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Analyse

Salman Rushdie et la fin du phénomène Trump
Par
Yakzan Takki
Publié
juil. 18, 2026 - 04:46

Le recueil de Salman Rushdie, La Onzième Heure ( The Eleventh Hour ), n’est pas un roman au sens traditionnel du terme, mais un ensemble de cinq récits publié après la tentative d’assassinat dont l’écrivain a été victime en 2022. Il compte parmi ses œuvres les plus méditatives, explorant la vieillesse, la mort, l’identité et la liberté. La «onzième heure» n’est pas seulement une indication temporelle. Elle est un signe. Elle symbolise une civilisation qui se perçoit comme parvenue à l’instant de sa dernière épreuve: la montée des populismes, le recul des valeurs démocratiques, les violences dirigées contre la liberté d’expression et la crise identitaire qui traverse le monde globalisé. Ainsi, l’onzième heure devient la métaphore d’un moment civilisationnel, bien plus que d’une simple étape individuelle. Deux ans après Le Couteau ( Knife ), où Rushdie revenait sur l’attentat dont il avait été victime, ce nouveau livre marque un retour à la fiction à travers des récits poursuivis par l’inéluctable passage du temps dans ce nouvel âge. La onzième heure est celle qui précède le coucher du soleil. Dans le langage courant, elle désigne aussi le dernier instant où il est encore possible d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Dans la première des cinq nouvelles qui composent le recueil, cette expression devient la métaphore du troisième âge atteint par «Junior» et «Senior», deux voisins presque frères, inséparables mais incapables de se supporter. Ils ont tous deux quatre-vingt-un ans. Si une longue vie ressemble à un crépuscule appelé à s’éteindre à minuit, ils sont déjà entrés dans leur onzième heure. Junior lance à son voisin: «Tu as une allure épouvantable, comme tous les matins. Tu ressembles à un homme qui n’attend plus que la mort.» Senior lui répond, en hochant gravement la tête, fidèle à leurs rituels immuables: «Au moins, j’ai meilleure mine qu’un homme qui attend encore la vie.» Ancien dirigeant d’une compagnie ferroviaire, professeur de mathématiques et chanteur d’hymnes védiques consacrés au passage du temps, Senior a connu une existence riche et accomplie. Junior, lui, n’a récolté que des désillusions. Pourtant, une même amertume les unit, née du regret d’avoir vécu soit avec trop d’intensité, soit pas assez. La vie et la mort ne sont plus que deux balcons voisins. La dernière nouvelle du recueil, «Le Vieil Homme sur la place», peut être lue comme une défense du désaccord au sein des sociétés, de cette controverse qui fait de la liberté de penser autrement une valeur en soi. Il semble ne plus rien rester de commun entre les individus, sinon la dispute elle-même, érigée en forme d’expression artistique dans une époque du «oui», où toute discussion devient suspecte dès lors qu’elle ne recueille pas l’assentiment unanime, aussi absurde soit-il. À travers cette fable allégorique, Salman Rushdie dénonce la tentation planétaire de la simplification. «Nous ne sommes pas des créatures mélodramatiques», écrit-il, avant de conclure son recueil par un constat empreint d’amertume: «Les mots nous trahissent.» Pourtant, ce livre prouve précisément le contraire. Les mots n’ont pas trahi Rushdie, pas plus que l’humour qui habite ses narrateurs, témoins des hésitations de personnages incapables de se réconcilier avec leur destin. Ainsi, dans la nouvelle «Kahani Musicale», un couple se sépare après la naissance de leur fille. Le père décide de partir vivre sur la Lune, non pas l’astre terrestre, mais une communauté expérimentale où il espère enfin donner un sens à son existence en servant de la soupe aux adeptes de ce qui ressemble à une nouvelle secte, une confrérie de doux illuminés, tandis que le reste de l’humanité poursuit son existence de naufragés sur la planète Terre. Qu’elles soient écrites dans une langue baroque ou d’une grande sobriété, les nouvelles de La Onzième Heure mêlent constamment l’imaginaire et la mélancolie, dans une tonalité qui rappelle La Cité de la victoire ( Victory City , 2023), Quichotte ( Quichotte , 2020) ou La Maison Golden ( The Golden House , 2018). Elles apparaissent comme le mouvement final d’une vaste composition romanesque, selon plusieurs critiques anglo-saxons, annonçant peut-être un ultime grand roman inspiré à la fois de La Montagne magique de Thomas Mann et du Château de Franz Kafka, ces deux «grands livres consacrés à d’étranges mondes miniatures», semblables à celui auquel aspire Rushdie, intellectuel engagé et écrivain anglo-américain. C’est précisément ce qui fait de la littérature la plus interactive des formes d’art. Rien de comparable avec les mécanismes de l’intelligence artificielle qui, selon Rushdie, ont déjà «créé de nouvelles religions» en se nourrissant uniquement de ce qui existe déjà, sans pouvoir engendrer ce que personne n’a encore imaginé. Quant à son absence de sens de l’humour, elle constitue, ajoute-t-il avec ironie, un autre de ses défauts majeurs, qui suffit déjà à provoquer assez de désordres. Dans un entretien accordé au Point , Salman Rushdie reconnaît son sentiment d’impuissance face au cours du monde. Il trouve pourtant un réconfort dans cette aventure de l’imaginaire. Fidèle à ses convictions, il sait que l’humanité traverse une période de grand péril, que les lignes de fracture qui traversent le monde se creusent chaque jour davantage, et que seul le texte littéraire demeure un lieu possible de réconciliation, dans ces «endroits où l’on ne meurt pas». «Les gens sont aujourd’hui beaucoup trop sûrs d’eux et de ce qu’ils croient savoir, observe-t-il. La littérature, elle, est le royaume du doute et du questionnement.» Cette réflexion trouve un écho dans la polarisation actuelle, alors même qu’une part croissante de l’opinion publique rejette ce que fait l’administration Trump sur le terrain militaire. Mais, selon Rushdie, ce n’est pas là tout ce que Donald Trump cherche à accomplir. Il poursuit, dans les colonnes de l’hebdomadaire français: «Je ne suis même pas certain qu’il sache lui-même ce qu’il essaie de faire. S’il voulait sincèrement favoriser un changement de régime en Iran et le retour de la démocratie, ce serait une bonne chose. Mais y voit-il réellement un intérêt? Nous avons affaire à un président américain un peu fou qui mène une guerre contre un régime théocratique fasciste. Je ne suis du côté de personne, sinon du peuple iranien, auquel personne ne demande jamais son avis.» À ses yeux, chacun est désormais sommé de choisir un camp parmi des récits concurrents qui cherchent davantage à écraser qu’à convaincre. «Je refuse la catastrophe. Le monde peut changer autrement. Regardez ce qui vient de se produire en Hongrie avec Viktor Orbán. Aux États-Unis aussi, le vent commence à tourner. Nous ne saurons vraiment ce qui se passe qu’après les élections de mi-mandat de novembre, mais on perçoit déjà un rejet profond de l’administration Trump. La fin du phénomène Trump pourrait entraîner la chute d’autres dominos. Mais restons prudents: je suis un très mauvais prophète.» Ces propos prennent une portée hautement symbolique lorsqu’il décrit le monde dans lequel nous vivons, un monde où les fractures sont devenues si profondes qu’elles semblent structurer notre époque. C’est ici que l’on peut discerner une véritable proximité intellectuelle entre Salman Rushdie et le penseur disparu Edgar Morin, malgré la différence de leurs champs d’expression, la littérature pour l’un, la philosophie et la sociologie pour l’autre. Cette proximité réside dans une même philosophie de l’identité complexe et dans un même refus des catégories réductrices. Morin posait cette question fondamentale: «Pouvons-nous être tout cela à la fois?», affirmant que l’identité est, par nature, multiple et composée. Rushdie incarne cette idée dans des œuvres telles que Les Enfants de minuit , Les Versets sataniques ou encore dans son autobiographie, où il refuse de se laisser enfermer dans une identité religieuse ou nationale unique. Son imaginaire donne chair à cette complexité à travers des personnages qui vivent pleinement la pluralité des appartenances, une vision que partage également Régis Debray. La onzième heure n’est pas l’heure de la fin. Elle est celle de la dernière épreuve. Ce n’est pas tant la puissance des États qui s’y trouve mise à l’épreuve que leur capacité à produire un sens nouveau de l’ordre international. Les grandes guerres ne redessinent pas seulement les cartes. Elles transforment aussi le langage à travers lequel sont désormais pensés la puissance, la légitimité et l’identité. Chaque conflit majeur produit davantage de signes que de victoires. Ce qui apparaît, sur le terrain, comme un événement militaire devient, dans le discours, un symbole qui reconfigure l’imaginaire collectif: le nom d’un moment où un ancien sens s’effondre avant qu’un autre ne s’impose. Entre le ressentiment envers la géographie, le poids de l’histoire et les lignes de fracture qui traversent le monde, demeure pourtant un désir persistant d’évasion, presque utopique: celui d’aller vivre sur la Lune.

L'après-Nabih Berry
Par
Jad Akhawi
Publié
juil. 16, 2026 - 01:44

Depuis plus de trois décennies, la politique libanaise est étroitement associée au nom de Nabih Berry. Depuis son accession à la présidence de la Chambre des députés en 1992, Berry a survécu aux présidents de la République, aux chefs de gouvernement, aux guerres régionales, aux interventions internationales et à de profondes mutations géopolitiques. Il n’est plus seulement le président du pouvoir législatif. Il s’est imposé comme l’un des principaux architectes du Liban de l’après-Taëf et le chef politique incontesté du mouvement Amal. Mais toute longue trajectoire au pouvoir finit inévitablement par soulever la même question: que se passera-t-il après? La véritable interrogation n’est pas de savoir si Nabih Berry quittera ses fonctions demain ou dans plusieurs années. Rien n’indique aujourd’hui qu’il s’apprête à se retirer. La question stratégique est plutôt de savoir si le Liban se prépare réellement à passer d’un système politique centré sur les individus à un système fondé sur les institutions. Ce débat dépasse largement le mouvement Amal et la communauté chiite. Il constitue, à bien des égards, un test de la capacité même du Liban à évoluer vers une culture politique plus institutionnelle. La fin d’une époque Rares sont les responsables politiques du Moyen-Orient qui ont conservé une telle influence pendant une période aussi longue. Cette longévité ne doit rien au hasard. Nabih Berry a maîtrisé l’art des équilibres internes tout en préservant des relations de travail avec Damas, Téhéran, Riyad, Paris, Washington et, lorsque les circonstances l’exigeaient, avec les médiateurs internationaux. Au sein du paysage politique chiite libanais, une répartition tacite des rôles s’est progressivement imposée: le Hezbollah est devenu la principale force militaire et idéologique, tandis que Berry s’est affirmé comme le visage institutionnel de la participation politique chiite au sein de l’État libanais. Cette division des rôles a permis de maintenir, pendant plusieurs décennies, un équilibre interne relativement stable, tout en contribuant à l’affaiblissement progressif de la logique étatique. Mais l’histoire laisse rarement les équilibres politiques perdurer indéfiniment. L’environnement régional qui a soutenu cet équilibre est aujourd’hui en pleine mutation. L’influence iranienne est de plus en plus contestée. Les pays arabes renouent avec le Liban selon de nouvelles conditions. Les États-Unis continuent d’insister sur le renforcement des institutions de l’État et sur la réforme du secteur de la sécurité. Le débat sur l’avenir du rôle du Hezbollah devient plus fréquent, tandis que les pressions s’accentuent sur l’État libanais pour qu’il retrouve le monopole de l’autorité légitime. Dans ce contexte, la question de la succession s’inscrit inévitablement dans une réflexion beaucoup plus vaste. Au-delà des noms qui circulent Les débats médiatiques réduisent souvent la question de la succession à la désignation d’un héritier unique. La réalité est pourtant bien plus complexe. Parmi les noms les plus souvent évoqués au sein du mouvement Amal figure Ali Hassan Khalil, l’un des plus proches collaborateurs politiques de Nabih Berry et ancien ministre des Finances. Son expérience et sa proximité avec le président de la Chambre en font un héritier naturel dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement. Mais les sanctions internationales qui le visent, les accusations de corruption et la forte polarisation politique compliquent considérablement sa capacité à s’imposer comme une figure nationale rassembleuse. Un autre nom revient régulièrement: celui de Jamil Hayek, président du bureau politique du mouvement Amal. Hayek dispose d’une solide expérience organisationnelle et jouit d’une solide crédibilité au sein de l’appareil du mouvement. Mais le leadership interne d’un parti ne se transforme pas automatiquement en autorité politique à l’échelle nationale. D’autres responsables d’Amal, tels que Kabalan Kabalan ou Hani Kobeissi, possèdent eux aussi une longue expérience parlementaire et organisationnelle. Pourtant, aucun d’entre eux ne semble aujourd’hui en mesure de reproduire l’alchimie singulière qui a fait la force de Nabih Berry: une combinaison de légitimité politique, de talent de négociateur, de relations régionales et d’autorité institutionnelle. À lui seul, ce constat laisse penser que le Liban ne verra vraisemblablement pas émerger un «autre Nabih Berry». La relève pourrait-elle venir de l’extérieur d’Amal ? L’hypothèse la plus intéressante est peut-être que le leadership chiite de l’après-Berry ne restera pas enfermé dans la hiérarchie traditionnelle du mouvement Amal. Le nom du général à la retraite Abbas Ibrahim, ancien directeur général de la Sûreté générale, est souvent cité en raison de la singularité de son parcours. Au cours de sa carrière dans les services de sécurité, il a tissé un vaste réseau de relations à travers tout l’échiquier politique libanais, tout en conservant des canaux de communication avec plusieurs gouvernements arabes, des capitales occidentales et des acteurs régionaux influents. Contrairement aux responsables politiques traditionnels, sa réputation repose sur la gestion des crises, les négociations pour la libération d’otages, la diplomatie du renseignement et une culture du dialogue profondément pragmatique. Rien ne permet toutefois d’affirmer que ces qualités puissent, à elles seules, se transformer en leadership politique. Une carrière dans les services de sécurité ne confère pas automatiquement une légitimité électorale. Mais dans les périodes de transition, les États se tournent souvent vers des personnalités de consensus capables de jeter des ponts entre des camps rivaux. Un autre nom est parfois avancé: celui du député Jamil Sayyed. Celui-ci s’efforce de cultiver une image d’indépendance à l’égard des structures partisanes traditionnelles, malgré son long passé dans les appareils sécuritaires. Ses critiques de la classe politique établie lui ont valu le soutien d’une partie de ceux qui recherchent un discours alternatif au sein de la communauté chiite. Il demeure toutefois l’une des personnalités les plus controversées de la scène politique libanaise. Son style volontiers conflictuel peut mobiliser ses partisans, mais il rend d’autant plus difficile la recherche d’un consensus national. Ni Abbas Ibrahim ni Jamil Sayyed n’incarnent aujourd’hui un projet de succession clairement défini. Leur intérêt réside plutôt dans le fait qu’ils illustrent une réalité nouvelle: le prochain chapitre de la politique chiite ne s’écrira peut-être pas exclusivement à l’intérieur du cadre organisationnel du mouvement Amal. La véritable question est institutionnelle Se concentrer uniquement sur les personnes revient à passer à côté de la transformation la plus importante. Les systèmes politiques modernes ne se demandent pas seulement qui succédera au dirigeant. Ils s’interrogent avant tout sur la capacité des institutions à produire une nouvelle génération de responsables. C’est précisément là que réside le principal défi du Liban. Depuis des décennies, les partis politiques, toutes communautés confondues, s’articulent largement autour du pouvoir personnel plutôt que de mécanismes démocratiques internes. Les transitions de leadership sont le plus souvent déterminées par l’influence individuelle, les réseaux familiaux ou des circonstances politiques exceptionnelles, davantage que par des procédures institutionnelles transparentes. Le mouvement Amal ne fait pas exception à cette réalité. La véritable opportunité qu’offre l’après-Berry serait de transformer Amal, d’un mouvement intimement lié à une seule figure historique, en un véritable parti politique institutionnel, régi par des élections internes, un renouvellement régulier de ses dirigeants, un débat sur les orientations politiques et des mécanismes de reddition des comptes. Une telle évolution renforcerait le mouvement au lieu de l’affaiblir. Les institutions solides survivent au départ des dirigeants. Les systèmes politiques bâtis exclusivement autour des hommes, eux, survivent rarement. Un test pour la communauté chiite au Liban La communauté chiite elle-même se trouve aujourd’hui face à une occasion historique. Pendant des décennies, sa représentation politique a été dominée par deux grandes organisations dont la légitimité s’est forgée dans le contexte de la guerre, de la «résistance» et des conflits régionaux. Les années à venir pourraient toutefois exiger un tout autre vocabulaire politique. La relance économique. La reconstruction de l’État. La réforme des institutions. L’investissement étranger. L’indépendance de la justice. La modernisation de l’administration. Ces priorités appellent une classe dirigeante capable non seulement de mobiliser, mais aussi de gouverner. En définitive, la nouvelle génération de dirigeants chiites sera jugée moins à l’aune de son héritage issu des années de guerre que de sa capacité à reconstruire l’État libanais. L’après-Berry Au fond, l’avenir ne devrait pas être évalué à l’aune de la capacité d’un successeur à reproduire le mode de gouvernance de Nabih Berry, marqué par une emprise sur les institutions de l’État et par le développement d’une fonction publique alourdie par des recrutements clientélistes ayant engendré une forme de chômage déguisé. Il est peu probable que quiconque puisse reproduire un tel modèle. La véritable question est de savoir si le Liban parviendra enfin à se libérer de sa dépendance chronique à l’égard de dirigeants présentés comme irremplaçables. Si le débat sur l’après-Berry se limite à désigner un nouvel «homme fort», le pays ne fera que reconduire la même culture politique sous un autre nom. En revanche, si cette transition favorise l’émergence de partis plus solides, de mécanismes transparents de sélection des dirigeants, d’une gouvernance institutionnelle et d’un pluralisme politique plus large au sein de la communauté chiite, alors le départ de Nabih Berry, quel qu’en soit le moment, pourrait marquer non pas le début d’une période d’instabilité, mais celui d’une véritable maturation politique. Le Liban n’a pas besoin d’un nouvel homme indispensable. Il a besoin d’institutions indispensables. Et c’est cela, bien plus que toute bataille de succession, qui déterminera le prochain chapitre politique du pays.

Comment l’Occident a choisi l’Ukraine (1/5)
Par
Jean-Patrick Dayras
Publié
juil. 15, 2026 - 16:17

La guerre d’Ukraine continue d’être au centre d’un vaste débat entretenu, entre autres, par des bombardements quasi quotidiens qui visent de part et d’autre des centres névralgiques et, plus spécifiquement, les capitales russe et ukrainienne. Afin de mieux comprendre les différentes dimensions de ce vieux conflit, il est nécessaire de revenir sur les prolégomènes et la genèse de ce qui a abouti à cette guerre (fratricide?), en exposant les motivations et les aspirations des différentes parties concernées, dont notamment l’Occident (Etats-Unis et Europe, élargie à tous les pays de l’Otan, à l’exception de la Turquie), et en rappelant aussi les débuts de l’offensive russe et les échecs des tentatives d’aboutir à une paix, ou tout au moins à des négociations, sachant que les responsabilités dans ce contexte sont multiples. Dans une série de cinq articles, Jean-Patrick Dayras, contre-amiral dans la marine française, expose sa vision et son analyse de la question. Pour bien cerner les tenants et les aboutissants des divers aspects de la guerre en Ukraine, certaines questions de base devraient être soulevées, d’entrée de jeu. Que représentent ainsi la Russie et l’Ukraine pour l’Occident? Quelles pourraient être les retombées concrètes d’une éventuelle victoire nette de l’un des deux protagonistes? Et par le fait même, quelles seraient les conséquences pour l’Occident et le Proche-Orient ? Avant d’aborder ces différents angles, un exposé des prolégomènes et de la genèse de ce conflit constitue sans conteste un passage obligé. Le déclencheur du conflit fut, dans une certaine mesure, le mouvement de Maïdan qui a été le fait de la jeunesse ukrainienne, laquelle a perçu le refus de l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovytch de signer l’accord d'association avec l'Union européenne, en novembre 2013, comme un renoncement à l’orientation qu’elle souhaitait. Les principales motivations de cette jeunesse à l’époque étaient: l’aspiration à un niveau de vie plus élevé; l’édification d’un État de droit; la lutte contre la corruption; la liberté de circulation, la possibilité de voyager, d'étudier et de travailler plus facilement en Europe; l’affirmation de l'identité culturelle et politique. Une partie de la jeunesse, surtout dans l'ouest et le centre de l'Ukraine, se sentait culturellement plus proche de l'Europe que de la Russie, à la différence des régions Est. Le pays était donc loin d'être sociologiquement homogène. Maïdan a été dans ce cadre un mouvement largement populaire. Les États-Unis soutenaient l’opposition ukrainienne, politiquement et en finançant, pendant des années, des programmes de soutien à la société civile, aux médias indépendants et aux institutions démocratiques. Il y avait en background des intérêts géopolitiques évidents. Après la Géorgie et les indépendances baltes, la Russie avait clairement affiché comme leitmotiv «pas plus loin»… La CIA, toujours très active et impliquée bien souvent, a-t-elle soutenu ou provoqué Maïdan? Cela est possible, mais pas certain. L’histoire des États-Unis depuis 1970 laisse penser qu’elle n’y a pas été étrangère. La Russie présente Maïdan comme un coup d’État soutenu par la CIA. Cela n’est pas une preuve. Mais il est possible, normal même, de le penser. Les responsables politiques européens et américains ont exprimé leur soutien aux manifestants et à un rapprochement avec l'Europe. Par ailleurs, les médias ukrainiens, les réseaux sociaux, les universités et associations estudiantines ainsi que les organisations de la société civile (dont certaines bénéficiaient de financements occidentaux ou de fondations internationales) ont joué un rôle non négligeable dans ce cadre. La Russie, de son côté, développait son influence sur les plans économique, médiatique et politique pour intégrer l’Ukraine dans l’Union économique eurasiatique. De Charybde en Scylla Après Maïdan, les relations entre les deux pays se sont radicalement transformées. Le gouvernement Ianoukovytch est tombé en février 2014. Un référendum fut organisé en Crimée en mars 2014, à l’issue duquel, compte-tenu du résultat, la Russie annexa la péninsule. Cette annexion est dénoncée comme illégale par un grand nombre de pays membres de l’Onu, ignorant volontairement l’histoire du rattachement de la Crimée à l’Ukraine. Au printemps 2014, des séparatistes pro-russes - soutenus par la Russie, financièrement, en armes et en conseillers - prennent le contrôle de villes dans les régions de Donetsk et Louhansk, dans le Donbass. L’Ukraine lance une opération pour reprendre les territoires occupés. La guerre sur le territoire ukrainien débute alors. Initialement il s’agissait d’une guerre civile! Les accords de Minsk (I et II) L’accord de Minsk I (visant à stopper la guerre dans le Donbass) est signé le 5 septembre 2014 par des représentants de l’Ukraine, de la Russie, de l’OSCE et des séparatistes. Le cessez-le-feu est cependant rapidement violé et les combats reprennent. L’accord de Minsk II est signé le 12 février 2015 par Petro Porochenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, et François Hollande. Il prévoyait des mesures militaires et politiques, mais leur mise en œuvre faisait l'objet de désaccords profonds. Les combats de faible intensité se sont poursuivis entre 2015 et 2022. Le processus de Minsk est resté officiellement la base diplomatique des négociations, mais il n'a jamais été pleinement appliqué. Sur cet accord, Mme Merkel et le président Hollande se sont prononcés par la suite. Leurs déclarations n’ont pas été à leur honneur. À la suite de Maïdan, l'Ukraine a signé un accord d'association avec l'Union européenne. Elle a engagé des réformes dans les domaines de la justice, de la police et de la lutte contre la corruption, avec des résultats jugés mitigés. Elle a renforcé progressivement sa coopération avec l'Organisation du traité de l'Atlantique nord sans en devenir membre. Le premier et surtout le dernier point susmentionnés sont fondamentaux et ne peuvent pas être occultés dès lors que l’on traite des responsabilités des uns et des autres dans ce triste conflit qui implique deux pays qui ont de très nombreux liens historiques entre eux et avec l’Europe, de sorte qu’il ne saurait être perçu comme les autres conflits opposant des pays rivaux depuis des lustres. L’invasion et les réactions occidentales Le 24 février 2022, la Russie envahit l'Ukraine, dans le but proclamé d’assurer la sécurité russe et de protéger les populations russophones des régions orientales. Cette agression est contraire au droit, d’autant que la Russie est membre permanent du Conseil de sécurité de l’Onu. Mais les Etats-Unis et les pays de l’Europe en avançant cet argument ont omis de reconnaître leurs torts, ceux manifestés par leurs différents comportements et leurs nombreuses actions fâcheuses, concernant notamment la légitimité du changement de pouvoir en 2014. Cette question fait encore l'objet de vifs débats politiques et historiques. La non-reconnaissance de ces torts apparaît comme une responsabilité, si ce n’est une culpabilité. Tout semble avoir été prémédité et voulu. Aujourd’hui encore, cela est passé sous silence par les tenants de l’éradication de la Russie (l’expression n’est pas trop forte) et le fait de le dénoncer aujourd’hui en Occident amène à être accusé d’être pro-russe. Est-ce bien de cette façon que l’on peut vanter les valeurs occidentales? Est-ce ainsi que l’on amène des peuples éclairés à comprendre les affaires du monde, en particulier européennes, et leurs enjeux ? Sans tarder, et sous l’action des «Services» officiels et des groupes d’influence opposés à la Russie, en particulier ceux de l’Union européenne, les populations occidentales ont pris fait et cause pour l’Ukraine. Il est intéressant de rappeler à cet égard qu’avant 2022, des médias et des sites d'information avaient réalisé des micros-trottoirs montrant que nombre de personnes avaient du mal à situer l'Ukraine. Il existe des enquêtes plus anciennes sur la culture géographique. Elles ont montré que dans plusieurs pays occidentaux une part non négligeable de la population avait des difficultés à situer sur une carte certains pays d'Europe de l'Est, dont l'Ukraine. Après l’invasion russe, les sondages scientifiques, quant à eux, ont porté sur l’adhésion au soutien à l’Ukraine, sur les sanctions contre la Russie, les livraisons d'armes, l'accueil des réfugiés ou encore les craintes liées au conflit. Mais ces sondages n’ont pas porté sur la géographie, ni sur les causes de cette invasion. Encore un élément de suspicion portant sur la volonté des responsables politiques occidentaux de vouloir «abattre» la Russie et cacher ce qu’étaient les véritables intentions initiales, à savoir raccrocher l’Ukraine, envers et contre tout, à l’Europe, et d’abord à l’Otan. Les États-Unis savaient, ou auraient dû le savoir, que pour les Russes cela constituait un casus belli. Déjà, après l’indépendance des États baltes (1989 – 1991), puis à l’occasion des évènements en Géorgie aboutissant à la reconnaissance, en 2008, de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie comme Etats indépendants par la Russie, ces derniers avaient manifesté leur volonté d’avoir des Etats-tampon (bumper) les protégeant de l’Occident. Les valeurs occidentales, maintes fois évoquées et rappelées mais non explicitées, ne seraient-elles fondées que sur des envies de revanche? Pour punir la Russie, ex URSS ? Cela ne constitue pas un projet d’avenir. Nombre de pays européens ont été en guerre, se sont battus, ont déploré d’innombrables morts sur plusieurs champs de bataille. Pourquoi sont-ils parvenus tant bien que mal à faire la paix ? Le credo de Boris Johnson aurait-il été «les Russes, il faut les éradiquer»? Il semble que oui. Boris Johnson a manifesté à cette occasion une haine à l’égard des Russes, et non pas uniquement de Poutine. Pourtant, un rapprochement entre la Russie et l’Europe avait été envisagé à deux périodes: après l’effondrement de l'Union soviétique, le président Eltsine avait cherché à développer des relations étroites avec les pays occidentaux et certains responsables européens et russes évoquaient la possibilité d'une intégration plus poussée, à très long terme ; puis au début des années 2000, sous Vladimir Poutine, les relations avec l'UE étaient relativement constructives et placées sous le signe de la coopération. Les discussions, lors de cette seconde période, portaient sur un partenariat stratégique, mais pas sur une entrée dans l'UE. De 1996 à 2022 la Russie était membre du Conseil de l'Europe, organisation distincte de l'Union européenne. Elle en a été exclue à la suite de l'invasion de l'Ukraine. Pourquoi entre 1996 et 2020 ne pas avoir essayé d’en faire un État associé, comme aurait pu l’être la Turquie et le Maroc? Où en serions-nous aujourd’hui, en particulier lorsque l’on entrevoit la rivalité, déjà réelle, entre la Chine et l’Occident ?

Le conflit de toutes les incohérences
Par
Michel Touma
Publié
juil. 11, 2026 - 23:46

Le long et interminable conflit suscité par les éternelles incartades du régime des mollahs iraniens restera sans doute dans l’Histoire comme étant le conflit des logorrhées verbales auxquelles se livrent les protagonistes pour induire un épais écran de fumée qui cache mal leurs déboires internes et, surtout, une déconcertante incohérence généralisée. Celle-ci se traduit quasi quotidiennement par des faits en déphasage total avec les propos belliqueux, profondément irrationnels, tenus de part et d’autre. Les dirigeants iraniens, à titre d’exemple, ont fait le choix de s’engager sur la voie de la conclusion d’un accord durable, à caractère stratégique, avec les Etats-Unis. Mais dans le même temps, ils continuent à qualifier les USA d’«ennemi», de «Grand Satan» à abattre dont il faut se venger «inéluctablement», tôt ou tard, quelles que soient les circonstances, comme l’a affirmé samedi en fin de journée un communiqué attribué au nouveau Guide suprême, l’insaisissable et mystérieux Mojtaba Khamenei, dont on ne sait toujours pas s’il est encore en vie, et auquel cas s’il est réellement en possession de toutes ses facultés mentales ou si, au contraire, sa présence virtuelle est maintenue dans les esprits par les nouveaux maîtres de Téhéran afin de lui attribuer des décisions et des positions au gré des événements et de l’évolution du rapport de forces au sein de ce qui reste de la République islamique. Pour compléter le tableau, force est de rappeler que les hauts responsables iraniens ont signé, certes, avec Washington une feuille de route prévoyant des pourparlers étalés sur 60 jours, mais ils ne ratent aucune occasion pour souligner qu’ils n’ont aucune confiance dans les Etats-Unis et qu’ils n’accepteront d’entamer les négociations que si l’Administration US «change d’attitude», «cesse ses menaces» et «respecte les termes du mémorandum d’entente»! Ce refus des négociations n’a toutefois pas empêché la reprise du dialogue directe bilatéral – peu importe la contradiction… – à la faveur d’une réunion des «experts» américains et iraniens, prévue pour ce dimanche 12 juillet, au Pakistan. L’attitude belliqueuse, souvent insultante même, que ne cessent d’afficher les pôles de la République islamique à l’égard des Etats-Unis, en dépit du climat serein qui devrait en principe entouré, normalement, toute négociation de paix, a été poussée à l’extrême en milieu de semaine lorsque le représentant permanent de l’Iran aux Nations-Unies a «conseillé» à l’ambassadeur américain, en pleine réunion du Conseil de Sécurité, d’être «poli» (!), en ajoutant que «cela serait préférable pour lui et pour son pays»! L’incohérence américaine Il reste que l’incohérence ne se limite pas à la seule partie iranienne. Le président Donald Trump a ainsi affirmé au milieu de la semaine écoulée que les négociations avec les dirigeants iraniens, qu’il a qualifiés de «malades», «ne servent à rien et représentent une perte de temps», soulignant dans la foulée que le mémorandum d’entente avec l’Iran est «caduc». Il a cependant donné, malgré tout, son aval à une relance des pourparlers (!), affirmant que les Iraniens avaient demandé expressément de reprendre les négociations, précisant qu’il avait accepté la requête iranienne, tout en indiquant à la République islamique que le cessez-le-feu relève désormais du passé… Les dirigeants iraniens n’ont pas tardé à réagir en affirmant, samedi, qu’ils n’avaient nullement demandé la reprise des pourparlers et que les informations à ce propos sont des «allégations» rapportées par des «médias proches d’Israël». Et d’ajouter que l’Iran refuse de reprendre langue avec les négociateurs US tant que l’Administration Trump ne sera pas «revenue sur ses positions» (hostiles) et tant que n’aura pas été formé le comité américano-libano-iranien chargé de régler le problème du Liban-Sud, conformément à l’accord convenu avec le vice-président américain JD Vance, dans le cadre du mémorandum d’entente – ce qui indique que l’Iran revient à la charge quant à sa volonté de reprendre en main la carte libanaise, faisant fi de la politique suivie par le pouvoir libanais à cet égard. L’incohérence dans l’attitude des protagonistes s’est en outre manifestée samedi dans le dossier du détroit d’Ormuz. L’Administration Trump a demandé, sous la forme d’un ultimatum, à Téhéran de rendre public un document officiel reconnaissant que les attaques iraniennes, en début de semaine, contre trois navires au détroit d’Ormuz étaient une faute. Washington a, surtout, exigé que la République islamique s’engage publiquement, et par écrit, à ne plus perpétrer d’agressions contre les tankers qui empruntent cette voie maritime. Le pouvoir iranien a détourné l’ultimatum US en affirmant que les attaques de cette semaine contre les trois navires étaient «une erreur technique», alors que les agressions s’étaient étalées sur vingt-quatre heures. Comble de l’absurde: cette explication «technique», qui exclut donc tout acte politique délibéré, a été naïvement jugée recevable par certains responsables américains. Quant au communiqué portant sur l’engagement à cesser les attaques contre les navires, l’Iran l’a contourné en dépêchant, samedi, son ministre des Affaires étrangères à Oman afin de convaincre le sultanat de publier un communiqué conjoint soulignant la nécessité d’assurer la libre circulation au détroit d’Ormuz, ce qui permettrait à la République islamique d’éviter de donner l’impression qu’elle a cédé aux injonctions américaines sur ce plan. Reste à savoir si l’Administration Trump se prêtera, là aussi, au jeu iranien… Réunion militaire libano-US Au niveau du dossier libanais, une délégation militaire américaine s’est rendue ce samedi à Yarzé où elle a tenu une réunion avec le commandant et les officiers supérieurs afin de mettre au point les détails de la mise en place des zones-pilotes qui devront être prises en charge par l’armée libanaise conformément à l’accord-cadre signé par le Liban et Israël. L’amorce du processus prévu dans ce cadre devrait se concrétiser dans les prochains jours. De ce fait, le pouvoir libanais a indiqué officiellement samedi soir que le Liban participera au nouveau round de négociations directes avec Israël qui se tiendra, cette fois-ci, à Rome les 15 et 16 juillet, sous supervision américaine. Le Liban avait posé comme condition pour être présent à cette réunion que l’opération de mise en place des zones-tampons, prévoyant donc un début de retrait israélien, soit effectivement lancée dans les faits, ce qui paraissait chose faite samedi soir…

La guerre et l’amère connaissance de la géographie
Par
Mona Fayad
Publié
juil. 11, 2026 - 21:08

Dans la vie ordinaire, nous habitons ce que les anthropologues appellent le milieu : un espace chargé de mémoire et de relations, fait de la maison, de la place, de l’épicerie, de la mosquée ou de l’église, du chemin de l’école. En temps de guerre, le lieu se transforme en espace. Il devient un objet de mesure et de gestion: portée, angle de vision, ligne de ravitaillement. On passe alors du sens à la fonction, de l’habitation au calcul et au décompte. Comme si la terre était dépouillée de son histoire pour être réécrite dans une langue militaire. La guerre brise l’appartenance. Celle-ci se construit habituellement par la stabilité et la répétition des gestes quotidiens: le même chemin, les mêmes visages, les mêmes habitudes. Dès lors que le lieu devient menacé, le sentiment d’appartenance se mue en inquiétude: on demeure attaché à un endroit que l’on risque pourtant de devoir quitter à tout instant. Apparaît alors une forme d’«appartenance provisoire»: on aime ce lieu, mais on ne croit plus à la possibilité d’y rester. Ce paradoxe ouvre une fracture intérieure durable. Le corps lui aussi est transformé. En temps de paix, il s’inscrit dans le lieu avec une aisance presque inconsciente. En temps de guerre, il apprend à se courber, à entrer dans l’univers des calculs: se cacher, évaluer les distances, déchiffrer les sons, scruter les alentours avant chaque mouvement. Les sens deviennent un système d’alerte. La terre est désormais perçue à travers le danger: où se dissimuler? Par où passer? Quel itinéraire offre le moins d’exposition? À quel moment? C’est une « connaissance corporelle » qui reconfigure, jusque dans les profondeurs de l’inconscient, notre rapport au monde. Ce n’est pas seulement le lieu qui se transforme, mais aussi le temps. En temps de guerre, le temps se condense: quelques instants suffisent à décider de la vie ou de la mort. L’être humain quitte le temps étiré, celui qui relie le passé, le présent et l’avenir, pour un présent écrasant. Cette compression affaiblit la capacité de projeter l’avenir et renforce le réflexe immédiat. La terre n’est plus le théâtre d’une existence à construire, mais celui d’instants qu’il faut gérer. Les guerres transforment les êtres humains en chiffres. Sur le plan philosophique, cela participe du processus de «rationalisation» de la guerre: les êtres humains deviennent des unités comptables. Il en résulte une double aliénation: d’abord vis-à-vis de soi-même, puisque je ne suis pas un simple numéro ; ensuite vis-à-vis de la terre, qui ne reconnaît plus mon histoire, mais seulement ma position. Tout cela menace l’idée même de dignité, attachée au nom, au visage et au parcours de chacun. Après la guerre, la terre n’est plus jamais neutre. Chaque colline, chaque pont porte une empreinte: une perte, une peur, une survie. La mémoire s’attache aux lieux et les recrée. Revenir après la guerre ne signifie donc jamais revenir au «même» endroit, mais dans un lieu dont la signification a été remodelée. C’est aussi ce qui explique pourquoi tant de personnes se sentent étrangères jusque dans leur propre village. La terre elle-même se lit désormais avec un autre regard, après avoir été traitée comme une position défensive, un poste d’observation, une maison devenue dangereuse ou un itinéraire de fuite. La guerre superpose plusieurs géographies au lieu d’une seule. Cette pluralité engendre un conflit qui ne porte pas uniquement sur le contrôle, mais aussi sur le sens. À qui appartient la terre? Pas seulement à celui qui l’occupe, mais aussi à celui qui impose la manière de la comprendre. Cette guerre nous a ainsi révélé une géographie du Liban que nous ne connaissions pas. Les villages sont devenus des positions militaires, les routes des couloirs d’évacuation hors de l’enfer de la guerre, les rivières des murailles naturelles. Les ponts sont détruits pour rompre les communications, tandis que les hauteurs deviennent des postes d’observation d’où l’on surveille l’ennemi. On s’acharne à les conquérir afin de contrôler le terrain et d’assurer la surveillance. Les êtres humains se sont transformés en chiffres: morts, disparus, déplacés ou réduits à mendier leur subsistance. Les voitures sont devenues des habitations, tandis que les maisons étaient réduites en ruines. Nous avons découvert des villages, des routes, des collines, des vallées, des ravins escarpés dont nous ignorions jusqu’à l’existence, capables tantôt de freiner une progression, tantôt de la faciliter. Nous ne connaissions pas notre pays sous ce visage. Nous ne sommes plus des êtres porteurs d’une histoire, de souvenirs et d’un métier. Nous sommes devenus des cibles pour les avions, les missiles et les drones, un champ de bataille où un ennemi estime comme allant de soi de nous envahir et de nous agresser pour combattre les soldats d’un État conquérant, directement par l’intermédiaire de ses officiers ou par celui de son parti, qui se définit lui-même comme un soldat iranien. L’Iran nous instrumentalise dans sa quête d’un accès à la Méditerranée, rêve qu’elle nourrit depuis Cyrus, et auquel il renonce chaque fois avec le même sentiment d’échec. Tout cela me laisse stupéfaite. Je demeure là, contemplant cette connaissance aussi amère que paradoxale, cette connaissance sombre, douloureuse, qui s’impose à nous. Les guerres ne transforment pas seulement la politique. Elles redessinent aussi la géographie dans le regard des hommes. Les lieux demeurent les mêmes, mais leur signification bascule. Le village, autrefois fait de vie et de relations, devient une position ; la route, qui reliait les hommes, se mue en possibilité de survie ; le pont, qui raccourcissait les distances, devient une cible. Il ne s’agit pas simplement d’une «connaissance nouvelle», mais d’une altération du lien qui unit l’être humain à son lieu de vie. En temps de paix, la géographie s’habite ; en temps de guerre, elle se mesure: distance de tir, champ de vision, ligne de ravitaillement ou itinéraire de fuite. Même le langage se transforme: au lieu de dire «maison», on dit «point» ; au lieu de «vallée», «couloir» ; au lieu de «colline», «position». Plus terrible encore est le sort réservé à l’être humain lui-même. Il ne se réduit plus seulement à un numéro, mais à une catégorie: mort, disparu, déplacé ou en attente d’aide. Ce processus de dépersonnalisation est d’une extrême violence, mais il participe de la logique propre à la guerre, qui ne peut perdurer qu’en réduisant les êtres au dénombrement et à la simplification. C’est précisément là que naît la douleur la plus profonde: lorsque l’être humain éprouve le sentiment d’avoir perdu son irréductible singularité pour n’être plus qu’un cas parmi d’autres.

Quelle distance garder avec la Syrie?
Par
Youssef Mouawad
Publié
juil. 11, 2026 - 10:06

Pouvons-nous avoir avec la Syrie des rapports sereins, équilibrés et empreints de respect mutuel ? Difficile de le croire quand nos relations ont toujours été régies par l’hostilité, la suspicion et la menace mise à exécution. Tout au long de notre histoire commune, nulle avanie ne nous fut épargnée quel qu’ait été le régime en place à Damas. Donnons comme exemple ce qu’a vécu notre petit pays à partir d’août 1948, quand Khaled al-Azem*, président du conseil des ministres syrien, décida du « contrôle des importations et de l’embargo à destination du Liban ». L’image de cet homme d’État, dans la mémoire collective de la génération de nos pères, reste associée à la fermeture de la frontière syro-libanaise, décision motivée par des raisons politiques et protectionnistes. C’était nous étouffer économiquement et nous imposer ses diktats. Déjà à cette époque, le Liban était le souffre-douleur des autorités de Damas, et cela bien avant que Abdel Hamid Khaddam ne le prenne comme tête de turc ! Les milieux damascènes n’ont jamais avalé l’exception libanaise même si parfois, ils ont fait contre mauvaise fortune bon cœur. Nos voisins, et néanmoins frères syriens, ont vis-à-vis du Liban ce qu’on appelle des « mixed feelings », un cocktail d’admiration et de ressentiment. Ambivalence qui empoisonnera encore et encore les liens tissés entre nous du fait de la proximité ! Notre pays, de son côté, n’a pas toujours été irréprochable ! À partir de son territoire, plus ou moins sanctuarisé, se tramait des conspirations contre les régimes au pouvoir dans la capitale des Omeyyades, que ces régimes fussent légitimes ou issus de putschs militaires ! Cela fit dire à certains observateurs que les torts étaient partagés ! Poids de l’histoire et contraintes de la géographie Victimes de préjugés accumulés sur des années, pouvions-nous avoir des relations apaisées avec Damas ? Ghassan Tuéni qui en son temps avait flirté avec l’idée d’une Grande Syrie et en était revenu, était arrivé à une formule de compromis. D’après lui, si le Liban ne devait pas être gouverné contre la Syrie, en revanche, il ne devait pas être gouverné par la Syrie ! Alors, quand les responsables syriens nous rassurent quant à leurs intentions, nous pouvons nous en féliciter. Néanmoins, nous aurions tort d’ignorer certaines réalités, à savoir que la géographie, physique comme humaine, a coincé la Syrie et le Liban dans une situation compliquée, voire inextricable. Historiquement, on ne peut asseoir un pouvoir à Damas sans que ce dernier lorgne Beyrouth et ne tienne à domestiquer la ville vibrante d’activités économiques et culturelles. Ce qui nous amène à souhaiter que la Syrie se réconcilie avec l’idée que le Liban n’est pas qu’une portion de territoire qui lui a été arrachée en 1920 par la volonté du général français Henri Gouraud. Et même si cela avait été le cas, un siècle s’est passé depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et on trouvera difficilement des Libanais qui réclameraient le cas échéant un anschluss avec l’hinterland syrien. N’avons-nous pas assez de partager le même lit ? D’aussi loin que mars 1950, le « divorce économique » entre la Syrie et nous avait été prononcé. A titre de sanction, Damas avait instauré un blocus à la frontière. Le Liban avait refusé l’intégration économique qui lui était proposée, le protectionnisme ne pouvant convenir à son option ultralibérale. Dès lors, nous allions appartenir à deux ordres de gestion opposés : le socialisme à la sauce nassérienne et puis bassiste, et les mouvements de nationalisation des années soixante allaient creuser la faille entre les deux pays. Nous n’allions plus pouvoir rétablir les « masalih mushtaraka » (Interêts Communs), ce legs du Mandat français. Ceci expliquerait peut-être les appréhensions de Fares Souaid qui s’est demandé, tout dernièrement, à quoi servirait la création d’une Haute commission mixte libano-syrienne du moment que nos relations diplomatiques sont assurées par un échange d’ambassadeurs. Cela ne ferait que nous rappeler l’établissement du Conseil supérieur des relations libano-syriennes, c’est-à-dire les heures sombres de l’asservissement du Liban par le pouvoir triomphant de Hafez al-Assad. Si l’on doit faire table rase du passé et ouvrir une nouvelle page avec la grande voisine, il serait insensé d’introduire le loup dans la bergerie sous couvert d’une commission mixte, économique soit-elle ou autre. *À rappeler que ce même Khaled al-Azem était bien content de se soustraire au régime des militaires qui avaient pris le pouvoir à Damas et que, réfugié à Beyrouth, il s’extasiait dans ses Mémoires sur la liberté dont jouissaient les Libanais et dont il pouvait, lui le fugitif, en profiter. Il ne fut pas le seul des proscrits syriens qui, en leur temps, avaient cherché noise à notre pays et à son « insupportable indépendance » et qui, au bout du compte, avaient fini par s’y installer ; je songe à Choukri al-Kouatli, à Ghassan Jadid, à Akram Hourani, à Muhammad Umran et j’en passe et des meilleurs !

Une nouvelle étape s’ouvre-t-elle au Moyen-Orient?
Par
Jad Akhawi
Publié
juil. 11, 2026 - 01:05

Dans les grandes périodes de transformation, les États ne sont pas toujours à l’origine des événements. Il leur arrive toutefois de se trouver dans une position qui leur permet de redéfinir leur rôle. Le Liban, qui a longtemps servi de théâtre aux rivalités des puissances régionales et internationales, se trouve peut-être aujourd’hui face à une occasion rare de passer du statut de pays affecté par les crises à celui d’acteur capable de contribuer à façonner une nouvelle étape régionale. Cette perspective s’inscrit dans un contexte de profondes mutations au Moyen-Orient, où les puissances internationales et régionales réévaluent leurs priorités après des années de conflits ouverts. L’une des principales interrogations est désormais la suivante: les difficultés rencontrées par le processus d’entente entre les États-Unis et l’Iran pourraient-elles conduire à une redéfinition des priorités, au point de faire du renforcement de l’État libanais un élément d’une approche régionale plus large? Une telle hypothèse ne signifie pas que le Liban deviendrait soudain le centre de la politique internationale. Elle suggère plutôt une évolution possible du regard porté sur le pays. Au lieu d’être envisagé uniquement comme un dossier sécuritaire lié aux tensions régionales, il pourrait être considéré comme l’un des éléments essentiels d’un nouvel équilibre fondé sur le renforcement des institutions de l’État et la consolidation de la stabilité. Au cours des dernières années, l’influence iranienne dans la région a été confrontée à des défis croissants. Les équilibres ont évolué en Syrie, certains de ses alliés régionaux ont vu leur capacité d’action se réduire et, en Irak, des orientations de plus en plus affirmées mettent en avant l’importance d’une décision nationale autonome et équilibrée. Ces évolutions ne marquent pas la fin de l’influence iranienne, mais elles témoignent de l’émergence d’un environnement régional plus complexe et moins propice à la reproduction du modèle d’influence qui a prévalu au cours de la dernière décennie. Dans ce contexte, le Liban revêt une importance particulière. L’existence d’un État libanais pleinement en mesure d’exercer sa souveraineté, de renforcer le rôle de ses institutions militaires et sécuritaires et d’assurer le contrôle de ses frontières répond à un intérêt partagé par plusieurs acteurs. Pour le Liban, cette dynamique renvoie avant tout à la réhabilitation du principe de l’État et de l’unité de la décision nationale. Pour la communauté internationale, elle offre un modèle différent de gestion des crises, fondé sur les institutions plutôt que sur le recours à des acteurs non étatiques. L’une des évolutions les plus significatives pourrait être le passage d’une approche internationale centrée sur la prévention de l’effondrement du Liban à une politique de soutien à la construction de l’État. Une telle orientation suppose une vision de long terme, dépassant le cadre des aides d’urgence pour privilégier l’investissement dans les institutions, l’économie, la sécurité et la bonne gouvernance. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre la convergence possible des intérêts des États-Unis et du Liban, ainsi que de ceux de Washington et de Tel-Aviv. Les États-Unis cherchent depuis longtemps à contenir l’influence iranienne dans la région, tandis qu’Israël aspire à des dispositifs sécuritaires capables de garantir durablement la stabilité de ses frontières. De son côté, le Liban a besoin d’un environnement régional qui lui permette de consolider sa souveraineté et de retrouver sa place naturelle. Cette convergence ne signifie pas nécessairement l’émergence de nouvelles alliances formelles, pas plus qu’elle n’implique une parfaite identité d’intérêts. Elle ouvre en revanche la voie à une approche fondée sur une idée simple: un État fort constitue le socle de la stabilité, et des institutions nationales solides peuvent offrir une garantie plus durable de la sécurité régionale que la perpétuation d’une logique de confrontation. Le facteur libanais demeure toutefois déterminant. Aucun soutien extérieur ne pourra produire d’effets durables s’il ne s’accompagne pas d’une décision intérieure claire en faveur du renforcement des institutions de l’État et de la reconnaissance de leur primauté. Car la souveraineté ne relève pas seulement d’une exigence internationale ; elle constitue d’abord un choix national qui suppose un large consensus politique. Dans cette perspective, la visite du président Joseph Aoun à Washington, le 21 juillet, revêt une importance particulière. Ce type de rencontre ne se mesure pas uniquement à sa portée symbolique, mais aussi à sa capacité d’enclencher une dynamique concrète. Si elle débouche sur un renforcement de la coopération dans les domaines du soutien à l’armée, de la consolidation des institutions, de l’encouragement des investissements et de la stabilisation du pays, elle pourrait constituer une première étape vers une redéfinition de la place du Liban dans la région. Les transformations historiques ne s’accomplissent toutefois jamais en un seul jour. Même si cette rencontre devait envoyer des signaux encourageants, la réussite d’une nouvelle étape exigera un engagement durable de l’ensemble des acteurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. L’enjeu ne réside pas seulement dans la proclamation des intentions, mais dans la mise en place de mécanismes clairs de mise en œuvre, capables de prémunir le Liban contre un retour au cycle des crises. À l’échelle régionale, l’évolution des relations entre les États-Unis et l’Iran continuera d’exercer une influence déterminante. Si les deux pays échouent à parvenir à des accords susceptibles d’atténuer les tensions, Washington pourrait être amené à privilégier davantage des partenariats avec les États et les institutions capables de produire de la stabilité. Dans cette hypothèse, le Liban pourrait devenir l’un des éléments d’une stratégie fondée sur le renforcement des États plutôt que sur la gestion des conflits à travers des théâtres d’influence. Le paradoxe veut que le Liban, qui a payé un prix considérable en raison de sa position géographique et politique, puisse aujourd’hui transformer cette même position en atout. Au lieu de demeurer un point de convergence des crises, il pourrait devenir un point de rencontre des intérêts: entre le monde arabe et la communauté internationale, entre la stabilité et le développement, entre la sécurité et la souveraineté. La période qui s’ouvre mettra à l’épreuve la capacité des Libanais à saisir cette occasion. Car si le soutien international demeure essentiel, il ne saurait se substituer à la décision nationale. Inversement, cette décision nationale a besoin d’un environnement régional et international propice à sa réussite. Le 21 juillet ne constituera peut-être pas, à lui seul, une date charnière. Il pourrait en revanche marquer l’ouverture d’un nouveau débat sur le Liban et sur le rôle qu’il est appelé à jouer. Si la diplomatie s’accompagne d’initiatives concrètes, le pays pourrait alors amorcer son passage d’une logique de gestion des crises à celle de la construction de l’État. Au bout du compte, l’avenir du Liban ne dépendra pas uniquement des rivalités entre les grandes puissances. Il reposera aussi sur la capacité des Libanais à transformer les mutations régionales en un projet national capable de rendre à l’État la place et le rôle qui doivent être les siens.

Macron, à Damas, consacre la réhabilitation de la Syrie post-Assad
Par
Michel Touma
Publié
juil. 8, 2026 - 01:03

La visite que le président Emmanuel Macron a entamée lundi soir à Damas, en compagnie d’une importante délégation ministérielle et de chefs des grandes entreprises françaises, a revêtu dans le contexte présent une importance particulière qui se situe bien au-delà de la dimension classique des visites officielles de routine; mais elle a été toutefois entachée d’un développement sécuritaire grave… Au plan politique, les entretiens de M. Macron avec le président syrien Ahmed el-Chareh ont consacré le retour de la Syrie post-Assad au sein de la communauté internationale. Un come-back aussi bien politique qu’économique. Les deux chefs d’État ont annoncé le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays, rompues à la suite des massacres perpétrés par le régime baasiste contre la population lors de la guerre civile qui avait éclaté en 2011. La portée économique de cette visite ne saurait être par ailleurs occultée, d’autant qu’elle reflète une évidente convergence d’intérêts entre les deux pays. La France se positionne, de fait, en bonne place au niveau du gigantesque processus de reconstruction et de développement dont la Syrie a aujourd’hui un besoin urgent après des décennies de dirigisme destructeur. Le président Chareh a montré qu’il en est parfaitement conscient, prônant ainsi un «partenariat économique avec la France» qu’il perçoit comme un prélude ou un modèle à une partenariat avec l’Union européenne. Dans ce cadre, les deux chefs d’Etat ont souligné la nécessité que la Syrie redevienne un «carrefour énergétique» à la lumière des circonstances internationales présentes. Sur son compte X personnel, le président Macron a résumé l’essence de sa visite en ces termes: «Un partenariat nouveau entre la Syrie et la France, pour une ère nouvelle». Ce retour de la Syrie dans le concert des nations, placé sous le signe d’un nécessaire développement socio-économique et, surtout, de l’établissement d’un Etat central qui soit l’antithèse du règne des milices inféodées à une puissance hégémonique régionale, ne semble pas plaire outre mesure à ceux qui cherchent à maintenir l’ensemble de la région du Levant dans une situation d’instabilité chronique et de guerre permanente sans fin et sans horizon. Cette volonté de nuisance s’est traduite par un double attentat aux explosifs à proximité immédiate du lieu de résidence du président Macron. Le chef de l’Elysée avait quitté le secteur pour se rendre au palais présidentiel syrien, où l’attendait le président Chareh, un quart d’heure avant que les deux explosions ne se produisent. Celles-ci ont fait, selon un dernier bilan, un mort et une trentaine de blessés, dont quatre officiers de la gendarmerie syrienne et l’adjoint du ministre du Tourisme. Cet attentat, stigmatisé par le président Joseph Aoun (attendu le 21 juillet à Washington) et par l’Arabie saoudite, n’a perturbé en rien le programme de la délégation française. Escalade à Ormuz Pur hasard, ou synchronisation bien orchestrée? Le double attentat de Damas a coïncidé avec la reprise des attaques lancées par les Gardiens de la révolution islamique contre les navires empruntant le détroit d’Ormuz sans se plier aux conditions des Pasdaran. Des tirs iraniens ont ainsi été dirigés mardi, en vingt-quatre heures, contre trois navires sur cette voie de passage, dont un méthanier qatari et un pétrolier saoudien. Le Qatar a réagi vivement en stigmatisant en des termes sévères ce qu’il a qualifié d’«agression iranienne inacceptable», appelant la République islamique à cesser immédiatement ses actions «agressives qui mettent en danger la sécurité dans le Golfe». Le ministère qatari des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires iranien pour protester contre l’attaque qui a visé le méthanier, lequel risque d’exploser du fait de cette agression, selon certaines informations. Tard en soirée, le ministère iranien des AE a qualifié de «déconcertante» et «contraire au principe du bon voisinage» la réaction du Qatar! Un haut responsable américain a souligné de son côté que l’Iran a violé les termes du mémorandum d’entente signé entre les Etats-Unis et la République islamique, relevant que les Gardiens de la Révolution ont attaqué mardi en fin de journée un troisième navire marchand. Le responsable en question a indiqué dans ce cadre que les forces américaines ont abattu plusieurs drones iraniens au-dessus du détroit d’Ormuz. La question reste de savoir si, en riposte à la violation du mémorandum d’entente, les États-Unis lanceront ou non des attaques aériennes contre des positions et des infrastructures militaires iraniennes, et quelles seraient l’ampleur et l’étendue de ces raids… En fin de soirée, l’agence Reuters a rapporté des propos d’un responsable américain qui a affirmé que «les Etats-Unis n’admettent en aucune façon le comportement de l’Iran au détroit d’Ormuz, et cela aura des conséquences»… Des conséquences qui seront évidemment annoncées un peu plus tard: le Département du Trésor a annoncé avoir rétabli les sanctions économiques sur le pétrole iranien et, vers minuit (heure du Levant), le Centcom a déclaré avoir lancé des «frappes puissantes» contre la République islamique en réponse aux attaques de navires dans le détroit d'Ormuz. Il convient de relever dans ce contexte de tension qui va crescendo que deux autres développements ont illustré ces derniers jours le climat d’escalade dans lequel semble vouloir s’engager les Pasdaran et l’aile radicale du régime iranien: la relance de l’attitude belliqueuse de la milice yéménite pro-iranienne des Houthis à l’égard de l’Arabie saoudite; et la vive hostilité, accompagnée de propos insultants, manifestée publiquement par des manifestants lors des obsèques de Ali Khamenei à l’égard du président et du ministre des Affaires étrangères iraniens, accusés d’adopter des positions trop complaisantes à l’égard des États-Unis. Le courant dit radical au sein du régime affiche manifestement, de plus en plus, des positions en flèche dans le bras de fer en cours avec l’Administration Trump. Son comportement illustre-t-il une volonté de torpiller le projet d’accord avec Washington? Parallèlement, le chef de la Maison continuera-t-il à louvoyer et à vouloir donner la priorité à la voie «diplomatique», en dépit de l’escalade à laquelle se livrent les Pasdaran et de l’attitude très souvent arrogante, à la limite de l’insolence, vis-à-vis des États-Unis et de ses dirigeants?

250 ans d’attachement du monde à l’idée américaine
Par
Yakzan Takki
Publié
juil. 7, 2026 - 20:04

En l’espace de deux siècles et demi, les États-Unis ont accompli ce qu’aucune autre puissance n’a réalisé dans l’histoire moderne. D’une colonie périphérique aux confins de l’Empire britannique, ils sont devenus la première puissance économique, militaire et culturelle du monde. Des grandes plaines du Midwest et de leurs champs de blé et de maïs jusqu’à l’industrie automobile, à l’ordinateur personnel, à Internet, à Hollywood, à la télévision, au jazz, au rock, aux arts contemporains, aux réseaux sociaux, à la restauration rapide ou encore au jean, s’est progressivement constitué un modèle civilisationnel qui a fait de « l’idée américaine » un modèle auquel le monde s’est rallié pendant deux cent cinquante ans. L’histoire enseigne pourtant que la grandeur ne relève jamais d’un destin immuable. Les empires s’élèvent avant de décliner lorsqu’ils ne parviennent plus à renouveler les fondements de leur puissance. Les États-Unis se trouvent aujourd’hui confrontés à une interrogation existentielle: sauront-ils poser les bases de deux siècles et demi supplémentaires de rayonnement, ou entrent-ils dans cette phase de déclin qu’ont connue avant eux tant de grandes puissances ? L’histoire offre à cet égard trois expériences particulièrement éclairantes. L’Empire byzantin jouissait d’une immense prospérité, d’un haut niveau de développement scientifique et d’une population largement instruite. Pourtant, il s’affaiblit lui-même en multipliant les privilèges accordés aux élites et en consentant d’importantes exemptions fiscales aux plus riches, jusqu’à provoquer son effondrement financier et l’érosion progressive de sa capacité à gouverner. L’Espagne, pour sa part, vit affluer les richesses du Nouveau Monde, mais laissa passer l’occasion de bâtir une économie véritablement productive en accentuant les inégalités sociales. Si ces ressources avaient été investies avec davantage de rationalité, la révolution industrielle aurait peut-être vu le jour sur son sol avant même la Grande-Bretagne. Quant au recul britannique, il ne prit jamais la forme d’un effondrement brutal, mais d’une lente perte de son avance technologique acquise à l’époque victorienne, avec la machine à vapeur, les métiers à filer et à tisser, le chemin de fer ou encore le télégraphe, au moment où les principaux foyers de l’innovation scientifique et de l’ingénierie se déplaçaient vers les États-Unis et l’Allemagne. C’est pourquoi la célèbre formule du philosophe George Santayana paraît aujourd’hui plus actuelle que jamais: «Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre.» La leçon commune à ces expériences apparaît clairement. Lorsqu’un État laisse ses institutions s’affaiblir, que les inégalités sociales se creusent et que ses universités ainsi que ses centres de recherche perdent de leur vitalité, il commence progressivement à perdre sa place sur la scène internationale. Les États-Unis disposent donc d’atouts bien plus solides pour demeurer prospères lorsqu’ils célébreront leur cinq-centième anniversaire, à condition de relever ces défis. Si les États-Unis conservent leur supériorité dans les domaines de la technologie et de l’économie, la crise qu’ils traversent aujourd’hui paraît davantage intérieure qu’extérieure. La confiance des Américains envers leurs institutions politiques, judiciaires et médiatiques s’est érodée, tandis que s’est imposée l’idée que le système ne servait plus équitablement l’ensemble des citoyens. C’est dans ce contexte qu’a émergé Donald Trump, se présentant comme un homme extérieur à l’establishment politique, capable d’« assécher le marais », en tirant parti de la colère populaire et de la montée des courants populistes. Parallèlement, les fractures sociales et culturelles se sont accentuées au sein de la société américaine, sur des bases raciales, religieuses et économiques, au point de rendre toujours plus difficile la recherche d’un consensus sur les grandes questions nationales. Les rédacteurs de la Constitution, dans les Federalist Papers de 1787 et 1788, avaient pourtant conçu un système destiné à accueillir la pluralité et la diversité des opinions. Ce qui constituait alors une garantie de liberté s’est peu à peu transformé en une polarisation qui menace désormais la capacité du système à produire le consensus et la stabilité. Comme si un immense piège s’était refermé sur la société. Voilà pourquoi les États-Unis semblent aujourd’hui au seuil d’une dérive autoritaire et d’une société de l’après-science. Au cœur de cette crise se trouve une ancienne interrogation culturelle et morale portant sur la nature même de l’idée américaine. Depuis ses origines, les États-Unis vivent dans une tension permanente entre les valeurs des Lumières et de la raison d’une part, la foi religieuse et les traditions morales d’autre part. Deux grands penseurs ont incarné ce débat. John Dewey, représentant du réalisme politique, considérait que la démocratie pouvait fonder sa morale publique sur la raison, l’éducation et la dignité humaine, et que les universités avaient vocation à former des citoyens responsables. À l’inverse, le théologien Reinhold Niebuhr, figure du pragmatisme, se montrait plus pessimiste. À ses yeux, la nature humaine ne se libère jamais aisément de l’égoïsme ni du racisme, si bien que toute société a besoin d’une référence morale capable de contenir les abus du pouvoir et des intérêts particuliers. Malgré leurs divergences, tous deux partageaient la conviction qu’un socle moral commun demeurait indispensable pour protéger la société et offrir un terrain d’entente permettant de résoudre les conflits politiques. Or ce socle s’est progressivement érodé sous l’effet de la montée du populisme, du recul de la considération accordée au service public et à la réflexion éthique au profit de l’émotion médiatique, ainsi que de l’essor du relativisme moral décrit par Allan Bloom dans son ouvrage La Fermeture de l’esprit américain . Dès lors, le pouvoir s’est montré davantage enclin à s’en prendre à la presse, aux universités et aux élites intellectuelles qu’à renforcer leur rôle en tant que piliers du débat démocratique. La fracture américaine ne se limite plus au désaccord politique. Elle porte désormais sur la définition même de la vérité. Chaque camp construit son propre récit du réel dans un contexte marqué par l’affaiblissement de la confiance envers les institutions, le déclin des partis traditionnels, l’influence croissante de l’argent en politique et le déplacement du financement des campagnes électorales des partis vers les grands donateurs et les groupes de pression, réduisant d’autant la capacité des formations politiques à structurer la vie publique. L’histoire américaine offre pourtant elle-même un contre-exemple à cette évolution. Durant l’été 1754, le jeune George Washington commit de graves erreurs militaires lors de la bataille de Jumonville Glen, et son imprudence contribua au déclenchement de la guerre franco-indienne. Cette défaite constitua cependant un tournant décisif dans sa formation. Il y apprit la discipline, la prudence, la souplesse et la maîtrise de soi, autant de qualités qui lui permirent plus tard de conduire la jeune nation. L’expérience démontra ainsi que l’échec ne s’oppose pas au leadership, mais constitue l’une des conditions de sa maturité. Nombre d’observateurs estiment aujourd’hui que les États-Unis suivent une trajectoire inverse, marquée par un recul de l’indépendance des institutions, un affaiblissement des mécanismes de contrôle et d’équilibre des pouvoirs, ainsi qu’une intervention croissante de l’exécutif dans l’économie et l’administration. Cette évolution traduit une orientation national-conservatrice qui redéfinit le néolibéralisme au service d’un pouvoir toujours plus centralisé. Elle accompagne en même temps de profondes mutations internationales, caractérisées par la recomposition des chaînes d’approvisionnement, la compétition pour attirer les capitaux et les talents, ainsi que par la rivalité autour des technologies et de l’énergie dans un monde qui s’oriente vers une pluralité de centres de puissance. Les États-Unis ne sont plus le seul grand acteur de la scène internationale. La Chine a consolidé sa position de puissance économique et technologique, l’Union européenne s’efforce de préserver son poids stratégique, la Russie cherche à rétablir ses zones d’influence, tandis que l’Inde poursuit son ascension comme grande puissance émergente. Dans ce basculement vers un ordre mondial plus fragmenté et plus concurrentiel, l’influence américaine ne va plus de soi comme ce fut le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Deux cent cinquante ans après son indépendance, les États-Unis disposent toujours des ressorts qui leur permettraient de renouveler leur rôle à l’échelle mondiale. Une telle ambition ne pourra toutefois se concrétiser par la seule puissance militaire. Elle suppose une réforme des institutions, une réduction des inégalités, le rétablissement de la confiance dans la démocratie et un renouveau de l’idée américaine comme projet fondé sur le bien commun, la foi et la primauté du droit. Car le destin des nations dépend moins de leurs richesses ou de leurs armées que de leur capacité permanente à se remettre en question avant que l’histoire ne se charge d’écrire leur déclin. Si le monde s’est attaché aux États-Unis, ce n’est pas seulement parce qu’ils représentaient la première puissance militaire. Il s’est d’abord reconnu dans une idée. Depuis la Déclaration d’indépendance, le projet américain ne consistait pas uniquement à bâtir un nouvel État, mais à proposer un modèle politique, culturel et économique qui allait redéfinir la modernité elle-même. De cette idée est née une succession de transformations qui ont changé le visage du monde, au point que l’influence américaine s’est souvent révélée plus présente que les frontières mêmes des États-Unis. La véritable question aujourd’hui n’est donc plus de savoir si les États-Unis demeurent la première puissance mondiale, mais s’ils possèdent encore les fondements moraux et institutionnels qui avaient conduit le monde à croire au pouvoir d’attraction de l’idée américaine. La difficulté majeure réside peut-être précisément dans l’érosion rapide de ces fondements. La politique est devenue une politique des émotions davantage qu’un exercice de la raison. Le débat public s’est trouvé captif du populisme, tandis que les universités, les médias et les institutions chargées de former les élites politiques, notamment des partis de plus en plus vidés de leur substance, ont perdu leur rôle de lieux où s’élabore une vérité partagée. Le désaccord entre les Américains ne porte plus seulement sur les politiques à conduire, mais sur la définition même de la réalité, sans doute la forme de fracture la plus profonde à laquelle une démocratie puisse être confrontée.

Hezbollah, où est ta victoire? Où est ton aiguillon?
Par
Youssef Mouawad
Publié
juil. 4, 2026 - 13:17

Nada Hamadé Mouawad, comment faites-vous pour être si peu appréciée du côté de chez Naïm Kassem, à Dahiyeh comme ailleurs? Ignoriez-vous que votre paraphe apposé à Washington en date du 26 juin dernier allait susciter des manifs en plusieurs points du territoire? À telle enseigne que notre armée allait devoir intervenir de nuit pour rétablir l’ordre sur la route conduisant à l’aéroport international. Tout cela parce que vous avez fait votre devoir de patriote qui consiste à déloger, par les voies diplomatiques, les forces de Tsahal des régions Sud qu’elles occupent. Dieu que c’est criminel de nier l’évidence! Ce n’est pas la résistance armée qui peut libérer le Jabal Amel mais plutôt les négociations et les pourparlers sous la férule américaine. Cela n’est certes pas glorieux mais c’est ainsi; ce n’est pas ragoûtant, mais c’est faire pour le mieux. N’ayant pas remporté de victoire éclatante pour imposer nos conditions à l’adversaire israélien, il est inutile de plastronner. Et puis, disons-le sans ambages: ladite résistance croyante (al-muqawama al-mou’mina) n’a fait qu’élargir la zone d’occupation, multiplier les destructions et refouler nos compatriotes hors de leurs foyers ancestraux! Comme à Waterloo … Mais préalablement rappelons les termes de l’accord intervenu le 17 juin entre l’Iran et les États-Unis et le sentiment d’abandon que les souverainistes ont vécu sous le choc en apprenant que le dossier libanais était inclus dans le deal! Au grand dam des libanistes, les hezbollahis pouvaient jubiler: Téhéran, nous ayant saisi à la gorge, pouvait décider de notre sort. Le Liban était tombé dans l’escarcelle des pasdarans. On parla de résignation dans nos rangs, on accusa la politique américaine d’ambivalence sinon de forfaiture, on rappela l’épisode lamentable du cuirassé New Jersey en septembre 1983, on rejeta la faute sur la rivalité entre le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio. En bref, dans les rangs des souverainistes, on était effondré. Et puis soudain, le 26 juin dernier, comme un diable qui surgit d’une boîte, le Liban officiel se mit à oser. Et l’Accord tripartite une fois signé allait pouvoir libérer le Sud libanais de l’occupation israélienne en mettant fin à la tutelle étrangère, aux ingérences iraniennes et au règne de la milice jaune. Alors à Beyrouth, comme autrefois à Waterloo, «l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme». La liesse à Dahiyeh n’aura été que de courte durée, à peine de 9 jours. Nada Hamadé Mouawad et Simon Karam venaient de voler leur victoire aux hezbollahis! Péril et fermeté Ce fut un pied de nez fait au ministre Abbas Araghchi: celui-ci s’était trop servi du «prétexte» libanais pour violer notre souveraineté sur la scène internationale. Le voilà «Gros-Jean comme devant», lui qui a fait des concessions sur le nucléaire iranien pour se faire accorder une place à Bürgenstock, à Lucerne en Suisse. Du coup, l’armée libanaise, épaulée par nos alliés occidentaux, est tenue de rester sur ses gardes. Elle ne doit pas avoir froid aux yeux maintenant que nos diplomates ont franchi le Rubicon. D’ailleurs, Nabih Berri, «sentant sa fin prochaine», n’a-t-il pas aussitôt parlé de «fitna»? Ce qui est plus qu’une simple discorde, et ce qui constitue une menace à peine voilée de faire dérailler l’Accord-cadre. Quant à David Hale, ex-ambassadeur américain au Liban, il n’a pas manqué de nous prévenir que, dans un premier temps, le Hezb fera tout pour torpiller l’Accord en question; il n’hésitera pas, selon lui, à recourir à la violence et aux procédés terroristes. De son côté, l’Exécutif libanais qui, semble-t-il, a repris l’initiative, n’ignore pas que nous entrons en zone de turbulence. Or rien de consistant ne peut être achevé sans prendre de risques. Encore de la fermeté, toujours de la fermeté, et notre pays pourra rompre le mariage forcé que le Hezbollah lui avait imposé avec l’Achéménide.