenal du Hezbollah, regrouper toutes les armes du pays sous l'autorité exclusive de l'État libanais et, en contrepartie, obtenir un retrait israélien du territoire que l'armée israélienne occupe encore dans le sud. Trump, de son côté, a adopté un ton presque paternel. «Nous nous sentons très bien à l'égard du Liban», a-t-il déclaré aux journalistes, ajoutant que le pays avait été «très mal traité» et méritait d'être «traité avec le respect qui lui est dû». Il a reconnu, dans la même phrase, qu'«il y a un problème Hezbollah» — comme s'il diagnostiquait, en une seule formule, à la fois la tragédie du Liban et sa chance. Il serait facile de ne voir dans cette visite qu'un symbole habillé en substance — une opération de communication pour un président soucieux de montrer aux électeurs libanais comme aux bailleurs du Golfe que Beyrouth a de nouveau des amis à Washington. Il serait facile, aussi, de n'y voir qu'un chapitre de plus dans la longue histoire des émissaires américains et des accords-cadres qui ont beaucoup promis et peu tenu. Mais cette lecture passerait à côté de ce qui est réellement nouveau ici, et de ce qui est réellement en jeu. Pour la première fois depuis des décennies, c'est l'État libanais — non pas une milice, non pas un parrain étranger, non pas un seigneur de guerre confessionnel — qui se présente à la table avec un plan qui lui appartient en propre. Que ce plan réussisse ou non déterminera si le Liban passera la prochaine génération en pays souverain, ou s'il restera, comme depuis cinquante ans, un champ de bataille loué aux guerres des autres. Un président sans milice, mais avec une armée La biographie même de Joseph Aoun est indissociable de l'épisode qui se joue aujourd'hui à Washington. Il a été élu président le 9 janvier 2025, mettant fin à une vacance paralysante de deux ans durant laquelle le Parlement avait échoué à douze reprises à élire un chef d'État. Il est arrivé au palais de Baabda non pas en chef de parti ou en héritier dynastique, mais en commandant sortant de l'armée libanaise — un choix orchestré, pour une bonne part, par un intense lobbying de Washington et de Riyad, qui voyaient tous deux en Aoun une figure rare, jouissant de la confiance de l'ensemble des communautés du pays et vierge des jeux de milices qui ont vidé l'État libanais de sa substance depuis la guerre civile. Son élection était elle-même un symptôme de l'affaiblissement du Hezbollah: meurtri par quinze mois de guerre contre Israël, privé de son secrétaire général Hassan Nasrallah et d'une grande partie de son commandement, et voyant son parrain iranien absorbé par ses propres difficultés, le parti ne pouvait plus, comme il l'avait fait pendant deux ans, bloquer un président qu'il ne contrôlait pas entièrement. Ce contexte compte énormément pour comprendre ce qui s'est passé cette semaine. Aoun ne s'est pas rendu à Washington en médiateur faisant la navette entre le Hezbollah et Israël. Il y est allé en chef d'État élu d'un pays qui, pour la première fois depuis deux générations, tente d'agir comme tel — en affirmant un monopole sur l'usage légitime de la force, principe si élémentaire à la notion même d'État qu'il n'avait guère eu besoin d'être énoncé au Liban depuis cinquante ans tant son absence allait de soi, et dont la réaffirmation est aujourd'hui si remarquable qu'elle est devenue le fait central de la vie politique libanaise. L'accord-cadre trilatéral et les clauses cachées de la souveraineté Cette visite ne s'est pas produite dans le vide. Le 26 juin, au terme de cinq rounds de pourparlers indirects et directs organisés sous l'égide de Washington, les représentants libanais et israéliens ont signé ce que l'on appelle désormais l'Accord-cadre trilatéral — le premier accord de quelque nature que ce soit entre les deux États depuis l'éphémère accord de paix de 1983, qui s'était effondré sous la pression syrienne et intérieure moins d'un an après sa signature. Signé par les ambassadeurs des deux pays à Washington en présence du secrétaire d'État américain Marco Rubio, cet accord en quatorze points engage les deux parties, « avec le plein soutien des États-Unis », à œuvrer à mettre fin à l'état de conflit qui les oppose, à garantir leur souveraineté et leur sécurité mutuelles, et, à terme, à normaliser leurs relations. Les responsables libanais ont pris soin — la précaution s'imposait, tant le mot «normalisation» demeure explosif dans la vie politique libanaise — de le présenter comme un cadre de sécurité et de souveraineté plutôt que comme un traité de paix. Mais sa logique ne pointe que dans une seule direction. Ce sont les mécanismes de l'accord qui devraient retenir l'attention de Beyrouth, car ils en révèlent à la fois les promesses et les limites. L'accord n'oblige pas Israël à se retirer de la bande de territoire libanais qu'il occupe depuis le cessez-le-feu ayant mis fin à la guerre de novembre 2024. Il crée à la place ce que l'on appelle des «zones pilotes»: deux périmètres limités — l'un au sud du fleuve Litani mais en dehors de la zone de sécurité israélienne initiale, l'autre une petite bande au nord du Litani, à l'intérieur de cette zone — où les forces israéliennes se retireraient en échange d'un déploiement vérifié de l'armée libanaise et du démantèlement de toute infrastructure militaire du Hezbollah qui s'y trouverait. C'est dans l'une de ces zones pilotes, la localité de Zawtar el-Gharbiyeh, que les troupes libanaises sont entrées le jour même de la rencontre entre Aoun et Trump, aux côtés de Froun et Srifa, les deux autres villages couverts par cette première phase. Le message, délibérément calculé, était clair: l'État bouge quand il dit qu'il va bouger, et c'est l'armée — non une quelconque faction armée — qui en est l'instrument. C'est ce plan qu'Aoun a apporté dans le Bureau ovale: une offre visant à accélérer et à élargir ce modèle, appuyée par une proposition écrite sur le démantèlement de l'arsenal restant du Hezbollah, en échange d'une pression de Trump sur le Premier ministre Benjamin Netanyahou pour élargir le retrait au-delà des deux zones pilotes symboliques et honorer pleinement les termes initiaux du cessez-le-feu. Trump a notamment déclaré qu'il serait disposé à s'adresser directement au Hezbollah si Aoun le lui demandait — une offre qui, quelle que soit sa valeur pratique, signale une Maison-Blanche plus investie dans la stabilisation du Liban qu'elle ne l'a été depuis la présidence de George W. Bush. La ligne rouge de Netanyahu, et pourquoi elle ne doit pas dicter les conditions du Liban Si les ambitions de l'État libanais ont un plafond, c'est actuellement en Israël qu'il est fixé. En visite auprès des troupes stationnées dans la bande occupée du sud du Liban, quelques semaines avant le voyage d'Aoun, Netanyahu n'a laissé planer aucune ambiguïté: les forces israéliennes «ne quitteront pas le sud du Liban tant que la menace ne sera pas éliminée», une formule qui ne lie le retrait ni à un calendrier ni à la souveraineté libanaise, mais au seul jugement unilatéral d'Israël sur le moment où le Hezbollah aura été suffisamment désarmé. Il a continué d'autoriser des frappes quasi quotidiennes en territoire libanais, que Beyrouth considère comme une violation flagrante du cessez-le-feu, et les forces israéliennes continuent d'occuper ce que l'on appelle désormais les «cinq collines», des hauteurs situées juste à l'intérieur du territoire libanais, que le Hezbollah, et de plus en plus le gouvernement libanais lui-même, citent comme la preuve la plus concrète que c'est Israël, et non le Hezbollah, qui viole aujourd'hui le cœur même du marché conclu par le cessez-le-feu de novembre 2024. Le constat mérite qu'on s'y attarde, car il met au jour l'asymétrie inconfortable qui traverse l'ensemble du projet de désarmement. On demande à l'État libanais d'accomplir une tâche concrète, vérifiable et séquencée — collecter et détruire tout un arsenal non étatique constitué en quatre décennies — selon un calendrier politique fixe, tandis que l'obligation réciproque d'Israël, le retrait, demeure otage d'une évaluation israélienne de la menace, subjective et indéfiniment révisable. L'évaluation d'Amnesty International sur l'accord-cadre a été sans détour à cet égard, le qualifiant d'accord qui «trahit les victimes de crimes de guerre» en omettant d'assortir d'un quelconque mécanisme de reddition de comptes la poursuite des frappes israéliennes contre des civils libanais, alors même qu'il exige un désarmement unilatéral côté libanais. Rien de tout cela ne plaide contre le désarmement — bien au contraire. Cela plaide pour que l'État libanais, et ses amis à l'étranger, exigent que les obligations de l'accord-cadre s'exercent dans les deux sens, et que le levier dont dispose Washington sur Netanyahu — que Trump a prouvé cette semaine être disposé à actionner — soit généreusement employé à obtenir le retrait des « cinq collines » et la fin des frappes, et non simplement à sermonner Beyrouth sur les échéances. La formule qu'Aoun a employée devant ses interlocuteurs américains — selon laquelle seul Trump dispose du levier nécessaire pour faire bouger Netanyahu — n'est pas une figure de style. C'est le constat exact de l'endroit où réside le pouvoir réel dans cette équation, et c'est une manière implicite d'exiger que Washington s'en serve. Le refus du Hezbollah, et le terrain qui se dérobe sous ses pieds Sans surprise, le Hezbollah n'a rien accepté de tout cela. Dans les jours qui ont précédé le départ d'Aoun pour Washington, le secrétaire général Naïm Qassem a livré l'une de ses interventions publiques les plus tranchantes, qualifiant l'accord-cadre de juin de «nul et non avenu», d'«humiliation» et d'accord rédigé «entièrement en faveur d'Israël». Il a exhorté Aoun à l'abandonner purement et simplement et à ne poursuivre que des négociations indirectes, insistant sur le fait que «la priorité est de restaurer la souveraineté et de faire cesser la présence israélienne», une formule qui inverse le séquençage même retenu par le gouvernement, et qui reviendrait, dans les faits, à accorder au Hezbollah un droit de veto indéfini sur le monopole étatique des armes, en conditionnant le désarmement à un retrait israélien que le maintien même de son propre armement offre à Israël tous les prétextes pour retarder. Il faut nommer le double piège que le Hezbollah tente ici de construire, car il constitue la véritable bataille rhétorique de tout le débat sur le désarmement. Le parti affirme qu'il ne désarmera pas tant que des troupes israéliennes resteront en sol libanais. Israël affirme qu'il ne se retirera pas tant que le Hezbollah restera armé. Ces deux positions peuvent être sincèrement tenues, et toutes deux servent, commodément, à repousser indéfiniment la véritable épreuve de souveraineté que le Liban attend depuis que l'accord de Taëf, en 1989, a promis — sans jamais la tenir — la dissolution de toutes les milices. La tâche du gouvernement libanais — et c'est tout à l'honneur d'Aoun que son gouvernement ait commencé à le comprendre — consiste à briser ce cercle plutôt qu'à l'arbitrer, en démontrant, par les déploiements dans les zones pilotes, que l'État peut étendre son autorité de bonne foi indépendamment de la coopération du Hezbollah, et en se servant de cette bonne foi démontrée pour obtenir, par l'entremise de Washington plutôt que par celle de l'arsenal du Hezbollah, une réciprocité israélienne réelle et vérifiable. Certains signes indiquent que ce cercle se fissure déjà, et que le Hezbollah le sait. Lorsque le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi est arrivé à Beyrouth au début de l'année, porteur, selon plusieurs sources, de liquidités destinées au parti, les autorités libanaises auraient bloqué l'entrée de ces fonds, un épisode mineur mais révélateur, qui aurait été impensable dans l'économie politique libanaise il y a trois ans à peine, quand les circuits reliant le Hezbollah à Téhéran fonctionnaient en toute impunité. Araghchi en est venu depuis à affirmer, avec diplomatie, que l'Iran «soutient toute décision prise par le parti» mais «n'intervient pas», un recul calculé par rapport à l'époque où les officiels iraniens présentaient l'arsenal du Hezbollah comme un élément de dissuasion régionale non négociable. Aoun, de son côté, s'est montré d'une franchise inhabituelle en retour, affirmant devant ses interlocuteurs que les décisions du Hezbollah relèvent en dernier ressort de Téhéran, et déclarant, en des termes qu'il aurait été périlleux pour tout président libanais de prononcer il y a dix ans, que «personne ne négocie en notre nom». L'Axe de la résistance, affaibli par la chute du régime Assad en Syrie, par la décapitation du commandement du Hezbollah par Israël, et par les propres préoccupations de l'Iran happé par ses propres conflits, n'est tout simplement plus la force qu'il était lorsque la dernière tentative de désarmement avait échoué en 2006. Rien ne garantit le succès cette fois-ci. Mais l'équilibre des contraintes a basculé, pour la première fois depuis des décennies, en faveur de l'État. Le Hezbollah et son parrain iranien se trouvent, plus largement, dans une position nettement affaiblie à l'échelle régionale. L'affrontement américano-iranien dans le Golfe met à rude épreuve les ressources financières et militaires que Téhéran peut allouer à ses relais régionaux, tandis que l'armée syrienne a renforcé sa surveillance le long de la frontière, étendant sa présence dans les zones frontalières et fermant les points de passage illégaux et les tunnels de contrebande qui servaient autrefois à réapprovisionner le Hezbollah. Cet effort étrangle le parti sous un autre angle: son stock de missiles, de drones et de munitions a déjà été considérablement réduit par les frappes israéliennes et des mois de combats, et la fermeture du corridor syrien complique la reconstitution de ce qui a été perdu, tout en tarissant les circuits de financement qui transitaient autrefois par Damas. Enfin, les destructions infligées au sud du Liban, et les centaines de milliers de personnes qu'elles ont déplacées, ont érodé le soutien au Hezbollah au sein même des communautés qu'il prétend défendre, un coût politique et moral qui pourrait s'avérer plus difficile à inverser que n'importe quelle perte militaire. L'argent du Golfe, et le levier qu'il achète Si Washington fournit la force diplomatique de ce processus, le Golfe en fournit la logique économique, avec une franchise que les élites libanaises d'une génération antérieure, habituées à un mécénat golfique s'accompagnant de peu de conditions, ont trouvée déconcertante. L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït ont dit directement à Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam que les fonds de reconstruction et d'investissement seraient conditionnés à un plan de désarmement assorti d'un calendrier précis, et non à une simple aspiration vague. Tom Barrack, l'émissaire de l'administration Trump pour la région, a décrit cet arrangement en des termes presque transactionnels: les gouvernements du Golfe, dit-il, ont fait savoir à Beyrouth que «si vous faites ces choses-là, nous viendrons dans le sud du Liban, et nous financerons une zone industrielle, la rénovation et des emplois». L'Arabie saoudite et le Qatar, dans cette logique, investiraient directement dans le sud une fois les armes du Hezbollah disparues, transformant ce territoire même, qui a hébergé pendant quatre décennies les infrastructures d'une milice, en vitrine de ce à quoi pourrait ressembler économiquement un Liban désarmé et placé sous le contrôle de l'État. L'ampleur de ce qui est ainsi suspendu dans l'attente du désarmement n'est pas anodine. L'évaluation rapide des dommages et des besoins de la Banque mondiale chiffre les besoins totaux de reconstruction et de relèvement du Liban après la guerre de 2024 à environ 11 milliards de dollars, dont 4,6 milliards de dollars de dommages pour le seul secteur du logement, et 3,4 milliards de dollars de pertes supplémentaires pour le commerce, l'industrie et le tourisme. L'économie libanaise, déjà exsangue depuis l'effondrement financier de 2019, s'est contractée de 7,1 % supplémentaires en 2024 du fait de la guerre. Washington aurait approuvé une enveloppe de 230 millions de dollars spécifiquement destinée à soutenir les opérations de désarmement menées par l'armée libanaise, et une conférence internationale plus large sur le soutien aux forces armées libanaises — attendue dans les mois à venir — doit permettre de coordonner le financement qui donnera à l'armée les moyens d'être réellement la force capable d'imposer le monopole étatique des armes, et non simplement de le proclamer. C'est là, en somme, le dispositif incitatif que l'État libanais n'avait jamais eu jusqu'ici à sa disposition: une coalition internationale crédible et bien dotée, prête à financer concrètement les bénéfices du désarmement, et non simplement à l'exiger en paroles. Cela donne à Beyrouth quelque chose à offrir aux communautés sceptiques du sud, ces villes et villages chiites qui ont hébergé les infrastructures du Hezbollah pendant une génération, et qui devront constater un développement tangible, et non de simples leçons étrangères sur la souveraineté, pour que la présence de l'État y soit perçue comme une amélioration réelle plutôt que comme une occupation sous un autre nom. L'argent seul ne dissoudra pas quatre-vingts ans de méfiance confessionnelle. Mais sans lui, aucun gouvernement libanais ne pourrait raisonnablement demander au sud d'échanger un parrain armé familier contre une promesse de protection étatique encore jamais éprouvée. L'ONU se retire à mesure que l'État s'avance Un autre basculement structurel mérite l'attention, car il redessinera l'architecture sécuritaire du sud du Liban quelle que soit l'issue des pourparlers sur le désarmement: le Conseil de sécurité des Nations unies a voté la fin de la FINUL, la mission de maintien de la paix qui patrouille la frontière libano-israélienne depuis 1978, dont le mandat et les opérations doivent s'achever à la fin de 2026. Pendant près de cinquante ans, la FINUL a été à la fois indispensable et insuffisante, une présence d'observation dépourvue du mandat comme de la puissance de feu nécessaires pour désarmer réellement le Hezbollah, mais dont les casques bleus ont offert un tampon diplomatique et un regard reconnu internationalement sur une frontière volatile. Son retrait fait disparaître ce tampon au moment précis où l'on demande à l'armée libanaise d'assumer la pleine responsabilité d'un territoire que la FINUL contribuait autrefois à surveiller. Lue avec cynisme, cette décision pourrait ressembler à la communauté internationale se lavant les mains d'un problème qu'elle a géré sans le résoudre pendant un demi-siècle, laissant Beyrouth seul face à la supériorité militaire israélienne et aux capacités résiduelles du Hezbollah. Lue avec davantage d'optimisme — et c'est l'optimisme que semble adopter le gouvernement d'Aoun —, le retrait de la FINUL agit comme un mécanisme de mise en demeure, une échéance ferme qui ne laisse plus à l'armée libanaise la possibilité de demeurer un partenaire subalterne dans le sud de son propre pays. Laquelle de ces deux lectures s'avérera juste dépendra presque entièrement de la question de savoir si le financement et la formation internationaux promis en accompagnement du désarmement se concrétiseront selon le calendrier dont l'armée a besoin, plutôt que selon celui qui arrange les cycles budgétaires étrangers. Ce que requiert réellement la restauration de l'État Il convient de préciser ce que signifie «restaurer l'État libanais» dans ce contexte, car l'expression est invoquée par chaque camp à Beyrouth à des fins différentes, souvent contradictoires. Cela ne signifie pas simplement déployer des soldats dans des villages autrefois contrôlés par le Hezbollah, même si c'est là une première étape nécessaire, celle-là même qui est en cours dans les zones pilotes. Cela signifie, plus fondamentalement, rétablir le principe constitutionnel — inscrit dans l'accord de Taëf il y a trente-six ans et jamais appliqué — selon lequel l'État libanais détient seul le monopole légitime de la violence organisée sur son territoire. Toutes les autres crises non résolues de la gouvernance libanaise, de la paralysie des gouvernements successifs à l'incapacité du pays à mener une politique étrangère indépendante, en passant par l'effondrement de son secteur bancaire, renvoient d'une manière ou d'une autre à l'existence d'un acteur armé non étatique plus puissant que l'armée censée répondre de l'autorité civile élue. Le gouvernement d'Aoun, et le cabinet du Premier ministre Salam à ses côtés, ont fait le pari calculé que le moment est enfin venu de faire appliquer ce principe, non par le type d'affrontement qui a plongé le Liban dans la guerre civile en 1975 ou amené les hommes en armes du Hezbollah dans les rues de Beyrouth en mai 2008, mais par une séquence négociée, garantie sur le plan international et incitée sur le plan économique, qui offre à ce qu'il reste de la base du Hezbollah une porte de sortie honorable, et aux communautés chiites du sud un intérêt tangible dans la réussite de l'État. C'est un pari fondé sur une lecture honnête du rapport de forces régional: un Hezbollah privé de ses principaux commandants et d'une grande partie de son arsenal par la campagne israélienne de 2024, un Iran absorbé par ses propres confrontations et incapable de réapprovisionner ou de reconstituer le parti comme il le faisait autrefois, un régime syrien qui n'offre plus au Hezbollah le corridor logistique dont il dépendait depuis des décennies, et un bloc formé par les États-Unis et le Golfe plus disposé qu'à aucun moment depuis 2006 à investir un véritable capital diplomatique et financier dans la construction de l'État libanais, plutôt que de se contenter d'endiguer le chaos libanais. Rien de tout cela ne rend le succès inéluctable. Le Hezbollah conserve un arsenal encore considérable, une base politique dévouée, et a démontré en 2008 sa disposition à retourner ses armes contre d'autres Libanais lorsqu'il a jugé sa position existentiellement menacée. La conduite même d'Israël — la poursuite de l'occupation des cinq collines, les frappes quasi quotidiennes, la conditionnalité sans terme fixé par Netanyahu sur le retrait, donne à l'argument du Hezbollah, selon lequel on demande au Liban de désarmer unilatéralement dans le vide, un ancrage réel, et non simplement rhétorique, auprès de Libanais qui pourraient sans cela soutenir le projet de l'État. Et l'armée libanaise, aussi professionnalisée soit-elle et quelle que soit la confiance dont elle jouit par-delà les clivages confessionnels, demeure sous-équipée et sous-financée pour assumer à la fois la sécurisation du sud, la tenue de la ligne face aux incursions israéliennes et le maintien de l'ordre intérieur, ce qui explique précisément pourquoi la conférence de financement et l'enveloppe américaine de 230 millions de dollars comptent tout autant que n'importe quel communiqué émanant du Bureau ovale. Le pari qu'il faut faire sur Beyrouth Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, au milieu de ces obstacles bien réels, c'est la rareté de cette configuration dans l'histoire contemporaine du Liban. Il est difficile d'identifier un autre moment, depuis l'accord de Taëf, où un chef d'État libanais s'est rendu à Washington porteur de son propre plan écrit plutôt que de recevoir un plan qui lui était dicté; où les capitales du Golfe ont conditionné leur aide à la souveraineté plutôt que de simplement financer des parrains confessionnels rivaux, comme elles l'ont fait tout au long des années 1990 et 2000; où le parrain régional du Hezbollah a été aussi contraint; et où une administration américaine s'est montrée disposée, comme Trump l'a fait cette semaine en proposant de dialoguer personnellement avec le Hezbollah et en s'engageant à faire pression sur Netanyahu, à investir un capital politique au nom de l'État libanais plutôt que de traiter le Liban comme un théâtre secondaire de la confrontation israélo-iranienne. Notre conviction est que les amis du Liban, à Washington, dans le Golfe, et parmi les Libanais ordinaires épuisés par cinquante années passées à vivre à l'intérieur des guerres des autres, devraient traiter cette configuration pour ce qu'elle est: non pas une garantie, mais une véritable fenêtre d'opportunité, et une fenêtre qui ne restera pas ouverte indéfiniment. La position régionale de l'Iran pourrait se stabiliser. L'attention du Golfe pourrait se porter sur d'autres priorités. Les administrations américaines changent, et avec elles l'investissement personnel qu'un président donné consent à l'égard d'un petit pays méditerranéen de six millions d'habitants. Le gouvernement de Netanyahu pourrait juger qu'une occupation indéfinie comporte, sur le plan de la politique intérieure, un coût moindre qu'un retrait négocié. N'importe lequel de ces basculements pourrait refermer la fenêtre qui, pour l'instant, reste ouverte. Ce dont les institutions de l'État libanais ont le plus besoin en ce moment n'est ni un nouveau document-cadre ni une nouvelle poignée de main photographiée, aussi bienvenus soient-ils l'un et l'autre. Elles ont besoin que l'armée libanaise soit correctement dotée en moyens pour étendre le modèle des zones pilotes à l'ensemble du sud du Litani, selon un calendrier compté en mois plutôt qu'en années. Elles ont besoin que Washington traite la réciprocité israélienne — un retrait réel des cinq collines, la fin des frappes en territoire libanais, le respect des termes réels du cessez-le-feu — comme un objectif tout aussi urgent que le désarmement du Hezbollah, et non comme une considération secondaire à négocier une fois que Beyrouth aura déjà cédé son principal levier. Elles ont besoin que le financement de la reconstruction promis par le Golfe parvienne au sud assez rapidement pour que les communautés qui y vivent perçoivent le retour de l'État comme une amélioration tangible de leur quotidien, et non comme la simple substitution d'un groupe d'hommes armés à un autre. Elles ont besoin que l'on offre à ce qu'il reste de la base du Hezbollah, de manière constante et crédible, une place au sein d'un État libanais fonctionnel, plutôt que de la traiter uniquement comme un problème sécuritaire à résoudre par la force. Et, enfin, elles ont besoin d'une réforme radicale du système politique et juridique confessionnel libanais, qui a failli, une réforme qui sème les germes d'une nation plaçant l'identité nationale au-dessus des allégeances et des divisions confessionnelles inscrites dans son ordre constitutionnel depuis 1943, et qui permette l'émergence d'une nouvelle classe politique déterminée à faire du Liban un État fonctionnel chez lui et un partenaire fiable à l'étranger. Rien de tout cela n'est garanti par une poignée de main dans le Bureau ovale. Mais pour un pays qui a passé un demi-siècle à s'entendre dire que sa souveraineté était l'otage des calendriers des autres — syrien, israélien, iranien, et souvent celui de ses propres factions —, voir un président libanais franchir les portes de la Maison-Blanche avec son propre plan, plutôt qu'avec une demande d'en recevoir un, n'est pas rien. C'est le premier véritable test, depuis une génération, permettant de savoir si l'État libanais peut enfin devenir le seul acteur armé dans sa propre maison. Le Liban, et la région qui l'observe, passeront les prochains mois à découvrir si l'État est enfin en mesure de réussir cette épreuve.

 Liban: le Hezb dans une phase de non-retour?
بقلم
Jad Akhawi
نُشر
juil. 23, 2026 - 03:12

Depuis la fin de la guerre de juillet 2006, Libanais et observateurs avaient pris l’habitude de mesurer la puissance du Hezbollah au nombre de missiles qu’il possédait, à l’ampleur de son arsenal ou à sa capacité de menacer Israël. Mais les évolutions actuelles imposent un tout autre critère. La question n’est plus de savoir quelles armes lui restent, mais s’il est encore capable de reconstituer la puissance qu’il a bâtie au cours de plus de quatre décennies. C’est précisément là que se situe l’enjeu de la période actuelle. À la suite de la rencontre entre le président de la République, le général Joseph Aoun, et le président américain Donald Trump, de l’intense activité diplomatique américaine qui l’a précédée et suivie, du processus de négociation engagé à Rome, ainsi que des discussions croissantes sur l’extension du déploiement de l’armée libanaise et sur le lien établi entre la reconstruction et le rétablissement, par l’État, de son autorité en matière de sécurité, il apparaît que l’approche internationale ne vise plus uniquement le désarmement du Hezbollah, qu’il soit obtenu par une décision politique ou par une opération militaire. Elle cherche désormais à rendre la reconstitution de sa puissance militaire de plus en plus difficile, voire impossible. Autrement dit, la stratégie est passée de la destruction des capacités à l’empêchement de leur reconstitution. C’est à la lumière de cette évolution qu’il faut comprendre ce que l’on pourrait appeler une «érosion structurelle», un processus qui affecte simultanément cinq dimensions interdépendantes: le territoire, l’arsenal, l’environnement social, les institutions et la profondeur régionale. Premièrement: la perte du territoire comme espace militaire Les villages du Liban-Sud n’étaient pas de simples lieux de déploiement des combattants du Hezbollah. Ils faisaient partie d’une architecture militaire complexe comprenant des tunnels, des dépôts d’armes, des centres de commandement et des positions de tir fortifiées. La dernière guerre a frappé cette infrastructure avec une intensité sans précédent. Parallèlement, le déploiement de l’armée libanaise et les mécanismes internationaux de surveillance rendent toute tentative de reconstruction plus difficile et beaucoup plus exposée à la détection comme aux frappes. La maîtrise du territoire ne se résume plus à une simple présence géographique. Elle implique la capacité de l’exploiter à des fins militaires. Or cette capacité s’érode rapidement. Deuxièmement: un affaiblissement des capacités militaires Le Hezbollah dispose encore d’armes et conserve la capacité de mener des opérations limitées s’il le décide. Mais il existe une différence fondamentale entre posséder des moyens de nuisance tactique et être en mesure de soutenir une guerre stratégique de longue durée. Son arsenal de missiles de précision a subi des pertes importantes. Les structures de commandement et de contrôle sont devenues plus vulnérables, tandis que les lignes d’approvisionnement ne fonctionnent plus comme auparavant. Dans le même temps, les transferts d’armes via la Syrie et l’Irak se sont considérablement compliqués sous l’effet des évolutions politiques et sécuritaires dans ces deux pays, auxquelles s’ajoute un contrôle régional et international toujours plus étroit. Le Hezbollah paraît ainsi davantage en mesure d’utiliser ce qui lui reste que de remplacer ce qu’il a perdu. Troisièmement: l’évolution de l’environnement social Il s’agit peut-être du facteur le plus sensible. Le Liban-Sud est sorti de la guerre accablé par les destructions, les déplacements de population et les pertes économiques. Face à l’urgence de la reconstruction, une partie croissante de la population dépend désormais davantage de l’État ainsi que des aides arabes et internationales. Parallèlement, les institutions sociales et financières du Hezbollah ne semblent plus en mesure d’assumer le rôle qu’elles avaient joué après la guerre de 2006, en raison des contraintes économiques, des difficultés logistiques et de l’évolution du contexte régional. Cela ne signifie pas qu’un basculement politique soit en train de s’opérer au sein de la communauté chiite. En revanche, les priorités semblent évoluer: l’aspiration à la stabilité et à la reconstruction de la vie quotidienne tend progressivement à l’emporter sur la logique de l’affrontement permanent. Dans ce contexte, offrir une couverture sociale à la reconstitution de l’infrastructure militaire devient plus difficile que jamais. Quatrièmement: l’État reprend sa place Pour la première fois depuis de longues années, l’État libanais agit, avec un soutien international explicite, pour réaffirmer son rôle en matière de sécurité dans le Liban-Sud. L’armée libanaise n’est plus seulement une force déployée aux côtés d’autres acteurs. Elle est désormais considérée comme la seule institution légitime appelée à exercer le monopole de la force armée. Dans cette perspective, les négociations en cours ne ressemblent plus à de simples arrangements sécuritaires provisoires. Elles visent à ancrer une nouvelle réalité dans laquelle les zones de déploiement de l’armée relèvent exclusivement de l’autorité de l’État, tandis que les aides internationales et la reconstruction demeurent conditionnées au maintien de cette situation. La marge de manœuvre militaire du Hezbollah se réduit ainsi progressivement, non seulement sur le terrain, mais également sur les plans juridique et politique. Cinquièmement: une profondeur régionale profondément transformée Depuis sa création, le Hezb a bénéficié d’un réseau régional de soutien mis en place par l’Iran par l’intermédiaire de la Syrie, puis, plus tard, de l’Irak. Aujourd’hui, ce réseau est confronté à des défis croissants. Les frontières font l’objet d’une surveillance renforcée. Les équilibres politiques à Damas comme à Bagdad ont évolué. Les États-Unis cherchent, quant à eux, à inscrire ces contraintes dans une architecture régionale de sécurité inscrite dans la durée, qui empêcherait la reconstitution des capacités militaires en contrepartie de la reconstruction et de la stabilité. L’objectif n’est donc plus de confisquer chaque arme, mais de rendre tout projet de réarmement politiquement, économiquement et militairement prohibitif. Au-delà des armes: la bataille de la capacité de régénération L’importance de ces évolutions réside dans le fait qu’elles ne visent pas un seul élément. Elles frappent l’ensemble du mécanisme qui permettait au Hezbollah de reconstituer continuellement sa puissance. Le territoire n’offre plus la même sécurité. Les lignes d’approvisionnement sont plus fragiles. L’environnement social est davantage éprouvé. L’État renforce sa présence. Enfin, le soutien international s’affirme avec une clarté nouvelle. Dès lors, la véritable question n’est plus: le Hezbollah possède-t-il encore des missiles? Elle est désormais la suivante: sera-t-il encore capable, dans cinq ans, de retrouver le niveau de puissance qui était le sien avant la guerre? C’est la réponse à cette interrogation qui dessinera l’avenir du Liban, bien davantage que le nombre de missiles encore disponibles aujourd’hui. Vers un nouveau modèle Si Washington parvient, avec ses partenaires régionaux et internationaux, à consolider dans les prochains mois les acquis du processus de Rome, le Liban pourrait entrer dans une transition historique, passant de la logique de «l’équilibre par les armes» à celle du monopole de la force par l’État. Cette transition ne sera ni rapide ni exempte d’obstacles ou de tentatives d’entrave. Les indices actuels suggèrent toutefois que la stratégie internationale ne consiste plus à vaincre militairement le Hezbollah, mais à l’intégrer progressivement dans le système politique libanais, tout en le privant, étape après étape, des ressorts qui ont fait de lui, au cours des dernières décennies, une puissance militaire régionale. C’est là que la notion d’érosion structurelle prend tout son sens. L’histoire enseigne que les organisations armées ne disparaissent pas lorsqu’elles perdent une bataille, mais lorsqu’elles perdent la capacité de compenser leurs pertes et de reconstituer leur puissance. C’est peut-être là que réside aujourd’hui le principal défi auquel le Hezb est confronté. C’est aussi, sans doute, le véritable fil conducteur de la nouvelle phase dans laquelle entrent le Liban et l’ensemble de la région.

Vers la neutralisation de la carte iranienne des Houthis
بقلم
Michel Touma
نُشر
juil. 23, 2026 - 00:35

La République islamique iranienne est soumise chaque nuit depuis plus de onze jours consécutifs à des attaques et des raids américains intensifs qui visent des positions et des infrastructures militaires ainsi que des voies de communication des Gardiens de la révolution dans plusieurs zones iraniennes. Dans le même temps, le blocus maritime imposé par l’armée US aux ports iraniens étouffe drastiquement l’économie du pays, déjà dans une phase particulièrement critique. Et cerise sur le gâteau, le régime semble être en proie à de profondes dissensions internes qui menacent sa pérennité. Face à une telle situation à caractère entropique, dans laquelle il s’est lui-même embourbé du fait de sa politique expansionniste et hégémonique qui ne connaissait pas de limite, le pouvoir en place à Téhéran s’emploie aujourd’hui à «exporter» le conflit, à l’étendre à l’ensemble de la région (en évitant soigneusement Israël), tout en cherchant à exploiter au maximum une carte qu’il manipule par des moyens typiquement miliciens et mafieux: celle du chantage à la paralysie des voies maritimes internationales, menaçant de ce fait dans une large mesure l’économie mondiale. Cette stratégie d’exportation de ses problèmes se traduit par des attaques aux drones et aux missiles non seulement contre les pays du Golfe, comme c’est le cas depuis le début du conflit en juin 2025, mais aussi, de plus en plus, contre la Jordanie, l’Irak (avec pour cible l’opposition iranienne) et même, tout récemment, la Syrie. La dernière en date, dans ce cadre, des actions belliqueuses menées par le régime des mollahs est la réactivation de la carte des Houthis. Cette milice yéménite télécommandée par Téhéran a relancé et multiplié ces derniers jours ses menaces contre l’Arabie saoudite. Elle a affirmé, en outre, avoir imposé un blocus maritime aux ports saoudiens. La manœuvre iranienne sur ce plan paraît évidente: étendre à Bab el-Mandeb et à la mer Rouge le recours au chantage et à l’intimidation afin de réduire la pression militaire US contre l’infrastructure des Pasdaran. Sauf que la région a été mercredi le théâtre de prises de position en flèche qui devraient avoir pour impact de neutraliser la carte iranienne des Houthis. Le président Donald Trump, d’abord, a réaffirmé mercredi – comme il l’avait fait lors de la réunion avec le président Joseph Aoun – que les États-Unis ne resteront pas les bras croisés si les Houthis venaient à menacer la libre circulation maritime à Bab el-Mandeb et à la mer Rouge. Abondant dans le même sens, la Syrie et (évidemment) le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe ont vivement condamné mercredi les menaces des Houthis contre l’Arabie saoudite. Mais la réaction la plus significative a été sans conteste celle du Pakistan, pourtant principal médiateur entre l’Iran et les USA et surtout principal allié (dans une certaine mesure) de la République islamique. Le Pakistan a en effet stigmatisé, en des termes sévères, les attaques des Houthis contre le royaume saoudien, mettant l’accent sur son attachement à la sécurité et à la souveraineté de l’Arabie saoudite (un pacte de défense et de sécurité lie les deux pays, rappelle-t-on). Le pouvoir pakistanais a souligné en outre qu’il réagira fermement, «si besoin en faisant usage de la force», a-t-il précisé, à toute attaque contre un navire pakistanais sur la voie maritime en question. Parallèlement à cette neutralisation de la carte iranienne des Houthis, le président Trump est monté d’un cran, mercredi, dans son action visant à assurer la libre circulation au détroit d’Ormuz. Il a ainsi déclaré sans équivoque que désormais, toute attaque iranienne, de quelque nature que ce soit (drones, missiles ou tout autre moyen) contre un navire dans le détroit d’Ormuz entraînera directement la destruction par l’armée américaine d’un pont ou d’une centrale électrique à l’intérieur du territoire iranien, y compris à Téhéran ou ses environs. Cette sévère mise en garde s’inscrit dans le prolongement de la neutralisation de la carte des Houthis et elle devrait, du moins en principe, calmer les «ardeurs» des Pasdaran dans leur ligne de conduite belliqueuse concernant le détroit d’Ormuz. Encore que le principal négociateur iranien a souligné mercredi que «la situation au détroit d’Ormuz ne reviendra pas à celle qui prévalait avant la guerre», ce qui confirme l’obstination de la République islamique à imposer son contrôle sur le détroit et à y percevoir des droits de passage, en dépit du refus catégorique d’une telle option de la part des États-Unis, de l’Union européenne, des États du Golfe, et même de la Chine. Cette tension qui va crescendo laisse entrevoir une vaste attaque américaine à grande échelle contre le régime iranien. Deux indices sont révélateurs, entre autres, d’une telle orientation: la décision du nouveau Premier ministre britannique d’autoriser les avions US à se positionner sur les bases militaires britanniques; et l’approbation mercredi soir par le Parlement bulgare, à une très forte majorité, d’une demande présentée par le gouvernement visant à autoriser les avions de combat américains à se ravitailler en Bulgarie. L’Iran avait mis en garde les autorités bulgares contre une telle décision. Reste à signaler, pour clore ce chapitre régional, que le nouveau Premier ministre irakien Ali al-Zaïdi doit se rendre sous peu à Téhéran. Cette visite revêt dans les circonstances présentes une importance particulière à l’aune de la politique suivie par l’actuel gouvernement irakien qui multiplie les initiatives et les mesures visant à combattre l’influence iranienne en Irak. Cette nouvelle orientation du pouvoir irakien a été au centre de la visite que M. al-Zaïdi a effectuée il y a quelques jours à Washington où il a notamment signé avec les dirigeants américains une série d’accords économiques qui ont été perçus avec grande suspicion par le régime iranien, qui a dénoncé à ce propos un changement de cap stratégique à Bagdad, dans le sens d’un rapprochement avec l’Occident, au détriment de l’influence de la République islamique. Le dossier libanais Le changement stratégique de cap visant à réduire l’expansionnisme iranien est manifestement visible également sur l’échiquier libanais. Il s’est clairement consolidé à la faveur de la visite officielle du président Joseph Aoun à Washington, en début de semaine, et sa réunion, très médiatisée, avec le président Trump à la Maison Blanche. Cette option stratégique, que l’on pourrait qualifier de souverainiste et de pro-occidentale, est surtout perceptible au niveau de l’amorce de la mise en application de l’accord-cadre signé par le Liban et Israël le 26 juin dernier. Conformément aux termes de cet accord, parrainé par les États-Unis, l’armée israélienne s’est en effet retirée mardi matin de la localité de Zawtar el-Gharbieh où l’armée libanaise s’est aussitôt déployée et a entamé sa mission visant à s’assurer de l’absence du Hezbollah dans la région. Et comme pour bien mettre en relief l’importance du processus enclenché par la signature de l’accord-cadre libano-israélien, le Premier ministre Nawaf Salam a tenu à donner une tournure solennelle au processus en question en effectuant une visite inopinée à Zawtar el-Gharbieh. La mise en chantier de l’accord libano-israélien et les perspectives de la prochaine étape feront l’objet d’un nouveau round de pourparlers entre les deux pays qui aura lieu le 4 août prochain à Rome, toujours sous l’égide des États-Unis. Au grand dam du camp iranien…

Avant la paix… quel est le plan du Liban?
بقلم
Houssam El-Eid
نُشر
juil. 22, 2026 - 00:41

Mettons de côté, ne serait-ce qu’un instant, les objections suscitées par l’accord-cadre, les clivages politiques qu’il a provoqués et les positions divergentes qu’il a fait naître. Posons plutôt une autre question, peut-être plus importante encore que l’accord lui-même, parce qu’elle concerne ce qui viendra après. Si l’on admet que le Liban s’achemine, tôt ou tard, vers la fin de l’état de guerre avec son environnement régional, et que la région évolue progressivement vers une nouvelle phase des relations entre les États, l’État libanais dispose-t-il d’une vision claire de ce qu’il attend de cette nouvelle étape? Quelqu’un a-t-il seulement commencé à réfléchir à la place économique et politique que le Liban pourrait occuper si l’environnement régional dans lequel il évolue depuis des décennies venait à se transformer? Ce qui frappe, c’est que le débat libanais semble se limiter presque exclusivement aux accords eux-mêmes : leurs conditions, leurs garanties, leurs mécanismes d’application et les critiques qu’ils suscitent. En revanche, la question qui devrait précéder toutes les autres demeure absente : que voulons-nous, nous-mêmes, de cette transformation? Les États ne considèrent jamais la fin d’une guerre comme un simple accomplissement politique ou sécuritaire. Ils y voient un moment où ils redéfinissent leurs priorités économiques, précisent leur place dans leur environnement régional et repensent le rôle qu’ils entendent y jouer. C’est pourquoi ils ne se contentent pas de négocier des accords destinés à mettre fin aux conflits. Parallèlement, ils élaborent des études, construisent des scénarios et définissent des politiques capables de transformer la stabilité retrouvée en croissance économique, en investissements, en emplois et en influence régionale. Au Liban, pourtant, ce débat ne semble même pas avoir commencé. Nous n’avons connaissance d’aucune étude nationale évaluant l’impact qu’une telle évolution pourrait avoir sur l’économie libanaise. Aucune vision n’a été formulée pour identifier les secteurs susceptibles de devenir les moteurs de la croissance dans les années à venir. Aucun véritable débat n’a été engagé sur le rôle que le Liban souhaiterait jouer en Méditerranée orientale si la nature des relations politiques dans la région venait à évoluer. Comme si nous supposions qu’un accord, à lui seul, suffirait à ouvrir automatiquement la voie à la prospérité, alors que l’expérience montre exactement l’inverse: la stabilité ne crée pas le développement. Elle ne fait qu’offrir les conditions permettant à ceux qui savent les saisir de le construire. Plus fondamental encore, le Liban ne se trouve pas face à une seule relation à redéfinir, mais devant la perspective d’entretenir des relations distinctes avec deux États dont les structures économiques diffèrent profondément. Cette réalité impose nécessairement deux approches entièrement différentes. La relation avec la Syrie, si elle devait s’établir sur des bases claires respectueuses de la souveraineté des deux États, unirait deux économies confrontées à des défis largement similaires. Les deux pays cherchent à reconstruire leur économie, à restaurer la confiance, à moderniser leurs infrastructures et à relancer leurs secteurs productifs. Cela ouvre la voie à une réflexion sur la réorganisation des flux de transit, le développement des points de passage légaux, l’interconnexion des réseaux de transport et d’énergie, ainsi que sur la manière de participer à un éventuel processus de reconstruction, dans le respect de règles claires préservant les intérêts libanais et empêchant le retour des rapports de dépendance et des ingérences dont le Liban a payé le prix pendant des décennies. Au fond, il s’agirait d’une relation fondée sur la recherche de complémentarités entre deux économies qui tentent, chacune à leur manière, de se relever. La relation avec Israël relève, en revanche, d’une tout autre réalité. Il n’est plus question ici de deux économies comparables, mais d’un écart considérable en termes de taille, de niveau technologique, de capacité d’innovation, de puissance industrielle, d’accès aux marchés mondiaux et d’attractivité pour les investissements. Dès lors, la question se pose autrement. Le véritable enjeu n’est pas tant l’importance des échanges commerciaux directs que la manière dont le Liban entend se positionner dans un environnement économique régional marqué par par la présence d’une économie aussi avancée. Dans une telle configuration, les petits États ne peuvent bâtir leur stratégie sur une concurrence frontale avec les économies les plus puissantes dans les mêmes secteurs. Ils doivent au contraire identifier les domaines dans lesquels ils sont capables de créer une véritable valeur ajoutée, qu’il s’agisse des services, de l’enseignement, de l’économie numérique, des industries créatives, de la finance, de la santé ou de tout autre secteur susceptible de leur conférer une place singulière au sein de la région. Cette réflexion conduit inévitablement à la question qui devrait constituer le cœur de tout débat national dans les années à venir: quel rôle le Liban souhaite-t-il jouer au Moyen-Orient au cours des prochaines décennies? Depuis l’indépendance, le Liban n’a jamais véritablement choisi ce rôle de manière consciente. À certaines périodes, la géographie l’a conduit à devenir un centre financier ; à d’autres, les guerres l’ont transformé en champ de confrontation. Les mutations régionales l’ont ensuite condamné à vivre de fonctions provisoires, davantage dictées par les circonstances que par une décision nationale. Mais si la région s’apprête réellement à entrer dans une nouvelle phase, il ne sera plus possible de continuer à attendre que les évolutions extérieures définissent la fonction du Liban. Pour la première fois depuis des décennies, il appartiendra aux Libanais de déterminer eux-mêmes l’économie qu’ils souhaitent bâtir, le modèle de développement auquel ils aspirent et la place qu’ils ambitionnent d’occuper dans la région. Dès lors, ce dont le Liban a besoin n’est sans doute pas d’un débat supplémentaire sur les clauses des accords, mais du lancement d’un vaste chantier national visant à élaborer une vision d’ensemble pour l’après-conflit. Un chantier qui commencerait par l’économie avant la politique, et par la définition de l’identité future du Liban avant d’aborder les modalités de ses relations avec son environnement régional. Car les accords ne façonnent pas, à eux seuls, l’avenir des nations. Ils leur ouvrent simplement de nouvelles possibilités. Leur avenir dépend ensuite de leur capacité à transformer ces opportunités en projet collectif. La véritable ironie est peut-être là. Pendant de longues années, le Liban n’a cessé de débattre des guerres, sans jamais se demander sérieusement comment il entendait vivre une fois celles-ci achevées. Si la mutation régionale qui se dessine aujourd’hui devait effectivement devenir réalité, la véritable question ne sera pas de savoir si nous sommes favorables ou opposés à tel ou tel accord. Elle sera de déterminer si, pour la première fois, nous disposons d’une vision claire du Liban que nous voulons construire lorsque la région aura changé autour de nous.

La visite de Aoun à Washington, pilier de l’orientation souverainiste du pouvoir
بقلم
Michel Touma
نُشر
juil. 21, 2026 - 00:25

La visite officielle du président Joseph Aoun à Washington et, plus spécifiquement, la réunion prévue à la Maison Blanche avec le président Donald Trump, ce mardi 21 juillet, pourraient – ou, plutôt, devraient – donner un sérieux coup d’accélérateur à la nette orientation souverainiste prise par le pouvoir. Une telle orientation – rejoignant le slogan du 14 Mars «Liban d’abord» – s’est surtout manifestée ouvertement, sans tergiversation, depuis le 2 mars dernier, lorsque le Hezbollah a entraîné le pays, de manière unilatérale (en dépit des mises en garde du pouvoir), dans une nouvelle guerre stérile dans le seul but de soutenir le régime iranien et de, prétendument, «venger» la mort du Guide suprême Ali Khamenei, tué aux premières heures de l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, le 28 février dernier. Afin de jauger l’impact stratégique réel que pourraient avoir les réunions de Washington sur le sort du Liban à court et moyen termes, il serait utile de prendre du recul et de la hauteur pour évaluer de manière lucide les multiples bouleversements dont la région du Levant a été le théâtre depuis le funeste 7 octobre 2023, lorsque le Hamas a lancé à partir de Gaza son attaque meurtrière en territoire israélien. Cette opération a constitué un point d’inflexion au niveau de la région. Elle a été en effet le point de départ d’une longue série de développements majeurs politico-militaires qui se sont succédé à un rythme soutenu, se poursuivant jusqu’à aujourd’hui, et dont l’effet a été le déclin accéléré du camp dit «obstructionniste» (de la moumana3ah). Un tel déclin a commencé, d’entrée de jeu, par la destruction de Gaza et la déconstruction du Hamas. Il s’est poursuivi rapidement avec l’assassinat de Hassan Nasrallah, la décapitation du directoire politique et militaire du Hezbollah, l’affaiblissement drastique du parti pro-iranien qui en a résulté, la chute du régime Assad (qui a privé la République islamique de son espace vital stratégique), et tout récemment l’arrivée au pouvoir en Irak d’une équipe dirigeante qui mène une lutte à outrance contre l’influence iranienne dans le pays. La nouvelle orientation qui se manifeste depuis quelques semaines à Bagdad a été consolidée à l’occasion de la récente visite du nouveau Premier ministre, Ali al-Zaïdi, à Washington, où il a été reçu par le président Trump qui a mis l’accent sur son ferme appui au nouveau pouvoir irakien dans sa lutte contre l’influence iranienne. La République islamique perd de ce fait un autre espace vital qui lui était d’un grand secours à plus d’un niveau. C’est dans ce contexte régional global marqué par le fort et irrésistible déclin progressif du régime des mollahs, qu’interviennent ces «journées libanaises de Washington». Les entretiens du président Aoun avec le Secrétaire d’Etat Marco Rubio, dimanche, et le président Trump, mardi 21, devraient consolider et bétonner dans une large mesure les orientations souverainistes du pouvoir, lesquelles s’inscrivent, précisément, dans le cadre général de l’affaiblissement, voire de l’annihilation, de l’expansionnisme des Gardiens de la révolution islamique. L’orientation prise par le pouvoir libanais sur ce plan est d’ailleurs ouvertement placée sous le signe de l’affranchissement du Liban de la tutelle iranienne. Les dirigeants américains n’ont pas manqué à cet égard de mettre en relief l’importance stratégique de cette ligne directrice qui marque les développements en cours dans la région, allant jusqu’à évoquer une «alliance» entre Beyrouth et Bagdad contre l’influence iranienne. Et pour bien mettre en relief l’appui sans équivoque de Washington au rétablissement de l’autorité du pouvoir central, M. Rubio a invité expressément le Liban et la Syrie à rendre publique une déclaration solennelle axée sur le respect mutuel de la souveraineté des deux pays. Comme pour anticiper le résultat de la visite du président Aoun à Washington, le Secrétaire d’État a souligné lundi que le chef de l’Etat pourra souligner à l’adresse des Libanais, à son retour à Beyrouth, que c’est lui, grâce à ses orientations nationales, qui réussit à replacer le pays sur la voie du redressement. M. Rubio a tenu à affirmer à ce propos que Washington n’a d’autre interlocuteur au Liban que le président Aoun et la légalité, et donc en aucun cas le régime iranien. Début de la mise en place des «zones-pilotes» C’est sur base de ce même engagement en faveur du rétablissement d’un Liban souverain et libre que l’Administration Trump pèse de tout son poids afin de mettre en application les dispositions de l’accord-cadre signé le 26 juin dernier par le Liban et Israël. La mise en place des zones-pilotes prévues par l’entente libano-israélienne a débuté lundi soir et devrait se poursuivre mardi avec le retrait des forces de l’Etat hébreu de la première zone-pilote formée des villages de Froun, Srifa et Zawtar al-Gharbiyeh où l’armée libanaise doit se déployer, mardi, et s’assurer, sous supervision américaine, que la région en question est libérée de toute présence milicienne du Hezbollah. Si cette opération se poursuit sans accrocs, elle consacrera sans conteste le succès de l’option des négociations directes avec Israël prise par le pouvoir afin d’amorcer le processus de retrait de l’armée israélienne et de règlement du problème du Liban-Sud. Le Département d’État a tenu lundi à relever à ce sujet que le début de la mise en place des «zones-pilotes» est le résultat direct des derniers pourparlers libano-israéliens qui se sont tenus il y a quelques jours à Rome. Force est de rappeler dans ce cadre que le président Aoun et le gouvernement de Nawaf Salam se sont engagés sur cette voie en dépit des pressions et manœuvres du régime iranien qui cherchait à imposer «sa» solution au Sud afin de s’arroger le droit de prendre en main la carte libanaise en vue de mieux se positionner dans son marchandage avec l’Administration Trump… Or le pouvoir s’est fermement opposé à l’approche iranienne, affirmant sans détour qu’il revient à l’Etat libanais, et à lui seul, de négocier au nom du Liban. Retour aux «négociations» avec Téhéran? Alors que le Liban poursuit son chemin vers le rétablissement de sa souveraineté, une petite et timide éclaircie semblait poindre à l’horizon lundi soir à l’échelle régionale. Des informations en provenance d’Islamabad faisait état en effet d’un projet de cessez-le-feu (encore un…) d’une durée d’une dizaine de jours. Cette pause, qui s’accompagnerait d’une libre circulation au détroit d’Ormuz, serait mise à profit pour discuter des moyens de reprendre les pourparlers entre Washington et Téhéran. Il est donc question à ce stade de négociations en vue de paver la voie… aux négociations sur les dossiers qui fâchent! Sauf que les discussions avec la République islamique sur ces mêmes dossiers (le programme nucléaire, l’enrichissement de l’uranium, les missiles balistiques…) durent depuis plus de… vingt ans! Elles avaient été amorcées au début des années 2000 et avaient même fait l’objet de 2006 à 2010 de six résolutions du Conseil de Sécurité de l’Onu qui sommaient l’Iran d’arrêter l’enrichissement de l’uranium. En vain… Au cours des dernières vingt-quatre heures, le régime iranien a exprimé sa volonté de relancer les pourparlers avec les Etats-Unis et a dépêché à cette fin son ministre de l’Intérieur à Islamabad afin d’examiner le moyen de relancer le cessez-le-feu dans le Golfe, conformément au mémorandum d’entente conclu avec Washington en juin. Le ministère iranien des Affaires étrangères devait souligner lundi dans un communiqué la nécessité de «s’en tenir aux négociations avec les Américains». Cette démarche subitement «pacifiste» a paru d’autant plus surprenante qu’un communiqué attribué à la fin de la semaine dernière au mystérieux Guide suprême, Moujtaba Khamenei, affirmait que «la signature apposée par Donald Trump sur le mémorandum d’entente n’a aucune valeur», ce qui rend (en principe) implicitement caduc, aux yeux de Téhéran, ce même mémorandum d’entente que certains dirigeants iraniens veulent faire revivre… Une telle incohérence fait suite, convient-il de noter, à neuf nuits consécutives de bombardements américains intensifs contre des positions et des infrastructures militaires ainsi que des entrepôts d’armes et de munitions relevant des Pasdaran. Agression contre deux diplomates français En tout état de cause, tout en mettant l’accent sur sa volonté de reprendre le «dialogue» avec les Etats-Unis, le régime des mollahs n’a pas omis, dans le même temps, de lancer ses missiles et ses drones, lundi soir, contre le Koweït, Bahreïn et la Jordanie. Parallèlement, deux nouvelles attaques contre des navires empruntant le détroit d’Ormuz ont été signalées lundi, alors que le président iranien réaffirmait en début de journée que «le rôle de l’Iran» au détroit d’Ormuz «n’est pas négociable»! Un haut responsable iranien soulignait pour sa part que cette voie maritime ne sera praticable à aucun des pays «qui coopèrent avec les Etats-Unis»! Quant au président du Parlement, et principal négociateur avec Washington, Mohammed Bagher Ghalibaf, il a tenu des propos très peu courtois à l’égard des Américains, dénonçant l’acheminement de matériel militaire par l’armée US, alors que les USA «prétendent vouloir mettre fin à la guerre». Et d’ajouter, en laissant échapper sa posture belliqueuse: «Ils parient sur le fait que notre intelligence est aussi limitée que leur propre QI»! Les rebelles houthis du Yémen, soutenus par l'Iran, ont annoncé de leur côté un «blocus maritime de l'Arabie saoudite», après un échange de tirs entre les deux camps la semaine dernière. Plus grave encore: le chef du Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot, a indiqué dans la soirée de lundi que deux diplomates français «ont été détenus sans raison» à Téhéran par les services de sécurité «pendant plusieurs heures, ont été interrogés et l’un d’eux a été molesté» ! M. Barrot a dénoncé à ce sujet «une action d’intimidation extrêmement grave». Cette multiplication, en un court laps de temps, d’actions belliqueuses et la tenue de propos agressifs en disent long sur l’état d’esprit réel des pôles du pouvoir iranien et la façon avec laquelle ils perçoivent depuis plus de vingt ans leurs rapports avec l’Occident, et la communauté internationale en général.

Entre le zéro et le un
بقلم
Mona Fayad
نُشر
juil. 20, 2026 - 16:07

Dans le texte du catalogue de l’exposition de Hady Sy, son projet est présenté comme une quête d’«une voie de coexistence» entre l’intelligence organique et l’intelligence technologique, entre la mémoire et le calcul, entre la main et l’algorithme. Ces univers n’y sont pas placés dans un rapport d’affrontement, mais dans la perspective d’une rencontre fondée sur un principe éthique, où la technologie demeure au service de l’être humain et de sa dignité. Pourtant, les œuvres elles-mêmes, telles qu’elles se déploient dans l’espace d’exposition, semblent moins confiantes dans cet équilibre. Elles n’en nient pas la possibilité, mais en révèlent simultanément la fragilité. Hady Sy prend pour point de départ le langage des données numériques, celui du zéro et du un, pour construire ses sculptures. Il ne s’agit plus d’une métaphore théorique, mais d’une expérience sensible, presque brutale : des corps qui marchent, portent, s’épuisent, mais sont écrits dans une langue numérique. C’est ici que l’affirmation du catalogue, «on ne peut réduire l’être humain à une donnée», rencontre son propre envers au cœur même de l’œuvre. Car ces corps sont bel et bien numériques. Pourtant, ils conservent encore quelque chose qui résiste à cette réduction: une mémoire, une dignité, ou peut-être simplement l’obstination à demeurer debout. En ce sens, les œuvres de Hady Sy ne proposent pas une thèse achevée. Elles ouvrent plutôt un espace de tension entre ce qui devrait être, une technologie au service de l’humain, et ce qui est déjà, un monde où l’être humain se voit toujours davantage réduit à un ensemble de données. C’est précisément de cette tension que ces œuvres tirent leur force. Non de la certitude, mais de leur capacité à laisser la question ouverte. Si le texte du catalogue dessine l’horizon d’une possible coexistence, les œuvres, elles, se déploient en une succession d’étapes qui paraissent d’abord dispersées avant de révéler progressivement qu’elles composent une seule et même narration : celle de l’être humain à l’époque de sa réduction. Ce récit commence à l’origine, avec la graine, avec cette «soupe primordiale» convoquée comme métaphore de l’apparition de la vie. Non comme un instant de pureté, mais comme le point de départ d’un long processus de métamorphoses. La nature n’y apparaît pas comme un simple décor silencieux, mais comme une intelligence antérieure à l’homme lui-même, une intelligence incarnée dans la croissance des arbres, le cours de l’eau et cet ordre invisible qui régit les êtres vivants. Pourtant, cette origine est aussi celle de la répétition: les mêmes pierres s’assemblent différemment pour donner naissance à des vies différentes. Vient ensuite la sculpture de l’escalier, où des corps gravissent des marches qui ne mènent nulle part et demeurent suspendus, privés d’horizon. Il n’y a ni arrivée ni retour, seulement la continuité du passage. L’exil n’y est plus seulement présenté comme un phénomène politique, mais comme une condition existentielle, un destin qui accompagne l’homme contemporain, pour qui la route elle-même est devenue la destination. Au cœur de cet égarement, la tragédie atteint son point de concentration dans des œuvres qui renvoient à la famine et à la guerre, notamment celle où des silhouettes composées de zéros et de uns portent une assiette tout en avançant sur des cadavres. Le premier paradoxe, celui que le regard saisit avant même que la pensée ne le formule, tient au fait que ces corps, malgré leur réduction numérique, gardent la tête haute. Mais cette scène bascule bientôt dans son contraire, lorsque les mêmes formes prennent l’apparence de soldats, peut-être dressés au-dessus des mêmes cadavres qui leur faisaient face quelques instants auparavant. La forme ne change pas, mais le sens se renverse: de la victime au bourreau. Comme si la violence n’avait nul besoin d’inventer de nouvelles figures, se contentant de réemployer les mêmes en les reprogrammant autrement. Il ne s’agit plus seulement d’un renversement de signification, mais de la mise au jour d’un mécanisme plus profond de domination, où les mêmes formes peuvent être réinvesties dans des contextes contradictoires sans jamais perdre leur apparence première. En cela, l’œuvre évoque l’univers de George Orwell, où le pouvoir ne s’impose pas par la rupture mais par l’inversion du sens au cœur même du langage, tout autant que celui de Haruki Murakami, où la violence s’insinue sous des formes familières, presque ordinaires, au point de devenir d’abord imperceptible. Hady Sy, cependant, ne passe ni par le récit ni par les mots. Il fait du langage des formes lui-même le lieu de cette tension entre des significations opposées, révélant ainsi que ce que nous voyons n’est pas toujours ce qui est. Cette logique de la répétition trouve un écho dans d’autres œuvres, comme Cactus , où la mémoire des peuples autochtones d’Amérique n’apparaît pas comme un épisode historique clos, mais comme un modèle qui ne cesse de se reproduire. Le monde, suggèrent ces sculptures, continue d’engendrer de nouveaux «autres», relégués aux marges ou voués à disparaître. Les temporalités s’y superposent: le passé colonial, le présent en feu et un avenir ouvert sur des répétitions semblables. Dans le prolongement de cette trajectoire surgit Sisyphe, non comme une figure mythologique isolée, mais comme la condensation d’une condition humaine universelle. Le rocher ne cesse d’être porté, l’effort de recommencer, non comme une punition individuelle, mais comme une condition même de l’existence. Pourtant, ce monde laisse encore filtrer quelques fissures par lesquelles s’infiltre un autre sens: une rose, un baiser, la trace d’un amour. Autant de gestes qui résistent, si fragile soit cette résistance, à la logique de la brutalité. Les thèmes se révèlent alors non comme une juxtaposition de sujets, mais comme les mailles d’un même réseau: l’origine, l’errance, la violence, la répétition et la résistance. Un réseau qui montre l’être humain suspendu entre ce qu’il aurait pu être et ce qu’il est devenu. Si, sur le plan conceptuel, ces œuvres renvoient à un monde où l’être humain se trouve réduit à un chiffre, leur véritable puissance réside dans la manière dont elles prennent corps dans la matière. Le fer, et plus particulièrement l’acier Corten, n’y est pas un simple matériau: il constitue un langage à part entière. Matière dure, lourde, habituellement destinée à la construction et aux infrastructures, c’est-à-dire à tout ce qui relève de la fonction et de la solidité, il est ici détourné de sa vocation première. Hady Sy le plie, le courbe, le façonne jusqu’à lui donner des inflexions qui rappellent le corps humain, comme si la rigidité elle-même se voyait contrainte de reconnaître la fragilité qu’elle porte en elle. Cette tension entre la dureté et la courbe n’agit pas seulement au niveau de la forme. Elle reproduit ce qui advient à l’homme dans le temps de la guerre : un corps qui apprend à se courber, à s’adapter, à calculer, sans perdre tout à fait la trace de son humanité. Le fer ne devient donc pas l’opposé du corps, mais son prolongement déformé, sa traduction dans un monde gouverné par les critères de la mesure et de la puissance. Ces sculptures ne se contentent pas de représenter notre monde. Elles en proposent une reconfiguration sensible, où il devient possible de voir ce qui échappe aux mots et de toucher ce qui, d’ordinaire, se trouve réduit à des chiffres. C’est peut-être la raison pour laquelle elles laissent une empreinte durable. Elles ne livrent pas un sens que l’on consomme, mais une expérience qui continue de travailler celui qui l’a traversée. Une expérience qui nous oblige à ré-interroger ce que nous tenions pour évident: être humain, appartenir à un lieu, habiter un temps dont les frontières ne sont plus clairement discernables. Et c’est précisément dans cette hésitation, entre ce qui se mesure et ce qui se vit, entre ce qui se calcule et ce qui se ressent, qu’émerge la question qu’il n’est plus possible de différer : comment l’être humain peut-il demeurer humain dans un monde qui se redéfinit dans une langue qui n’est plus tout à fait la sienne?

Guerre en Ukraine: l’échec des premiers efforts de paix 2/5
بقلم
Jean-Patrick Dayras
نُشر
juil. 19, 2026 - 18:46

La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (États-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient? Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras, contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. Le jour même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 22 févier 2022, de nombreux Français et Européens ont arboré des drapeaux ukrainiens (y compris aux Açores!) et se sont portés volontaires pour accueillir des réfugiés, voire donner des cours pour leur apprendre à parler la langue du pays d’accueil. Il eut été intéressant de demander à ces personnes affichant une position politique de situer l’Ukraine et de dire ce qu’il s’était passé dans les dix dernières années (2013–2022) entre l’Europe, l’Ukraine et la Russie. Ces propos ne sont pas à tenir dans une certaine France. Adhésion à l’UE Peu de jours après l'invasion russe, l'Ukraine a déposé officiellement une demande d'adhésion à l'Union européenne. Le 17 juin 2022, la Commission européenne recommande d'accorder à l'Ukraine le statut de pays candidat. Pour quelle raison? Dans quel but? Nul ne le saura jamais. Le 23 juin 2022: les chefs d'État et de gouvernement des 27 États membres, réunis au Conseil européen, décident à l'unanimité d'accorder à l'Ukraine le statut officiel de pays candidat à l'Union européenne. Le 14 décembre 2023: le Conseil européen décide d'ouvrir les négociations d'adhésion, et le 25 juin 2024 les négociations d'adhésion sont officiellement lancées. Quel fonctionnaire, quel salarié d’une grande entreprise n’aurait pas souhaité avoir une promotion entrainant un changement de statut avantageux aussi rapide? Ce ne serait plus l’échelle sociale, ni même l’ascenseur social, mais une fusée interplanétaire sociale! Comparons avec les autres pays candidats qui ne sont pas encore membres de l’Union européenne. Ouverture des processus de négociation: Turquie 1999 ; Macédoine 2005 ; Monténégro 2010 ; Serbie 2012 ; Albanie 2014 ; Moldavie 2022 ; Bosnie-Herzégovine 2022 : Géorgie 2023. Le Kosovo a déposé une demande d'adhésion en 2022, mais n'a pas encore obtenu le statut officiel de candidat. Pourquoi un tel empressement? N’était-il pas possible de soutenir l’Ukraine sans lui dérouler un tapis rouge bien prometteur, trop prometteur même? Le moins que l’on puisse dire est que les pays candidats ne sont pas logés à la même enseigne. L’Ukraine est un pays qui était très corrompu et qui l’est encore. L’Indice de perception de la corruption (IPC) de «Transparency International» place l’Ukraine au 142ème rang mondial en 2014 et au 116ème rang en 2022 (pour la Russie les indices sont similaires). Dans la presse occidentale, la Russie est un Etat corrompu. La corruption de l’Ukraine est passée sous silence. Le projet de paix sous les auspices de la Turquie Au printemps 2022, la paix n’était pas loin. La porte était entrouverte dès le début de la guerre. La Turquie a joué un rôle diplomatique important, même si elle n'est pas parvenue à obtenir un accord de paix durable. La Turquie occupait une position particulière: membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord, elle entretenait de bonnes relations avec l'Ukraine (vente de drones et coopération militaire) et conservait des relations étroites avec la Russie sur les plans géopolitique (Syrie) et économiques. La Turquie a été l'un des rares Etats capables de parler simultanément à Moscou et à Kiev. Elle a organisé les principales négociations de paix de mars 2022 et facilité l'accord sur les exportations de céréales Les négociations de mars 2022 La Turquie a accueilli une rencontre entre les ministres des Affaires étrangères russe et ukrainien à Antalya le 10 mars 2022 ainsi que des négociations plus importantes entre les délégations russe et ukrainienne à Istanbul le 29 mars 2022, prévoyant: Un statut de neutralité de l'Ukraine (renoncement à rejoindre l'Otan). Des garanties de sécurité données par plusieurs États en échange de cette neutralité. Le retrait des forces russes de certaines zones. Le report des discussions sur le statut de la Crimée. Des travaux d'historiens et de chercheurs montrent qu'un projet d'accord existait, mais que de nombreuses questions essentielles restaient non résolues, notamment le statut des territoires occupés, les garanties de sécurité, le calendrier des retraits militaires et la taille future de l'armée ukrainienne. Les succès militaires ukrainiens autour de Kiev ont conduit les dirigeants ukrainiens à penser qu'une meilleure position pouvait être obtenue sur le terrain. De son côté, la Russie maintenait des exigences que l'Ukraine jugeait inacceptables. Le rôle de Boris Johnson Boris Johnson aurait découragé l'Ukraine de conclure un accord. Cette affirmation est débattue. Pourtant, elle a été divulguée clairement par de nombreux journaux et par des commentateurs avisés et crédibles. Boris Johnson n’a pas démenti. Son rôle dans l'échec des négociations de paix entre l'Ukraine et la Russie, menées sous médiation turque au printemps 2022, est l'un des sujets les plus débattus de la guerre. Le 9 avril 2022, Boris Johnson se rend à Kiev. Selon des sources anonymes citées par le média ukrainien Ukrainska Pravda, il aurait transmis deux messages principaux: que Vladimir Poutine ne devait pas être considéré comme un partenaire de négociation fiable ; que les puissances occidentales n'étaient pas prêtes à garantir un accord conclu avec la Russie dans les termes alors envisagés. Cette version est à l'origine de l'affirmation selon laquelle Johnson aurait saboté l'accord en vue. Il exprimait publiquement son scepticisme quant à la possibilité de négocier avec Poutine et plaidait pour la poursuite du soutien militaire occidental à l'Ukraine. Il n’existe pas de preuve établissant qu'un accord de paix définitif était prêt à être signé et qu'il aurait été annulé uniquement à cause de son intervention. Néanmoins, la position de M. Zelensky a radicalement changé. Les atouts des deux pays Que peuvent apporter ces deux pays à l’Europe? L’Ukraine possède des terres agricoles parmi les plus productives au monde: blé, maïs, orge, tournesol, colza. Elle a d’importantes ressources minières, dont certaines indispensables pour le développement des technologies modernes: fer, manganèse, titane, uranium, graphite, lithium. Elle a une industrie performante dans les secteurs de la sidérurgie, de la métallurgie, de la construction ferroviaire, aéronautique, spatiale et navale. Enfin, elle a une remarquable capacité de production électrique d’origine nucléaire, du gaz naturel et un important réseau de gazoducs reliant la Russie à l’Europe. De plus, l'Ukraine est un territoire stratégique qui relie l'Europe à la Russie, et qui est bordé par la mer Noire, essentielle pour les exportations de céréales et pour les enjeux militaires. Quant à la Russie, elle possède de grandes richesses en ressources naturelles (pétrole et gaz naturel) et minières (charbon, nickel, palladium, platine, or, diamants, cuivre, aluminium). Outre le fait qu’elle possède la plus grande superficie forestière au monde, elle bénéficie d’une agriculture qui lui offre un atout majeur à l’exportation: blé, orge, et huiles végétales. Prochain article Guerre en Ukraine: fautes stratégiques russes et maladresse occidentale (3/5) Lire aussi sur le même thème Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5)

Les «zones pilotes»: sabotage géopolitique au Liban-Sud
بقلم
Khalil Helou
نُشر
juil. 18, 2026 - 22:56

L'accord-cadre trilatéral, négocié sous l'égide des États-Unis et signé à Washington, a introduit un mécanisme ambitieux pour démilitariser le Liban-Sud: la création de «zones pilotes». La phase initiale de ce projet englobe six villages clés répartis de part et d'autre du fleuve Litani, à savoir Zawtar al-Gharbiyah au nord du fleuve, et Froun, Ghandouriyeh, Qalaouiyeh, Burj Qalaouiyeh en son sud. Selon cette structure, l’Armée Libanaise a pour mission de se déployer, d'établir un contrôle total et de veiller à ce que ces zones soient entièrement purgées des armes miliciennes. En contrepartie, les Forces d’occupation israéliennes doivent opérer un retrait progressif. Cependant, cette expérience de sécurité locale s'avère être une ambition géopolitique démesurée, bien qu’elle soit une lueur d’espoir. Le projet subit un sabotage structurel, pris en étau entre la résistance interne du Hezbollah, l'intransigeance d'Israël et la stratégie régionale globale de l'Iran. Le veto structurel et la résistance interne du Hezbollah L'obstacle national le plus immédiat à la mise en œuvre des zones pilotes demeure le refus absolu du Hezbollah de déposer les armes. Le groupe a publiquement qualifié l'accord-cadre de fiasco, avertissant explicitement qu'un désarmement forcé mené par l'État dans ces villages pourrait déclencher une guerre civile dévastatrice. Des députés libanais ont accusé les négociateurs de Beyrouth de capituler face aux exigences américaines et israéliennes au détriment de l'unité nationale. Bien que l'armée libanaise ait déjà commencé à renforcer sa présence sur le terrain en érigeant des points de contrôle et en menant des patrouilles autour de villages non occupés comme Srifa et Froun, elle opère sous d'immenses contraintes opérationnelles. Joseph Aoun, a dû composer avec les lourdes réserves exprimées par le mouvement Amal et le Hezbollah. L'armée ne peut pas démanteler les réseaux souterrains de lancement de roquettes et les infrastructures militaires enfouies dans les vallées du Litani sans provoquer un affrontement direct et sanglant avec le groupe. Le Hezbollah prétend qu’accepter une capitulation locale de son arsenal à Ghandouriyeh ou à Zawtar al-Gharbiyah créerait un précédent, compromettant son identité même de résistance. L'intransigeance israélienne et l'extension stratégique Simultanément, Israël bloque activement le plan pilote par des retards tactiques et des exigences agressives sur le terrain. Les pourparlers de coordination militaire, censés formaliser les cartes et les calendriers de retrait, ont été brusquement reportés en raison de profonds désaccords sur les limites exactes des zones concernées. La délégation libanaise accuse l'État hébreu de vouloir étendre les frontières des zones pilotes à des villages que l'armée israélienne n'occupe pas physiquement, ainsi qu'à des territoires situés au nord du Litani. De plus, les israéliens ont réaffirmé que leurs forces ne se retireraient pas de leur nouvelle «zone de sécurité» profonde de 10 kilomètres tant que le Hezbollah ne serait pas totalement démantelé. L'enracinement de cette « ligne jaune » imposée par Tel-Aviv crée une impasse : Israël refuse de se retirer tant que la zone abrite des armes, mais l'armée libanaise ne peut y pénétrer en toute sécurité pour la démilitariser tant que les troupes israéliennes y restent positionnées. De plus, l'armée israélienne mène une campagne de terre brûlée, détruisant systématiquement des quartiers et menant des frappes aériennes ciblées. Cette pression continue signale que Tel Aviv entend maintenir un contrôle sécuritaire à long terme plutôt que de céder une autorité réelle au gouvernement libanais. Le verrou régional de l'Iran Les zones pilotes sont également tributaires de l'effondrement des dynamiques régionales entre Washington et Téhéran. Le Moyen-Orient est actuellement secoué par de violents affrontements militaires américano-iraniens, marqués par des frappes américaines sur des infrastructures iraniennes et de vives tensions maritimes dans le détroit d'Hormuz. L'Iran ne considère pas le Liban-Sud comme un problème frontalier isolé, mais comme une ligne de front géostratégique cruciale. Le Hezbollah a explicitement souligné que seule une intervention directe de Téhéran pourrait dicter une véritable cessation des hostilités ou un retrait. Dans le calcul stratégique de l'Iran, un désarmement consenti du Hezbollah dans les zones pilotes affaiblirait son principal bouclier de dissuasion contre Israël, au moment où la pression américaine sur la République islamique atteint un point culminant. Par conséquent, Téhéran ordonne activement à ses alliés à Beyrouth de freiner l'application de l'accord de Washington, garantissant ainsi que le Liban reste ancré dans l'Axe iranien. La mission de la dernière chance de Joseph Aoun à la Maison-Blanche C'est dans ce contexte de blocage interne et régional que le président Joseph Aoun se rend à Washington pour une réunion cruciale avec Donald Trump. Cette visite, la première d'un dirigeant libanais à la Maison-Blanche depuis des années, vise à sauver l'accord-cadre chancelant et à assurer la survie des zones pilotes. Les deux dirigeants se présentent à cette table de négociation avec des agendas radicalement opposés. Du côté libanais, le président Joseph Aoun exige que les États-Unis fassent pression sur Israël pour stopper les frappes aériennes et exécuter des retraits vérifiables. Pour doter l'armée libanaise des moyens de sa mission, il sollicite une aide américaine massive pour l’Armée libanaise y compris financièrement. Il demandera également et fort probablement des technologies de drones avancées et des capteurs frontaliers pour freiner la contrebande d'armes, sur la frontière libano-syrienne. Du côté américain, le président Donald Trump exige des preuves concrètes et vérifiables de la volonté de Beyrouth à désarmer le Hezbollah. Son administration pousse à une restructuration de l'économie libanaise en démantelant les institutions financières informelles liées au Hezbollah, avec pour objectif ultime de détacher définitivement le Liban de l'orbite géostratégique de l'Iran. Le pari diplomatique de Joseph Aoun fait face à des obstacles majeurs. Les analystes soulignent que le président libanais dispose de très peu de leviers réels sur le terrain. Alors que Washington pousse pour une rencontre directe entre Joseph Aoun et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Beyrouth continue de rejeter fermement tout pourparler trilatéral tant que les troupes israéliennes occuperont le moindre pouce du territoire libanais. En définitive, les zones pilotes de Zawtar al-Gharbiyah et de Srifa ne peuvent survivre comme un simple arrangement militaire technique. Sans une désescalade régionale globale entre les États-Unis et l'Iran, doublée d'un règlement politique interne exécutoire à Beyrouth, le déploiement de l'armée libanaise restera difficilement réalisable. Prises en étau entre l'arsenal du Hezbollah, l'expansion défensive d'Israël et la guerre par procuration de l'Iran, les zones pilotes seront une rude épreuve.