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Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou
Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer . Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
Opinion
Portrait de l'auteur
Par Youssef Mouawad - Publié sept. 5, 2026 - 13:25
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En 2010, Israël a intercepté avec violence le Mavi Marmara, un navire turc affrété par une ONG humanitaire pour venir en aide à la bande de Gaza, alors sous blocus israélien. Cet incident de trop fera éclater au grand jour l’animosité entre le gouvernement d’Erdogan et l’État hébreu. (AFP)
La guerre ne s’est pas encore interrompue dans notre sud qu’elle risque de se déclencher chez nos voisins. C’est dire que nous vivons en sursis et d’un conflit à l’autre. Et pour cause! Peu s’en fallut que le bombardement d’une base syrienne ne dégénérât en bataille rangée entre Ankara et Tel-Aviv. C’était le 18 août dernier et Benjamin Netanyahou n’y était pas allé de main morte: son pays n’allait pas tolérer un ancrage militaire turc susceptible de déborder vers le sud syrien. Le message était d’autant plus brutal que huit frappes avaient pris pour cible la base aérienne d’Abou al-Dhouhour, située à 70 kilomètres de la frontière turque. Rappelons, par ailleurs, que depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, Erdogan est le principal mentor de la nouvelle Syrie, celle d’Ahmed al-Charaa, l’aidant à reconstruire ses forces armées et faisant d’elle un partenaire stratégique. Ce n’est plus la Syrie de Hafez el-Assad Est-ce ce regain de tension entre Ankara et Tel-Aviv qui a précipité une réunion entre le chef de la diplomatie syrienne, Assaad Chaïbani, et le chef du Mossad, Roman Gofman, le 23 août dernier en Jordanie? Or ce conciliabule n’a pas suscité une levée de boucliers dans le monde arabe comme l’avait fait la visite impromptue d’Anouar al-Sadate en Israël en 1977. Un tabou a été officiellement brisé et, de fait, qui aurait pu croire à la tenue d’une telle concertation sous le régime baasiste? L’État hébreu aurait dû s’en féliciter mais, contrairement à ce que l’on attendait, il n’a interrompu ni ses frappes aériennes ni ses incursions territoriales comme celles du 27 août à Quneitra. C’est que les choses ont changé. Sous Hafez el-Assad, la Syrie était une puissance régionale qui, sans être redoutable, était redoutée de ses voisins immédiats, pays arabes fussent-ils ou non. On évitait de lui chercher querelle et de ce fait elle mena, dans certaines limites, une politique étrangère agressive qui versait souvent dans la provocation. Et du coup, en vertu de l’autonomie de son action et des marges de manœuvre qu’elle s’octroyait, elle avait constitué, ne serait-ce que géographiquement, une zone tampon entre d’une part une Turquie «erdoganesque» affichant son islam décomplexé et d’autre part, un Israël, l’État consubstantiellement juif. Or voilà que, dans un pays éreinté par une gestion bassiste et saccagé par des années de guerre civile, la Turquie, s’étant mise à poser ses jalons, va indubitablement se retrouver nez à nez avec un Israël qui occupe une portion du territoire syrien. À quoi s’attendre ? Ayant pris en considération l’ego démesuré de Netanyahu comme celui d’Erdogan, et pour le cas où ces deux hommes d’État demeureraient à leurs postes respectifs, nous devons nous attendre à un duel épique sur le territoire syrien, libanais, jordanien, voire ailleurs. Ce combat sera fait de feintes, d’esquives, de coup fourrés mais également d’attaques frontales, de corps à corps et d’escalades de tension jusqu’au point de rupture. Et cela même si le rapport du Congressional Research Service de septembre 2025 estime que la confrontation directe entre la Turquie et Israël demeure peu probable, précisément parce que les deux États connaissent le coût d’une guerre, si celle-ci en venait à se déclarer. Toutefois, dans le domaine de la polémologie, les dirigeants et autres élites ne sont pas nécessairement des acteurs rationnels! D’autant plus, qu’aux yeux des observateurs israéliens, le slogan qui prévaut en Anatolie à savoir «Make Turkey great again» n’est pas de nature à rassurer l’État sioniste. Washington aura de plus en plus de mal à contenir ou à séparer les deux adversaires qui déjà se rangent en ordre de bataille. La Turquie, un nouvel Iran? Oui, c’est une hypothèse, mais uniquement dans un face à face avec Israël, la Syrie étant devenue du jour au lendemain une zone où «se chevauchent deux périmètres de sécurité», le Turc et l’Israélien, le musulman et le juif. Et il n’est pas à exclure que le militantisme chiite, ce mobilisateur de «proxies», n’en vienne à s’allier, ne serait-ce que momentanément, à une «version frériste» de l’islam politique prônée par Ankara! Nous aurions ainsi, et contre toute attente, un Hezbollah soutenu par son ennemi d’hier, Ahmed al-Charaa, un islamiste venu de Jabhat al-Nusra et Hayat Tahrir al-Cham! Contre l’adversaire commun, un renversement des alliances est toujours légitime et opportun. Mais ce ne serait là qu’une alliance tactique, dictée par les nécessités de l’heure et qui ne pourrait préjuger de l’avenir. Le nationalisme arabe ayant été évacué, la Turquie ne va pas se contenter de s’emparer économiquement du marché syrien fort de 25 millions de consommateurs: elle voudra exercer une influence politique à Damas et investir à cet effet son appareil militaire et sécuritaire. Le pouvoir bancal du président syrien, ne pouvant assurer certaines fonctions régaliennes ni encadrer les divers corps de l’État, fera nécessairement appel à l’expertise de son voisin du nord. Faut-il croire pour autant que ce dernier va être happé par la spirale de la «belligérance annoncée»? Tout s’y prête et l’on peut déjà percevoir les prémices d’un engrenage rappelant celui des États-Unis au Vietnam sous Lyndon Johnson. Car si l’État syrien compte se reconstituer, il aura en premier lieu besoin d’une armée en mesure de mater les tendances centrifuges des Alaouites, des Druzes et autres factions qui appellent au fractionnement du pays. Or c’est à Ankara d’y pourvoir et de renforcer l’autorité centrale sise à Damas. Mais Israël, qui a pris de mauvaises habitudes en Syrie et qui compte y conserver une liberté d’action aérienne, ne peut s’accommoder d’une armée structurée sur le modèle otanien et pouvant servir de proxy à une entreprise néo-ottomane. Et le Liban, de la primauté à la secondarité? Un nouveau décor est désormais planté pour un nouveau script qui définira de nouvelles règles du jeu ! Qu’adviendra-t-il du Hezbollah pris dans une souricière? Eh bien, il pourrait bénéficier, dans ce cas de figure, ne serait-ce qu’en partie, du soutien logistique de Damas, soutien qui lui a gravement manqué depuis la chute de Bachar el-Assad. Et peut-être que, par un déplacement des plaques tectoniques, le Liban passerait du statut de théâtre initial à celui de théâtre secondaire d’un conflit régional. Mais pour tout vous dire, ça nous fera une belle jambe!
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Quand le refus de négocier devient ignorance ou trahison

À l'heure que traverse le Liban, le débat ne porte plus sur des questions d'ordre technique, comme celle de sa voir si la négociation avec Israël sera directe ou indirecte ou si elle précédera ou succèdera à une trêve. De telles interrogations sont secondaires au regard de la question véritable, qui s'impose avec une force irrésistible: pourquoi négocier, et que signifie, pour un État, le refus de le faire? Dans sa définition la plus élémentaire, la négociation dans les relations internationales n'est ni signe de faiblesse ni capitulation. C'est l'instrument naturel dont usent les États pour gérer les conflits lorsque le coût de la guerre excède leur capacité à le supporter. C’est ainsi que fonctionnent les États sensés. Les guerres elles-mêmes se terminent toujours par la négociation, après le sang, après la destruction, après que les belligérants ont découvert que la force seule ne résout pas les problèmes et ne produit pas de stabilité durable. C'est pourquoi des États ayant mené des guerres dévastatrices ont néanmoins négocié. Les États-Unis ont négocié avec le Viêt Nam à l'issue d'un long conflit ; l'Égypte a négocié avec Israël après deux guerres majeures ; des puissances européennes, après des siècles d'affrontements, ont fini par bâtir un nouvel ordre politique sur leur continent. La négociation n'est pas une exception dans l'histoire politique — c'en est la règle. C'est précisément pourquoi le refus de négocier, dans un pays dévasté où des centaines de milliers de citoyens ont été déplacés, constitue une position moralement inacceptable et difficilement explicable. En de tels moments, refuser de négocier n'est pas une posture héroïque. C'est l'un des symptômes suivants: l'ignorance de la nature des relations internationales, l'esquive de la responsabilité, le mépris des vies humaines et du destin du pays ; ou encore, c'est que celui qui bloque la négociation ne peut y consentir sans l'aval de sa tutelle, en l'occurrence l'Iran, et que c'est lui qui incarne le véritable gouvernement de Vichy, non le gouvernement libanais, retournant ainsi contre lui l'accusation que Mahmoud Komaty — député au Parlement, soit dit en passant — avait portée contre l'État. Le Liban traverse aujourd'hui l'une des heures les plus périlleuses depuis la fin de la guerre civile. Plus de huit cent mille Libanais ont fui leurs foyers dans le Sud et dans d'autres régions, et rien n'indique clairement si — ni quand — ils pourront rentrer. Des villages entiers se sont transformés en villages fantômes. Une économie qui respirait à peine avant la guerre est désormais au bord de l'effondrement total. Et pourtant, le débat dans le pays se poursuit comme si la question n'était qu'un désaccord théorique sur la forme de la négociation. Mais la vérité, simple, amère, implacable, est que cette guerre, la République libanaise ne l'a pas décidée. Elle n'a pas été déclarée par le Conseil des ministres, ni ratifiée par le parlement, ni demandée par le peuple. Celui qui a choisi d'ouvrir ce front, c'est le Hezbollah, c’est-à-dire une force militaire qui agit depuis des années en dehors de l'État, le dominant de l'intérieur, stratégiquement liée à l'Iran et fondue dans ses conflits régionaux. C'est là que réside le nœud fondamental. Car la guerre, pour le Parti, n'est pas une guerre contre Israël ni une défense du Liban, mais un fragment de la bataille régionale de l'Iran. Voilà pourquoi ses dirigeants la qualifient de « bataille existentielle ». Mais en réalité, elle est existentielle pour le Parti lui-même et pour son rôle régional, non pour le peuple libanais ni pour l'État libanais, qui en paie le prix en destruction, en déplacement et en effondrement économique. Face à cette logique, Israël aborde la guerre dans une perspective radicalement différente. Pour lui, ce qui se déroule est peut-être une occasion unique de liquider la menace militaire que représente le Hezbollah sur sa frontière nord. Il n'est donc pas réaliste de croire qu'Israël mettra fin à ses opérations sans difficulté, ni qu'elle se contentera d'un cessez-le-feu provisoire ramenant les choses à l'état antérieur. La logique militaire et politique israélienne dit que c'est peut-être la dernière occasion de modifier l'équation au Liban. Entre ces deux logiques, le Liban — l'État — se trouve dans une quasi-impuissance. Un État qui n'a pas décidé la guerre, mais en paie le prix ; un État auquel l'on demande de négocier, alors que la décision de combattre ne lui appartient pas. C'est pourquoi le chef de l'État avance l'idée d'une négociation. Non parce que la négociation est un choix confortable, ni parce que les circonstances sont idéales, mais parce que la poursuite de la guerre signifie tout simplement pousser le Liban vers la ruine totale. Négocier, dans ce contexte, n'est pas un luxe politique, mais une nécessité nationale pour protéger ce qui subsiste de la société et de l'État. Mais le problème ne réside pas dans le principe de la négociation elle-même: il réside dans le contexte politique qui l'enserre. Dans un pays où l'État ne détient ni le monopole des armes ni celui de la décision militaire, la négociation devient une mission quasi impossible. Comment un État peut-il négocier l'arrêt d'une guerre lorsqu'une partie intérieure la poursuit, dispose de la capacité à la rallumer à sa guise, et selon des calculs régionaux sans rapport avec l'intérêt libanais direct? C'est précisément là que se profile le péril le plus grave. Le Liban pourrait se retrouver dans le pire des scénarios: une guerre longue qu'il ne peut trancher, et un règlement humiliant qui lui sera imposé de l'extérieur après une destruction bien plus considérable. Ce n'est pas une hypothèse théorique. L'histoire contemporaine du Liban est jalonnée de situations subies, acceptées faute d'avoir pu en décider lui-même. Le vrai débat que les Libanais doivent mener aujourd'hui ne porte pas sur la forme des négociations, mais sur la reconquête par l'État de son pouvoir de décision en matière de guerre et de paix. Un État qui ne détient pas cette décision ne peut protéger son peuple, ni même négocier en son nom. En définitive, aucun État au monde ne peut vivre indéfiniment sous le régime de la guerre ouverte, et aucune société ne peut endurer le déplacement de centaines de milliers de ses enfants sans horizon de retour. C'est pourquoi négocier n'est pas un choix moral ou idéologique, mais un devoir politique et éthique envers les citoyens. Quant à transformer le refus de négocier en étendard héroïque, alors que le peuple paie la guerre de sa vie, de ses maisons, de ses moyens d'existence et de l'avenir de ses enfants, ce n'est pas de l'héroïsme. C'est, dans le meilleur des cas, une illusion politique dangereuse ; dans le pire, un mépris du destin d'un pays tout entier, et une trahison envers ceux en qui il avait placé sa confiance pour le protéger. La question qui déterminera l'avenir du Liban n'est plus: négocions-nous ou non? La vraie question est devenue plus simple, et plus urgente : Quel est le destin du Liban?

De Brest-Litovsk au Liban
Par
Ziad Abdel Samad
Publié

Entre les leçons de l’histoire et les pressions de la guerre, la même question revient : un État épuisé peut-il différer sa défaite majeure au moyen d’un règlement difficile, ou bien un accord conclu sous un rapport de forces déséquilibré finit-il par peser durablement sur la souveraineté et la stabilité ? Lorsque les États entrent dans l’heure du péril existentiel, la question n’est plus de savoir comment vaincre, mais comment prévenir l’effondrement total. En ce sens, le débat libanais en cours autour de l’initiative lancée par le président Joseph Aoun pour ouvrir la voie à des négociations directes entre le Liban et Israël sous parrainage international déborde les frontières de la polémique politique ordinaire, et pose une question plus profonde qui touche aux limites du réalisme possible lorsque l’État lui-même se trouve menacé dans sa cohésion et dans sa capacité à subsister. Cette initiative a suscité une fracture manifeste entre ceux qui y voient une tentative réaliste de mettre fin à l’effondrement et d’empêcher l’extension du conflit, et ceux qui estiment que toute négociation conduite sous la pression des armes et dans un rapport de forces déséquilibré risque de se muer en un règlement sévère imposé au Liban et laissant des effets durables sur sa souveraineté et son avenir politique. En de tels moments, l’histoire revient proposer ses précédents: celui d’États ou de régimes politiques qui se sont trouvés devant un choix d’une extrême difficulté, celui d’accepter un accord douloureux pour conjurer l’effondrement total. Au lendemain du triomphe de la révolution bolchevique en 1917, la nouvelle direction russe se trouva face à une réalité brutale: un État épuisé, une armée en décomposition, une économie à bout de souffle après des années de guerre mondiale. En cet instant, Vladimir Lénine comprit que la poursuite de la guerre contre l’Allemagne risquait de précipiter la chute du nouveau pouvoir avant même qu’il eût pu asseoir ses fondements ; aussi chargea-t-il Léon Trotsky de négocier la fin du conflit. La décision, cependant, ne s’imposa pas aisément. La direction bolchevique se divisa sur la nature de la posture à adopter. Lénine plaidait pour l’acceptation de la paix, fût-elle dure et humiliante, estimant que la priorité consistait à sauver la révolution et à gagner le temps nécessaire à la reconstruction de l’État. Trotsky, pour sa part, tenta d’adopter une formule intermédiaire fondée sur l’arrêt des combats sans pour autant signer un traité infamant, tandis qu’un courant au sein du parti, mené par Nikolaï Boukharine, rejetait toute entente avec l’Allemagne et appelait à poursuivre ce qu’il nommait la «guerre révolutionnaire». Les réalités militaires tranchèrent rapidement le débat. L’armée allemande reprit son offensive et progressa en territoire russe sans rencontrer de résistance digne de ce nom, contraignant la direction bolchevique à accepter la signature du traité de Brest-Litovsk en 1918. Le traité était sévère: il contraignit la Russie à céder de vastes étendues territoriales et à subir d’importantes pertes économiques, à tel point qu’on le qualifia alors de paix infamante. Lénine n’en jugea pas moins que cette étape, contrainte et provisoire, était destinée à protéger l’entreprise politique de plus grande envergure: la survie de la révolution elle-même. Et de fait, moins d’un an plus tard, l’Allemagne était vaincue et le traité tombait de lui-même, tandis que le pouvoir bolchevique parvenait à se consolider, à engager la guerre civile et à en sortir vainqueur. Depuis lors, cet épisode est devenu un exemple classique dans l’histoire politique: celui de l’acceptation d’un accord dur pour sauver un projet ou un État menacé d’effondrement. Cet exemple est aujourd’hui fréquemment convoqué dans les débats politiques libanais, notamment dans le contexte de la guerre ouverte avec Israël et des répercussions catastrophiques qui frappent le pays. Le Liban traverse une situation d’une extrême fragilité: une économie en ruine, un tissu social lézardé, des millions de citoyens menacés de déplacement ou de pauvreté depuis que leurs villes, leurs villages et leurs maisons ont été détruits — autant de pressions colossales qui pèsent sur le tissu social et menacent l’unité et la cohésion du pays. Dans un tel contexte, certains avancent l’idée que le réalisme politique peut parfois imposer d’accepter des arrangements difficiles ou inégaux pour mettre fin à la guerre et prévenir l’effondrement de l’État et de la société. À l’opposé, nombreux sont ceux qui récusent cette perspective et estiment que tout accord déséquilibré risque de se muer en diktat permanent, consacrant le déséquilibre des rapports de force et fragilisant durablement la souveraineté de l’État. Ce débat se nourrit également d’une lecture des précédentes expériences libanaises avec Israël, où les différentes étapes de négociation et d’entente montrent que la marge de manœuvre libanaise s’est réduite progressivement à mesure que le déséquilibre des rapports de force s’accentuait et que la capacité de l’État à maîtriser pleinement les composantes de sa puissance se dégradait. De l’accord du 17 Mai, qui portait des dimensions politiques et sécuritaires considérables mais s’effondra avant d’être appliqué, à l’Accord d’avril qui organisa les règles d’engagement sans s’attaquer au fond du conflit, en passant par la résolution 1701 du Conseil de sécurité et l’ensemble des ententes et des arrangements sécuritaires qui lui succédèrent dans le but de contenir les hostilités, les réalités du terrain et du champ politique poussaient graduellement vers des conditions toujours plus restrictives pour la marge d’action libanaise. À partir de cette perspective, certains observateurs considèrent que la question ne porte pas seulement sur la nature d’un éventuel accord aujourd’hui, mais aussi sur le point de savoir si les conditions actuelles — pour dures qu’elles soient — pourraient demeurer moins coûteuses que celles qui seraient imposées demain si la dégradation militaire et politique se poursuivait et si le déséquilibre des rapports de force s’approfondissait encore. Le dilemme libanais ne tient pas seulement aux conditions d’un règlement possible, mais aussi à la persistance d’un discours politique qui continue de refuser d’admettre les limites de la puissance et de confondre réalisme et capitulation — alors même que la perpétuation de cette logique risque d’entraîner conjointement la société et l’État dans un approfondissement de l’effondrement, et de rendre le coût de tout arrangement ultérieur plus sévère encore pour le Liban, politiquement, économiquement et du point de vue de sa souveraineté. La différence entre l’époque de Brest-Litovsk et la nôtre réside cependant aussi dans la nature du système international. En 1918, il n’existait aucun cadre institutionnel mondial capable de parrainer les accords ou d’en garantir l’exécution. Aujourd’hui, en dépit de toutes les lacunes et des dysfonctionnements qui affectent l’ordre international, l’existence des Nations Unies et d’un réseau de mécanismes diplomatiques et juridiques peut offrir un minimum de garanties. Dans le cas du Liban, le parrainage international, conjugué à la tutelle arabe, pourrait constituer un filet de sécurité pour tout accord éventuel, contribuant à garantir l’engagement des parties et à réduire le risque que cet accord ne s’effondre ou ne se réduise à une simple trêve provisoire. Mais toute discussion sérieuse sur un éventuel règlement au Liban se heurte directement à la question des armes hors du cadre de l’État, qui constitue le nœud le plus lourd de conséquences dans la définition de la position de négociation du Liban et des limites de sa capacité à honorer tout accord futur. La présence du Hezbollah en tant que force militaire détenant un pouvoir de décision opérationnel qui déborde le cadre institutionnel de l’État confère à toute négociation un caractère intrinsèquement double: d’un côté, une négociation entre l’État libanais et Israël ; de l’autre, un débat intérieur non résolu sur la question de qui détient le dernier mot en matière de guerre et de paix. Sans que cette contradiction ne soit traitée, tout arrangement risque de demeurer précaire, car le succès d’un accord ne dépend pas des seuls textes, mais de l’existence d’une autorité unique capable de monopoliser la décision souveraine et d’assumer les engagements qui en découlent. C’est pourquoi la question qui se pose aux Libanais aujourd’hui n’est pas seulement de savoir si un règlement est nécessaire ou possible, mais comment le formuler dans un cadre international qui en garantisse la pérennité et préserve le Liban de se retrouver une fois encore théâtre d’un conflit ouvert. Car en définitive, le problème n’est pas qu’un accord soit dur, mais que son refus aujourd’hui ouvre la voie à des conditions plus dures encore demain. Les États ne se mesurent pas seulement à leur capacité de résistance, mais aussi à leur aptitude à reconnaître le moment où sauver ce qui peut encore l’être devient la condition même de leur survie.

L’élimination de Larijani et du chef des Bassidj accentue la pression sur l’Iran

L’élimination par Israël du chef du Conseil suprême iranien de sécurité nationale, Ali Larijani, un des principaux hommes forts de la République islamique, et du commandant de la milice des Bassidj, la redoutable police iranienne, Gholamréza Soleiman, constituera sans doute un tournant dans la guerre entre l’Iran et l’axe Israël-États-Unis. Les deux ont été tués dans des raids israéliens ciblés sur la capitale iranienne, dans la nuit de lundi à mardi, a officiellement annoncé mardi en début de matinée, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz. Jusqu’en fin d’après-midi, Téhéran n’avait cependant ni confirmé ni infirmé ces informations. Les médias iraniens ont juste annoncé, une «prochaine intervention télévisée» d’Ali Larijani, (rappelant le scénario qui avait précédé l’annonce iranienne officielle de la mort de l’ancien guide suprême, Ali Khamenei, également tué dans des frappes israéliennes, le 28 février 2026) avant de diffuser un message manuscrit attribué à Larijani. Celui-ci était assorti d’une déclaration du nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, qui promet «la poursuite de la guerre jusqu’à la défaite des États-Unis et d’Israël». Voilà pour les faits. Pratiquement, Israël a asséné un nouveau coup dur à l’Iran, dont les effets ne se limitent cependant pas à la configuration de la structure militaro-policière de la République islamique. Après la liquidation d’Ali Khamenei, les dirigeants iraniens avaient certes fait savoir qu’ils avaient prévu une chaîne de remplaçants de quatre niveaux, au sein de cette structure. Un message destiné autant à Tel Aviv et Washington qu’au public iranien qui cherche désespérément à en finir avec la dictature criminelle des Mollahs. Sur le plan militaire, l’assassinat de Larijani met en relief, encore une fois, la suprématie de l’axe israélo-américain qui semble ainsi se rapprocher progressivement de ses objectifs de guerre: éliminer, sinon affaiblir substantiellement, le régime actuel à Téhéran et empêcher la République islamique de détenir ou de produire à l’avenir des armes balistiques ou nucléaire. Dans cette guerre, Tel Aviv et Washington gardent l’initiative stratégique, comme le montrent notamment les assassinats et les opérations militaires ciblés. Ils maintiennent de la sorte une pression constante ascendante sur Téhéran, qui reste dans une logique défensive suivant une méthodologie qui, contrairement à celle de ses deux adversaires, ne semble pas suivre une stratégie bien définie. Dix-huit jours après le début du conflit militaire, la République islamique poursuit ses attaques aériennes routinières contre des bases américaines, ainsi que des objectifs civils dans les pays du Golfe et continue de cibler Israël, simultanément avec le Hezbollah à partir du Liban. Selon l’AFP, l’ambassade des États-Unis a ainsi été attaquée deux fois, à quelques heures d’intervalle,lundi et mardi. Un projectile est également tombé sur un hôtel situé dans la même Zone verte ultra-protégée en Irak. Des drones iraniens ont en outre visé en fin de soirée l’un des principaux champs pétroliers du sud de l’Irak, à l’arrêt, et déjà pris pour cible vendredi dernier, toujours selon l’AFP. Mais même en perturbant la navigation des pétroliers et des navires-cargos dans le détroit d’Ormuz, au grand dam de Washington qui n’arrive pas à mobiliser ses partenaires européens pour assurer la sécurité de ce point stratégique pour le commerce international, Téhéran semble toujours incapable de provoquer le moindre point d’inflexion, de nature à modifier le cours de la guerre en cours, ou du moins, à amener les États-Unis à la table des négociations. Aussi, si l’on tient compte de ce dernier point, la liquidation d’Ali Larijani revêt une importance particulière sur le plan politique également, dans la mesure où elle confirme ce que le président Trump a répété à plusieurs reprises récemment, à savoir que des pourparlers avec Téhéran ne constituent pas une priorité pour le moment, celle-ci étant accordée à la concrétisation des objectifs fixés pour la guerre. Bien que faisant partie de l’aile dure du pouvoir en Iran, Ali Larijani, homme de confiance d’Ali Khamenei, assumait un rôle central dans les pourparlers que l’Iran menait au sujet du dossier nucléaire ou des relations avec les pays du Golfe. Sa disparition fait perdre à Téhéran un interlocuteur de taille auprès de la communauté internationale et affaiblirait éventuellement sa capacité de négociations (si jamais le régime parvient à se maintenir) dans un dialogue éventuel à venir dans le cadre du «nouveau Moyen-Orient» qui se dessine. «Nous sommes en train de façonner un nouveau Moyen-Orient, issu de la puissance», a réaffirmé mardi, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, cité par les médias israéliens. L’élimination du chef des Bassidj, la milice qui réprime dans le sang les manifestations populaires contre le régime des Mollahs en Iran, va également dans le sens des objectifs que l’axe israélo-américain cherche à atteindre: obtenir un changement en Iran. La disparition de son chef, alors que son successeur, qui qu’il soit, reste dans la ligne de mire israélienne, pourrait fournir aux Iraniens un levier pour reprendre leurs mouvements de protestation. La grande question reste cependant de savoir comment l’Iran va réagir au nouveau coup de massue qu’il vient d’encaisser. En fermant le détroit d’Ormuz dans une tentative d’accentuer la pression sur les États-Unis? En poussant son instrument militaire libanais, le Hezbollah, à intensifier ses frappes contre Israël? Celui-ci a jusque-là démontré, à part pousser Israël à détruire davantage les régions où il est implanté, qu’il est incapable d’aider son patron iranien à changer la donne. Bien au contraire, une intensification des opérations militaires du Hezbollah contre Israël ne ferait qu’accroître le risque d’une incursion terrestre israélienne d’envergure au Liban. Une option que Tel-Aviv évoque ouvertement depuis quelque temps et pour laquelle, selon les médias israéliens, il aurait mobilisé près de 450.000 réservistes. Dans cette logique d’escalade suicidaire, le Hezb risque ainsi de précipiter davantage le Liban dans une spirale de violence meurtrière, dans le seul intérêt de son patron iranien.

Le Liban et son Église dans la tourmente de trois guerres saintes

L’Église du Liban est prise dans la tourmente de trois «guerres saintes», deux fondamentalismes musulmans distincts, chiite et sunnite, un fondamentalisme judaïque et une dérive religieuse eschatologique, le «sionisme chrétien». Ces imaginaires spirituels concurrents ont pour centre commun Jérusalem, la ville de la paix par excellence. À son passage au Liban, le pape Léon XIV a adressé aux Libanais une parole, la même qu’il adresse depuis son élection à tous les peuples du monde, en particulier aux jeunes chrétiens orientaux: «Soyez des acteurs de votre propre paix, soyez de puissants leviers d’une paix des religions.» Ces paroles s’adressent aux hommes et aux femmes d’un pays, partie intégrante de la Terre sainte, et par conséquent d’une mission de rassemblement et de communion. Le Liban est considéré comme un phare et une garantie pour tous les chrétiens du Moyen-Orient, parce que c’est le seul pays de cette région où le christianisme historique reste enraciné massivement dans la société. C’est un pays au sujet duquel le pape Jean-Paul II a vu «un message de liberté et un exemple de pluralisme pour l’Orient comme pour l’Occident». Liés depuis des siècles au Vatican, mais foncièrement orientaux, les maronites du Liban et leurs écoles ont fait du pays un pont extraordinaire entre l’Orient et l’Occident. À l’inverse, dans certaines visions religieuses américaines, notamment celles associées au «sionisme chrétien», le Moyen-Orient – dont le Liban – est perçu comme un théâtre prophétique centré sur l’existence et la sécurité de l’État d’Israël. Dans cette perspective, les conflits régionaux ne sont pas seulement politiques: ils participent d’une lecture eschatologique de l’histoire, liée aux fins dernières. L’Église a le devoir de leur tenir un langage de vérité et de charité. Prudence et discernement Certes, l’Église, elle aussi, croit aux fins dernières, mais elle y croit avec la prudence et le discernement acquis au fil de deux millénaires, et après bien des égarements qui lui sont propres. D’ailleurs, sans la grâce de Dieu, ces égarements peuvent toujours se produire. Mais elle a deux ou trois choses à dire sur le sujet, notamment sur l’instrumentalisation de la religion pour légitimer la violence. Pour l’Église, la seule violence «légitime» est celle que l’on exerce contre «ce qui rend l’homme impur», ce qui «procède du cœur comme mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches, vols, faux témoignages, diffamations» (Matthieu 15). Cette violence s’exerce d’abord et surtout contre soi. Elle peut aussi être exercée hors de soi, dans les limites de la légitime défense. Mais même cette notion, qui figure dans le catéchisme de l’Église catholique, doit être utilisée avec la prudence nécessaire. Elle est, d’ailleurs, en cours de révision doctrinale, surtout quand elle est invoquée à titre collectif, sous l’appellation de «guerre juste». La «Wilayat el-Fakih» En Iran, la doctrine islamique du Wali el-Fakih stipule que pendant l’occultation du 12e imam, dit «l’Imam du Temps» (Xe siècle), le gouvernement est sous la responsabilité d’un faqih (juriste-théologien). Cette théorie, essentiellement développée par l’ayatollah Khomeini, est à l’origine d’une théocratie qui confère aux religieux chiites la primauté sur le pouvoir politique. Le faqih est considéré comme le guide suprême. Il gouverne la communauté musulmane ( oumma ) avec un droit de veto dans tous les domaines, aussi bien législatif que judiciaire ou militaire. Il est choisi pour mener une politique la plus proche possible de ce que le Mahdi lui-même aurait pu faire. Intégrée à la Constitution iranienne de la République islamique, la mise en pratique au Liban de cette doctrine par le Hezbollah pose le grave problème de son incompatibilité avec le pluralisme confessionnel. Ainsi, cheikh Mohammed Hussein Fadlallah s’est proclamé en 1995 marjaa taqlid (source d’imitation), ce qui équivaut à une contestation ouverte du principe de la Wilayat-el Faqih , au nom d’une «tradition pluraliste et non-hiérarchique» de l’islam chiite. «Les signes de l’Heure» Dans un article paru dans le numéro 422 de la revue L’Histoire (avril 2016), l’historien Jean Pierre Filiu a soulevé la question du «djihad de la fin des temps». Plusieurs figures de la théocratie iranienne, du président iranien Mahmoud Ahmadinajad au secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ont publiquement fait le lien entre la théocratie instaurée en Iran et son prosélytisme idéologique et militaire, avec l’avènement du «temps de la fin». Selon Jean-Pierre Filiu, «dans le sunnisme comme dans le chiisme, la fin des temps sera annoncée par une série d’indices, désignés comme ‘les signes de l’heure’». À côté de signes relativement convenus – la montée du paganisme, le mépris de la religion et des liens familiaux, la corruption et l’immoralité – d’autres indices sont plus spécifiques: les saisons seront trompeuses, le temps se contractera, les déserts seront aménagés et construits, une montagne d’or émergera de l’Euphrate, les Roums (chrétiens) attaqueront les villes d’Aamaq et de Dabeq en Syrie. L’organisation État islamique a évoqué ces signes et donné à sa revue le nom de Dabeq . Dans son article, Filiu revient sur deux exemples historiques «d’opportunisme apocalyptique» survenus en 1883 au Soudan et en 1979 à La Mecque, tous deux écrasés. La prise de la Grande Mosquée, rappelle-t-on, est la prise d’otages par des fondamentalistes islamistes et opposants à la famille royale saoudienne, de la mosquée al-Masjid al-Harâm, à La Mecque (Arabie saoudite), le 20 novembre 1979, en plein pèlerinage. À la tête de cette prise d’otages se trouvait un caporal retraité de la Garde nationale saoudienne. Il souhaitait, en premier lieu, la reconnaissance de son beau-frère, présent avec eux, comme étant le Mahdi. Il motive son action par le fait que la dynastie des Saoud a perdu sa légitimité, car elle est corrompue, vit dans le luxe et a détruit la culture saoudienne par sa politique d’ouverture à l’Occident. L’illuminisme apocalyptique de la République islamique d’Iran est illustré par Jean-Pierre Filiu par le fait que Mahmoud Ahmadinajad, président de la République islamique de 2005 à 2013, est convaincu de l’imminence du retour de l’imam caché et qu’il affirme «avoir été nimbé de la lumière du Mahdi lors de son intervention à la tribune de l’ONU». «La milice libanaise du Hezbollah revendique, elle aussi une ‘victoire divine’ après un mois d’affrontements avec Israël à l’été 2006. Sa propagande invoque une intervention du Mahdi aux côtés des combattants chiites», précise l’historien. Que dire d’Israël? Que dire d’Israël? Nous savons tous comment le petit «foyer national» de la déclaration Balfour (1918), est devenu le «lion rugissant» du bombardement de Téhéran (2026). Le Liban a en outre assisté de près à la guerre de Gaza au cours de laquelle, aux atrocités du 7 octobre, le gouvernement d’extrême-droite du Premier ministre Benyamin Netanyahou a répondu par un génocide. Pour révéler le messianisme nationaliste de Benjamin Netanyahou, il suffit de citer son allocution télévisée sur la chaîne nationale israélienne i24 le mercredi 26 octobre 2023: «Nous sommes le peuple de la lumière, ils sont le peuple des ténèbres, et la lumière triomphera des ténèbres. Notre guerre contre le Hamas est un test pour toute l’humanité, c’est une lutte entre l’axe du mal de l’Iran, du Hezbollah et du Hamas, et l’axe de la liberté et du progrès. Le moment est venu de se rassembler dans un seul but pour aller de l’avant et remporter la victoire avec des forces conjointes et une croyance profonde dans la justice, une croyance profonde dans l’éternité du peuple juif. Nous réaliserons la prophétie d’Isaïe.» Le Hamas et le «hadith» La dimension eschatologique du Hamas, une création des Frères musulmans, se voit clairement dans sa charte, adoptée le 18 août 1988 et dont les objectifs fondamentaux sont: institution d’un État palestinien, libération des Territoires palestiniens occupés et élimination d’Israël. Mais l’un des passages de la charte du Hamas est le hadith (communication orale du prophète Mohammad) eschatologique cité dans son article 7: «L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les Juifs et les tuent; jusqu’à ce que les Juifs se cachent derrière des rochers et des arbres, et ceux-ci appelleront: ‘Ô Musulman, il y a un Juif qui se cache derrière moi, viens et tue-le!’» Le «sionisme chrétien» et le Second avènement Il n’y a pas lieu de refaire ici l’historique du sionisme, qui est à l’origine de l’État d’Israël. Disons seulement, pour notre propos, que la croyance dans la place de l’État d’Israël dans l’histoire du salut estprésente de façon très particulière dans certains milieux évangéliques américains, qui considèrent Israël comme l’accomplissement de prophéties bibliques. Pour beaucoup de ses partisans, les événements du Moyen-Orient sont interprétés à travers une lecture eschatologique de l’histoire. Le retour d’Israël sur son sol («du Nil à l’Euphrate») hâtera la seconde venue du Christ, croient ces milieux. Par sa compréhension biblique littérale du sujet, cette croyance se distingue du sionisme nationaliste. Les évangéliques considèrent que l’existence même de l’État d'Israël ramènera Jésus sur terre, assurera le triomphe de Dieu sur les forces du mal, pendant que les juifs convertis au christianisme seront sauvés. Le «sionisme chrétien» a été dénoncé tout récemment encore par les Églises de Terre sainte. Dans une déclaration qui date du 17 janvier 2026, les patriarches orthodoxes, grecs et arménien l’ont classé dans la catégorie des «idéologies nuisibles». Celles-ci, affirme la déclaration, «trompent le public, sèment la confusion et endommagent l’unité du troupeau». Les signataires mettent en garde contre «une possible instrumentalisation politique qui pourrait nuire à la présence chrétienne en Terre Sainte et dans tout le Moyen-Orient». L’avertissement est clair. Au-delà des missiles, des alliances et des rivalités géopolitiques, la véritable bataille du Liban – et de son Église – consiste à démontrer qu’un pays du Moyen-Orient peut préserver sa diversité religieuse, construire un État juste et résister à la manipulation politique du sacré. Cela peut paraître utopique, mais si, au milieu de toutes les turbulences, le Liban parvient à relever ce défi, dans une région marquée par l’arbitraire religieux le plus aveugle, il pourrait devenir non pas un champ de bataille régional, mais un phare et un pivot spirituel pour tout le Moyen-Orient.

Trump rappelle la véritable portée de la guerre contre le régime des mollahs

La guerre en Iran est rentrée dans sa troisième semaine et, au stade actuel, les deux camps en présence, la coalition américano-israélienne, d’une part, et la République islamique iranienne, d’autre part, se livrent à une escalade militaro-politique qui parait aller crescendo. Le président Donald Trump a ainsi haussé le ton face à ses alliés occidentaux pour surmonter leurs réticences concernant la mise sur pied d’une vaste coalition qui prendrait en charge la sécurité de la voie maritime du détroit d’Ormuz. Le chef de la Maison Blanche a été jusqu’à souligner que si les alliés des Etats-Unis maintiennent leur refus d’envoyer une force navale militaire pour sécuriser le détroit d’Ormuz, les conséquences sur l’OTAN pourraient être fâcheuses. Dans l’après-midi de lundi, le président Trump devait rappeler à l’opinion publique le véritable enjeu de la guerre actuelle lancée contre le régime des mollahs. Il a notamment relevé à ce sujet, à l’attention de ceux qui n’ont pas saisi la véritable portée de ce conflit : « Ce qui se passe actuellement est mineur en comparaison avec les années de terrorisme exercé par le régime iranien ». Et le chef de la Maison Blanche d’ajouter que « le régime iranien a été anéanti ». Si sur le plan militaire certains pays occidentaux se montrent, pour l’heure, réticents à s’engager directement dans le conflit armé, au niveau politique, par contre, l’heure est à l’escalade verbale. Le président Emmanuel Macron est ainsi entré en contact avec son homologue iranien, Massoud Pezechkian, à qui il a exprimé ses vifs griefs au sujet des agressions iraniennes perpétrées contre la France et les pays voisins de l’Iran. Pour sa part, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a souligné « l’appui total » de l’Allemagne aux Etats-Unis et à Israël dans le conflit en cours, affirmant qu’« il est clair que le régime iranien constitue un danger pour ses voisins, pour l’ensemble de la région, pour la liberté de navigation et pour le développement économique global ». « Ce danger ne doit pas continuer à exister », a relevé le ministre allemand. Le gouvernement britannique a réaffirmé de son côté ses critiques à l’égard du régime iranien, précisant qu’il entreprend des contacts avec des pays européens afin de garantir la sécurité du détroit d’Ormuz. Des contacts diplomatiques seraient effectivement en cours entre les chancelleries occidentales pour assurer la sécurité de la navigation maritime et garantir les exportations pétrolières sans encombre. Cette question paraît d’autant plus vitale que le blocage du détroit a eu pour conséquence, prévisible, une flambée du prix du pétrole sur le marché international, frôlant la barre de 110 dollars le baril. Notons dans ce contexte que certains réseaux sociaux ont rapporté lundi matin des informations faisant état de la mise en service par l’Arabie saoudite d’un pipeline construit dans le désert saoudien et débouchant sur la mer Rouge. Ce pipeline aurait été construit, affirment les sources précitées, il y a de nombreuses années afin de constituer une voie de substitution au détroit d’Ormuz en cas de conflit. L’escalade militaire Au niveau des opérations militaires, la nuit du dimanche 15 mars et la journée du lundi 16 mars ont connu une nette escalade sur tous les « fronts ». L’aviation israélienne a ainsi lancé des raids intensifs contre les infrastructures du régime iranien à Téhéran. Dans le même temps, la banlieue-sud de Beyrouth et plusieurs secteurs de la région méridionale étaient la cible de très violents bombardements aériens. Les raids de l’aviation israélienne assuraient semble-t-il une couverture à un nouveau déploiement d’unités blindés de Tsahal dans certaines zones du sud où des accrochages avec des miliciens du Hezbollah étaient en outre signalés. Il convient d’indiquer dans ce cadre que le ministre israélien de la Défense a annoncé lundi la couleur en soulignant sans détour que Tsahal a entamé au Liban-Sud une opération d’envergure visant à détruite toute l’infrastructure du Hezbollah dans la zone méridionale du Liban. Il a ajouté que les habitants des villages du sud du Litani ne retourneront chez eux que lorsque la sécurité de la population du nord d’Israël sera garantie. Parallèlement, les tirs de missiles et les attaques aux drones se sont intensifiés contre les pays du Golfe. L’Arabie saoudite a indiqué lundi, en début d’après-midi, avoir intercepté dans la nuit de dimanche et la matinée de lundi non moins de 60 drones. Les Emirats arabes unis n’ont pas été épargnés et le trafic aérien à l’aéroport international de Dubaï a été momentanément interrompu en raison d’un incendie provoqué à proximité par un tir de missile. Les environs de l’aéroport de Bagdad n’ont pas été en reste et ont été pris pour cible par des drones et des missiles iraniens. Signalons, enfin, que le régime des mollahs a adressé « aux musulmans du monde et à tous les pays musulmans » un message dans lequel il les exhorte à prendre clairement position au sujet du conflit actuel. Le pouvoir iranien a en outre menacé de s’en prendre aux « entreprises américaines » au Moyen-Orient.

Littérature en temps de guerre: quand le langage se fissure, ou attend

Lorsque l'on parle de la littérature en temps de guerre, les questions qui se précipitent à l'esprit concernent généralement la capacité des écrivains à produire, ou la manière dont ils peuvent transmuer batailles, mort et destruction en romans, poèmes et témoignages. Mais ces questions, pour importantes qu'elles soient, en dissimulent une autre, plus profonde. La guerre offre à la littérature un sujet nouveau, tout en ébranlant les conditions mêmes qui la rendent possible. Elle touche au langage, à la mémoire, au rythme intérieur du temps, ainsi qu'à la capacité de transformer l'expérience en récit consistant — qui accomplit d'abord une fonction avant d'atteindre le sens. C'est que la guerre n'est pas un événement extérieur au corps: elle est en lui. Son empreinte sur l'écriture se manifeste ainsi dans les textes qui en parlent, mais aussi dans ceux qui tardent à venir, qui trébuchent, ou qui n'apparaissent qu'en fragments inachevés. D'où ces questions: que fait la guerre au langage lui-même? Le langage peut-il porter le poids de la violence? Et quand choisit-il le silence plutôt que la production? La violence et les limites du langage Dans The Body in Pain , la chercheuse américaine Elaine Scarry éclaire la relation profonde entre la douleur et le langage. La douleur physique — expérience qui attend, le plus souvent, d'être dite — révèle aussi les limites de l'expression elle-même. La violence, lorsqu'elle atteint un certain seuil, contraint le langage à se retirer. En ce sens, elle constitue une atteinte au corps autant qu'à la capacité même de dire. La littérature en temps de guerre cesse ainsi d'être une simple écriture sur la violence. Si la guerre est une expérience dense de douleur, de peur et d'effondrement, il est naturel que le langage censé l'exprimer vacille lui aussi. Les études sur le traumatisme ajoutent une autre dimension à ce débat. La chercheuse Cathy Caruth considère que les événements traumatiques ne peuvent être pleinement saisis au moment où ils surviennent ; c'est pourquoi ils reviennent plus tard sous forme de souvenirs fragmentés, de cauchemars opaques, de douleurs étranges qui s'emparent du corps. «Le trauma n'est pas simplement un trouble dans une âme blessée ; c'est le récit d'une blessure qui crie.» Ce que propose Caruth, c'est l'idée que le trauma repose sur une forme de décalage entre l'événement et sa perception. L'expérience violente ne se convertit donc pas directement en récit: elle requiert un temps indéfini, unquantified, avant de pouvoir se muer en mots, prononcés ou écrits. L'écriture ne surgit donc pas toujours au cœur de l'événement : la littérature se déplace souvent dans l'intervalle entre ce qui s'est passé et ce qui est devenu intelligible, afin de pouvoir être formulé. De même que la guerre modifie le rapport de l'être humain au langage, elle transforme aussi sa relation au temps et à l'espace. C'est dans ce registre qu'Edward Said offre une analyse précise dans ses réflexions sur l'exil. Dans son essai Reflections on Exile , il écrit ainsi: «Les exilés éprouvent un besoin pressant de recomposer leurs vies brisées.» L'exil est d'abord un déplacement géographique, mais il tient surtout d'une rupture dans la continuité qui donne sens à la vie. L'exilé habite un temps fracturé: un passé qui n'est plus présent, un présent provisoire, un avenir sans contours. Si l'écriture littéraire requiert, fût-ce partiellement, un sentiment de continuité, la guerre et l'exil frappent cette condition à la racine. Là où Scarry, Caruth et Said expliquent les difficultés de l'écriture sous l'angle psychologique et cognitif, Adorno soulève une question d'une autre nature, éthique. Après la Seconde Guerre mondiale, il écrivit sa formule célèbre: «Écrire de la poésie après Auschwitz est un acte de barbarie.» Beaucoup y ont vu un appel au silence face à l'horreur des atrocités humaines, comme si tout ce qui pourrait être dit relevait du futile ou de la chute morale. Pourtant, cette formule désigne une impasse plus profonde: la culture, après la catastrophe, ne peut se perpétuer comme si rien ne s'était produit. La littérature ne peut plus s'écrire en toute innocence. Maurice Blanchot va plus loin qu'Adorno, pour parler d'une forme d'écriture traversée par la logique même de la catastrophe: «Quand il n'y a plus de différence entre écrire et ne pas écrire, l'écriture change ; elle devient l'écriture du désastre.» L'écriture est généralement tenue pour un acte cohérent qui aspire à l'achèvement ; mais en temps de catastrophe, elle se fait fragments, notes éparses, tentatives inabouties, défaillante dans sa forme comme dans sa cohésion — émiettée comme le mur d'un immeuble qui s'effondre, tantôt silencieuse, tantôt bavarde, titubante. Littérature libanaise et guerre civile: le temps de l'écriture, entre la guerre et le silence L'expérience de la littérature libanaise liée à la guerre civile (1975–1990) montre que la question fondamentale ne porte pas seulement sur la manière d'écrire la guerre, mais sur le temps de l'écriture lui-même: à quel moment devient-il possible de transmuer l'expérience violente en texte ? Et quand l'écrivain en est-il incapable? Si l'on examine les romans qui ont abordé la guerre civile libanaise, on constate qu'ils ont été écrits à des moments distincts, révélant une relation complexe entre la violence et le langage. Dans La Petite Montagne (1977) d'Elias Khoury, paru dans les premières années de la guerre, l'expérience s'écrit tandis que l'événement est encore ouvert. Le roman avance par fragments courts, souvenirs épars et voix entrelacées, les personnages racontant ce qu'ils traversent depuis l'intérieur de l'expérience immédiate — avec sa confusion, ses lacunes, son inachèvement. En ce sens, le roman s'apparente davantage à un témoignage rédigé au cœur même de l'événement, là où la réalité échappe encore à toute compréhension totale. Certains écrivains, cependant, ont écrit la guerre depuis une distance géographique, faisant de l'éloignement une forteresse et un refuge. Dans Histoire de Zahra (1980) de Hanan al-Shaykh, roman écrit depuis l'exil londonien, la guerre apparaît à travers l'expérience d'une femme qui vit dans une ville se transformant peu à peu en espace de violence. L'écriture vient d'un poste d'observation douloureux, situé hors de l'événement, où la distance géographique permet une certaine réflexion sur l'expérience — et peut-être quelque baume, quelque objectivité. À l'opposé, d'autres textes ne sont apparus qu'après la guerre. Dans les œuvres de Hoda Barakat — Les Illuminés (1993) et Le Laboureur des eaux (1998) par exemple — l'écriture arrive après que les années les plus violentes se sont écoulées. La guerre a cessé d'être un événement immédiat ; le temps passé lui a permis de se transmuer en empreinte psychologique profonde à l'intérieur des personnages. La guerre apparaît ici sous la forme d'une solitude, d'une rupture, d'une érosion des liens humains. Dans B comme Beyrouth (2006) d'Iman Humaydan, la ville elle-même devient une archive d'une mémoire différée. Les récits individuels s'entrelacent avec l'histoire collective, et la guerre apparaît comme une strate mémorielle qui continue de résonner dans les entrailles de la cité. Ces exemples révèlent que la guerre civile libanaise ne s'est pas écrite en un seul moment. Certains textes furent composés pendant la guerre elle-même, tandis que d'autres ne parurent que bien des années après sa fin. Les recherches sur le traumatisme montrent que les événements violents perturbent souvent la capacité à transmuer l'expérience en récit cohérent. C'est pourquoi le trauma se manifeste sous forme de souvenirs fragmentés, de voix plurielles et de structures narratives non linéaires. Jabbour Douaihy, quant à lui, est revenu dans plusieurs romans aux années de la guerre civile, longtemps après qu'elles se furent éteintes. Dans Pluie de juin (2006), Le Quartier américain (2014) et Saint Georges regardait ailleurs (2012), la guerre surgit comme une mémoire qui remonte à la surface à travers les récits familiaux et l'histoire des villages et des petites villes. Douaihy écrit la guerre d’un point de vue rétrospectif, dans un temps romanesque qui succède aux combats, là où la mémoire commence à réordonner ce qui fut. Les romans de Douaihy semblent appartenir à une phase ultérieure de l'écriture de la guerre, dans laquelle l'ambition de l'écriture se déplace: il ne s'agit plus simplement d'enregistrer l'événement, mais d'en sonder l'empreinte dans le tissu social et dans les relations entre individus et communautés. En ce sens, beaucoup de romans libanais sur la guerre civile peuvent être lus comme autant de formes distinctes d'une écriture du trauma collectif. Sur le plan formel, la fragmentation narrative, la polyphonie et l'absence d'un narrateur central peuvent relever d'un choix esthétique ; mais elles reflètent aussi un temps troublé de l'écriture elle-même. Une autre forme de rapport entre la guerre et l'écriture s'est manifestée dans l'expérience du poète libanais Wadih Saadeh. Il quitta le Liban à la fin des années de guerre pour s'établir en Australie, où il écrivit l'essentiel de son œuvre poétique. La langue de Saadeh est calme et économe, mais saturée d'un sentiment de perte et de déracinement. Saadeh écrit la guerre depuis une double distance, temporelle et géographique à la fois. Le poème ne restitue pas les combats ni les détails de la violence ; il restitue plutôt le sentiment profond de rupture que la guerre a déposé dans la vie de l'individu, si bien que l'exil devient le lieu où se dévoilent les traces d'une expérience qui ne pouvait se dire au moment où elle se vivait. L'expérience de Wadih Saadeh offre un exemple limpide d'écriture différée de la guerre. Le silence qui précède le texte en constitue l'une des phases, car toute cette violence tragique requiert du temps avant de pouvoir se muer en mots susceptibles d'être formulés. La guerre ne modifie pas le sujet de la littérature mais modifie le temps du texte. Ce qui semble trébucher face au rythme de la production rapide est peut-être le moment où la réalité devance la capacité du langage à la rattraper. Dans ce moment-là, la littérature ne disparaît pas: elle attend. Elle attend que le langage soit en mesure de cheminer parmi les décombres. Concluons sur une interrogation qui place le système culturel et économique au cœur de l'équation littéraire — ce système qui décide du moment où la guerre devient une matière propre à être publiée et diffusée. Dans un monde régi par la logique de la production culturelle rapide, les grandes tragédies deviennent des sujets autour desquels se multiplient livres, articles et témoignages en un temps record. Ces dernières années, on a vu paraître des centaines de textes sur Gaza dans l'ombre du génocide en cours, phénomène qui révèle comment une tragédie peut se transformer rapidement en vaste champ de production culturelle. Ce qui ouvre une autre question dans le contexte de la guerre actuelle au Liban: la guerre d'aujourd'hui deviendra-t-elle elle aussi une matière de consommation, alors que le trauma reste grand ouvert, et que l'horizon demeure noir, sans soleil?