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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Pour un nouveau 14 Mars
Par
Jad Akhawi
Publié

La mémoire libanaise est jalonnée de moments marquants, mais rares sont ceux qui ont véritablement constitué un tournant dans l'histoire du pays comme la manifestation du 14 mars 2005. Ce jour-là, il ne s'agissait pas simplement d'une manifestation massive au cœur de Beyrouth, mais d'un rare moment où les Libanais se sont unis autour d'une idée commune: la restauration de l'État. Ce moment est survenu après l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafik Hariri, un crime qui a non seulement ébranlé le Liban, mais a aussi bouleversé le cours de sa vie politique. L'assassinat d'une figure de l'envergure de Hariri n'était pas un simple incident de sécurité, mais un véritable séisme politique qui a révélé l'ampleur de la crise que traversait le Liban, sous le joug sécuritaire et politique de Damas depuis la fin de la guerre civile. Mais ce que beaucoup n'avaient pas anticipé à l'époque, c'est que le deuil et la colère se transformeraient en un soulèvement populaire d'une telle ampleur. Le 14 mars 2005, des centaines de milliers de Libanais ont envahi la place des Martyrs lors de l'une des plus grandes manifestations de l'histoire de la région, réclamant vérité et justice, et surtout, le rétablissement de la souveraineté nationale. Le monde a qualifié ce moment de Révolution du Cèdre, mais les Libanais qui l'ont vécu savent qu'il s'agissait de bien plus qu'une simple « révolution ». Ce fut un moment de prise de conscience collective : l'État n'était pas une cause perdue et la tutelle n'était pas éternelle. La fin de l'ère de la tutelle La scène de la place des Martyrs n'était pas un simple rassemblement humain. C'était la déclaration claire qu'un chapitre entier de l'histoire du Liban touchait à sa fin. Après trois décennies d'influence syrienne au Liban, Damas se trouvait confrontée à une double pression : une pression populaire libanaise sans précédent et une pression internationale qui s'est concrétisée par la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies, exigeant le retrait des forces étrangères du Liban. En avril 2005, les forces syriennes se retirèrent du Liban, mettant fin à une présence militaire qui avait débuté en 1976. Pour de nombreux Libanais, ce fut perçu comme une seconde indépendance. Mais l'histoire du Liban est rarement linéaire. Souveraineté incomplète Il devint rapidement évident que le retrait de l'armée syrienne ne signifiait pas la fin de la crise libanaise. La tutelle militaire directe avait pris fin, mais la question des armes hors du contrôle de l'État demeurait. Le Liban entra alors dans une nouvelle phase de conflit politique, dont la question centrale était : qui détient le pouvoir de faire la guerre et la paix au Liban? Durant ces années, le rôle croissant du Hezbollah devint prépondérant, ce dernier possédant un arsenal militaire indépendant de l'État libanais. Avec le temps, cet arsenal devint un enjeu majeur de division politique dans le pays. Les Forces du 14 Mars estimaient que la construction de l'État ne pouvait être complète tant que des armes existaient en dehors de ses institutions, tandis que le Hezbollah considérait ses armes comme faisant partie intégrante de la « résistance ». Le Liban s'est ainsi engagé dans une lutte politique prolongée autour du concept même de souveraineté. De l'espoir à l'effondrement Si les Libanais se remémoraient la scène de la place des Martyrs en 2005, ils auraient du mal à concilier ce moment d'espoir avec la réalité actuelle. Près de vingt ans plus tard, le Liban semble s'être éloigné toujours plus du rêve d'État que les manifestants réclamaient alors. L'État est aujourd'hui faible, ses institutions sont presque paralysées, son économie s'est effondrée et sa population émigre en nombre sans précédent. Quant à la décision de souveraineté qui était au cœur du soulèvement du 14 mars, elle demeure un sujet de conflit interne et régional. Ces dernières années ont démontré que le problème du Liban ne réside pas seulement dans l'occupation ou la tutelle directe, mais aussi dans l'incapacité même du système politique à construire un État capable. Le sectarisme politique, le partage du pouvoir par quotas et la présence d'armes hors du contrôle de l'État ont maintes fois fait obstacle au projet de construction étatique dont rêvait le peuple libanais en 2005. Que reste-t-il du 14 mars? Certains affirment que le 14 mars a disparu en tant qu'alliance politique. C'est en grande partie vrai. L'alliance qui portait ce nom s'est progressivement affaiblie, ses forces se sont dispersées et certains de ses membres ont conclu des compromis politiques qui ont sapé son message initial. Mais le 14 mars n'était pas qu'une simple alliance politique. C'était une idée. L'idée que le Liban devait être un État souverain, libre et indépendant. L'idée que la décision de faire la guerre et la paix devait revenir exclusivement aux institutions légitimes. Et l'idée que le Liban ne peut fonctionner comme un État normal s'il reste un théâtre de conflits régionaux. Ces idées n'ont pas disparu. Elles ont peut-être perdu de leur influence politique, mais elles demeurent présentes dans la conscience d'une large partie de la population libanaise qui croit encore que l'établissement d'un État fonctionnel est la seule solution à la crise chronique du Liban. Un moment inachevé Le problème fondamental du mouvement du 14 mars résidait peut-être dans le fait que, malgré son importance historique, il n'a pas réussi à se transformer en un projet politique durable, capable de reconstruire l'État. L'alliance qui a mené ce mouvement a dû faire face à d'immenses défis : assassinats politiques, divisions internes et guerres régionales ayant directement touché le Liban. Malgré tout, le 14 mars 2005 demeure un moment charnière de l'histoire libanaise moderne. Il a prouvé que les Libanais sont capables de surmonter la peur lorsqu'ils sentent leur pays menacé et de créer un élan national fédérateur, transcendant les divisions traditionnelles. Un souvenir pour l'avenir Aujourd'hui, alors que l'anniversaire du 14 mars est commémoré, des centaines de milliers de Libanais ne descendront peut-être pas dans la rue comme il y a vingt ans. Mais les questions soulevées ce jour-là restent d'une actualité brûlante: Le Liban peut-il redevenir un État normal ? La décision de guerre et de paix peut-elle reposer uniquement sur l'État ? Les Libanais pourront-ils un jour se rassembler à nouveau autour d'un projet national fédérateur ? La commémoration du 14 mars n’apporte peut-être pas de réponses à ces questions, mais elle rappelle aux Libanais une vérité fondamentale : un moment d’unité nationale est possible. Ce fut le cas une fois, place des Martyrs. Et rien n’empêche que cela se reproduise.

«Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font»

Et quid du pardon quand les offenseurs savent pertinemment et sciemment ce qu’ils font? Quid de la mansuétude à l’égard de ceux qui se foutent du pays, des autres et même des leurs? Au nom de Khamenei et de la République Islamique, le Hezbollah lance des roquettes sur le pays qui lui a anéanti son guide suprême en une seule frappe. Le prétendu chef du Hezbollah, Naim Kassem, le planqué, lance des guerres «karbaléennes», des batailles baptisées aux noms de versets coraniques, faisant ainsi honneur à son originel, « la résistance islamique au Liban ». Et pendant ce temps, c’est la mort, la destruction, la panique, le chaos. Leur pardonner? C’est au-dessus des forces du Christ lui-même. D’ailleurs, ce n’est pas le Hezbollah seul qui est à blâmer, c’est tout le système, tous les politiciens, députés et ministres qui sont officiellement leurs alliés, qui les défendent par dhimmitude ou par intérêt. C’est aussi, les autres, ceux qui haranguent les foules et qui se prévalent d’être contre la milice, mais qui à la première occasion, se saluent chaleureusement, alors que leurs partisans s’écharpent sur les réseaux sociaux voire sur le terrain. Désormais, l’équation est très simple, manichéenne: soit avec, soit contre. Il n’y a plus de place à la zone grise. La milice iranienne a déclaré la guerre au Liban en lançant ses missiles contre Israël, cet État dirigé par un fou qui ne doit sa liberté qu’à la guerre. Il est grand temps de faire face à la réalité: cette milice n’a rien de libanais et ne représente pas les véritables chiites libanais. Et lorsqu’on fait la guerre à un pays dont on est issu au nom d’un autre, cela ne s’appelle certainement pas une résistance, mais une trahison….

Hezbollah, qu’as-tu fait de tes frères?
Par
Youssef Mouawad
Publié

Hezbollah, tu avais probablement quelque chose à prouver ! En lançant aux premières heures du lundi 2 mars, une « salve de missiles et un essaim de drones » en direction d’Israël, tu avais certainement ta petite idée derrière la tête. À ce jour, les conséquences sont incalculables : plus de sept cents morts, éradication sans pitié de quartiers entiers, près de neuf cent mille sinistrés hors de leurs foyers, dont plus de 150.000 qui n’ont trouvé refuge que dans la précarité et la promiscuité d’abris collectifs! Pourquoi n’avoir pas fait le dos rond ? Tu ne pouvais faire preuve de tant d’immaturité quand tu savais que la riposte de l’État hébreu serait disproportionnée. En ta qualité de « mouvement autoproclamé de résistance », tu n’étais pas de taille à te mesurer à Tsahal, d’autant moins que tu avais été décapité au jour du 17 septembre des « pagers ». Quelle était donc la finalité de ton acte de provocation ? Ton minable feu d’artifice ne pouvait renverser le cours de la situation, déjà que les missiles tirés depuis l’Iran s’étaient révélés inefficaces et insuffisants et qu’ils avaient apporté la preuve de la vulnérabilité d’un régime clérical aux abois. On alléguera que ta décision du 2 mars, date à retenir, ne t’appartenait pas et qu’elle était davantage dictée par les officines iraniennes que par les intérêts strictement libanais. On soutiendra, également, que tu ne pouvais rester les bras croisés quand le Guide suprême se faisait abattre et l’Iran déchiqueter quotidiennement en toute impunité. Admettons donc ta sujétion aux grands frères de Qom, d’Ispahan et de Téhéran et avouons au passage qu’elle n’est pas à l’honneur d’une « résistance » prétendument libanaise. Le sacrifice inutile et la défaite victorieuse Hezbollah, tu es, en somme, « entré dans la fournaise » et tu y as entraîné les tiens, alors que le régime des ayatollahs avait déjà perdu de sa superbe et ne vivait d’ores et déjà qu’en sursis. On a dit que ton action vengeresse était pure folie, fuite en avant et surtout suicide. Mais n’était-ce pas plutôt un sacrifice stérile ? Tu ne pouvais encaisser la perte du Guide suprême, sans faire couler le sang. Tu serais passé pour un ingrat, le régime iranien ayant tant investi dans ta structuration et ton dressage militaire. Ne disposant pas d’un arsenal létal adéquat et ne pouvant pas faire de victimes (ou si peu) en Israël, tu allais en faire dans ta propre communauté. Insensée et criminelle preuve de fratellanza, cette fraternité des armes qui régit les causes suspectes ! Un anthropologue nous avait déjà prévenu contre le sacrifice inutile qui peut aisément prendre la forme d’une auto-immolation(1). Suicidaire, ton intervention armée a certes protégé ton « identité communautaire fantasmée », mais toutefois au détriment de la survie réelle de ton groupe confessionnel. Regarde bien dans quelles conditions survivent les déplacés du Sud et de Dahiyé, éparpillés qu’ils sont sur l’intégralité du territoire national. Considère bien ce que tu as fait d’eux ! Pourtant, et en dépit de leurs misères au quotidien, leur attachement t’est acquis mordicus et de manière indéfectible (2). C’est qu’ils évoluent en un domaine eschatologique, celui de la « défaite victorieuse » . Et pour illustration, le spectacle de tes affiliés qui, dans le déni de leur réalité, soutiennent que tu es triomphant alors que tu es en pleine déroute. Hezbollah, tu as offert le corps social des chiites à un lynchage médiatisé pour répondre « toujours prêt » à tes mentors et bienfaiteurs des hauts plateaux iraniens. Aurais-tu, par un renversement des priorités, fait des tiens le bouc émissaire ? Cet affolement de la raison politique ne s’explique que comme le miroir d’une mentalité archaïque, ou du moins l’expression d’un état hypnotique. Et le reste est à l’avenant ! Face à cette distorsion du sens commun, quoi dire sinon : « Tant de misère pour si peu de gloire » ! 1-Paul Dumouchel, Le sacrifice inutile. Essai sur la violence politique, Paris, Flammarion, 2001. 2- Sauf peut-être quand ils s’expriment en catimini.

L’escalade s’étend, les intérêts français menacés

Les craintes d’un enlisement du conflit militaire entre l’Iran et l’axe formé par Israël et les États-Unis se confirment à mesure que les développements sur le terrain s’accélèrent et que la confrontation politique et militaire entre Téhéran et Washington s’intensifie. Au quatorzième jour de la guerre qui fait rage depuis le 28 février, Washington et Tel Aviv insistent sur leur volonté d’anéantir les capacités militaires d’un Téhéran qui réagit en élargissant le champ de ses attaques, quelques heures après le message belliqueux télévisé du nouveau Guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, pourtant blessé dans la violente frappe qui avait tué son père, Ali Khamenei. La diplomatie, elle, ne semble toujours pas avoir de place dans ce bras-de-fer dont l’issue demeure incertaine. Pour la première fois depuis le début du conflit, des objectifs français dans la région sont pris pour cible par l’Iran. Pourtant, traditionnellement, Paris entretient des relations cordiales avec la République islamique, tout en restant critique sur certains dossiers. Il serait intéressant de relever que l’attaque n’a pas été menée directement par Téhéran, contrairement à celle qui avait visé le 2 mars une base britannique à Chypre. Les missiles, lancés par l’Iran, avaient été interceptés par Israël, selon le ministre britannique de la Défense, John Healy. Un groupe occulte pro-iranien qui se fait appeler Ashab el-Kahf, a ainsi revendiqué, vendredi, l’attaque nocturne aux drones contre une base française à Irbil, en Irak, où un soldat français a été tué et au moins cinq autres ont été blessés. Selon ce groupe, il s’agit d’une réaction au déploiement du porte-avions Charles de Gaulle dans le Golfe. Une initiative que le président français, Emmanuel Macron, avait prise «dans un but défensif». Ashab el-Kahf a également annoncé vouloir prendre pour cible l’ensemble des intérêts français dans la région et non seulement en Irak. L’attaque contre la base française ne doit cependant pas être seulement mise sur le compte d’une réponse au déploiement du Charles de Gaulle. L’Iran cherche surtout à faire parvenir un message au président Macron qui l’avait vivement critiqué la semaine dernière, qualifiant Ali Khamenei, l’ancien Guide suprême tué par des frappes israélo-américaines, de «bourreau». Emmanuel Macron s’en était pris également au Hezbollah, lui reprochant d’avoir entraîné le Liban dans une guerre qui ne le concerne pas. Ainsi, au moment où Washington et Tel Aviv continuent donc d’insister sur leur détermination à anéantir les capacités militaires de Téhéran, le régime des Mollahs s’efforce de montrer qu’il maintient celles-ci et qu’il a toujours la possibilité d’accentuer la pression sur ses «ennemis», en intensifiant ses attaques aux missiles et aux drones et en bloquant toujours le détroit d’Ormuz, au grand dam des Etats-Unis. Quelques heures après les menaces du nouveau Guide suprême iranien qui a promis de plonger la région dans le chaos, les attaques iraniennes se sont intensifiées contre des bases américaines en Arabie saoudite, où 56 drones ont pu être interceptés dans la nuit de jeudi à vendredi, selon Riyad, aux Emirats arabes unis et au Koweit où un missile a touché de plein fouet un immeuble résidentiel. La Turquie a également annoncé que l'Otan a intercepté au niveau du bassin oriental de la Méditerranée un missile iranien qui avait été tiré en sa direction. En Israël, des responsables militaires, cités par des médias, ont cependant dit avoir constaté une diminution de la fréquence des attaques iraniennes aux missiles et aux drones, notamment contre le territoire israélien. Celui-ci reste cependant sous le feu des attaques du Hezbollah qui a lancé plusieurs salves contre le nord israélien dans la nuit de jeudi à vendredi puis de nouveau vendredi, plongeant davantage le Liban dans une spirale de violence qu’il reste incapable de freiner. En représailles, Israël ne s’est pas contenté de bombarder les secteurs et les villages où la formation pro-iranienne est implantée ou de mener des assassinats ciblés, comme à Nabaa, au nord de Beyrouth, vendredi matin, mais a entrepris de mettre à exécution sa menace de frapper des infrastructures civiles libanaises. Premières cibles: deux ponts au niveau du Litani au Liban-Sud, dont un qui relie les cazas de Tyr, Nabatiyeh, Bint Jbeil et Zahrani et qui revêt de ce fait une importance stratégique. Pendant ce temps, le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, entamait une visite officielle au Liban. Dans les circonstances actuelles, celle-ci relève de la pure forme, l’Onu n’ayant aucun levier de pression ou marge de manoeuvres pour mettre fin au conflit en cours, ou intervenir afin de soustraire le Liban à la menace que représente le Hezbollah pour la sécurité du pays à long terme. Dans un message sur son réseau social, Truth Social, le président Trump a réaffirmé que Téhéran est sur le point de capituler. «Nous sommes en train de détruire totalement le régime terroriste d'Iran, militairement, économiquement et autrement». «La marine iranienne a disparu, leur armée de l'air n'est plus, les missiles, les drones et tout le reste sont décimés, et leurs dirigeants ont été rayés de la surface de la terre», a-t-il ajouté. Donald Trump a répété ce même message au cours d’une réunion virtuelle des dirigeants du G7. Selon le site Axios, il aurait évoqué une défaite très proche. Quelques heures auparavant, Mojtaba Khamenei, pourtant blessé dans la frappe qui avait tué son père, Ali Khamenei, affirmait qu’il n’était pas question pour l’Iran de «plier».

Le détroit d'Ormuz entre la tension irano-israélienne et le destin du commerce mondial

Dans la géopolitique contemporaine, rares sont les points sur la carte capables d'infléchir le cours de l'économie mondiale en un instant. Le détroit d'Ormuz est l'un des plus décisifs d'entre eux. Ce passage maritime étroit, qui sépare l'Iran du sultanat d'Oman, constitue l'artère vitale des exportations de pétrole et de gaz en provenance du Golfe vers le reste du monde. Dès lors, toute tension militaire dans la région — et plus encore dans le contexte d'une escalade continue entre l'Iran et Israël — place ce détroit au cœur de l'équation internationale. Il ne s'agit plus seulement d'un conflit régional ou d'une confrontation militaire circonscrite, mais de l'ébranlement potentiel de l'un des piliers fondamentaux de l'économie mondiale. L'importance du détroit dans le système économique mondial Quelque un cinquième du commerce pétrolier mondial transite chaque jour par le détroit d'Ormuz, outre une part considérable du gaz naturel liquéfié. Les grandes puissances industrielles d'Asie — la Chine, le Japon, la Corée du Sud — dépendent essentiellement de l'énergie acheminée depuis le Golfe par ce corridor. En conséquence, le simple fait de brandir la menace d'une fermeture du détroit, ou d'un resserrement du trafic maritime, suffit à provoquer un choc sur les marchés mondiaux. L'économie internationale, si imposante soit-elle, demeure extraordinairement sensible à toute menace pesant sur les approvisionnements énergétiques. Le détroit comme arme géopolitique L'Iran n'a cessé de jouer la carte du détroit d'Ormuz dans ses bras de fer avec l'Occident. Chaque fois que les pressions politiques ou les sanctions économiques s'intensifient, les menaces de fermeture ou de perturbation de la navigation reviennent avec régularité. Mais cette carte n'a jamais été aisée à abattre. Une fermeture complète du détroit signifierait une confrontation directe avec les puissances internationales, au premier rang desquelles les États-Unis, qui considèrent la liberté de navigation comme partie intégrante de leur sécurité stratégique. Le vrai danger ne réside pas nécessairement dans une fermeture totale du détroit, mais dans un resserrement indirect de la navigation: menaces contre les navires marchands, ciblage des pétroliers, pose de mines marines, escalade militaire limitée dans le Golfe. De telles mesures n'entraîneraient pas formellement la fermeture du détroit, mais suffiraient à perturber le trafic maritime et à faire monter en flèche les coûts de transport et d'assurance. Le conflit irano-israélien et l'extension des fronts Ces dernières années, le conflit entre l'Iran et Israël s'est mué en une confrontation multifronts, s'étendant de la Syrie à la mer Rouge en passant par l'Irak. À mesure que les tensions militaires s'intensifient, le Golfe lui-même s'est intégré dans ce tableau. Toute frappe israélienne d'envergure contre les installations nucléaires ou militaires iraniennes pourrait pousser Téhéran à riposter par des moyens diversifiés, notamment en faisant pression sur la navigation dans le détroit d'Ormuz. Dans ce cas de figure, l'objectif ne serait pas nécessairement de paralyser le commerce mondial, mais d'envoyer un message stratégique: toute guerre contre l'Iran ferait payer son prix aux marchés internationaux. L'économie mondiale face au choc énergétique En cas de resserrement de la navigation dans le détroit, le premier choc se ferait sentir sur les marchés pétroliers. Ces derniers réagissent rapidement aux risques géopolitiques, et les prix pourraient s'envoler en l'espace de quelques jours. La hausse des prix de l'énergie déclencherait à son tour une chaîne de répercussions économiques: renchérissement du transport et du fret, hausse des prix des biens de première nécessité, accélération de l'inflation dans la plupart des pays, ralentissement de la croissance économique mondiale. Dans un monde qui n'a pas encore pleinement surmonté les crises économiques successives, un nouveau choc énergétique pourrait avoir des effets profonds et durables. Des retombées régionales plus larges Les tensions dans le détroit d'Ormuz ne pèseraient pas seulement sur l'économie mondiale: elles s'étendraient à la stabilité politique de la région. Les pays du Golfe, qui dépendent de leurs exportations d'énergie transitant par ce couloir, se retrouveraient dans une position de grande fragilité, écartelés entre la nécessité de protéger leurs échanges et le risque d'être entraînés dans un conflit régional de grande ampleur. Par ailleurs, toute escalade militaire significative pourrait conduire à un redécoupage de la carte sécuritaire du Moyen-Orient, avec la perspective d'une extension des affrontements à d'autres fronts. Le Liban au cœur de la tempête régionale Pour le Liban, toute escalade majeure entre l'Iran et Israël ne saurait rester à distance de ses frontières. Le pays du Cèdre constitue en effet l'une des scènes les plus sensibles de ce conflit, en raison du rôle du Hezbollah, principal allié régional de l'Iran. Lorsque la confrontation s'est embrasée dans la région, le Liban s'est retrouvé face à l'un de deux scénarios: soit glisser vers un front militaire ouvert avec Israël, soit s'enfoncer dans une phase de pression politique et sécuritaire intense résultant des tensions régionales. Dans les deux cas, l'économie libanaise — déjà à bout de souffle — figure parmi les plus grandes victimes, que ce soit par la hausse des prix de l'énergie ou par la désorganisation du commerce régional. Entre dissuasion et déflagration En dépit de tous ces risques, la plupart des acteurs ont conscience qu'une perturbation complète du détroit d'Ormuz pourrait engendrer des conséquences difficiles à contenir. C'est pourquoi les menaces sont restées, la plupart du temps, dans le registre de la dissuasion politique plutôt que dans celui de l'action concrète. Pourtant, l'histoire enseigne que les grandes crises naissent souvent d'incidents mineurs ou de mauvais calculs entre parties adverses. Et dans une région aussi inflammable que le Golfe, un seul incident maritime peut suffire à déclencher une chaîne de réactions difficile à maîtriser. Le détroit d'Ormuz demeure ainsi l'un des points les plus névralgiques du système international. Il n'est pas simplement un couloir maritime de transit pour le pétrole: c'est un nœud géopolitique où convergent les intérêts des grandes puissances et les conflits du Moyen-Orient. À mesure que la tension monte entre l'Iran et Israël, la probabilité croît que ce détroit devienne une carte de pression stratégique dans un bras de fer qui déborde largement les frontières de la région. Et dans un monde qui dépend massivement des flux énergétiques du Golfe, la moindre perturbation de cette artère vitale pourrait suffire à provoquer un séisme économique planétaire. En fin de compte, le détroit d'Ormuz nous rappelle une vérité simple: dans le système international contemporain, un passage étroit sur la carte peut être capable d'infléchir le destin de l'économie de la planète tout entière.

Les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps au Liban...
Par
Khairallah Khairallah
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Le nombre considérable de roquettes récemment tirées depuis le territoire libanais en direction d’Israël est lourd de significations. La première et la plus frappante : contrairement à l’autorité libanaise, le Corps des gardiens de la révolution iranienne n’a pas perdu son temps depuis l’accord de cessez-le-feu entre le Hezbollah et Israël, le 23 novembre 2024, sous le gouvernement de Najib Mikati. Le président de la Chambre, Nabih Berry, avait joué un rôle central dans la conclusion de cet accord, qui reflétait le besoin du Hezbollah, à ce moment-là, de mettre fin aux combats à n’importe quel prix. Il est désormais évident qu’Israël a exploité l’accord de cessez-le-feu pour affirmer sa liberté de poursuivre sa campagne contre le Hezbollah, tandis que les Pasdaran tiraient parti de ce même accord pour consolider leur présence au Liban et se préparer à la phase de confrontation entre l’Iran d’un côté et les États-Unis et Israël de l’autre. Oui, les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps. Ils ont repris leurs activités au Liban à travers ce qui subsistait du Hezbollah, et les fruits de ce succès se sont manifestés dans la période ayant suivi l’assassinat du Guide spirituel, Ali Khamenei, il y a environ deux semaines. La conséquence de cet assassinat a été l’entrée du Liban tout entier dans la guerre que mène l’Iran face aux États-Unis et à Israël. Comment le Liban est-il entré dans cette guerre? Quelle est la responsabilité de l’État libanais à cet égard? Voilà la grande question qui s’impose en cette période où nous assistons à une extension de l’occupation israélienne et à des frappes toujours plus nombreuses, ciblées et précises, sur le territoire libanais… jusqu’au cœur même de Beyrouth. Le plus étrange, c’est qu’il n’existe plus vraiment de Hezbollah au Liban. Pardon: le Hezb existe, mais uniquement quand les besoins des Pasdaran l’exigent. Des observateurs avisés racontent qu’un officier des Gardiens a ainsi ordonné à des combattants du Parti de lancer des roquettes, depuis le sol libanais, en direction d’Israël. Ce faisant, l’officier iranien a proclamé la réouverture du front du Liban-Sud. Cela s’est produit à l’encontre de la volonté de l’État libanais, y compris celle du président de la République, Joseph Aoun, du président du Conseil, Nawaf Salam… et de la majorité des Libanais. Naïm Kassem n’était pas au courant des détails de ce qui s’était passé. C’est par la télévision qu’il a appris le tir des roquettes, de la même façon que Mojtaba Khamenei a appris, via les écrans, que les Pasaran l’avaient désigné Guide. Mojtaba a profité de son premier discours depuis sa nomination pour déclarer qu’il avait «appris sa désignation à la télévision». Le paradoxe est qu’il a fallu trouver quelqu’un pour lire ce discours en son absence — le nouveau Guide semblant souffrir de blessures qu’il a reçues… et peut-être de bien davantage. Il ressort de tout cela — tant de ce qui se passe au Liban qu’en Iran même — que les Pasdaran sont le véritable détenteur du pouvoir de décision dans les deux pays, et qu’ils n’ont trouvé meilleure vitrine au Liban que le Hezbollah. Il ne fait plus aucun doute que le Parti, qui n’a jamais été qu’une brigade des Gardiens aux effectifs libanais, est désormais une milice confessionnelle libanaise placée sous le commandement d’officiers iraniens. Entre l’ignorance des autorités libanaises, à tous les niveaux, de ce qui se trame sur le sol libanais et dans la région — notamment quant au sens profond du bouleversement survenu en Syrie —, et les développements récents que représente la nouvelle offensive militaire israélienne, il est impossible de nier que le Liban traverse une période décisive. Le problème tient à ce que le Liban officiel n’a pas compris que le temps ne travaillait pas pour lui. Le temps a rattrapé le Liban. Il est clair que les opportunités ouvertes depuis l’accord du 23 novembre 2024 ne se représenteront pas. Nul n’a conscience de cette réalité: Joseph Aoun n’aurait pu accéder à la présidence de la République sans la défaite du Hezbollah dans la «guerre d’appui à Gaza». Si le Parti était encore debout, son précédent secrétaire général, Hassan Nasrallah, se serait cramponné à son candidat Sleiman Frangié, que l’on supposait destiné à la présidence. Le Parti avait exigé que son candidat soit président de la République, exactement comme il avait imposé Michel Aoun en octobre 2016, qu’il avait accompagné main dans la main, avec son gendre Gebran Bassil jusqu’au palais de Baabda. Il les y avait portés pour que la présidence soit au service de l’Iran et de son projet expansionniste, hostile à tout ce qu’il y a d’arabe dans la région — rien de plus. Ce qui est passé est passé. Que peut faire le Liban à présent, maintenant que la «République islamique» a réussi, par le biais du Corps des gardiens, à rouvrir le front du Liban-Sud? Peut-on éviter les erreurs du passé récent — un an et quelques mois à peine? La réponse est qu’il n’y a pas d’autre choix que de faire face à la réalité: le pays est désormais, à l’instar de l’Iran, sous l’autorité des Pasdaran. Comment affronter cette autorité qui exprime, sous une forme certes différente, l’emprise iranienne totale sur le Liban? Une réponse libanaise s’impose. Et aucune digne de ce nom ne sera possible sans que le mur de la peur ne soit brisé face au Hezbollah, qui n’a plus d’existence significative sinon en tant qu’instrument entièrement contrôlé par les Pasdaran. Une fois encore: les Pasdaran n’ont pas perdu leur temps depuis l’automne 2024, lorsque le Liban a conclu son accord de cessez-le-feu avec Israël. Ils ont même renforcé leur position au Liban, ce que confirme le volume des roquettes tirées en direction d’Israël. Le Liban paiera chèrement le prix de ces tirs, et plus encore le prix de ne pas avoir compris que le temps ne jouait pas en sa faveur — que tout discours sur le désarmement du Hezbollah ne vaut rien sans actes concrets sur le terrain. Il fallait des actes, quel qu’en soit le coût, sans craindre les invocations d’une guerre civile ou autres menaces de ce genre, qui n’ont en réalité aucune prise sur le réel.