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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Un monde réécrit, un public reconditionné

L'ordre mondial entre dans une phase de transition caractérisée par un remodelage plutôt que par un effondrement. L'ordre né de l'après-Seconde Guerre mondiale, conduit jusqu'ici — et plus encore depuis l'implosion de l'Union soviétique en 1990 — par les États-Unis, s'ajuste désormais à de nouvelles réalités. Le poids économique de la Chine lui confère un levier stratégique qui dépasse de loin les seules sphères du commerce et de la finance, la positionnant comme le principal concurrent des États-Unis. Si son mode d'interventionnisme diffère de celui des puissances occidentales, son influence croissante dans des régions comme le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique latine n'est en définitive qu'une autre expression du néocolonialisme, partant non moins nuisible aux intérêts américains à l'échelle mondiale. La Russie, en dépit de l'érosion d'une partie de ses atouts stratégiques causée par la guerre en Ukraine, ne saurait être ni écartée ni sous-estimée en tant que puissance mondiale. Elle continue d'exercer son influence en Afrique, au Moyen-Orient et au-delà, entretenant un réseau de rayonnement géopolitique. Pour Washington, elle demeure donc une menace — amoindrie, certes, mais nullement abolie. Plus significativement encore, l'engagement erratique des puissances traditionnelles telles que les États-Unis, l'Union européenne et la Russie, conjugué aux défis intérieurs croissants qui les assaillent, a creusé un vide stratégique qui a permis à une nouvelle génération d'acteurs régionaux, au Moyen-Orient et en Asie, d'accéder au rang de nouveaux «faiseurs de rois». Le paysage qui se dessine est multipolaire, mais aussi profondément interdépendant. La compétition est désormais avant tout économique et technologique. Le contrôle des chaînes d'approvisionnement, des infrastructures numériques, de l'intelligence artificielle, des flux énergétiques et des minéraux critiques façonne l'influence stratégique avec une capacité décisive que l'expansion territoriale traditionnelle ne saurait égaler. Dans ce contexte, les entreprises et les institutions financières exercent un impact transnational d'une ampleur sans précédent, mettant au jour de nouvelles formes de vulnérabilité étatique. D'un point de vue réaliste, cela représente une diffusion partielle du pouvoir hors de l'orbite de l'État. Si les gouvernements demeurent des acteurs de premier plan, leur capacité à projeter leur puissance est de plus en plus compromise par des entités privées qui contrôlent des actifs stratégiques. Les États tributaires de chaînes d'approvisionnement sous contrôle étranger, de plateformes numériques ou de marchés de capitaux se trouvent soumis à des contraintes structurelles sur leur autonomie stratégique, réduisant leur liberté d'action jusque dans des domaines traditionnellement associés à la souveraineté nationale. La coercition économique, les goulots d'étranglement technologiques et le levier financier deviennent ainsi des substituts à la force militaire. Cette nouvelle réalité peut donner l'apparence d'un approfondissement d'une interdépendance mutuellement complexe, dans laquelle les entreprises jouent le rôle d'intermédiaires essentiels reliant les économies nationales. Cette interdépendance est toutefois asymétrique. Les États intégrés dans les marchés mondiaux mais dépourvus de maîtrise domestique sur leur finance, leur technologie ou leur énergie sont davantage exposés aux chocs extérieurs et aux décisions de sphères privées qui échappent à leur pouvoir de régulation. L'envergure et l'impact des acteurs non étatiques rivalisent souvent avec ceux des États-nations, ouvrant d'importants débats sur la gouvernance, la régulation et l'équilibre économique. La gouvernance, en effet, migre progressivement des institutions publiques vers des réseaux d'entreprises transnationales qui définissent les normes, contrôlent les flux de données et influencent les régimes réglementaires. L'autorité de l'État n'est pas abolie, mais fragmentée et partagée avec des acteurs non étatiques dont les priorités sont dictées par le profit, la gestion du risque et les intérêts des actionnaires, non par la stratégie nationale. Pour le Moyen-Orient, cette transition est porteuse à la fois de risques et d'opportunités. La géographie stratégique, les initiatives de transformation énergétique et les investissements dans les infrastructures positionnent la région comme un nœud central dans les réseaux mondiaux en mutation. La question n'est pas de savoir si la région sera affectée — mais comment elle parviendra à infléchir et à valoriser ce basculement. La capacité des États moyen-orientaux à peser sur cette mutation est inégale et profondément conditionnée par des fragilités structurelles. Nombre de ces vulnérabilités plongent leurs racines dans l'héritage de la formation étatique coloniale, qui a engendré des frontières, des institutions et des économies politiques mal accordées aux réalités sociales. Les modèles de gouvernance post-indépendance ont souvent reposé sur la coercition, les rentes extérieures et le clientélisme plutôt que sur une participation politique inclusive, générant des contrats sociaux fragiles ou fracturés. Au fil du temps, les consolidations autoritaires, les conflits armés et la mauvaise gestion économique ont encore davantage érodé la légitimité des États et la capacité de leurs institutions. La transformation la plus significative se joue néanmoins au niveau des sociétés. La normalisation de l'instabilité — de la volatilité financière aux chocs géopolitiques — a reconfiguré les attentes collectives. Ce qui suscitait jadis des réactions publiques durables ne provoque plus désormais qu'un engagement limité. Les cycles d'information s'accélèrent, les crises se superposent, comprimant les capacités attentionnelles du public. Ce glissement n'implique pas nécessairement une manipulation délibérée, mais il reflète un changement structurel dans la manière dont les sociétés absorbent la disruption. L'adaptabilité est devenue un trait distinctif des populations contemporaines. Le risque, pourtant, est que l'adaptation sans participation ne vienne progressivement fragiliser l'engagement civique à long terme. L'ordre mondial en gestation sera façonné non seulement par les compétitions stratégiques entre États, mais aussi par la façon dont les sociétés interprètent le changement continu et y répondent. En dernière analyse, la transformation la plus décisive ne sera peut-être pas géopolitique, mais cognitive. À mesure que le pouvoir se diffuse entre États, entreprises et réseaux transnationaux, les citoyens se retrouvent confrontés à des systèmes de gouvernance qui leur paraissent lointains, opaques et peu perméables à leur influence. La question centrale est de savoir si les sociétés répondront à cette complexité par un renouveau de l'engagement politique, ou si elles se replient dans un ajustement permanent au sein de structures qu'elles ne façonnent plus réellement. Dans de nombreux contextes, l'exposition prolongée à l'instabilité, à la précarité économique et à la dépendance externe a engendré une politique d'accommodation plutôt que de participation. Les citoyens revoient leurs attentes à la baisse, privilégiant la survie et l'adaptation individuelle à l'action collective. La gouvernance, en retour, risque de se réduire à un exercice technocratique centré sur la gestion de la volatilité plutôt que sur la formulation de projets politiques communs. Ce glissement cognitif — de l'appropriation à la résignation — érode lentement les fondements de la responsabilité et du consentement. Le dénouement de cette transition ne sera pas dicté par les seuls États, entreprises ou institutions. Il dépendra de la question de savoir si les citoyens demeureront des acteurs à part entière dans la conception des cadres de gouvernance, ou s'ils se résoudront à une condition d'ajustement perpétuel à des forces qu'ils ne contestent plus. Le monde se réécrit en temps réel. Que l'autorité publique évolue de concert avec lui — ou qu'elle s'érode sous le poids de la complexité et de la fatigue — définira non seulement la légitimité des modèles de gouvernance à venir, mais le caractère même de l'ère qui s'annonce.

La mort de Dieu et la banalisation du temps

Les chiites ont connu «la mort de Dieu» plus d'un millénaire avant les autres, quand la lignée de Hassan ibn Ali al-Askari fut tranchée et qu'il mourut empoisonné — le dernier des grands imams infaillibles. Le fiqh politique chiite ne se retira point vers quelque consolation de ce vide ; il s'entêta au contraire à affirmer que la wilaya (tutelle) divine et l'infaillibilité du wali (gardien) devaient se perpétuer. Alors naquit le fils de Hassan — de la façon la plus nécessaire —, qui disparut en une Occultation Mineure, suivie d'une Occultation Majeure, en toute prudence… C'est ainsi que le fiqh politique chiite esquiva l'idée de «la mort de Dieu» et lui tourna le dos pour fuir vers la fin des temps… suspendant le temps, le laissant tenir à un seul fil : l'attente du Mahdi, qui reviendra de son Occultation pour emplir la terre de justice et d'équité après qu'elle aura été remplie d'oppression et d'iniquité… Un tour d'horizon de l'imaginaire politique chiite avant Khomeini Dans l'attente de son noble retour, l'histoire politique demeure pour les chiites un ensemble de griefs et de tragédies. Ils ne les renient pas et ne travaillent pas à les conjurer ; bien au contraire, cette accumulation constitue un sédiment nécessaire au retour du Mahdi. Par ailleurs, les chiites se sont longtemps tenus dans un état de déliaison juridique vis-à-vis de l'État, le tenant pour illégitime, et ont nourri une profonde méfiance à l'égard des concepts de la modernité et de leurs aboutissements — sauf dans les latitudes que certaines références religieuses ont concédées, en éclairs isolés, avec une grande variance entre ouverture et fermeture. Dans l'attente du Mahdi, le Maître du Temps, l'imaginaire politique chiite se retrouve devant une impasse épistémologique et un embarras existentiel. Le lien avec Dieu a été rompu ; et dans l'attente du retour de sa Hujja , le temps devient un bien commun sans maître, vacant en l'absence du Maître du Temps. Ce qui a conduit, au fil des siècles, un nombre de chiites à se retirer du pouvoir et à le boycotter. D'autres se sont accommodés du pouvoir existant en vertu de la nécessité — car les hommes ont besoin d'une autorité, juste ou corrompue. L'impasse du fiqh politique chiite faillit le conduire à embrasser le projet de l'État civil et à entrer par cette porte dans la modernité, n'ayant d'autre alternative à offrir que l'attente ou la composition avec la réalité existante par nécessité. Ainsi, avant Khomeini, les chiites avaient-ils, de leur propre chef, tué Dieu — sur le bas-côté du long chemin d'attente du retour de sa Hujja . Et la participation des chiites à des partis et des organisations nationalistes, progressistes, marxistes, de gauche, socialistes, libéraux, laïques et athées était tout à fait naturelle… Ces courants politiques et intellectuels comblèrent le vide laissé par un Dieu qui avait tourné le dos et laissé ses serviteurs attendre son retour. La fenêtre sur la modernité occidentale et sa fermeture en Iran «Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué», selon le philosophe Friedrich Nietzsche. C'est ainsi que la société occidentale moderne prit l'initiative de circonscrire le rôle de la religion en tant qu'instance morale de référence. En conséquence, des systèmes épistémologiques, économiques et technologiques crûrent et fleurirent dans des conditions propices à toutes les exigences du développement, de la prospérité et du bien-être. La religion ne réintégra l'espace public qu'escortée par l'épistémologie des sciences — comme théorie de la connaissance offrant des réponses aux grandes questions de l'humanité depuis l'extérieur de la boîte des réponses toutes faites des religions — et par la philosophie des religions, qui transforma les dogmes des sociétés occidentales en vérités relatives. La pluralité et le renouvellement des dieux, la relativité de la vérité et l'appréciation mesurée de sa nécessité, le changement et la mise en responsabilité des dirigeants dans le cadre de l'alternance du pouvoir, la diversité comme source d'enrichissement et la différence dans le cadre de la gestion du pluralisme: autant de paradigmes concomitants de la modernité. Il en résulta l'émancipation de l'être humain et le renforcement de ses droits en tant que citoyen individuel, un État dont les législations et les lois s'adossent à une référence civile, le bien-être de l'individu et l'intérêt supérieur de la société, et une impulsion rationaliste pour consolider ces acquis, les réévaluer et édifier sur eux. Cela dit, je n'engagerai pas ici le débat sur la modernité et la critique de la modernité, et ne convoquerai pas Foucault fuyant celle-ci pour se jeter dans les bras de la Révolution islamique en Iran, avant de revenir et de réviser son opinion — cherchant, comme Lévi-Strauss et d'autres, son gibier pour la critique de la modernité, dans le cours naturel du développement des sociétés. Il aura toujours relevé du labour en eaux vives que d'extraire un projet politique pour la société depuis les feuillets du fiqh politique chiite. Jusqu'à ce que Khomeini survînt et tirât la théorie de la wilayat el-faqih des caves de la tradition religieuse, pour verrouiller la fenêtre sur la modernité occidentale en Iran et dans le monde arabe. Il fabriqua, aux yeux des chiites, une réplique exacte du Maître du Temps, et intronisa le wali el-faqih iranien en qualité de son représentant. Comment fonctionne l'esprit occultationniste des chiites sous la doctrine de la wilayat el-faqih ? Le wali el-faqih a ses chiites dans de nombreuses villes arabes. Ils sont les moustadaafoun — les opprimés — par leurs gouvernements et au sein de leurs États nationaux. Pour cette raison, ils doivent lui professer loyauté et obéissance au détriment de leur appartenance à leurs identités nationales et aux causes de leurs communautés ; mieux encore, il a sur eux les droits du Prophète et ceux de Dieu. Les frontières politiques ne sont que des obstacles mous devant la wilaya en expansion. Quant au «soutien des moustadaafoun » en quelque endroit du monde qu'ils se trouvent, c'est la valeur cardinale de la constitution de la République islamique d'Iran, et «l'exportation de la révolution» — à cette fin — est le chemin de l'extension de l'influence et de l'expansion. Ainsi le wali el-faqih brisa-t-il l'attente que les chiites nourrissaient à l'égard du Mahdi, étant à la fois son représentant et présent parmi eux. Et il les maintint dans un état d'attente perpétuelle. Leur intelligence en vint à reposer sur l'occultisme, qui se substitue à toute approche réaliste. La volonté d'obstruction l'emporte par conséquent dans toutes les sociétés où se trouvent les chiites du wali al-faqih — car ce qui compte est son mandat religieux, qu'il ratifie au nom de millions de chiites. Et la ruine, la destruction et le grignotage de l'intérieur s'ensuivent, car le gouvernement est révolution permanente et exportation de révolution — non stabilité, paix et souveraineté des États dans le cadre des impératifs de leur sécurité nationale respective. Les guerres incessantes s'embrasent et le meurtre devient habitude, tandis que le développement et ses exigences sont effacés… Ou les calamités se répandent, le sang est versé, les valeurs humaines sont bafouées et le chaos et les convulsions s'installent — car telle est la volonté divine et il n'y a pas moyen de la contourner. Chaque mort devient martyr, chaque martyr est heureux, béni dans sa mort — ce qui appelle la félicitation plus que les condoléances, adressées au Maître du Temps, l'imam al-Mahdi, et à la Nation islamique. La chute sur la terre est une ascension vers le ciel et une élévation, et le linceul de la mort une décoration divine. Jusqu'à la défaite totale et l'effondrement retentissant en culture, en politique, en sécurité et en civilisation — en Iran et hors d'Iran. Et c'est là qu'entre en jeu la sacralisation de l'ignorance et le déni du réel: la défaite devient victoire, l'avilissement devient honneur, et la dignité de soi devient obéissance aveugle… Il n'y a pas de place pour demander des comptes au wali el-faqih , ni à ses agents et à ses partisans, car lui prêter allégeance est une quittance de toute obligation. Le chiite qui opère dans la doctrine de la wilayat el-faqih fonctionne dans les systèmes parallèles à la société de son État et ne travaille pas au bien de la société dans son ensemble — car ce qui lui importe est son devoir religieux, auquel il reste fidèle tout en trahissant tout le reste. Le chiite de la wilayat al-faqih ne soupèse pas rationnellement les options, ne répugne pas au chaos et à la destruction, ne trouve pas rédhibitoire de vivre dans une société sans État, et n'hésite pas si la mort s'abat sur lui ou s'il s'abat sur la mort… La remise de ses affaires à son wali est la clé pour comprendre son intelligence et son comportement — non la rationalité comme approche méthodologique. Les questions à vocation naturellement et ordinairement rationnelle — comme le développement, la production et la stabilité — ne relèvent pas de l'esprit occultationniste du chiite sous la doctrine de la wilayat el-faqih . La mort de Khamenei et tous les dieux de dattes «Khamenei est mort, et c'est nous qui l'avons tué.» À la suite de cet énoncé, l'administration américaine peut extraire les chiites de la caverne de leur fiqh politique et de leur esprit occultationniste par le coup décisif et les introduire dans la modernité. Et si le fils Khamenei revient, comme le font les fils des dieux, la révolution de la communication mettra à nu les déficiences de sa prétendue sainteté — depuis des qualifications insuffisantes pour la marjaïyya jusqu'à la facilité de le cibler et de l'atteindre, ce qui le transforme de toutes parts en un dieu de dattes aisément comestible, comme les musulmans en ont généralement eu l'habitude au fil de l'histoire lorsque la faim les saisit: ils mangent leurs dieux.

Au dixième jour de la guerre, la rhétorique s’enflamme entre les belligérants

Au dixième jour du début de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran qui a embrasé la région, Liban inclus, la tension continue de monter. Les autorités américaines et israéliennes haussent le ton, et les piliers du régime iranien, qui joue sa survie, répondent avec une virulence accrue, comme s’ils avaient repris du poil de la bête depuis l’annonce de l’identité du nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei. Le président américain Donald Trump avait donné le ton, lundi, en déclarant penser que «la guerre est finie, quasiment», dans une interview à la chaîne CBS, considérant que le conflit est «très en avance» sur le calendrier initial. «C’est nous qui déciderons de la fin de la guerre», ont rétorqué les Gardiens de la révolution dans un communiqué. Mais les Iraniens ne se sont pas suffi de déclarations intempestives. Ils ont menacé de «bloquer les exportations de pétrole pour la durée de la guerre». Ce qui a appelé une réponse de Trump. Le président américain a menacé de «frapper encore plus fort» au cas où Téhéran mettrait en œuvre sa menace. Le chef de la sécurité du régime iranien, Ali Larijani, a rétorqué que les menaces de Trump, «sont creuses» et que «l’Iran n’a pas peur». Que cache cet échange acerbe de déclarations, notamment du côté iranien? Très peu de détails filtrent sur la situation en Iran, en raison notamment des violents bombardements israélo-américains incessants sur les villes et notamment les infrastructures iraniennes. Dans tous les cas, une nouvelle déclaration de Donald Trump mardi, qui se plaît à souffler le chaud et le froid, est venue brouiller les pistes, puisque le président américain a assuré «avoir entendu dire que Téhéran voulait discuter», et qu’il serait prêt à le faire. De son côté, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a assuré être en train de «briser les os» du régime iranien, appelant de nouveau le peuple iranien à se révolter. Les chrétiens du Sud Au Liban, la guerre bat toujours son plein, et les avis d’évacuation de régions entières, lancés par l’armée israélienne, se succèdent. L’aviation israélienne continue de s’acharner notamment sur l’outil financier du Hezbollah, le Qard el-Hassan, dont plusieurs succursales sont déjà détruites, en majorité dans la banlieue-sud de Beyrouth. Les habitants de sept quartiers de ce secteur ont été appelés à les évacuer «jusqu’à nouvel ordre». Ces deux derniers jours ont été cependant marqués par des incidents sanglants dans des villages frontaliers chrétiens qui ne sont de toute évidence pas des fiefs du Hezbollah. À Alma el-Chaab, un septuagénaire, Sami Ghafari, a été ciblé dimanche par un drone alors qu’il arrosait son terrain. Sa mort a interpellé les observateurs. Lundi, c’était au tour de Qlayaa de subir un cycle de violence dont le prêtre Pierre Raï a payé le prix de sa vie, parce que des combattants du Hezbollah se sont réfugiés derrière une maison habitée pour lancer des roquettes contre Israël. L’armée israélienne a publié lundi une vidéo, dans laquelle elle montre une «infiltration d’éléments armés dans un village chrétien du Liban-Sud», en d’autres termes des membres du Hezbollah. Ces ciblages étaient-ils destinés à effrayer les habitants de ces villages, qui tiennent à rester chez eux, ou ceux-ci sont-ils réellement pris entre l’enclume du Hezbollah et le marteau d’Israël? Quoi qu’il en soit, les habitants de Alma el-Chaab ont décidé d’évacuer leur localité sous la protection de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), et ceux de Rmeich ont reçu des appels de l’armée israélienne exigeant qu’ils évacuent des déplacés chiites qu’ils avaient accueillis chez eux, et qui ont été relocalisés à Tyr. Face à l’escalade des violences au Liban, la France a exprimé sa vive préoccupation. Elle a demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU à New-York, qui se tiendra demain mercredi 11 mars. Première apparition publique de Mohammad Raad La journée du 9 mars (ou plutôt la soirée) a aussi été marquée par un discours du chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, dont c’était la première apparition publique depuis les rumeurs sur son assassinat par Israël, aux premiers jours du conflit. Quelques heures seulement après sa participation à la séance parlementaire au cours de laquelle ses collègues et lui ont voté en faveur d’une prorogation de leur mandat de deux ans, M. Raad a repris les arguments du secrétaire général de son parti, Naïm Kassem, attaquant le gouvernement pour sa décision du 2 mars de considérer comme illégales les activités militaires de la milice, et assurant que le Liban «n’avait d’autre choix que la résistance». De tels propos sont un défi de plus pour le gouvernement et le président de la République Joseph Aoun, qui accusait la veille le Hezbollah de provoquer l’effondrement du Liban. Ils sont aussi une nouvelle tentative de resserrer les rangs d’une base populaire de plus en plus désillusionnée. Joseph Aoun, pour sa part, a effectué un déplacement au ministère de la Défense mardi, prenant la défense de l’armée dont le commandant en chef, le général Rodolphe Haykal, est de plus en plus la cible d’attaques depuis que le Hezbollah a, à nouveau, entraîné le Liban dans une guerre absurde et que l’institution militaire a été chargée de mettre en œuvre la décision du gouvernement d’interdire les activités paramilitaires destructrices de ce groupe. Le président a fait comprendre que celui-ci «ne serait pas limogé», critiquant les voix qui s’élèvent pour revendiquer son départ.

La guerre, faute de mieux
Par
Nanette Ziadé-Ritter
Publié

J’appartiens à cette génération qui a grandi avec la guerre, qui craint de mourir avec elle et qui, entre-temps, aura perdu le plus clair de sa vie à attendre ou espérer que cela aille mieux. J’appartiens à cette génération de l’entre-deux qui a connu l’avant 1975 sans pouvoir en extraire des souvenirs de jeunesse. Celle qui peut regretter sans jamais tourner la page. Celle qui pensait que, comme elle, les jeunes d’aujourd’hui, peu importe le camp auquel ils appartiennent, auraient jeté un regard en arrière et auraient préféré vivre que mourir en soi-disant martyrs. Je reste, comme tant d’autres, ahurie de voir que mon pays a pu de nouveau être entraîné dans une guerre absurde au lieu de signer un traité de paix. Celui-là même qui a permis à tous les autres Arabes d’avancer à pas de géant, alors que nous pensions détenir le graal de la région. Et nous voilà recalés au dernier rang, forcés de constater que notre géographie comme notre démographie en seront à jamais remodelées. Partir ou rester n’est même plus la question à se poser. Aujourd’hui, c’est l’existence même du pays qui est en péril. Qu’Israël ait eu l’intention de mener une frappe préventive ou non n’est pas d’actualité. Le Hezbollah, en tirant ces quelques roquettes, lui a juste fourni le prétexte qui nous empêcherait d’invoquer le droit international, si tant est qu’il existe encore. Alors le système fédéral fait grincer des dents – peut-être que le pays est trop petit pour s’y prêter – et Taëf semble caduc tant la coexistence semble fragile. D’ailleurs, ce fameux vivre-ensemble libanais n’a-t-il pas des bases factices qui ont toujours camouflé toutes les tensions sous-jacentes? Et cette coexistence n’est-elle pas plutôt une convivence, comme l’appelle l’historienne Dima de Clercq? Celle-là même qui désormais, elle aussi, risque de vaciller. Le Liban, et donc ses autorités, qui n’ont eu de cesse de tergiverser pour désarmer la milice sous prétexte d’éviter la guerre civile, se retrouvent aujourd’hui face à une guerre totale. Entre deux maux, on choisit le moindre. Le Liban n’a juste rien choisi. Il s’est laissé entraîner, a fait passer le temps, un peu comme les Iraniens qui en connaissaient l’issue finale. Les alliances ne se font ni ne se défont par affinités culturelles ou confessionnelles, elles sont juste fonction des intérêts qui se croisent. Et quand ceux-là convergent, il faut savoir monter à bord du train. Quitte à le voir dérailler quelques décennies plus tard. Ainsi va le monde. Surtout celui des temps présents, devenu fou. Pendant que l’Europe se préoccupait du retard qu’elle avait pris en matière d’intelligence artificielle, elle s’est fait rattraper par la guerre en Ukraine, alors même que le conflit israélo-palestinien prenait une tournure pérenne. Très loin de la Riviera que promettait Trump, le voilà pris entre les filets d’un régime de mollahs des plus macabres. Cette fois sera la bonne, la définitive. Sauf que dans cette partie du monde rien n’est jamais définitif. Tout fluctue, tout plie au gré des autocraties des uns et des autres. Alors inutile de croire que le chemin a été débroussaillé. Tout est une question de temps avant de voir les mauvaises herbes repousser. Quant aux aberrations, le Liban n’a pas fini d’y être confronté: en une seule journée, sa population, nullement consultée, voit le mandat de son Parlement prorogé de deux ans, des membres armés relâchés pour une caution de dix dollars, mais pour sauver la mise un ministre qui défère le juge responsable de cette folie devant la justice. Et avec tout ça vous oseriez me dire qu’en vivant au Liban on n’en a pas pour son argent? * Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.

There Can Be Only One
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Les derniers propos du secrétaire général adjoint du Hezbollah, Mohammad Raad, et de Mahmoud Komati, vice-président du Conseil politique du Hezbollah, donnent à réfléchir sur le sens politique du conflit en cours. Komati évoque ainsi une «opportunité en or» pour l’État, à partir de ce que le Hezbollah aurait «prouvé» sur le terrain, d’établir une équation de dissuasion qu’il s’agirait maintenant de consolider. Raad s’en prend franchement à l’État… qu’il accuse de ne pas vouloir s’empêtrer dans un conflit que son parti a créé de toutes pièces. Le secrétaire général adjoint souligne mordicus sa volonté de libérer le territoire libanais d’une occupation… qui n’existait pas avant que sa milice ne décide de déclencher les hostilités pour venger le guide spirituel iranien! Inutile de dire combien ce propos constitue un déni de la réalité. Certes, le Hezbollah est en train de prouver qu’en dépit d’une succession de revers monumentaux en 2024, de l’élimination continue de ses cadres par Israël malgré l’accalmie, et des pressions internationales et locales en vue de son désarmement, il constitue encore une menace. Mais une menace pour qui, en réalité? Car le discours du Hezb n’est pas adressé à Tel-Aviv, mais à l’État libanais. En 2008, lorsque le gouvernement Siniora avait pris la décision conquérante, sur le plan du rétablissement de la souveraineté, de démanteler le réseau de téléphonie fixe du parti pro-iranien, Hassan Nasrallah avait répondu que «les armes sont là pour protéger les armes» et avait déclenché l’expédition milicienne punitive contre Beyrouth et la Montagne. Les propos de Komati signalent un maintien de cette logique, à l’heure où le chef de l’État et le gouvernement multiplient les gestes de rétablissement du monopole de la violence légitime. Il est clair, dans la rhétorique du parti, que le problème n’est pas le maintien des capacités militaires de la résistance stricto sensu , mais la nécessité de «hezbollahiser» une fois pour toutes l’État libanais pour qu’il reste dans l’axe de la confrontation, c’est-à-dire sous l’emprise de l’Iran, face à l’influence américaine et à la volonté de négocier avec Israël. En d’autres termes, le Hezb souhaiterait «pasdaraniser» l’État, comme ce qui se produit déjà en Iran au niveau des sphères du pouvoir avec l’élection du fiston de Khamenei et la mainmise des Gardiens de la Révolution sur l’appareil étatique. Telle est la réponse du Hezb à la décision de l’exécutif libanais de le démilitariser. Partant, l’issue de cette guerre idiote provoquée par le Hezb sera, d’une façon ou d’une autre, existentielle pour le Liban. Le prix de la destruction du parti serait exorbitant pour le Liban, exposant sans doute Beyrouth à une emprise israélienne directe, et augmentant encore plus le poids de négociations avec Tel-Aviv – sans compter l’ampleur du désastre humain, infrastructurel, économique et financier qui s’installe déjà de jour en jour. Le prix d’une «victoire» à la Pyrrhus – il suffit pour cela de tenir le plus longtemps possible et de faire le plus de mal à l’adversaire – serait tout aussi exorbitant, dans la mesure où une telle victoire fragiliserait encore plus l’État libanais face au parti. Ironiquement, quelle que soit l’issue du conflit, le Liban perdra en termes de souveraineté, que ce soit vis-à-vis d’Israël ou de l’Iran. Pour reprendre la phrase-culte du Highlander de Russell Mulcahy – «There can be only one». Et il ne s’agit pas ici d’Israël vs le Hezbollah. Mais, passé cette guerre, du Liban tout entier vs le Hezbollah et sa volonté inaltérable de vengeance contre la structure étatique et le modèle libanais. Oui. There can be only one. Et il faudra absolument que ce soit l’État et le modèle libanais, si imperfectible soit-il, dont la garde lui a été confiée. Ce conflit inéluctable, qui remonte déjà à deux décennies, peut-il être évité? Compte tenu de la nature milicienne belliqueuse, de l’arrogance suprémaciste du Hezb, il faut parier que non. La question qui demeure, cependant, est de savoir comment un État peut traiter le cas d’une organisation suicidaire et disposée à se battre jusqu’au dernier Libanais pour maintenir le Liban sous l’emprise de son parrain iranien, sans sombrer dans son jeu sordide de la violence et de la légitimation par la posture victimaire. Pour la première fois depuis l’occasion manquée du 14 mars 2005, la légalité fait face à un véritable baptême de feu. Il lui faut, par un jeu extrêmement délicat, restaurer sans compromis son autorité incontestable et le monopole de la violence légitime, tout en protégeant la culture du lien et de la paix contre celle de la violence et de l’exclusion. En d’autres termes, quoiqu’incapable d’empêcher le Hezb de s’autodétruire, la légalité doit être capable de se réinventer, loin des petits intérêts des chefs de clans, et de communautés, et de proposer un modèle qui soit, une bonne fois pour toutes, aux antipodes de celui, totalitaire, «chaophile» et mortifère des Gardiens de la Révolution, et qui soit digne de l’héritage pluraliste et nahdawi de Mohammad Mahdi Chamseddine, Mohammad Hassan el-Amine ou Hani Fahs. Ce modèle n’est pas celui du divorce entre les communautés, mais celui d’une unité indivisible, seule garante, comme en 2005, de la souveraineté. Et pas dirigé uniquement contre l’Iran et son rejeton idéologique et milicien, Israël ou n’importe quelle tutelle politique ou physique, mais dirigé, à l’intérieur, vers un consensus positif sur la volonté de continuer à vivre-ensemble. Le Hezbollah, et avec lui une partie de la communauté chiite, traverse le même processus mégalomane qui a conduit chacune des communautés libanaises, emmenées par une tendance politique radicale, à penser que le Liban pouvait se résumer à sa domination et sa vision du pays. Chacune en a payé le prix faramineux. Il est temps d’en tirer les leçons, de laisser l’hubris de côté, de même, aussi, que les tartufferies. Le Hezbollah ne se contente pas actuellement de se suicider. Il met, ce faisant, le Liban face à lui-même et à un instant de vérité. Soit décider une fois pour toutes, sur base d’un choix rationnel et mûr, de fonder un État composite, démocratique, moderne, et homogène, dans le respect du pluralisme, de la diversité et des particularités de toutes ses composantes, et de laisser la place à un véritable processus d’individuation-citoyen au-delà des appartenances claniques et communautaires ; soit faire le choix de l’implosion et du divorce, avec le risque d’un autre échec au tournant. Les voix en faveur de la seconde option, au terme de déceptions et de désillusions amères et douloureuses, égrenées sur un centenaire, sont de plus en plus nombreuses. Même si la tentation du repli sur soi constitue un anxiolytique puissant pour les communautaristes, le Grand Liban, dans toutes ses imperfections, reste cependant une nécessité pour tous, dans la mesure où il accorde, et ce point n’est jamais suffisamment mis en relief, une force et une légitimité à toutes ses composantes à travers le pluralisme – chacune de ses composantes légitimant l’autre vis-à-vis de la région et de ses tourments. Le Grand Liban est vécu par une partie des Libanais comme une malédiction et une souffrance, parce qu’ils n’en voient que les malheurs et les tares. Pourtant, il est aussi, tous les jours, dans les moindres rencontres enrichissantes, les moindres gestes d’échange à tous les niveaux entre ses citoyens, une expérience de vie humaine singulière, surtout dans cette partie du monde. À condition qu’on lui laisse la possibilité de gérer ses conflits en paix dans le contexte d’un État fonctionnel, souverain, neutre vis-à-vis des conflits de la région et disposant du monopole de la violence, doté d’une bonne gouvernance, évoluant à l’ombre d’une formule administrative viable, et, surtout d’un contrat social et politique suscitant l’adhésion de tous les Libanais, fondé sur le respect de la Constitution, du droit, des libertés publiques et privées et des spécificités de chaque groupe. Cela suppose, naturellement, une trempe d’hommes d’État actuellement quasi inexistante, dans la mesure où ce sont les hommes au gouvernail qui ont, par le passé, erreur après erreur, servitude après servitude, folie après folie, transformé le Liban de paradis en enfer. Mais les événements créent souvent ce genre d’hommes providentiels, à condition qu’ils décident de faire preuve de courage, d’abnégation et de sens de la chose publique. La bataille en cours n’est pas celle de la défaite, de la victoire ou de la survie du Hezbollah. Non. Extirper une métastase d’un corps, c’est mettre en danger le diagnostic vital. Aussi est-ce le corps, mais aussi l’âme, du Liban qui se joue actuellement sous nos yeux. Pourvu que le malade choisisse de tenir bon. Et, s’il survit dans son intégrité physique, ne fasse pas un choix qu’il regrettera encore plus au cours du prochain demi-siècle.

Les Gardiens font main basse sur l'Iran
Par
Khairallah Khairallah
Publié

En imposant Mojtaba Khamenei comme Guide en succession à son père, les Gardiens de la Révolution ont mis un terme à un régime dont la pierre angulaire était précisément le refus de la succession dynastique. La première directive émise par Mojtaba au lendemain de l'annonce de son accession au poste de Guide — cette autorité suprême et absolue de la «République islamique» — suffit à s'en convaincre. Cette directive, qui trahit en toutes lettres la volonté d'escalade des Gardiens, est ainsi libellée : «Premièrement : nous accordons aux forces armées un mandat plein et entier pour choisir le moment, le lieu et les moyens appropriés afin de répondre à toute agression portant atteinte à notre sécurité nationale. «Deuxièmement : la protection des installations vitales et nucléaires constitue une ligne rouge inviolable. Tout franchissement de celle-ci vous confère l'autorité de frapper des cibles stratégiques au cœur du territoire des agresseurs et de leurs alliés, sans attendre d'autorisation préalable. «Troisièmement : la riposte doit être ferme et dévastatrice, afin que l'arrogance mondiale comprenne que le changement de commandement en Iran ne traduit aucune faiblesse — bien au contraire, il attise l'esprit de la vengeance et du défi.» Les Gardiens semblent avoir résolu d'embrasser l'escalade dans toutes les directions, y compris à l'égard des États voisins du Golfe, animés par cet «esprit de vengeance». Mojtaba Khamenei n'est, en définitive, qu'un instrument parmi d'autres dans ce jeu dont son père fut l'architecte. Le choix de Mojtaba Khamenei pour succéder à son père ne saurait surprendre quiconque. Depuis son accession à la magistrature suprême, Ali Khamenei n'avait eu de cesse d'affermir son emprise sur les rouages de l'État en symbiose avec les Gardiens de la Révolution. Ces derniers incarnent désormais le pouvoir — et ils l'ont exercé de fait en décidant que Mojtaba serait le Guide, dans l'unique dessein de protéger les intérêts communs entre l'autorité suprême aux prérogatives absolues et les Gardiens eux-mêmes. Sous le règne d'Ali Khamenei, qui s'étira sur trente-sept ans, de 1989 à 2026, les Gardiens de la Révolution se sont métamorphosés en colonne vertébrale du régime — plus encore, en une créature que nul ne saurait domestiquer. Les événements récents ont mis en lumière avec une clarté implacable que c'est bien le Corps des Gardiens qui gouverne l'Iran. Les déclarations du président Massoud Pezeshkian n'ont guère de poids. En pratique, les équilibres traditionnels entre réformateurs et conservateurs n'existent plus. En temps de guerre permanente, cette mise en scène dont le père Khamenei était passé maître — et qu'il orchestrait au service du régime et de ses manœuvres — a perdu toute utilité. En l'absence d'Ali Khamenei, la pérennité de l'État des Gardiens ne pouvait se réaliser qu'à travers son fils. Exactement comme il était impensable qu'un autre que son fils succédât à Hafez el-Assad, après trente années de pouvoir sans partage. À la mort de Hafez, le maintien du pouvoir et de la fortune au sein de la famille s'imposait comme une nécessité, tant ces deux éléments étaient indissociables. Ali Khamenei, en sa qualité de wali el-faqih — l'ombre de l'Imam caché sur la terre des hommes —, a exercé le pouvoir de manière absolue. Par l'entremise des Gardiens, il s'est taillé une part considérable de l'économie, à travers diverses sociétés et institutions relevant du Guide. L'activité économique des Gardiens n'était point étrangère à Mojtaba, qui consacra l'essentiel de son temps à forger sa propre puissance par l'accumulation de richesses — à l'instar de ce que fit Bachar el-Assad en Syrie durant un quart de siècle, avant d'être contraint de fuir vers Moscou. L'élévation de Mojtaba Khamenei au rang de Guide — en dépit de son absence de la culture religieuse et des qualifications requises par cette charge — symbolise l'entrée du régime iranien dans une ère nouvelle: celle de la succession héréditaire. Cette désignation, au sein d'une «République islamique» fondée précisément sur le rejet du principe dynastique, impose une question précise: dans quelle mesure Mojtaba s'inscrira-t-il dans la continuité des politiques intransigeantes de son père? Le nouveau Guide est-il un décalque de son prédécesseur — ou bien un homme pragmatique, conscient que la survie du régime repose exclusivement sur le maintien des Gardiens au pouvoir? Dans quelle mesure Mojtaba, âgé de cinquante-six ans, paraît-il disposé à trouver une formule d'entente avec l'administration Trump et avec Benyamin Netanyahu? Le nouveau Guide sait, mieux que quiconque — à la lumière du sort réservé à son père le vingt-huit février dernier —, que l'alternative qui s'offre à lui se résume à vivre dans la clandestinité ou à s'exposer à l'assassinat. À peine l'annonce de la désignation de Mojtaba avait-elle retenti que les Gardiens s'empressaient de lancer une nouvelle salve de missiles en direction d'Israël. Un tel geste ne vise qu'à sauver la face. L'affaire est une question de jours, après lesquels se révélera si l'intérêt des Gardiens est de poursuivre la guerre ou de trouver une voie de capitulation, au nom de la priorité absolue: sauver ce qui peut encore l'être — y compris les coffres financiers et les investissements que gèrent Mojtaba et les membres de sa famille. La voie de la capitulation est tracée. Des conditions connues existent, dont les Américains et les Israéliens ne sauraient se déjuger — depuis le programme nucléaire jusqu'aux bras armés iraniens, en passant par les missiles balistiques et les rampes de lancement. En apparence, le régime iranien ne peut y souscrire. Mais en réalité, il lui faudra s'y adapter par le biais de compromis qu'impose la nécessité de survivre au pouvoir à n'importe quel prix. Car, en fin de compte, si Ali Khamenei, son fils Mojtaba et les Gardiens ont amassé toutes ces richesses, ce n'est pas pour se sacrifier — c'est pour demeurer au pouvoir. Le pouvoir engendre la fortune, et la fortune sert la permanence du pouvoir. Les circonstances n'ont pas épargné Khamenei père. Mais rien, dans ce que l'on sait du comportement de Mojtaba, ne laisse penser qu'il soit de ceux qui affectionnent le suicide. Il se pourrait qu'il diffère de son père — voire qu'il en soit profondément différent —, surtout qu'il a appris l'art d'amasser des fortunes et de les mettre au service du pouvoir: le pouvoir des Gardiens, qui ne veulent de Mojtaba qu'une docile marionnette, rien de plus. Cette servitude aux Gardiens l'empêchera-t-elle de s'engager dans le suicide vers lequel la «République islamique» avance, à pas comptés mais résolus ?