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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Aoun stigmatise les agissements du Hezbollah dans le Golfe

C’est au rythme des échanges de tirs de missiles entre l’Iran et Israël que le monde arabe et islamique a célébré, vendredi, la fête du Fitr, qui marque la rupture du jeun de Ramadan. Le président libanais Joseph Aoun s'est entretenu vendredi par téléphone à cette occasion avec son homologue émirati, Cheikh Mohamed ben Zayed Al Nahyane. Au cours de cet entretien le chef de l’Etat a "stigmatisé l'implication de certains partis politiques dans un complot de sabotage que les Emirats ont annoncé avoir déjoué aujourd'hui" (vendredi), selon un communiqué de la présidence libanaise, faisant référence aux accusations visant le Hezbollah. La milice pro-iranienne a de son côté rejeté vendredi les accusations "fallacieuses" des Emirats arabes unis qui ont annoncé l'arrestation d'au moins cinq membres d'un réseau terroriste lié à l'Iran et au Hezbollah, sur fond de guerre au Moyen-Orient. C'est la troisième fois cette semaine que le mouvement chiite nie tout lien avec des cellules démantelées dans des pays du Golfe. Le réseau du Hezbollah aux Emirats avait "cherché à infiltrer l'économie nationale et à mener des opérations extérieures menaçant la stabilité financière du pays" dans le cadre d'"un plan stratégique prédéfini, en coordination avec des parties externes liées au Hezbollah et à l'Iran", avait indiqué l'agence de presse officielle Wam, citant les services de sécurité des Emirats. Dans ce même contexte, le Hezbollah a démenti à deux reprises cette semaine toute présence au Koweït, après l'arrestation de 16 personnes accusées d'avoir planifié une opération de "sabotage". Les autorités koweitiennes ont fait état, par ailleurs, du démantèlement d'une cellule de dix personnes affiliées au Hezbollah qui préparait, selon l’émirat, "un complot terroriste visant des installations vitales". Au cours d’un entretien téléphonique avec l’émir du Koweït, le président Aoun devait également condamner les agissements du Hezbollah dans l’émirat. De son côté, l'ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, Michel Issa, a salué la proposition du président Joseph Aoun d'entamer des négociations directes avec Israël pour mettre fin à la guerre contre le Hezbollah. M. Issa a néanmoins déclaré qu'Israël n’a pas « décidé de mettre fin à ses frappes ». "Le Liban doit décider s'il doit rencontrer les Israéliens dans ces circonstances", a-t-il ajouté. Par ailleurs, le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, a appelé vendredi l'Iran à des "concessions majeures". " Le régime iranien doit se résoudre à un changement radical de posture permettant la coexistence pacifique de l'Iran avec son environnement régional", a-t-il ajouté. La diplomatie française cherche en particulier à éviter un élargissement du conflit entre Israël et le Liban, entraîné par le Hezbollah dans une guerre qui ne le concerne pourtant pas. Jean-Noël Barrot a ainsi condamné «la décision inadmissible et irresponsable du Hezbollah» qui s'est joint «aux agressions iraniennes contre Israël», tout en réaffirmant la disponibilité de Paris à faciliter des pourparlers «directs», entre Tel Aviv et Beyrouth. Tel Aviv n’écarte toujours pas l’éventualité d’une incursion terrestre d’envergure que la France essaie donc d’éviter, alors que le Hezb continue de cibler le nord d’Israël. Le porte-parole militaire israélien a annoncé vendredi que Tel Aviv envisage d’accentuer la pression sur le Hezbollah et élargir au cours des prochains jours, ses opérations militaires terrestres au Liban-Sud. Il a précisé que l’armée israélienne a ciblé plus de 2000 objectifs de ce groupe, depuis qu’il a commencé à attaquer son territoire, et continuera de le faire. Depuis le début de la guerre lancée par l’axe Israël-Etats-Unis contre l’Iran, le 28 février, les autorités israéliennes répètent que leurs opérations militaires ne prendront fin que lorsque les objectifs fixés seront atteints: anéantir les capacités de l’Iran à produire des armes nucléaires et balistiques, affaiblir, sinon détruire le régime des Mollahs et ses proxies dans la région. Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et le président américain, Donald Trump, ont tous deux réaffirmé qu’ils s’en rapprochent. A ces propos, les Gardiens de la révolution en Iran ont réagi en annonçant, vendredi, que Téhéran «poursuit, depuis le début de la guerre, la production de missiles», ne connaît pas de pénurie de stocks, et qu’ «il n’y a aucune inquiétude à ce sujet», selon l’agence Reuters. Ils ont dans le même menacé de cibler des responsables israéliens et américains. Cette menace en particulier, fait suite à l’élimination continue des cadres du commandement iranien. Les Pasdarans ont ainsi confirmé vendredi la mort de leur porte-parole, Ali-Mohammad Naïni, alors qu’Israël annonçait la liquidation d’un «commandant clé du ministère iranien du Renseignement, Mehdi Rastami Shmastan, lors d’une frappe ciblée, mercredi». Sur un autre plan, le Royaume-Uni a autorisé les Etats-Unis à utiliser des bases britanniques pour frapper des sites iraniens visant le détroit d'Ormuz dans le cadre d'"opérations défensives", une décision que Londres aurait dû prendre "beaucoup plus rapidement" selon Donald Trump. Le chef de la diplomatie iranienne Abbas Araghchi a lui accusé sur X le Premier ministre Keir Starmer de mettre "des vies britanniques en danger en autorisant l'utilisation de bases britanniques pour mener une agression contre l'Iran".

Hausse de ton des pays arabes et islamiques contre l’Iran, qui doit «cesser ses attaques»

Alors que les combats sur le terrain au Liban-Sud continuent de faire rage, et que l’escalade se poursuit sur le front iranien, les yeux sont rivés vers Riyad en ce 19 mars: la capitale saoudienne a accueilli une réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères des pays arabes et islamiques. Les États arabes du Golfe sont en effet la cible des missiles iraniens depuis le début de l’attaque israélo-américaine sur ce pays le 28 février dernier: sous couvert d’attaques contre les intérêts américains dans ces pays, les gardiens de la Révolution iranienne ciblent les infrastructures civiles et les villes, et continuent de menacer les infrastructures pétrolières. Le ton des interventions à l’issue de cette réunion à Riyad était particulièrement ferme, non seulement au sujet des missiles et des drones qui pleuvent sur le Golfe, mais aussi au sujet des menaces iraniennes de fermer le détroit d’Ormuz par lequel passe près de 20% du pétrole mondial, et notamment celui venant des pays du Golfe. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, Fayçal ben Farhan al-Saoud, a clairement exprimé le refus de tout chantage lié au détroit d’Ormuz, et a mis en avant «le droit des pays (du Golfe) à se défendre contre les attaques incessantes». Unanimement, les ministres réunis ont condamné «les attaques iraniennes totalement injustifiées, par missiles et par drones, sur des zones résidentielles», réaffirmant «le droit des États à la légitime défense, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations Unies». Ils ont lancé «un appel à l’Iran pour qu’il mette immédiatement fin à ses attaques et respecte le droit international ainsi que les principes de bon voisinage», affirmant que «l’avenir des relations avec l’Iran dépend de son respect de la souveraineté des États et du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures». Enfin, l’autre grand point ayant figuré dans le communiqué de cette réunion est «la condamnation de tout appui et aide à l’armement de milices dans les pays arabes», ce qui concerne directement le Hezbollah au Liban, le Hamas en Palestine, le Hached el-Chaabi en Irak ou encore les Houthis au Yémen. Ce qu’il faut retenir de ces déclarations est non seulement le ton ferme unanimement adopté par l’ensemble des pays arabes et islamiques, mais aussi l’isolement croissant dans lequel la stratégie adoptée par l’Iran depuis le début de sa guerre avec les États-Unis et Israël, qui repose sur la volonté manifeste de semer le chaos dans la région, commence à se retourner contre lui. Les ministres réunis ont également exprimé leur «appui à la sécurité et la stabilité du Liban, au monopole des armes aux mains de l’État et à la condamnation des attaques israéliennes contre son sol». Autant dire une ferme position à l’encontre des deux belligérants, le Hezbollah et Israël. Le Liban était présent à cette réunion en la personne de Joe Raggi, ministre des Affaires étrangères. Dans ses déclarations, celui-ci a appelé les pays arabes et islamiques à soutenir l’initiative du président Joseph Aoun en faveur de négociations directes avec Israël, une initiative lancée en vue de mettre fin à la guerre sur le Liban qui a déjà fait près d’un millier de morts et plus d’un million de déplacés. Jusque-là, ni Israël (et derrière lui les États-Unis) ni le Hezbollah (et le tandem chiite au Liban) ne montrent de bonnes dispositions à cet égard. Tout en condamnant les attaques israéliennes, le ministre libanais n’a pas omis de reprocher à l’Iran d’avoir entraîné le Liban dans la guerre par le biais du Hezbollah, une position à des années lumières de celle de ses prédécesseurs. Il a enfin réitéré la condamnation du Liban des attaques menées par Téhéran contre le Golfe. En marge de la réunion, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad Chibani, a réaffirmé à son homologue libanais que son pays n’a aucunement l’intention d’entrer au Liban ni de s’ingérer dans ses affaires intérieures. Selon des informations diffusées dans les médias dernièrement, les États-Unis auraient demandé à la Syrie de s’impliquer dans la guerre en cours au Liban pour mettre le Hezbollah (un ennemi notoire du nouveau régime syrien) au pas, mais Damas aurait refusé. Pour la première fois, des missiles à longue portée Alors que les ministres arabes et islamiques sont réunis en Arabie saoudite, la diplomatie française s’active au Liban. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot était attendu à Beyrouth jeudi en journée. La France, rappelons-le, soutient l’initiative du président Aoun en vue de négociations directes avec Israël et a proposé qu’elles se tiennent à Paris. Mercredi, des propos de l’envoyé du président français au Liban, Jean-Yves Le Drian, avaient fait des remous: dans un entretien télévisé, celui-ci a estimé que le Hezbollah est directement responsable de cette nouvelle escalade au Liban par son lancer de roquettes le 2 mars à l’aube, et qu’il agit pour le compte de l’Iran et nullement dans l’intérêt des Libanais, et certainement pas ceux du Liban-Sud. Il a cependant critiqué aussi les appels répétés au gouvernement libanais (notamment par les États-Unis) à désarmer le Hezbollah, faisant remarquer qu’Israël n’a pas pu le faire au cours d’années de conflit, et que le Liban ne pouvait donc pas s’acquitter de cette mission «en trois jours et sous les bombes». Dans ce contexte, la visite de Jean-Noël Barrot à Beyrouth, selon les observateurs, a peu de chance de faire une quelconque différence alors même que le terrain semble s’enflammer. Le temps de la diplomatie n’est de toute évidence pas encore venu. En effet, malgré un calme relatif ces dernières heures dans la banlieue-sud de Beyrouth et dans la capitale, le front du Liban-Sud connaît des combats féroces entre combattants du Hezbollah et armée israélienne, celle-ci ayant annoncé avoir tué une vingtaine d’entre eux ces dernières 24 heures. Le Hezbollah, lui, ne communique plus sur ses pertes humaines depuis l’escalade de mars 2026. La nouveauté de ces dernières heures est l’utilisation, par la formation chiite, de missiles balistiques à longue portée, qui auraient été tirés depuis la région de Baalbeck, dans la Békaa-nord, un autre de ses fiefs, pour la première fois non seulement au cours de ce conflit, mais durant le précédent aussi, en 2023-2024. Ces nouvelles armes changent totalement les règles du jeu, puisqu’elles élargissent le terrain des combats, obligeant probablement les Israéliens à changer de stratégie puisqu’il est clair que le Hezbollah ne se suffit plus de roquettes lancées à proximité des frontières. Le timing de ce développement, qui a lieu en parallèle avec l’assassinat d’importantes personnalités en Iran et une intensification des frappes américaines sur ce pays, pourrait s’expliquer par la nécessité d’occuper au maximum l’armée israélienne sur ce front libanais, en total mépris des pertes de vies et de biens dans l’intérieur libanais. Autre signe de l’emballement de ce front libanais et de l’animosité croissante des partisans de la milice contre un gouvernement libanais qui la considère désormais comme opérant illégalement: une série de cyberattaques sur différents sites internet de ministères libanais, dont celui de l’Information (qui a banni le mot «résistance» des médias publics). Le groupe de hackers, qui se fait appeler les Fatimides, une référence à l’histoire chiite, avait également attaqué le site de la MTV, média notoirement anti-Hezbollah, en début de semaine.

Seuls les chiites peuvent sauver les chiites
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Khairallah Khairallah
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Parmi les commentaires les plus savoureux entendus récemment, celui d'un porte-voix de ladite «Résistance» apparu sur l'une des chaînes satellitaires libanaises, affirmant que le «Hezbollah défend sa terre» face à Israël. Il est difficile de trouver falsification des faits plus éhontée que celle-là, orchestrée par un personnage sunnite qui fait depuis plusieurs années office de vitrine pour le parti, en échange de rétributions qu'il perçoit régulièrement. Il n’y a pas un mot de vrai dans ce que profère ce «résistant sunnite», qui confond la défense d'une terre — laquelle n'est pas celle du Hezbollah — avec le travail de consolidation de l'occupation israélienne. La réalité est simple: le parti a rouvert le front du Liban-Sud, une fois de plus, sur instructions directes de l'Iran, instructions qui n'ont rien à voir, ni de près ni de loin, avec les intérêts du Liban et des Libanais. Au Liban, une farce se joue, acte après acte, à laquelle il faudra bien mettre un terme, tôt ou tard. Elle aurait pu prêter à rire si elle n'avait viré à la tragédie humaine authentique. Rien ne mesure mieux l'ampleur de cette tragédie que le fait que le nombre de déplacés — des villages du Sud, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth — a franchi le cap du million, dans un pays qui compte quelque six millions de citoyens. Deux facteurs expliquent qu'Hezbollah ait rouvert ce front, sous prétexte de venger l'assassinat par les États-Unis et Israël du «Guide» iranien Ali Khamenei. Le premier est la subordination totale du parti aux Gardiens de la Révolution iraniens: c'est un officier du Corps des gardiens qui a donné l'ordre de lancer les six roquettes qui marquèrent le début de la reprise des hostilités. Le second tient à la nature même d'Hezbollah et à son idéologie, fondée sur l'exploitation de l'occupation israélienne. Pas d'Hezbollah sans occupation, et pas d'occupation israélienne de territoire libanais sans Hezbollah. Lors du retrait israélien du Liban-Sud, en mai 2000, le parti s'obstina à soutenir que ce retrait était incomplet — et ce, alors même que le Conseil de sécurité des Nations Unies avait confirmé qu'Israël avait appliqué à la lettre la résolution 425, adoptée par le Conseil en 1978, et s'était retiré jusqu'à la «Ligne bleue», qui est la ligne de cessez-le-feu entre le Liban et Israël — à quelques différences négligeables près, la frontière entre les deux pays. Le parti inventa aussitôt l'affaire des fermes de Chebaa et des sept collines pour justifier la conservation de son arsenal. Il apparut alors, avec une clarté sans appel, que l'existence de l'occupation était la raison d'être du parti, et que cet armement constituait la colonne vertébrale d'une organisation dont l'unique dessein est de faire du Liban une colonie iranienne, rien de plus. Au milieu de tout ce qui se déroule aujourd'hui sur le sol libanais, Hezbollah semble prêt à embraser le pays, à le réduire en cendres, pourvu de pouvoir en prendre le contrôle. Voilà ce qui explique qu'il s'engage dans une guerre perdue d'avance, une guerre dont le Liban ne récoltera que ruines, lui qui tourne en rond dans un cercle fermé — un cercle sur lui-même. Si le parti, et l'Iran derrière lui, a accompli quelque chose au cours de ces quarante-cinq années, cet accomplissement — de signe négatif — tient dans la transformation de la nature de la communauté chiite au Liban, dans sa majorité du moins. Il subsiste dans le pays une élite chiite qui fait front contre le projet expansionniste iranien dans chaque région du Liban : la banlieue sud, le Sud, la Békaa. Une élite chiite qui sait ce que représente le Liban, et ce que signifie lui appartenir, plutôt que d'être un «soldat dans l'armée du wali el-faqih », selon la formule de Hassan Nasrallah. Dans un moment de vérité, Nasrallah a reconnu, image et son à l'appui, qu'Hezbollah était une créature de la «République islamique»… Qui brisera ce cercle fermé dans lequel tourne le Liban? La position adoptée par le président de la République Joseph Aoun et le président du Conseil des ministres Nawaf Salam est certes d'une importance capitale. Mais le besoin est plus pressant que jamais d'un soulèvement intérieur chiite qui rompe ce cercle, au lieu de continuer à tourner sur soi-même. L'impulsion de ce soulèvement ne peut venir de l'extérieur du «duopole chiite», lequel a prouvé qu'il n'a jamais été qu'un écran destiné à couvrir l'armement d'Hezbollah — c'est-à-dire à utiliser cet armement pour faire pression sur l'État libanais et semer la terreur dans les rangs des autres communautés: sunnites, chrétiens, druzes. Qui mènera ce soulèvement intérieur libanais? Où est le rôle du chef du mouvement Amal, président du Parlement, Nabih Berry, qui use d'un langage de bois entièrement au service de la position iranienne sur le Liban? En définitive, les Gardiens de la Révolution ont accompli au Liban ce qu'ils avaient accompli en Iran même: un coup d'État. Ils ont mis la main, entièrement, sur Hezbollah, afin d'arrimer le destin du Liban à celui de la «République islamique» et à la culture de la mort qu'elle prône. Le Liban ne peut faire l'économie d'un retour au langage de la raison et de la logique, au lieu d'agiter l'étendard de «la décision est dictée par les armes sur le terrain». Les conséquences d'un tel slogan sont connues: il ramènera une Nakba sur le Liban, et sur la communauté chiite en particulier. Il est du devoir des chiites de sauver les chiites, plutôt que de demeurer captifs des Gardiens de la Révolution iraniens… ou d'écouter les élucubrations de tel ou tel «résistant», qu'il soit chiite ou sunnite. Ce sont des hypocrites, à la manière des Gardiens de la Révolution, lesquels semblent déterminés à se suicider. Il n'y a aucune raison que les chiites du Liban se suicident au service de cette pulsion que manifestent les Gardiens de la Révolution — d'autant que les chiites du Liban ont une référence qui est l'État libanais, ou du moins qui devrait l'être…

Aide-mémoire politique et militaire
Par
Khalil Helou
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Depuis quelque temps, une grande partie de l’opinion publique accuse l’armée – et/ou son commandant en chef – de faillir à son devoir, sinon de se mutiner contre le gouvernement qui lui a demandé de démanteler l’arsenal militaire du Hezbollah. L’armée libanaise est ainsi devenue la cible favorite de certains journalistes, bloggeurs et activistes des réseaux sociaux, alors qu’elle est admirée et presque déifiée par leurs homologues du camp opposé. Le ridicule et l’inadmissible dans l’affaire est que les admirateurs d’aujourd’hui accusaient hier l’armée de tous les maux. Ils lui reprochaient une «collabo» avec «l’impérialisme» américain (étiquette clichée que les n’importe qui collent sur le front de tout ce qui ne leur plaît pas), en référence à la coopération militaire entre le Liban et les États-Unis, alors que sans les aides américaines, notre armée aurait été non opérationnelle, vu la maigreur du budget de la défense. Ces néo-admirateurs de l’institution militaire s’ajoutent aux admirateurs permanents qui étouffent la troupe tellement ils l’enlacent. Ceux qui discréditent l’armée en toutes circonstances, et ils sont nombreux, prétendent qu’elle ne les a jamais protégés, oubliant un palmarès éloquent d’un siècle de sacrifices, surtout depuis les années 60. Ceux-là utilisent, à juste titre parfois, des arguments tels que le comportement en public de certains militaires, les interventions télévisées de certains retraités, et d’autres. Ils se concentrent sur les détails et passent sciemment à côté de l’essentiel. Tout ce monde a fait de l’armée libanaise une matière médiatique, ce qui est nuisible, toutes dimensions confondues. Certes, une réforme en matière de sécurité et de défense s’impose, mais ceci est du ressort du pouvoir législatif, compétent en la matière. Notre armée ne devrait pas se mêler de politique. Toutefois, les impasses nationales et la faillite du pouvoir, la placent au centre de toutes les attentions. Ainsi, depuis 1958, et à la suite de la mini-guerre civile de l’époque, les militaires ont été projetés dans la scène politique, à laquelle ils ne sont pas du tout préparés. Peu d’entre eux s’y adaptent. Pour en revenir à l’aspect opérationnel de l’armée, celle-ci reçoit, en plus des aides militaires américaines, d’autres soutiens de pays européens et arabes. L’Iran, si chéri par le Hezbollah, ses alliés inconditionnels, et ceux saisonniers (élections obligent), n’a jamais offert sérieusement d’aider notre institution militaire, bien que sa doctrine porte sur la défense du pays contre toute agression, y compris israélienne. Téhéran n’a proposé que des aides militaires superficielles à l’armée, et réservait celles sérieuses au Hezbollah, notamment les missiles antichars de dernière génération, les drones et autres missiles de tous genres, mis à part les aides financières. L’institution militaire n’a plus assuré de présence effective au Liban-Sud depuis 1975, ce qui a abouti à la situation actuelle. Cette absence s’expliquait notamment par la volonté de l’occupation syrienne, surtout à partir de 1990. Depuis cette année, les présidents installés à Baabda étaient soumis à Damas qui leur interdisait d’imposer la souveraineté nationale au Liban-Sud. Le président Émile Lahoud, dont l’amitié avec son homologue syrien, Hafez Assad, était étroite, a pris soin avec ses gouvernements successifs, d’empêcher les forces régulières de se déployer au sud, après le retrait total d’Israël du Liban-Sud le 25 mai 2000, sous prétexte que les hameaux de Chebaa étaient toujours occupés, et que notre armée ne doit pas assumer le rôle de garde-frontières pour Israël. Mais ce faisant, il a favorisé le déploiement du Hezbollah dans cette région, soi-disant pour libérer ces hameaux, ce qui nous a valu la guerre dévastatrice de 2006, et la fameuse expression du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah «si j’avais su». Un an plus tard, l’organisation Fateh al-Islam (organisation émanant d’al-Qaeda) occupait le camp palestinien de Nahr el-Bared au nord de Tripoli, et planifiait d’établir un émirat islamique au Liban-Nord, fidèle à Oussama Ben Laden. Lorsque l’armée a combattu Fateh al-Islam qui avait posé une bombe dans un bus à Aïn-Alak, au Metn-Nord, tuant des civils, opéré des holdups dans des banques, et tué, en une heure, 29 de nos soldats, Hassan Nasrallah avait dit, textuellement: «Les camps palestiniens sont une ligne rouge.» À l’époque, l’armée avait cependant outrepassé cet ultimatum et vaincu l’organisation terroriste, au prix de 170 martyrs. Le Hezbollah, à l’époque, encerclait le Sérail et le Premier ministre Fouad Siniora, à travers un sit-in qui durait depuis des mois, dans une tentative de coup de palais. Plus tard, en 2008, l’impasse politique a propulsé le général Michel Sleiman à la présidence. Ce dernier a terminé son mandat, accusé de tous les maux par le Hezbollah. Michel Sleiman avait refusé de se soumettre, comme son prédécesseur et, surtout, avait élaboré une stratégie de défense visant à restaurer la souveraineté de l’État, péché mortel impardonnable, aux yeux de la milice, car pouvant conduire à sa fin. En 2016, le Hezbollah et ses alliés, après une entente avec les souverainistes, installent Michel Aoun à Baabda. Celui-ci a pris soin, dès le début de son mandat, d’empêcher l’élaboration d’une stratégie de défense que son prédécesseur, Michel Sleiman, avait pourtant mis sur la table, prétendant que les stratégies changent et qu’il est inutile d’en élaborer une. Il a ensuite déclaré à plusieurs reprises que l’armée était incapable de défendre le pays. Quand, au cours de l’été 2017, la troupe a croisé le fer avec le groupe État islamique (Daech) dans la bataille de Fajr al-Jouroud, qu’elle en est sortie victorieuse et qu’elle s’apprêtait à mener l’assaut final contre ce groupe, la victoire totale a été avortée, sur ordre du président Aoun, et les combattants de Daech ont été évacués en bus vers la Syrie, après un arrangement entre le Hezbollah et le groupe État islamique. Un mois plus tard, en octobre 2017, Michel Aoun, allié indéfectible du Hezbollah, et certainement à la demande de ce dernier, a déclaré devant la presse: «La situation économique du Liban ne permet pas d’équiper l’armée et il existe des raisons qui empêchent que les armes soient exclusivement entre ses mains», considérant qu’«une solution au Moyen-Orient débouchera sur un règlement du problème des armes du Hezbollah». Actuellement, le pouvoir a pris des positions louables quant à la restauration de la souveraineté. Toutefois, la troupe n’est pas en train de les exécuter, étant donné que cette mission nécessite une supervision permanente de la part de l’exécutif, chose qui n’existe toujours pas. L’exécutif tergiverse ou propose des initiatives obsolètes. Pour conclure, chacun veut que la mission de l’armée corresponde à ses désirs et l’exploite comme matière médiatique, positivement ou négativement, pour se faire une notoriété. Le véritable responsable à qui demander des comptes reste le pouvoir exécutif, qui comprend le Conseil des ministres et le président de la République, ainsi que le Parlement, en attendant que son président, Nabih Berry le permette, et respecte la séparation des pouvoirs. Montesquieu se retourne dans sa tombe.

Sauver le Liban
Par
Michel Hajji Georgiou
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Le conflit qui se déroule actuellement au Liban – et plus largement, au Moyen-Orient – est doublement meurtrier. Certes, il y a d’abord les victimes, les dégâts matériels, ainsi que leurs conséquences économiques sur le monde entier. Mais, au-delà, une certaine logique binaire anime les esprits de part et d’autre, et elle paraît bien plus destructrice à long terme. Dans la rhétorique habituelle, les guerres sont présentées comme le moyen le plus court pour traiter une problématique insoluble. Le résultat, au cours du siècle écoulé, prouve pourtant le contraire. Les guerres ont engendré une multitude de problèmes, et ce quel qu’ait été leur bien-fondé. La solution militaire n’est plus suffisante pour trancher, et la gestion politique de l’après-guerre, surtout américaine, a pour le moins été catastrophique depuis Saigon. La guerre actuelle entre l’Iran et le Hezbollah d’une part, et les États-Unis et Israël de l’autre, dépasse largement le contexte libanais. La traiter uniquement à travers la lorgnette libanaise (les armes du Hezb) serait une erreur, et ce en dépit de l’exaspération parfaitement justifiée vis-à-vis de la situation totalitaire créée par le parti pro-iranien au Liban tout au long de quatre décennies. Mais l’ennemi (Israël) de mon ennemi (le Hezbollah) n’est pas mon ami. Un dérapage dans certains positionnements actuels supposent qu’il faille choisir, dans cette guerre, entre l’un des deux camps, dans l’objectif de régler des comptes intérieurs. Dans la foulée, le discours prend par moments une tournure sectaire — et renoue avec les vieux démons des vindictes intercommunautaires, qui plus est à l’aune de la crise inédite que le pays traverse, avec le déplacement de population provoqué par l’hubris démesuré israélien dans l’impunité la plus totale. C’est oublier que toutes les communautés libanaises ont fait la même erreur, à savoir celle d’être, in fine, amalgamée à un projet d’hubris qui a créé chez chacune d’elles, tour à tour, un sentiment de défaite et d’abattement insupportable. La question chiite n’est pas née hier. Elle a été mue par une volonté de reconnaissance sociale après des décennies de marginalisation de la construction étatique. Ne trouvant d’écho, les chiites ont abandonné leur projet moderniste et se sont orientés vers des formes identitaires d’organisation à forte connotation sociale. Et cette organisation a brisé les structures traditionnelles sans que l’État ne soit assez fort pour les remplacer. Si le Hezbollah ne représente pas toute la communauté chiite, il en représente toutefois une partie, par conviction ou par nécessité structurelle. Et l’autre partie de la communauté ne peut sans doute pas rester neutre ou insensible, malgré son manque d’engouement pour le parti, face à une agression sanglante et systématique qui touche leurs proches et leurs biens. Surtout s’il n’existe aucune alternative politique pour leurs permettre de sortir de la catastrophe dans laquelle ils ont été entraînés bon gré mal gré. Le lien entre les chiites et le Hezbollah dépasse le simple contexte noir/blanc, du fait des liens de sang d’une part et des spécificités de la rivalité mimétique entre les communautés libanaises au sein de l’espace public de l’autre. Le Hezb, et avant lui Amal, ont longtemps joué sur le trauma chiite de l’exclusion hérité des iniquités du passé. Du reste, le parti s’est employé à marginaliser, exclure ou laminer tous les opposants chiites libanistes à la doctrine khomeiniste de la wilayat el-faqih , dans toutes ses composantes, de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine à l’intellectuel libéral Lokman Slim, en passant par la gauche libanaise souverainiste. Le Hezbollah a ainsi sciemment, depuis des décennies, établi une confusion voulue entre les deux niveaux d’appartenance — nationale et communautaire, ce qui, du reste, a été le modèle de tous les partis durant la guerre, obnubilés par une seule chose: la conquête du pouvoir. La différence, c’est que le Hezb l’a fait exclusivement comme étant une satrapie de la nouvelle Perse, qui en a tiré les dividendes politiques et matérielles. Pourtant, entre le Hezbollah et l’Iran d’une part, et Israël de l’autre, il y a un troisième camp: le Liban, la légitimité libanaise. Et, quelle que soit sa fragilité, c’est le seul qui mérite d’être suivi. Si l’État libanais est rachitique depuis 1973 à cause des guerres et des tutelles, et tente de se remettre sur pied tant bien que mal actuellement, il n’en reste pas moins qu’il est la seule garantie du pays pour tous les Libanais, quelles que soient leurs communautés. Toute la complexité de l’État libanais est dans le fait qu’il est appelé à gérer non seulement des individus, mais également des communautés, des groupements humains, des régions, des cultures. Un État simple ne peut être que réducteur et un État réducteur est, par définition, un État totalitaire qui, ne pouvant être en harmonie avec une société complexe, va tenter de la refaçonner à sa guise, de la simplifier. C’est l’écueil dans lequel sont tombées chacune des parties communautaires qui ont voulu façonner un Liban à leur image, dans l’exclusion et la marginalisation des autres composantes du pays. L’État libanais reste la seule garantie, oui. À condition que ses communautés – et, avec, leurs leaders respectifs qui continuent de se comporter comme des chefs de clans issus des temps féodaux et revêtus d’une mission historique divine de restauration de la grandeur et de la sécurité de leur horde – fassent enfin une allégeance définitive à l’État et à l’idée du Grand Liban dans ses frontières reconnues internationalement — sans conditions et sans compromissions à quiconque. Et à condition que l’État, aussi, prouve qu’il assume sans vaciller sa responsabilité de préserver le Liban, dans le respect de la Constitution. Le Liban ne peut pas sortir vainqueur d’une guerre dont il ne maîtrise aucun des éléments, et le jihad du Hezbollah est absurde – tout autant, du reste, que l’idée selon laquelle Israël pourra totalement annihiler une milice eschatologique qui se nourrit de morts et de martyrs. Le pays du Cèdre n’est, après tout, que le terrain-abcès d’une crise qui dure depuis 1969, sinon depuis 1948, et qui porte sur son unité, sa souveraineté, sa paix — ainsi que la condition sine qua non pour sanctuariser ces dernières : la neutralité positive à l’égard des conflits de la région, dans le cadre du respect du bien commun de son voisinage arabe, du droit international, et des droits fondamentaux de l’être humain. À un moment, il faudra que le canon se taise, et qu’il y ait un retour à la réalité. Et même s’il paraît difficile de croire que le Hezb renoncera à son bravado suicidaire et épique, voire gigantomachique, il faudra que ceux des responsables libanais qui ont encore un peu de prise sur les événements, cessent de contempler le désastre et proposent, dans le cadre, d’un vaste aréopage transcommunautaire, une initiative politique susceptible de permettre à la communauté chiite de sortir du piège binaire sournois dans lequel l’Iran les enferme depuis des décennies – Israël ou moi, les sunnites ou moi, etc. La tyrannie du Hezb n’a que trop duré, mais, expérience du passé à l’appui, ce n’est certainement pas une autre entreprise tyrannique - qui plus est venue de l’extérieure - qui en viendra à bout, mais un projet inclusif de paix fondé sur les éléments constitutifs d’un État et les valeurs fondamentales de la République. Sinon, gare au retour du refoulé! D’autant que les composantes libanaises et la communauté internationale ont laissé faire, par action ou omission, intérêt ou volonté de ne pas prendre le taureau par les cornes… pour «éviter la guerre civile». Ce projet, qui a existé entre 2000 et 2005 pour rétablir l’axe unité-souveraineté face à Assad, n’existe pas à l’heure actuelle. Rien n’a été fait pour le créer, les composantes politiques étant toutes obnubilées par leurs gains politiques étroits à court terme. La seule feuille de route plausible pour sortir de la folie meurtrière devrait être la suivante: fin des hostilités, désarmement du Hezbollah et restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire à travers le déploiement intensif de l’armée à la frontière, en concomitance avec le retrait israélien des territoires occupés, puis négociations de paix sous l’égide de l’ONU, et statut de neutralité bienveillante pour le Liban. L’alternative est la disparition du Liban, avec, encore une fois, la «paix des autres», sur son cadavre — et les nôtres. Nous n’en avons qu’un seul. Ne contribuons pas à sa destruction, mais à son salut. René Maheu observait en 1975 que le Liban avait réussi à produire un «style de civilisation» fondé sur le dialogue et le vivre-ensemble ; une société qui, malgré ses inégalités, restait «la moins inhumaine du monde», disait Georges Naccache. Ce Liban-là, un monde en déliquescence, ravagé à présent par les mêmes angoisses identitaires qui ont prévalu à sa destruction, en aurait rudement besoin.

Israël s’emploie à isoler le sud du Litani

A mesure que les jours passent, la recrudescence des opérations militaires augmente crescendo, rendant de plus en plus grave la guerre totale que les Etats-Unis et Israël livrent depuis le 28 février au régime des mollahs iraniens. Et cette escalade est manifeste à plus d’un niveau. Après l’élimination le 17 mars du chef du Conseil iranien de sécurité nationale, Ali Larijani (véritable homme fort du régime après l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei) et de Gholamréza Soleiman, commandant des Bassidj (la redoutable machine à répression de la population), c’était au tour du ministre du Renseignement, Ismaïl Khatib, d’être éliminé au cours d’un raid israélien. Sa mort a été confirmée mercredi, 18 mars, par les autorités officielles. Sur le plan des opérations militaires à proprement parlé, l’aviation américaine a entamé au cours des dernières vingt-quatre heures le bombardement intensif, au moyen des bombes anti-bunkers, des positions iraniennes et des entrepôts souterrains de missiles et de drones sur le littoral le long du Golfe persique. Plus de 200 missiles balistiques auraient été détruits au cours de l’une de ces frappes. Ce pilonnage vise manifestement à paver la voie à la réouverture du détroit d’Ormuz, ou tout au moins à diminuer sensiblement la capacité des Pasdaran à perturber la libre circulation des pétroliers à travers cette voie maritime stratégique. A ce propos, une importante unité de Marines, dotée d’une force de frappe sophistiquée, est attendue sous peu dans la région pour renforcer les capacités opérationnelles de l’armée US, notamment dans la zone du détroit d’Ormuz. Parallèlement, l’aviation israélienne a bombardé le plus grand champ (iranien) de gaz au monde. En représailles, le Corps des Gardiens de la Révolution a annoncé son intention de bombarder les installations pétrolières en Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis et au Qatar. Il n’en fallait pas tant pour provoquer une nouvelle hausse du prix du baril de pétrole qui a atteint mercredi en fin de journée la barre de 109 dollars. Dans ce contexte, les ministres des Affaires étrangères des Etats du Golfe et des pays musulmans devaient tenir mercredi soir une conférence extraordinaire afin d’examiner les conséquences graves des agressions iraniennes contre plusieurs pays du Golfe. Le sud du Litani isolé du reste du pays Au niveau du « front libanais », l’armée israélienne a annoncé mercredi en début d’après-midi son intention de bombarder et de détruire les ponts et les voies de passage le long du Litani. Cette opération revient à isoler le sud du Litani du reste du pays, ce qui signifie, en termes militaires, l’instauration d’une zone tampon entre la frontière israélo-libanaise et la région méridionale du pays située au nord du fleuve. Selon certaines informations, ce déploiement israélien en territoire libanais pourrait s’étendre jusqu’au Zahrani, plus au nord. Cela permettrait à l’Etat hébreu d’imposer ses conditions dans toute négociation portant sur le retrait de ses troupes. Dans la capitale, la nuit de mardi à mercredi a été particulièrement chaude. L’aviation israélienne a ainsi bombardé à plusieurs reprises divers secteurs, notamment les quartiers de Zokak el-Blat et de Bachoura, où un immeuble de sept étages s’est complètement effondré sous l’effet de l’attaque aérienne. A Zokak el-Blat, le tir de l’aviation israélienne a provoqué la mort de Mohammed Cherri, directeur des programmes politiques de la chaine de télévision du Hezbollah, Al-Manar. Mercredi en fin de journée, une atmosphère lourde régnait dans la capitale sur fond d’appréhension quant à l’étendue du déploiement de Tsahal dans la zone méridionale du pays.