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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Guerre au Moyen-Orient: s’oriente-t-on vers une escalade plus ouverte?

Au cours des dernières vingt-quatre heures, plusieurs indicateurs sur le terrain suggèrent que la guerre entre l’Iran et l’axe formé par Israël et les États-Unis est sur le point de franchir un nouveau seuil d’escalade auquel le Liban n’échappe pas. Au treizième jour de l’opération militaire baptisée «Fureur épique» par le président américain Donald Trump, la tension s’est sensiblement accentuée sur le double front irano-israélien et libano-israélien, avec une synchronicité très remarquée entre le Hezbollah et Téhéran. L’intensification nocturne des échanges de tirs de missiles entre Téhéran et Tel Aviv, pendant qu’au Liban, le Hezbollah annonçait – mercredi soir – le lancement de l’opération «Paille mâchée» (en allusion à l’état de l’armée d’Abraha qui, selon le Coran, avait été frappée par des pierres d’argile lancées par des oiseaux) est à mettre sur le compte de la montée des tensions autour du détroit stratégique d’Ormuz, qui risque de constituer un point d’inflexion dans le conflit militaire en cours. Pour Washington, la sécurité des pétroliers et des navires qui traversent le détroit reste une ligne rouge que Téhéran n’a pas hésité à franchir, faisant flamber le prix du pétrole sur le marché international. Une stratégie contre laquelle le président américain Donald Trump a mis en garde, mais que l’Iran maintient et utilise comme arme pour accentuer la pression sur ce dernier, en perturbant le marché international du pétrole. Depuis qu’Israël a ciblé, dimanche, des réservoirs de carburants à Téhéran, le régime des Mollahs a visé en représailles des champs pétroliers et des réservoirs de carburants dans les pays du Golfe. Dans la nuit de mercredi à jeudi, au moins deux pétroliers au large de l’Irak ont été attaqués. Quelques heures plus tôt, c’est un navire cargo qui était pris pour cible. Cette situation a poussé les pays du Golfe à réduire leur production pétrolière d’au moins 10 millions de barils par jour, selon l’Agence internationale de l’énergie. Le régime des Mollahs, qui joue aujourd’hui sa survie, fait feu de tout bois, se disant prêt à une guerre d’usure qui, pour l’heure est cependant loin de décourager ses adversaires, déterminés à aller jusqu’au bout de leur opération militaire, comme le répètent Tel Aviv et Washington. Jusqu’à présent, sa stratégie semble donc avoir un effet contraire. Parce qu’après avoir soufflé le chaud et le froid au cours des derniers jours, en laissant entendre que la guerre pourrait très prochainement s’arrêter, le président Trump a annoncé mercredi soir que Washington «doit finir le travail» en Iran et qu’il n’est pas question pour lui de «s’arrêter en cours de route et de partir très tôt». S’il a assuré que «l’Iran est proche d’une défaite», il est cependant resté flou sur la nature des objectifs de guerre: s’agit-il d’un changement du régime, auquel il avait fait allusion au début du conflit, ou seulement d’une neutralisation de la menace nucléaire ou de la capacité de Téhéran à développer des missiles balistiques, pouvant représenter une menace pour les États-Unis? Sa déclaration fait aussi écho à celle du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qui, lui est plus direct sur les objectifs de guerre: en finir avec le régime des Mollahs, en raison de la menace existentielle qu’il représente pour son pays, et son bras militaire, le Hezbollah. Dans cette perspective, Tel Aviv envisage d’élargir son opération militaire au Liban. Son ministre de la Défense, Israël Katz, l’a annoncé jeudi, au lendemain d’un conseil de sécurité israélien restreint, convoqué, pour discuter de la suite à donner à l’engagement militaire au Liban où, selon les médias de Tel Aviv, l’armée israélienne occupe, non plus cinq, mais dix-huit points stratégiques, dans la perspective d’une éventuelle incursion terrestre. Israël Katz a annoncé qu’un ordre a été donné à l’armée israélienne pour se préparer à «étendre ses opérations au Liban», mettant en garde contre une possible occupation de territoires libanais pour assurer la sécurité des villages du nord d’Israël, au cas où le gouvernement ne mettrait pas fin aux activités belliqueuses du Hezb. Israël s’est aussi dit déterminé à agir «partout au Liban, du nord jusqu’au sud, en passant par la Békaa», alors que le gouvernement libanais peine toujours à freiner la folie meurtrière et destructrice de cette formation. Une semaine après sa décision historique qui consiste à interdire les activités paramilitaires du Hezb et à poursuivre ceux qui tirent des missiles contre Israël, le gouvernement n’a toujours pas honoré son engagement, se contentant de gérer la crise humanitaire née de l’aventure infernale dans laquelle les agents locaux de l’Iran ont embarqué le Liban et les Libanais. Le Conseil des ministres, réuni jeudi, a ainsi décidé de convoquer le chargé d’affaires près l’ambassade d’Iran pour soulever avec lui la question de la présence de représentants des Gardiens de la révolution islamique au Liban. Pas un mot cependant sur les activités du Hezb ou encore sur la mission dont l’armée et les forces de l’ordre avaient été chargées pour les contenir. Retour donc à la case départ, celle de l’incapacité d’un État qui croit que le Liban et les Libanais ont beaucoup à perdre s’il s’aventure sur ce terrain miné, alors que les Libanais, dans leur majorité, toutes appartenances confondues, ne désirent qu’une chose: en finir avec le Hezb et ses activités criminelles.

La guerre Iran-USA: comment pourrait-elle finir?

Dans les analyses, on passe souvent à côté de certains enjeux. On verse dans un excès d’objectivité et un manque d’imagination, ou vice-versa. Ou encore, on confond désirs et part de réalité. Force est de constater que ni les événements les plus tragiques, ni leur dénouement, n’avaient jamais été prévus par les analystes les plus chevronnés. Seuls quelques rares esprits éclairés s’étaient montrés visionnaires, mais peu d’entre eux étaient écoutés dans les hautes sphères de décision, embourbées dans les affaires politiques, financières et économiques. Le catalyseur des deux guerres mondiales Rares sont ceux qui avaient prévu la Première Guerre mondiale, car aucun belligérant ne la désirait, surtout après les ententes et le partage d’influence dans le monde entre les grandes puissances de l’époque. Cette guerre avait été qualifiée de «Der des Ders» par les analystes convaincus qu’elle ne se répèterait jamais, et que l’Allemagne était désormais soumise à jamais. Vingt ans plus tard, l’Allemagne contrôlait l’Europe à travers une seconde guerre encore plus dévastatrice, et elle a failli contrôler le monde sans l’intervention américaine: la clef de la renaissance allemande et de sa supériorité militaire résidait dans la technologie. Même constat à la veille de la Première Guerre mondiale: le monde était en pleine révolution industrielle et technologique, ce qui avait engendré des armes inédites, notamment le char, l’avion de combat, les flottes guerrières aux coques entièrement métalliques, les navires de guerre propulsés au pétrole au lieu du charbon, le canon sans recul, et le fusil semi-automatique. La course aux armements qui a suivi a catalysé à son tour les deux grandes guerres. Au XXIe siècle: des technologies de l’armement à la portée de tous Côté armement, la situation dans le monde aujourd’hui n’est pas si différente de celle du début du siècle dernier, sauf que nous en sommes aux drones, aux missiles et obus intelligents de tous genres, aux radars de haute précision, aux avions et missiles furtifs, aux missiles antimissiles, aux armes nucléaires, à la robotique de combat, aux moyens électromagnétiques et aux cybertechnologies. Ces équipements et ces moyens ne relèvent plus du domaine exclusif des grandes puissances. Ils sont aujourd’hui disponibles dans des pays comme l’Ukraine, la Corée du Nord et l’Iran. La disponibilité de ces technologies encourage les régimes belliqueux à être plus défiants et assure aux nations relativement faibles, comme l’Ukraine, une capacité de résilience et de résistance face à des puissances plus importantes. Personne n’avait prévu l’offensive du Hamas à partir de Gaza en octobre 2023. Fort de ses missiles et drones indigènes, de ses machines volantes artisanales et de ses combattants habiles sur le plan technologique, le mouvement a pu occuper temporairement le sud d’Israël. À la veille de la guerre actuelle, il était clair que l’Iran ne pouvait plus compter sur ses alliés régionaux, notamment le Hezbollah, le Hamas et les milices du Hachd el-Chaabi irakiennes, ceux-ci ayant été affaiblis par quinze mois de guerre avec Israël. De plus, Téhéran, ayant lui-même subi des dégâts importants dans son potentiel militaire et nucléaire pendant la guerre des 12 jours en juin 2025, était jugé hors d’état de nuire, surtout qu’il était alors engagé dans les pourparlers sur son programme nucléaire avec les États-Unis. Ces suppositions s’avérèrent erronées: pendant qu’il négociait, l’Iran reconstituait simultanément son stock indigène de drones, dont efficacité a été prouvée en Ukraine, de missiles balistiques sophistiqués, de missiles de croisière très précis, de missiles supersoniques terre-mer antinavires, de missiles hypersoniques, et de missiles à ogives multiples ayant une portée de plus de 2.000 km. Cela renforce la capacité des mollahs à fermer le détroit d’Ormuz et à perturber la navigation dans le Golfe arabe. Dans les années 80, durant la guerre irako-iranienne, Téhéran n’avait pas hésité à semer des mines navales dans ce détroit, ce qui lui avait alors valu une attaque américaine dévastatrice sur sa marine afin de garder le libre passage de la voie maritime. Aujourd’hui, les Gardiens de la Révolution islamique ont prouvé leur savoir-faire en recourant à une combinaison complexe de technologies de radars de surveillance, de drones, de bateaux drones suicides, de missiles terre-mer, de sous-marins de poche (l’Iran en possède au moins 18, particulièrement difficiles à détecter), et de mines navales mentionnées dans les derniers rapports américains. Deux conditions pour finir la guerre La fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran se concrétise, malgré la perte significative des capacités militaires de la République islamique. Mais les Iraniens conservent des capacités technologiques suffisantes, quoique limitées, comme les mines et les drones, pour fermer le détroit. Or garder ce détroit ouvert à la navigation représente un intérêt stratégique pour les États-Unis. Au point où en est le conflit, l’avenir du président Donald Trump dépend désormais de sa capacité à préserver cet intérêt: s’il donne l’impression d’être dissuadé par l’Iran, cela provoquera un séisme géopolitique mondial et politique aux États-Unis. Autre considération technologique aux répercussions géopolitiques: l’Iran, comme l’indiquent ses propres responsables, détient toujours 460 kilos d’uranium enrichi à 60%, bien à l’abri des moyens de surveillance américains. Le pays dispose encore de centrifugeuses capables d’enrichir cet uranium à 90%, ce qui pourrait déboucher sur une arme. Le danger n’est nullement le lancement d’une bombe atomique par un missile iranien. Il réside plutôt dans le fait que l’Iran – ayant déjà sponsorisé des attentats terroristes, étant allié à des milices ayant opéré de tels attentats, et abritant selon nombre de rapports des activistes d’al-Qaeda – pourrait être tenté, dans un geste de désespoir, de transférer ces matières fissiles à des organisations qui en feraient usage pour un nouveau 11 Septembre encore plus dévastateur. Ces considérations rendent peu probable une fin du conflit en queue de poisson. L’Iran joue sa tête et mène une guerre psychologique donnant l’impression de tenir ferme et de remporter une victoire, alors que le président Trump exige une reddition totale de Téhéran. Ce conflit ne pourrait s’achever que par une victoire totale à la Von Clausewitz par les États-Unis, chose coûteuse, toutes considérations réunies, ou par des négociations qui contraindraient l’Iran à céder ses matières fissiles hautement enrichies, et à éliminer ses capacités susceptibles de menacer l’économie mondiale en fermant le détroit d’Ormuz. Entretemps, la guerre continue et l’Iran s’affaiblit de plus en plus.

Quand les dieux se font la guerre
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

« En chaque génération, ils se dressent pour nous anéantir, et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. » — Haggadah de la Pâque Le conflit qui oppose actuellement Israël à l'Iran et à ses proxys dépasse largement le cadre militaire et géopolitique dans lequel d’aucuns s'obstinent à le circonscrire. La sémiologie déployée par les deux parties — les noms donnés aux opérations, les expressions choisies pour les annoncer ou y répondre — révèle une bataille à caractère éminemment religieux et métaphysique, où chaque acte militaire prétend s'inscrire dans l'ordre de l'accomplissement scripturaire. Là où, généralement, il est d’usage que les noms d’opérations militaires obéissent plus à une logique de propagande visant à impressionner l’ennemi, l’ornementation rhétorique ici joue un rôle totalement différent, se trouvant au cœur même du dispositif guerrier. Elle en constitue l’essence, aidant à comprendre pourquoi ce conflit se joue à un autre niveau que le temps proprement diachronique, historique. Au moins quatre expressions ont concentré cette logique depuis que les combats ont repris leur intensité : Al-Aasf al-Ma'koul , le nom donné par le Hezbollah mercredi à ses lancements de missiles ; Al-Saa Saaein , le message diffusé en arabe par l'armée israélienne en guise de réplique ; et, avant cela, Rising Lion et Roaring Lion — le Lion se dressant, le Lion rugissant —, noms des deux opération israéliennes contre l'Iran en 2025 et 2026. Chacune de ces expressions convoque une mémoire scripturaire si précise, et si consciemment choisie, qu’il paraît difficile de les lire comme de simples étiquettes militaires. «Al-Aasf al-Ma’koul» En désignant le nom Al-Aasf al-Ma'koul pour qualifier ses opérations, le Hezbollah puise dans la sourate 105 du Coran — la sourate de l'Éléphant —, qui relate le sort d'Abraha, roi chrétien du Yémen, dont l'armée avait marché sur La Mecque pour en détruire la Kaaba. La punition divine fut totale et d'une brutalité presque esthétique dans sa radicalité: les soldats furent réduits à l'état de «feuilles dévorées», de résidus secs que le vent disperse sans que rien en reste, sans même la dignité d'un cadavre à pleurer. La référence est claire et nette, destinée à revigorer le public du Hezbollah. Le parti islamiste joue clairement, ici, sur le registre de la mémoire collective instinctive et immédiate, en mettant en exergue un caractère punitif vengeur face à la rudesse de l’offensive israélienne. Ce qui mérite d'être relevé, au-delà de la notoriété de la référence, c'est la précision de l'analogie qu'elle construit. Car Abraha n'était pas un ennemi quelconque. C'était un chrétien allié de Byzance, qui se croyait porteur d'une mission civilisatrice et dont l'armée disposait d'éléphants — symbole de puissance technologique pour l'époque. Sa défaite illustre dans le Coran que la force matérielle, si impressionnante soit-elle, ne prévaut pas contre la volonté divine. Le parallèle avec Israël — État technologiquement avancé, soutenu par les États-Unis dans sa guerre contre l’Iran — est construit pour être lu sans effort, comme une évidence, dans les milieux où ce discours circule. «Al-Saa Saaein» La réplique israélienne est éloquente. En diffusant en arabe le message Al-Saa Saaein — «le double de la mesure» —, l'armée israélienne choisit une expression arabe classique qui résonne simultanément dans plusieurs registres: celui de la langue arabe elle-même, où l'expression désigne le principe de la riposte proportionnelle ou doublée ; et le registre biblique, où la séah hébraïque — cousine linguistique et sémantique du saa arabe — traverse les Écritures comme unité de mesure des céréales mais aussi, et surtout, comme métaphore de la rétribution divine. Deux punitions pour une. Cette racine biblique mérite qu'on s'y attarde. Isaïe proclame que Jérusalem a reçu le double de ses péchés (40:2). Jérémie annonce que Dieu rendra le double aux nations ennemies (16:18). L'Apocalypse de Jean reprend la même structure: «Rendez-lui le double selon ses œuvres» (18:6). Et derrière tous ces textes se profile le principe talmudique de middah keneged middah — «mesure pour mesure» —, fondement de la pensée juridique et théologique juive, selon lequel la justice fonctionne en retournant exactement ce qui a été infligé, voire en le doublant. En répondant en arabe à ses adversaires dans ce registre scripturaire partagé, l'armée israélienne dit en fait : nous connaissons vos textes, nous connaissons leurs équivalents dans les nôtres, et c'est dans cette profondeur commune que nous vous répondons… La guerre métaphysique et eschatologique dans toute sa splendeur, doublée d’une violence mimétique archétypale, répondant parfaitement au modèle défini par René Girard. La manœuvre ne cherche pas à sortir du cadre proposé par l'adversaire mais à l'occuper depuis l'intérieur et à en retourner la logique — ce qui est, s’accorderaient les experts, dans une guerre de signes, la forme la plus efficace de la contre-attaque. «Rising Lion», «Roaring Lion» Déjà, le nom donné à l'opération contre le programme nucléaire iranien du 13 juin 2025— Rising Lion , le Lion se dressant — trouvait son origine scripturaire directe dans l'oracle de Balaam, au livre des Nombres (24:8-9). La scène constitue en elle-même un dispositif narratif d'une cohérence remarquable: Balaam était un devin étranger convoqué par Balak, roi de Moab, pour maudire Israël. Trois fois il s'y était essayé, trois fois sa bouche, malgré lui et contre sa volonté, avait prononcé une bénédiction. C'est dans cette troisième bénédiction forcée que se trouve le verset: «Il ploie les genoux, il se couche comme un lion, comme une lionne : qui le fera lever?» Ce dispositif narratif accomplit quelque chose de théologiquement singulier : il fait attester l'invincibilité d'Israël par la bouche même de l'ennemi qui voulait le maudire. Loin d’être proclamée par ceux qui la détiennent, la puissance s'impose à ceux qui espéraient la nier. Mieux encore, grâce à eux . Nommer une opération militaire d'après ce verset, c'est, partant, convoquer cet archétype précis: nous étions couchés, nous nous levons, et c'est à nos ennemis eux-mêmes de reconnaître que nul ne peut nous en empêcher. C’est Benjamin Netanyahu qui a déclaré avoir personnellement choisi le nom de l'opération en référence à cette prophétie. Le fait que ce soit le chef du gouvernement qui assume publiquement de lire son action dans le registre de l'accomplissement biblique en dit long sur la portée prophétique qu’il souhaite donner à la guerre – sans doute pour la légitimer religieusement – mais aussi sur le moment que traverse Israël et sur la façon dont ses dirigeants conçoivent, ou du moins présentent, leur rapport à l'histoire. Il faut ajouter à cela une couche de lecture peu mise en évidence : le lion devant un soleil levant était l'emblème de l'Iran impérial, celui des drapeaux persans d'avant 1979. En nommant ainsi son opération, Israël fait d’une pierre deux coups. Il s’adresse ainsi à ses propres ressortissants avec une référence biblique — et envoie aussi aux Iraniens un message qui convoque leur propre mémoire nationale, en l’occurrence celle de la Perse royale que la République islamique a effacée. C'est dire, en creux, que le lion se dresse non contre l'Iran mais contre le régime des mollahs, et que quelque chose de la Perse ancienne est peut-être de ce côté-ci de la frontière. La guerre sémiotique atteint ici sont paroxysme. Effarant. L'inclusion textuelle avec la bénédiction de Jacob à son fils Juda dans la Genèse (49:9) — «Juda est un lionceau [...] il se couche, il se ramasse comme un lion : qui le fera lever?» — crée une continuité prophétique qui embrasse toute la Torah : le lion de Juda, c'est la lignée royale, c'est Jérusalem dont les armoiries portent encore le lion passant, c'est dans la tradition chrétienne le «Lion de la tribu de Juda» de l'Apocalypse (5:5), celui qui se lève après avoir semblé vaincu. Cette symbolique active la notion d'une puissance en réserve qui choisit son moment — le lion couché n'est pas un lion faible, c'est un lion qui attend, prêt à bondir sur sa proie en temps opportun. Il n’est guère étonnant, dans ce cadre, que la nouvelle offensive israélienne soit intitulée Roaring Lion – Le Lion rugissant. Roaring Lion — en hébreu Sha’agat Ha’Ari , est donc le second du même type au sein d’une séquence délibérée. Il s’agit là d’une progression narrative empruntée directement à la symbolique léonine biblique. Le lion couché de Balaam se lève, puis rugit avant de frapper. Le rugissement, dans les prophètes, n’est pas une métaphore de la colère : c’est le signe avant-coureur de l’acte divin lui-même. Amos 3:8: «Le lion a rugi, qui ne tremblera pas? » Joël 4:16: «Le Seigneur rugira depuis Sion.» Netanyahu a construit une séquence en deux actes scripturaires. Le point commun ? L’expédition punitive, vindicative. Et le millénarisme. Pourim et la délivrance du peuple juif La dimension temporelle de ces événements mérite aussi une attention toute particulière. Les échanges de missiles et de messages se déroulent dans les jours qui suivent immédiatement Pourim, célébré cette année les 2 et 3 mars 2026. La coïncidence mériterait à elle seule qu’on s’y arrête, tant elle concentre dans un espace de quelques jours la totalité du paradoxe perse-israélien. Pourim commémore en effet la délivrance du peuple juif d’un projet d’extermination ourdi par Haman, ministre du roi perse Assuérus — un projet visant à «détruire, tuer et anéantir tous les Juifs, jeunes et vieux, femmes et enfants, en un seul jour», selon les termes mêmes du Livre d’Esther. L’histoire se déroule à Shushan, l’actuelle Suse, en Iran. Ce n’est donc pas à une vague réminiscence orientale que renvoie la fête, mais à rien moins qu’une menace d’annihilation venue de la Perse elle-même et déjouée par la ruse d’une femme et retournée contre son instigateur. Haman est pendu à la potence qu’il avait préparée pour Mardochée. La structure narrative est celle du renversement parfait — et c’est précisément pour cette raison que Pourim s’appelle la fête des lots: Haman avait tiré au sort la date du massacre, et c’est ce sort lui-même qui s’est retourné contre lui. Que les hostilités reprennent avec une intensité nouvelle dans la semaine qui suit cette fête — dont le récit met en scène, depuis vingt-cinq siècles, la survie juive face à une menace persane — n’est peut-être pas le fruit d’un calcul délibéré. Mais dans un conflit où les deux parties ont démontré une maîtrise aussi fine de la sémiologie religieuse, l’hypothèse du hasard est la moins convaincante. Et quand bien même ce serait un hasard, il reste que ceux qui lisent ces événements depuis l’intérieur des traditions concernées ne manqueront pas de l’interpréter comme un signe — ce qui, dans le domaine des guerres eschatologiques, revient exactement au même. Ce que le calendrier ajoute au tableau, c’est une profondeur que les analyses géopolitiques ordinaires ont dû mal à saisir. À savoir que la confrontation dépasse le conflit entre deux États ou deux idéologies et oppose deux mémoires blessées, dont les dates de commémoration se superposent avec une précision tragique. La Perse qui fut l’empire de Haman est aujourd’hui l’empire de Khamenei — et Pourim, qui célébrait une victoire ancienne sur un ennemi ancien, se retrouve à célébrer, dans ce nouveau contexte, quelque chose qui n’est pas encore résolu. L’ombre de l’Armageddon Ce qui distingue ainsi ce conflit des guerres ordinaires — et c'est peut-être sa caractéristique la plus inquiétante pour quiconque espère encore une résolution politique —, c'est que ses protagonistes principaux ne raisonnent pas en termes de victoire tactique ou de rapport de forces négociable, mais en termes de finalité historique et d'accomplissement eschatologique. La théocratie de Khamenei est architecturée autour de la doctrine du Mahdi, le douzième imam caché dont le retour mettra fin à l'histoire. Selon les lectures anthropologiques de cette tradition, ce retour est conditionné par un grand chaos préalable, si bien que la destruction d'Israël va au-delà du simple objectif politique, dans la mesure où elle est présentée comme une condition théologique de l'accomplissement eschatologique, un investissement dans une fin des temps dont les promoteurs espèrent accélérer l'avènement. Dans le judaïsme national-religieux, et plus encore dans les courants de l'évangélisme américain qui constituent une base de soutien décisive à Israël, les événements actuels sont souvent lus à travers le prisme d'Ézéchiel 38-39 — la prophétie de Gog et Magog, coalition des nations du Nord et de l'Est qui se dresse contre Israël rassemblé dans sa terre, et dont la défaite manifeste la gloire divine devant toutes les nations. Ce que cette collision de deux eschatologies rend si périlleux, c'est ce qu'Hannah Arendt aurait sans doute reconnu comme la tentation fondamentale du penseur politique devenu prophète: sortir du domaine de l'action humaine — irréversible certes, mais imprévisible et plurielle, toujours ouverte à l'inattendu — pour entrer dans celui de la nécessité, où tout est déjà écrit et où le rôle de l'acteur est simplement de s'y conformer. Une guerre vécue comme l'accomplissement d'un destin écrit ne connaît ni limite ni compromis, parce que s'arrêter avant le terme prophétique serait trahir la prophétie elle-même. C'est sans doute, dans une autre langue et avec d'autres références, ce que Pascal avait aperçu en son temps: l'homme qui croit agir au nom de Dieu est capable des extrémités que l'homme simplement égoïste n'atteindrait jamais, parce que l'égoïste, lui, a encore quelque chose à perdre. Le Moyen-Orient se trouve actuellement face à deux eschatologies agissant comme deux forces lancées l'une vers l'autre dans une optique d’annihilation totale. La maîtrise des textes sacrés n'a pas été mise au service de la paix, qui est elle aussi présente dans ces mêmes textes, mais au service de la guerre. Les mêmes Nombres qui contiennent l'oracle du lion contiennent aussi des prescriptions sur la miséricorde. Le même Coran qui évoque la paille dévorée est traversé de versets sur la réconciliation. Le choix des textes est donc aussi un choix sur ce qu'on veut que ces textes soient — et ce choix-là appartient entièrement aux hommes qui le font. L'oracle de Balaam est peut-être, dans cette perspective, l'image la plus juste de la situation. Balaam était venu pour maudire et il a béni — parce que quelque chose dans la réalité qu'il avait sous les yeux résistait à la malédiction qu'on lui commandait de prononcer. Mais l'oracle contient aussi une question que personne ne pose jamais assez sérieusement : «Qui fera lever le lion?» — question rhétorique dans le texte, qui signifie que nul ne le peut, mais qui dans la réalité du conflit actuel désigne précisément ce que les belligérants sont en train de faire, chacun à sa façon: provoquer le lion adverse, l'obliger à se lever, et se retrouver alors dans la situation de celui qui a déclenché un mouvement qu'il ne contrôle plus. Ce qui n’est pas sans évoquer un autre symbole religieux, l’Armageddon, la fin des temps, commun aux deux traditions en lutte, qui y voient le signe du retour, qui du Démiurge, qui du Mahdi. Malheureusement pour ceux qui assistent, impuissants, et sous le déluge de feu, à cette lutte épique hors du temps entre deux délires millénaristes. Bibliographie AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, Le guide divin dans le shî’isme originel (Verdier, 1992). AMIR-MOEZZI, Mohammad Ali, La religion discrète (Vrin, 2006). ARENDT, Hannah, La condition de l’homme moderne (Calmann-Lévy, 1961). ARENDT, Hannah, Les origines du totalitarisme (Seuil, 1972). BARTHES, Roland, Mythologies (Seuil, 1957). CAMERON, Averil & CONRAD, Lawrence (éd.), The Byzantine and Early Islamic Near East (Darwin Press, 1992). CORBIN, Henry, En Islam iranien (4 vol., Gallimard, 1971-1972). FILIU, Jean-Pierre, L’Apocalypse dans l’islam (Fayard, 2008). HOROWITZ, Elliott, Reckless Rites: Purim and the Legacy of Jewish Violence (Princeton University Press, 2006). KHOSROKHAVAR, Farhad, Quand Al-Qaïda parle (Grasset, 2006). KHOSROKHAVAR Farhad, L’Islamisme et la mort – Le martyre révolutionnaire en Iran. (L’Harmattan, 1995). NEHER, André, L’essence du prophétisme (PUF, 1955). SCHOLEM, Gershom, Le messianisme juif (Calmann-Lévy, 1974).

Grave escalade nocturne entre Israël et le Hezbollah

Une grave escalade s’est produite mercredi soir entre Israël et le Hezbollah. Le parti pro-iranien a lancé en début de soirée près de 200 roquettes en quelques minutes contre le nord d’Israël et la Galilée, son attaque la plus massive depuis le début de la guerre. Les tirs se sont déroulés en coordination avec l’Iran, qui envoyait à son tour, presque simultanément, une salve de missiles sur Tel-Aviv. Des drones ont également été envoyés par le Hezb. L’aviation israélienne n’a pas tardé à riposter en effectuant une série de raids particulièrement violents contre la banlieue-sud qui a été recouverte rapidement d’épais nuages de fumée noire. Un raid meurtrier a visé un rassemblement de déplacés à Ramlet el-Baïda, à Beyrouth, faisant au moins 7 tués et deux dizaines de blessés. Le village de Aramoun, dans le caza de Aley, a également été pris pour cible à plusieurs reprises. Le Hezbollah a symboliquement intitulé son opération « Al-Aaasf al-Ma’koul (la « paille dévorée » , une expression coranique qui renvoie à la sourate de l’Éléphant, où il est question du sort réservé à l’armée d’Abraha, qui avait marché sur La Mecque. Dieu les réduisit à l’état de « paille dévorée », c’est-à-dire de feuilles de cultures desséchées, broyées après avoir été consumées. Dans l’usage contemporain, l’expression n’est pas sans évoquer l’idée d’une défaite écrasante et d’une destruction totale de l’ennemi, conférant à l’opération une dimension symbolique eschatologique, avec comme sous-texte l’intention d’infliger de lourdes pertes à l’ennemi. Israël a répondu sur le même registre, en donnant à sa riposte le nom post-loi du talion de « Al-Saa, Saaein » — une locution arabe puisant ses origines dans le Talmud et promettant littéralement au Hezbollah une « vengeance multipliée par deux ». À la suite de l’escalade initiée par le Hezbollah, des sources israéliennes indiquaient en fin de soirée (heure de Beyrouth) que le Premier ministre Benjamin Netanyahu examinait avec son état-major l’éventualité d’un élargissement de l’intervention terrestre au Liban. Dans ce cadre, une source sécuritaire israélienne a indiqué mercredi soir que les États-Unis pourraient participer à des raids aériens « à Baalbeck et dans la Békaa ». De même source, on précise que « l’opération militaire ne s’arrêtera pas au Litani ». « Nous agirons du Sud au Nord, et tous les objectifs sont légitimes », a ajouté la source israélienne. L’Iran et le Hezbollah stigmatisés à l’Onu Sur le plan politico-diplomatique, la chaine arabophone al-Hadass a rapporté une déclaration d’un haut conseiller militaire du Guide suprême de la Révolution islamique qui a promis de « détruire Israël ». Des propos qui reflètent à n’en point douter une volonté de fuite en avant de la part du régime des mollahs. A New-York, le comportement de la République islamique et du Hezbollah ont été sévèrement et unanimement stigmatisés. Au terme d’une réunion extraordinaire consacrée à la guerre en Iran et à la situation au Liban, le Conseil de Sécurité a ainsi approuvé une résolution présentée par la Jordanie et les États du Golfe condamnant les attaques iraniennes contre les pays du Golfe. La résolution onusienne réclame « l’arrêt immédiat des attaques iraniennes ». Auparavant dans l’après-midi de mercredi, l’ambassadeur de France à l’Onu avait donné lecture d’une déclaration, en présence des ambassadeurs de l’Union européenne, qualifiant d’« irresponsable » l’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël. L’ambassadeur français a ajouté que le parti pro-iranien doit « cesser ses attaques contre Israël et remettre ses armes au gouvernement libanais ». Abondant dans le même sens, le président du Sénat français, Gérard Larcher (grand ami du Liban depuis de nombreuses années), a souligné que la France doit aider le pouvoir libanais à désarmer le Hezbollah, lequel « ne défend pas le Liban, mais sert les intérêts de l’Iran », a-t-il relevé. De son côté, l’adjointe du secrétaire général des Nations-Unies pour les affaires politiques a stigmatisé, au cours de la réunion du Conseil de Sécurité, l’attitude du Hezbollah, relevant que ce parti « a refusé de coopérer avec le gouvernement libanais pour rétablir la souveraineté de l’État et appliquer la décision sur le monopole des armes ». Quant à l’ambassadeur d’Israël à l’Onu, il a placé le Liban devant un choix qui ne laisse aucune place aux atermoiements. « Le gouvernement libanais, a-t-il déclaré, se trouve devant l’alternative suivante : soit il démembre l’appareil militaire du Hezbollah, soit nous le ferons nous-mêmes »… Il convient de signaler, d’autre part, que d’une manière concomitante à la flambée entre Israël et le Hezbollah, un développement majeur est intervenu en Iran au cours des dernières vingt-quatre heures. Une agence de presse iranienne a ainsi indiqué « qu’au moins une dizaine de forces de l’ordre ont été tués au cours d’accrochages avec des éléments armés à Téhéran ». Aucune précision n’a pu être obtenue sur la portée de cet incident.

L’inaction de l’État, synonyme de suicide

Depuis une semaine, une nouvelle guerre – la cinquième en 34 ans – oppose Israël au Hezbollah. Une guerre de plus que les Libanais n’ont jamais voulu. Tous les accords qui avaient mis un terme aux quatre guerres précédentes n’étaient que des trêves exploitées par l’Iran et le Hezbollah, d’une part, et Israël, de l’autre, pour se préparer à la guerre suivante, sous l’œil bienveillant des régimes Assad, père et fils, et des présidents et gouvernements libanais vassaux de Damas ou de Téhéran, notamment sous les mandats Hraoui, Lahoud et Michel Aoun. Les factures de ces guerres avaient été payées fort cher par les partisans inconditionnels du Hezbollah, bon gré, sous l’effet soporifique de l’idéologie, par les autres libanais, mal gré, par les pays arabes qui finançaient les reconstructions pour des raisons humanitaires et géopolitiques. Le même scénario se répète donc depuis quatre décennies: guerre, cessez-le-feu, rhétorique de victoire, déliquescence du pouvoir libanais, préparatifs du Hezbollah aux guerres sans fin, mensonges mutuels, puis guerre de nouveau. Le proverbe émanant de la sagesse populaire dit que «l’âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre». Il est certain que le président Joseph Aoun qui est, par ailleurs, le commandant suprême des forces armées conformément à l’article 49 de la Constitution, et le Premier ministre Nawaf Salam et son gouvernement, qui désignent non seulement le commandant en chef de l’armée, mais aussi tous les hauts gradés de l’armée et des institutions sécuritaires, sont à la tête du premier pouvoir exécutif qui, depuis 1990, profite d’équilibres régional et mondial favorables à la restauration de la souveraineté perdue depuis 1968. Il jouit aussi d’un appui local sans précédent, et d’opportunités arabes et internationales tangibles. En novembre 2024, le Hezbollah, après 13 mois de guerre, était demandeur de cessez-le-feu avec Israël et Nabih Berry était le champion des négociations. Le gouvernement Mikati n’a accepté le cessez-le-feu qu’après avoir été «autorisé» à le faire par le Hezbollah. Ainsi, le demandeur de cessez-le-feu a donné l’air, subtilement, de l’avoir accepté de façon magnanime, tout en criant victoire et en menant une campagne de déni ahurissante. Depuis 15 mois, les nouveaux président, Premier ministre et membres du gouvernement sont manipulés, soit en connaissance de cause, soit en à cause d’une incapacité à désarmer le Hezbollah. Celui-ci, dès le départ, a renié ses engagements à appliquer la résolution 1701, appuyé par Nabih Berry. Le «parti divin» a profité de ces quinze mois pour se réorganiser avec l’aide du Corps des Gardiens de la révolution islamique, sous l’œil bienveillant ou aveuglé, mais sans circonstances atténuantes, du pouvoir exécutif. Il a profité de l’aveuglement et de la myopie des partis souverainistes, trop affairés par les élections législatives et la compétition entre eux pour le partage des sièges parlementaires, lesquels n’ont d’ailleurs pas fait beaucoup de différence face aux événements stratégiques, comme le démontre spécifiquement la «brillante» absence de la commission parlementaire de la Défense. Cette réorganisation du parti de dieu se manifeste au grand jour aujourd’hui, puisque tout a repris comme si depuis le 27 novembre 2024 le temps s’était arrêté. Notre armée subit les conséquences de l’inaction du pouvoir, pour ne pas dire de la complicité d’une partie significative de ce pouvoir avec le Hezbollah, et met en jeu sa crédibilité. Les décisions musclées visant à désarmer le Hezbollah, prise en août 2025, huit mois après l’investiture du président J. Aoun, et le vote de confiance du gouvernement Salam, se sont peu à peu diluées face au sport favori du Hezbollah: la tergiversation patiente et sournoise. L’armée a mis du temps à présenter son plan pour le sud du Litani, et son exécution a traîné en longueur. Aujourd’hui, tout ceci est complètement discrédité avec le retour à la situation ante et la reprise des combats entre le Hezbollah et Israël au sud du Litani. Face à cette situation, une question se pose: le président et le Conseil des ministres avaient donné leur aval pour le plan et l’exécution au sud du Litani, et n’avaient opposé aucune réserve ni formulé des remarques concernant les échéances, sachant que les mises en garde des instances internationales concernant la réorganisation du Hezbollah et l’impatience d’Israël étaient claires, mais la surdité maladive a prévalu. Évidemment, le plan concernant le nord du Litani est devenu une vaste blague, sauf un miracle. Face à cette situation, qui est responsable? Le président? Le Premier ministre? Le gouvernement? Le pouvoir exécutif tout entier? Notre armée?… Force est de souligner que l’exécutif a tous les pouvoirs sur les forces armées, mais la fâcheuse coutume au Liban, depuis 1968, est de faire assumer à la troupe les conséquences de l’inaction de l’exécutif et des impasses politiques. Ainsi, en 1973, après les combats entre notre armée et l’OLP à Saïda, les officiers responsables du Liban-Sud ont été mutés. En 1975, l’inaction de l’exécutif et le glissement vers la guerre interne ont abouti au remplacement du commandant en chef de l’armée, le général Iskandar Ghanem. En 1984, les combats entre notre armée d’une part, et les milices du mouvement Amal, du PSP, de l’ALP (Armée de libération de la Palestine) et de l’armée d’occupation syrienne, d’autre part, ont abouti au limogeage du commandant en chef de l’armée le général Ibrahim Tannous… Pour en revenir à notre situation actuelle qui ne ressemble à aucune des situations précédentes, une division verticale oppose le Hezbollah et ses partisans, d’une part, et tous les autres Libanais, de l’autre, avec Nabih Berry et son mouvement Amal qui tergiversent. Deux options se présentent alors: l’inaction traditionnelle ou l’inverse. En cas d’inaction, les pouvoirs exécutif et législatif ressembleront à un décor et n’auront plus rien à négocier avec les instances arabes et internationales, encore moins avec Israël. À l’inverse, si l’exécutif décide d’agir, l’appui arabe unanime est certain, quelle que soit cette décision, surtout qu’aujourd’hui, l’Iran attaque les pays arabes stratégiquement. L’appui européen et américain sera certainement assuré, chose rare puisque les divisions entre Washington et l’UE se ressentent partout, sauf concernant le Liban. Quand l’exécutif décide sans ambiguïté et lorsque le président joue son rôle de commandant suprême des forces armées, quand l’exécutif prend les choses en main à travers le Conseil supérieur de défense, et supervise les moindres actions de la troupe sur une base quotidienne, celle-ci exécutera comme elle l’a toujours fait depuis l’an 2000. Quand la mission de la troupe est sécurisée politiquement, même sans unanimité, les résultats seront certainement tangibles. Quant à la commission parlementaire de la Défense, elle pourrait au moins, et même sans unanimité, questionner l’exécutif ainsi que la troupe, et faire assumer les responsabilités aux personnes concernées. L’action, même avec ses incertitudes, est une aventure moins risquée que l’inaction, surtout quand les dinosaures de la région sont en guerre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Suisse, quoique neutre et à majorité germanophile, a décrété la mobilisation générale, a empêché l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste à utiliser le pays ou à communiquer à travers son territoire. Elle a établi une stratégie militaire pour défendre le réduit montagneux, cœur du pays. Une stratégie pareille est faisable certainement au Liban, et sans aucun doute, il incombe à l’exécutif et non aux militaires de s’en charger. Je cite sur ce plan Georges Clémenceau, médecin et journaliste, surnommé le «Tigre», Premier ministre et artisan de la victoire de la France lors de la Première Guerre mondiale: «La guerre est une affaire trop grave pour la confier aux militaires!»

L’attention des décideurs focalisée sur le détroit d’Ormuz

La population du Liban ainsi que les populations des pays du Levant, du Golfe et du Moyen-Orient sont soumises à une véritable douche écossaise. D’un côté, des rumeurs font état d’une prochaine fin des hostilités sur le front iranien (sans englober le Liban), mais dans le même temps, une nette escalade est perceptible au niveau des opérations militaires. La journée du mercredi 11 mars et la nuit du 10 mars ont été marquées par une intensification des raids et des tirs de missiles dans plus d’une direction. L’aviation israélienne a ainsi poursuivi dans la nuit du 10 mars ses raids intensifs contre les centres névralgiques et les infrastructures du régime iranien à Téhéran et contre la banlieue-sud de Beyrouth et plusieurs villages du Liban-Sud et de la Békaa. Des missiles ont été en outre lancés contre des positions de l’opposition iranienne kurde en Irak, tandis que l’aviation de la coalition américano-israélienne lançait des raids contre les permanences de la milice irakienne pro-iranienne, « El Hached en-Chaabi » (« Mobilisation populaire »), et du Hezbollah irakien, stationnés en Irak. Plusieurs alertes aux missiles ont été par ailleurs signalées dans la journée de mercredi à Dubaï et à Doha, notamment. Dans la nuit de mardi, la marine israélienne a pris pour cible un appartement dans le quartier de Aïcha Bakkar, à Beyrouth-Ouest. Tsahal a indiqué qu’un responsable et une permanence de l’organisation fondamentaliste sunnite « El Jamaa el Islamiya » ont été visés par le tir qui aurait fait quatre tués. Plus au sud, une quarantaine de blindés israéliens auraient pris position dans la région méridionale, notamment près de Taybeh, ce qui pourrait constituer un indice précurseur d’une présence prolongée de l’armée israélienne au Sud afin d’imposer une « zone tampon » visant à réduire la menace sur les villages du nord d’Israël. Sur ce plan, l’état-major israélien aurait acheminé des renforts à la frontière avec le Liban, notamment une importante unité de commando. Pressions diplomatiques Face à la recrudescence de la tension sur le terrain, le Liban est soumis à des pressions diplomatiques accrues. L’ambassadeur de France à l’Onu a ainsi donné lecture d’une déclaration, en présence des ambassadeurs de l’Union européenne, qualifiant d’« irresponsable » l’entrée du Hezbollah en guerre contre Israël. L’ambassadeur français a ajouté que le parti pro-iranien doit « cesser ses attaques contre Israël et remettre ses armes au gouvernement libanais ». Abondant dans le même sens, le président du Sénat français, Gérard Larcher (grand ami du Liban depuis de nombreuses années), a souligné que la France doit aider le pouvoir libanais à désarmer le Hezbollah, lequel « ne défend pas le Liban, mais sert les intérêts de l’Iran », a-t-il relevé. De son côté, l’adjointe du secrétaire général des Nations-Unies pour les affaires politiques a stigmatisé, au cours d’une réunion (mercredi après-midi) du Conseil de Sécurité consacrée au Liban, l’attitude du Hezbollah, relevant que ce parti « a refusé de coopérer avec le gouvernement libanais pour rétablir la souveraineté de l’Etat et appliquer la décision sur le monopole des armes ». Quant à l’ambassadeur d’Israël à l’Onu, il a placé le Liban devant un choix qui ne laisse aucune place aux atermoiements. « Le gouvernement libanais, a-t-il déclaré, se trouve devant l’alternative suivante : soit il démembre l’appareil militaire du Hezbollah, soit nous le ferons nous-mêmes »… Quid du détroit d’Ormuz et de Mojtaba Khamenei Parallèlement à cette tension sur les « fronts » désormais traditionnels, un nouveau point chaud a émergé au cours des derniers jours : le détroit d’Ormuz. Les Gardiens de la Révolution iranienne ne cachent pas leur velléité de fermer ce passage maritime stratégique, au point de menacer de le miner. Le président Donald Trump n’a pas tardé à réagir à ces menaces, soulignant sans ambages que toute tentative de miner ce détroit entrainerait une riposte particulièrement ferme de la part de l’armée américaine. Dans ce cadre, la marine US a poursuivi la destruction systématique de la flotte militaire iranienne et seize navires poseurs de mines ont été coulés. Au niveau politique, ou géostratégique global, l’attention des puissances régionales et internationales est braquée au stade actuel sur la configuration du nouveau pouvoir politique à Téhéran après la désignation d’un nouveau Guide suprême de la République islamique, Mojtaba Khamenei, fils de Ali Khamenei, tué au cours des premiers raids de l’aviation israélienne à Téhéran, le 28 février. Il se confirme de diverses sources concordantes que Mojtaba Khamenei a été blessé au cours des premiers raids du 28 février. Des informations contradictoires sont diffusées dans les médias concernant la gravité de ses blessures et son état de santé. Le nouveau Guide aurait été pratiquement imposé par les Gardiens de la Révolution (les Pasdaran), ce qui pourrait refléter un durcissement du régime des mollahs à l’égard de l’Occident, et plus particulièrement des Etats-Unis. En tout état de cause, il faudra attendre que Mojtaba Khamenei se prononce publiquement sur ses grands choix politiques et stratégiques pour déterminer le cours que pourraient prendre les événements, tant en ce qui concerne l’issue de la guerre que l’avenir de l’Iran et de l’ensemble de la région.