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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Liban, la catastrophe sans fin...
Par
Mona Fayad
Publié

En cherchant à comprendre ce qui nous arrive, à me comprendre moi-même et à retrouver un certain équilibre face à ce que nous traversons, je recours à la lecture de livres et de romans portant sur des peuples qui ont connu les affres de la guerre telles que nous les connaissons. Le Japon, avec ce qu’il a enduré durant la Seconde Guerre mondiale et après les bombardements atomiques, représente en ce domaine un modèle susceptible de nous aider à situer notre propre douleur. Il convient de préciser au passage que la quantité d’armes déversée sur le Liban au fil des années équivaut désormais à plus que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki réunies. Deux ouvrages s’imposent ici, La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle . Le premier a été écrit au cœur même de l’événement. Son auteur vu les ruines de ses propres yeux, décrivant les tragédies, les mutilations et l’errance dont il a été témoin. Le second a été écrit après la défaite du Japon, et témoigne de la dévastation intérieure de l’être humain. En comparant ce qu’ils décrivent à ce que nous vivons, j’ai constaté que la situation libanaise réunit simultanément les deux souffrances, sans séparation ni intervalle temporel d’aucune sorte. Ces deux livres aident à démanteler la violence, à la comprendre, et pas seulement à s’en sortir psychologiquement. Ce type d’écriture n’atténue pas la douleur, mais lui donne une forme et lui offre un langage, la faisant ainsi sortir du chaos pour accéder à quelque chose que l’on peut saisir. En temps de guerre notamment, cette capacité constitue presque un acte de résistance. Car la guerre réduit l’être humain à une réaction, à un corps qui survit, qui souffre ou qui fuit ; tandis que l’écriture — et la lecture de ce type de littérature — nous restitue notre place de sujet conscient, plutôt que celle de simples victimes des circonstances. En somme, certains peuples ont connu les guerres, d’autres les défaites, et d’autres encore sont sortis des décombres pour se reconstruire. Mais ce que vit le Liban ne ressemble ni à une guerre au sens traditionnel du terme, ni à une défaite que l’on pourrait dater, ni même à une catastrophe que l’on pourrait contenir dans un cadre temporel précis. C’est autre chose. Dans l’expérience japonaise, telle que la reflètent des œuvres comme La Fleur de l’oubli et Le Jeu du siècle , il existait un cheminement, si pénible fût-il. Le choc d’abord, puis le silence, puis la prise de conscience, puis la reconstruction. Même dans les moments les plus terribles, comme le bombardement d’Hiroshima, la catastrophe avait en un sens une finalité. La frappe avait pris fin, et c’est de là qu’est née une histoire. Au Liban, rien ne se termine. Il n’existe pas ici de moment dont on puisse dire qu’il marque «l’après». Tout advient simultanément: un traumatisme permanent que l’on ne peut assimiler, une réflexion contrainte qui ne trouve jamais son terme, des récits contradictoires qui ne tranchent rien, et une vie quotidienne qui reprend au-dessus des décombres comme si elle en niait l’existence. Le Liban ne vit pas l’après-guerre. Il vit à l’intérieur de la guerre, de son interprétation et de son propre déni, tout à la fois. Ailleurs dans le monde, la catastrophe engendre la mémoire, la mémoire engendre la conscience, et la conscience engendre, fût-ce après un long délai, le changement. Ici, la chaîne se trouve rompue: une catastrophe, puis des cris, puis des divisions, puis un oubli partiel, puis une nouvelle catastrophe. Aucune mémoire ne s’accomplit, aucune conscience ne s’accumule, aucun changement ne survient. Dans La Fleur de l’oubli , l’être humain est brisé, mais il l’est avec honnêteté. Dans Le Jeu du siècle , il tente de comprendre, ou de se dissimuler derrière des récits. Au Liban, la situation est plus âpre encore: un être brisé, privé du droit d’exprimer sa brisure, contraint de choisir un récit sous la pression de la peur, de l’appartenance ou de l’accusation. C’est là que réside la particularité de la condition libanaise, et peut-être son caractère inédit: non pas seulement une pluralité d’opinions, mais une pluralité du réel lui-même. Chaque communauté vit une guerre différente, raconte une histoire différente et construit une mémoire différente. Il n’existe dès lors aucun «événement national» fédérateur, seulement des événements parallèles qui ne se rejoignent que dans la douleur. Ce qui rend la situation libanaise sans précédent, notamment dans le cadre de l’État-nation moderne, c’est que l’État lui-même n’assume plus son rôle de référence ultime du sens ou de la décision. Dans la plupart des pays, l’État déclare la guerre ou y met fin, détient le monopole de la violence et forge le récit officiel. Au Liban, la guerre se déroule à la fois à l’intérieur de l’État et en dehors de lui, la violence y est diffuse, et le récit s’y trouve contesté jusqu’à l’éclatement existentiel. Ainsi, les Libanais ne vivent pas seulement une crise politique, mais un vide référentiel profond. C’est ce vide qui fait que la catastrophe se répète sans jamais se muer en point de rupture. Chaque coup, chaque explosion, chaque tragédie vient s’ajouter à une longue chaîne, sans jamais en clore le cercle ni fonder ce qui viendrait après. Plus grave encore, il y a ce que l’on pourrait appeler la normalisation de l’absurde: la mort devient un chiffre et une image sur un mur, le sang une information, la catastrophe une partie du quotidien. Non pas parce que les gens ne ressentent plus rien, mais parce qu’ils ont été épuisés au point de ne plus pouvoir convertir le ressenti en action. Le Liban d’aujourd’hui ne ressemble ni au Japon de l’après-guerre ni à aucun pays sorti d’un conflit quelconque, parce qu’on ne lui a même pas accordé la chance d’en sortir. C’est un pays où la guerre n’a pas pris fin, où la paix n’a pas commencé, où rien n’a été tranché, mais où tout se rejoue, encore et encore. Peut-être est-ce pour cela que la douleur au Liban paraît différente: non pas seulement parce qu’elle est profonde, mais parce qu’elle se déploie sans horizon. Non pas parce qu’elle est inattendue, mais parce qu’elle revient. Et non pas parce qu’elle demeure incompréhensible, mais parce qu’elle est pleinement comprise, sans que personne ne dispose du pouvoir de la changer. Ce n’est pas seulement la tragédie d’une nation. C’est une condition humaine complexe, rare et peut-être sans précédent: un État qui vit à l’intérieur de ses frontières reconnues, mais qui se trouve privé du temps naturel des États, ce temps fait de commencements, de fins et de transformations. Le Liban n’est pas seulement un pays en crise. C’est un pays soustrait à toute logique séquentielle. Et c’est peut-être là la forme la plus cruelle de la catastrophe: qu’elle ne se termine pas… et qu’elle ne reprenne pas de plus belle.

Le Liban, gardien de l’espérance
Par
Fady Noun
Publié

Pris entre deux États-voyous, le Liban n’a d’autre choix que de s’amadouer celui qui lui est le plus proche, géographiquement, celui qui se tient à sa frontière. C’est l’art de la paix selon le bon sens. Point n’est besoin d’être Sun Tzu pour le comprendre. Ni non plus pour comprendre que le Liban fait partie du monde arabe, et non du monde islamique, et qu’il peut compter pour avancer dans cette direction sur une solidarité arabe qui n’a pas son équivalent dans l’islam militant iranien. Certes, la cause de palestinienne est sacrée et la spoliation de la Palestine restera la honte du monde arabe. Mais ce n’est pas une raison pour lui sacrifier une autre cause sacrée, celle du Liban, ce magnifique joyau géographique et culturel, cette promesse de liberté religieuse offerte par l’histoire à l’Église maronite et, à travers elle, à toutes les communautés libanaises, et dont la perte serait un sacrilège ou, selon Jean-Paul II, «l’un des remords du monde». Le Liban est «plus grand que lui-même», a dit Emmanuel Macron en mars dernier à l’Institut du monde arabe. De fait, le Liban est un coup de génie de l’histoire qui en a fait le creuset d’un art de vivre en bonne entente entre deux grandes croyances religieuses sous bien des aspects antagonistes, mais dont le rapprochement, tel qu’il s’est finalement produit au Liban, est parvenu à être «un modèle de liberté et de pluralisme pour l’Orient et l’Occident», toujours selon Jean-Paul II. Partie de la francosphère L’atout majeur dont dispose encore le Liban, de surcroît, c’est qu’il fait partie de la francosphère et, par là-même, d’un ensemble ouvert sur la France et l’Occident, tout en restant profondément religieux, profondément pacifique, profondément ancré dans l’Orient. Comment, du reste, avec une aussi petite superficie, pourrait-il en être autrement? Il faudra donc faire en sorte qu’au sortir des lourdes épreuves que nous traversons, le Grand Liban l’emporte sur les petits Liban qui tentent encore de se faire «en pensée ou en paroles»; et en particulier sur l’utopie khomeyniste dont l’objectif est d’étendre au Liban l’autorité de Téhéran, de permettre à l’Iran d’être aux frontières d’Israël et aux rives de la Méditerranée, et de détruire Israël au terme d’une équipée où le religieux débouche directement sur l’eschatologique et la fin des temps, autant dire sur l’irrationnel. Ces visées ne pouvaient pas ne pas déclencher, chez les autres communautés libanaises, des réflexes d’autodéfense. L’une des raisons pour lesquelles le Liban restera réfractaire à cette colonisation idéologique de la communauté chiite, c’est que face à sa «assabiya», il se trouve une autre «assabiya», maronite celle-ci, qui tient farouchement à son autonomie de pensée et d’action, comme à la part de terre qui lui est revenue au terme de siècles de gestation et de souffrances; une part de terre dont elle a payé le prix du sang au fil des XIXe, XXe et XXIe siècles, et dont elle continue à payer le prix en ce moment même à travers les villages frontaliers. La leçon du Grand Liban Nous le disons tout en étant persuadés que les maronites ont intelligemment retenu, à prix fort, tout au long du siècle écoulé, la principale leçon du Grand Liban de 1920: celle de ne plus aspirer à un Liban où ils seraient enfin autonomes et libres, mais de se mettre à son service après l’avoir obtenu. En passant d’un germe de nation au Grand Liban, les maronites sont en effet passés, non sans peines, reculs, hésitations et fautes graves, de l’adolescence à la maturité, d’une communauté aspirant à être nation, à une nation assumant ses responsabilités à l’égard de toutes leurs communautés qui s’agrégeaient à son projet. Pour rester fidèle à elle-même, la «assabiya» maronite, dont on perçoit le frémissement, en ce moment, doit se rappeler qu’elle est au service exclusif de la grande civilisation libanaise, du vivre-ensemble, de la modernité croyante, de la laïcité positive, de la fraternité religieuse, du refus de toute instrumentalisation du religieux, de la hauteur de vue géopolitique, de la liberté et du pluralisme, et qu’elle est aux antipodes de tout isolement. À l’appui de ce qui vient d’être dit, citons ce passage d’une allocution prononcée, en février 2011, par le président de la Fondation maronite dans le monde, Michel Eddé, d’heureuse mémoire, lors de la cérémonie de lever du voile sur la statue de saint Maron, dans l’enceinte extérieure de la basilique Saint-Pierre du Vatican: «Ce Liban (…), les maronites ont été les premiers à y forger une patrie puis un État moderne. Ils n’ont pas voulu en faire une nation maronite ou chrétienne, ni un État pour les maronites ou les chrétiens, bien que cela fût à portée de main en son temps. Ils l’ont conçu comme un foyer pour la convivialité entre musulmans et chrétiens, un foyer fondé sur la reconnaissance du droit à la différence, sur le respect de l’autre, de son acceptation dans sa différence. Autrement dit, sur la liberté et la démocratie.» Affinités Cela dit, et à l’appui de l’option en faveur d’un accommodement pacifique avec l’État à nos frontières, il faut savoir que le Liban chrétien n’est pas sans affinités culturelles et religieuses avec l’Israël religieux. L’Église et la Synagogue prient et implorent dans le même Livre des Psaumes et se ressourcent tous deux dans certains grands récits de la Bible. L’Église orientale maronite a aussi la sagesse de savoir que si l’Église universelle a alimenté l’antisémitisme en prenant son indépendance de la Synagogue, elle-même n’a pas à assumer les égarements du passé. Elle peut donc adhérer librement, et sans arrière-pensées, aux dispositions de la Déclaration conciliaire Nostra aetate qui affirme: «Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture.» Elle n’oublie pas non plus de regarder aussi «avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes». En ce domaine, elle pourrait même faire de la surenchère, le Liban étant le lieu par excellence du dialogue de vie islamo-chrétien. La mission du Liban Enfin, si la Synagogue est son aînée historique, l’Église ne peut se permettre d’oublier que Dieu a fait d’elle la gardienne de l’espérance qu’un jour, «tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et le serviront sous un même joug» (So 3, 9), et qu’elle doit savoir les mener à travers l’histoire, par les «douces attaches» de l’Esprit saint, à la plénitude de la révélation qu’elle a elle-même reçue. À aucun moment, le Liban, héritier des hautes valeurs transmises par ses communautés, ne doit perdre de vue la grandeur de sa mission. Ainsi, il a l’obligation morale, dans le cas particulier de la Palestine, de brandir les armes de l’Esprit et d’avertir son voisin méridional qu’aussi traumatisé qu’il soit par le 7 octobre 2023 et son cortège d’atrocités, il risque de perdre son âme en exerçant sur les Palestiniens la violence génocidaire que l’on a vue. En déshumanisant les Palestiniens et en éteignant dans leur cœur toute empathie pour ce peuple, les Israéliens se déshumanisent eux-mêmes, estiment leurs historiens. Israël sera-t-il sauvé par la guerre? Non, c’est seulement en donnant aux Palestiniens un avenir qu’il pourra vivre en paix. Car une paix imposée ne reposant pas sur des fondements de justice, mais reposant sur la force, peut être balayée du jour au lendemain. La paix véritable est celle qui repose sur les droits inaliénables de toute personne et de toute collectivité humaine, tels que développés par deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne; et vers laquelle doivent tendre toutes les nations qui se veulent justes aux yeux de Dieu, ce à quoi prétendent les deux acteurs nationaux du drame en Terre sainte. Il est encore une autre raison, plus circonstancielle peut-être, de s’accommoder d’une paix avec Israël, c’est l’ouverture des frontières sur les lieux saints qu’elle permettra. Bien sûr, à Saïda et Tyr, le Liban possède de précieuses reliques du passage de Jésus-Christ sur sa terre. Bien sûr aussi, il possède sur ses sommets et dans la profondeur de ses vallées, de précieux lieux saints vers lesquels tourner ses regards. Mais ce ne sont pas là des raisons suffisantes pour oublier les pierres de Jérusalem, ou de détourner ses yeux de Bethléem et Nazareth, qui restent pour tout chrétien d’irremplaçables témoins de la vie de Jésus. Pas de décentralisation d’isolement Un avertissement avant de finir: quel que soit le prix à payer pour la paix avec Israël, il faudra éviter toutes les structures de décentralisation qui isoleraient les communautés libanaises les unes des autres. Le Liban profond a le devoir de rester ouvert et proche de tous ceux qui l’ont bâti ou le bâtissent, fidèle à partager avec tous les peines et les joies, les deuils et les fêtes. Enfin, la prospérité économique au Liban ne doit pas se faire aux dépens de sa mission spirituelle. Avant d’être un casino, un hôpital, une station de ski ou une destination touristique – ce ne sont là que des gagne-pain –, le Liban doit faire en sorte d’être le cœur intellectuel du Moyen-Orient, un lieu de liberté, de créativité et de pluralisme, le laboratoire de la «civilisation de l’amour» voulue par Paul VI. Et pour cela, ses universités et ses instituts d’études supérieures ont un rôle de premier plan à jouer. La quête de sens devra s’inscrire sur la liste des «spécialités libanaises», au même titre que les «mezzés».

Pourparlers de Washington: un premier pas vers une paix libano-israélienne

Le moment est, sans conteste, historique à plus d’un égard: sur le plan symbolique, d’abord; et au niveau de la portée politique et de la dimension stratégique de l’événement, d’autre part. L’aspect symbolique, d’abord, revêt une importance toute particulière dans le contexte local et régional que nul n’ignore: l’ambassadrice du Liban à Washington Nada Hamadé Moawad réunie en face-à-face au Département d’Etat, à Washington, avec l’ambassadeur d’Israël Yechiel Leiter, sous l’égide du Secrétaire d’Etat Marco Rubio, avec en arrière-plan les drapeaux libanais, israéliens et américains, côte à côte… L’image aurait relevé de la politique fiction il y a seulement quelques mois. L’ambassadrice Nada Hamadé Moawad suivie de l’ambassadeur d’Israël Yechiel Leiter lors de leur arrivée à la salle des réunions. Mais c’est la dimension géopolitique qui revêt surtout un caractère historique et vital pour le Liban. La réunion bilatérale libano-israélienne consacre en effet une orientation fondamentale prise par le ministère des Affaires étrangères et le gouvernement Salam, à savoir la dissociation totale entre la politique étrangère et les choix stratégiques du Liban, d’une part, et les options politiques de la République islamique iranienne, d’autre part. Cette orientation définie par le président Joseph Aoun et le cabinet Salam a un corollaire: la nécessité de mettre un terme aux débordements politiques (et miliciens…) du mini-Etat, hors-la-loi, du Hezbollah qui depuis plus de deux décennies entreprend de mettre en application une stratégie de déconstruction de l’Etat libanais et de ses institutions. Une réunion de deux heures Cette ligne directrice géopolitique a été ainsi évoquée au cours de la réunion de deux heures qui s’est tenue à 11 heures, heure de Washington (18 h, à Beyrouth) sous la présidence du Secrétaire d’Etat. Le chef de la diplomatie américaine a salué dans ce cadre une « occasion historique » pour le Liban et Israël de faire la paix. « Il s'agit de mettre définitivement fin à 20 ou 30 ans d'influence du Hezbollah dans cette partie du monde, a-t-il déclaré. “Cela va au-delà d'une simple journée, cela prendra du temps ». «Nous ne permettrons pas désormais que l’Iran exerce son influence sur les choix politiques du Liban », a déclaré M. Rubio. Le Hezbollah, note-t-on à ce sujet, a qualifié les négociations directes entre Israël et le Liban de « capitulation » et a marqué sa réprobation en lançant des roquettes contre 13 localités frontalières israéliennes au moment où débutait la réunion au Département d’Etat. Peu d’informations ont filtré sur la teneur des discussions. L’ambassadrice du Liban a réclamé l’instauration d’un cessez-le-feu au Liban-Sud; son homologue israélien aurait répondu que son gouvernement étudierait la requête libanaise. Décision aurait été pris, par ailleurs, d’entamer des négociations bilatérales pour débattre des dossiers qui sont au centre du litige entre les deux pays. Le lieu et la date du début de ces pourparlers seront fixés sous peu. « Excellent échange » A l’issue de la réunion, l'ambassadeur israélien s’est adressé aux journalistes et a salué un «excellent échange» au cours des discussions, relevant qu'Israël et le Liban étaient désormais «du même côté». «Nous avons découvert aujourd’hui que nous sommes du même côté» entre le Liban et Israël, a-t-il affirmé, en quittant le département d'Etat. «C'est la chose la plus positive que nous ayons pu retenir de cette rencontre. Nous sommes tous deux unis dans notre volonté de libérer le Liban d'une occupation, d'un pouvoir dominé par l'Iran et appelé le Hezbollah», a-t-il dit, avant d’ajouter que «Naim Kassem et le Hezbollah font désormais partie du passé». En début de soirée, le Département d’État devait rendre public un communiqué commun soulignant que les Etats-Unis espèrent que les pourparlers iront «au-delà de l’accord de 2024 pour aboutir à une paix globale». «Les Etats-Unis soutiennent les efforts du gouvernement libanais visant à rétablir le monopole de la violence légitime et à mettre fin à l’influence de l’Iran», souligne le communiqué qui ajoute que les Etats-Unis soutiennent le droit d’Israël de se «défendre contre les attaques du Hezbollah». Et le communiqué de souligner que «tout accord visant à mettre un terme aux hostilités devrait être discuté entre les deux gouvernements, sous l’égide des Etats-Unis, et non pas par une autre voie» (allusion à la volonté de l’Iran de lier le cessez-le-feu au Liban au volet iranien des pourparlers avec Washington. Aoun : Le début de la fin Sur le plan des réactions, le président Joseph Aoun a dit espérer que les négociations marquent «le début de la fin de la souffrance des Libanais». Mais «la stabilité ne sera pas rétablie dans le sud si Israël continue d'y occuper des territoires», a-t-il ajouté. De son côté, le chef de la diplomatie israélienne, Gideon Saar, a déclaré: «Nous voulons parvenir à la paix et à la normalisation avec l'Etat libanais. Il n'y a pas de différends majeurs entre Israël et le Liban. Le problème, c'est le Hezbollah.” Les opérations au Sud Entre-temps au Sud, les combats font toujours rage sur le principal front, celui de la ville stratégique de Bint Jbeil, alors même que les bombardements israéliens se poursuivent sur l’ensemble des régions du Sud, ainsi que les destructions de villages. L’armée israélienne revendique la prise de Bint Jbeil. Dans ce contexte, Tsahal a annoncé mardi la capture de trois miliciens du Hezbollah, dont l’un a été grièvement blessé et deux plus légèrement. Ils ont été emmenés en Israël. Auparavant, l’armée israélienne avait indiqué depuis lundi qu’elle assiège Bint Jbeil où seraient retranchés des dizaines de miliciens. Les combats restent cependant rudes puisque le côté israélien a reconnu que dix de ses soldats ont été blessés ces dernières heures au Sud, et que l’un est décédé. Le détroit d’Ormuz Reste à signaler que sur le front iranien, plusieurs navires ont traversé mardi le détroit d’Ormuz, mais il ne s’agissait pas de bateaux devant se diriger vers l’un ou l’autre des ports iraniens, soumis au blocus américain. A retenir sur ce plan la réaction chinoise virulente concernant ce blocus, que la Chine a qualifié de « dangereux et irresponsable ». L’autre développement important de ce mardi, concernant le détroit, a été l’annonce d’une conférence, vendredi, présidée par le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer, avec la participation des pays «non-belligérants» qui seraient prêts à contribuer à une mission multilatérale et «purement défensive». Une opération visant à « libérer » le détroit d’Ormuz et en assurer la libre circulation. Un changement de cap au niveau des pays européens, jusque-là hostiles à toute intervention dans la guerre américano-israélienne contre le régime iranien?

Quand les salles de classe deviennent champs de bataille

Au Liban, l’éducation est censée libérer les esprits — les proxies de l’Iran en ont fait une arme. Le Liban s’est longtemps targué d’une conviction rare dans la région, faisant de l’éducation une voie plutôt qu’un privilège. Le Liban est un pays où, malgré les guerres, les effondrements successifs et la déliquescence politique, des parents rassemblent encore le peu qu’ils ont pour envoyer leurs enfants à l’école. Un pays dont les salles de classe ont historiquement produit des médecins, des ingénieurs, des écrivains et des penseurs, pas des martyrs pour les Gardiens de la révolution iranienne. Les chiffres disent une partie de cette histoire. Le Liban affiche l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés de la région, avoisinant les 98 %. Pendant des années, il figurait parmi les premiers pays au monde pour la qualité perçue de son enseignement. Les mathématiques et les sciences n’y sont pas dispensées comme des luxes, mais comme des nécessités, souvent en anglais ou en français dès le plus jeune âge. L’éducation, ici, ne se réduit pas à l’acquisition de savoirs ; elle est affaire de mobilité, de dignité et d’émancipation — du sectarisme, de la violence, des limites étouffantes que la géographie impose. Or, aujourd’hui, c’est cette idée même qui est attaquée. Les menaces et les actions récentes des Gardiens de la révolution islamique d’Iran contre les institutions américaines au Liban et dans toute la région ne constituent pas un simple épisode de plus dans un long cycle d’escalade. Elles révèlent quelque chose de plus profond et de plus troublant, à savoir une tentative délibérée de redéfinir ce que signifie l’éducation dans des pays comme le Liban. Car pour le Hezbollah, bras le plus enraciné des Gardiens de la révolution dans le pays, l’éducation n’est pas un outil d’émancipation. C’est un outil de contrôle. Là où les familles libanaises voient dans les écoles des passerelles vers le monde, le Hezbollah y voit des fabriques de loyauté. Là où des parents espèrent que leurs enfants apprendront l’algèbre pour se construire un avenir, le parti, lui, envisage la géométrie comme un moyen de calculer des trajectoires. La physique ne sert plus à comprendre le monde naturel ; elle devient un moyen d’affiner la courbe d’une roquette ou la stabilité d’un drone. La chimie est dépouillée de toute curiosité et reconvertie en létalité. Ce n’est pas une métaphore. C’est une doctrine. L’écosystème éducatif du Hezbollah — ses écoles, ses mouvements scouts, ses programmes de jeunesse et ses institutions culturelles — fonctionne depuis longtemps comme un système parallèle, qui reproduit les formes de l’État tout en en subvertissant la finalité. Les enfants n’y apprennent pas seulement à lire et à écrire ; on leur apprend à obéir, à vénérer, et finalement à combattre. Le langage de la résistance s’insinue tôt, enveloppé dans les symboles du martyre et du sacrifice, jusqu’à devenir indissociable de l’identité même. En ce sens, le ciblage récent des institutions américaines, qu’il soit rhétorique ou opérationnel, s’inscrit dans une logique parfaitement cohérente. Des universités comme l’Université américaine de Beyrouth ne sont pas que des bâtiments. Elles incarnent une idée qui s’oppose frontalement à ce que le Hezbollah et les Gardiens de la révolution cherchent à imposer. Elles incarnent le doute face au dogme. Le questionnement face à l’endoctrinement. Un espace où un étudiant peut interroger l’autorité plutôt que de s’y soumettre. Et c’est précisément pour cela qu’elles sont perçues comme des menaces. La conséquence la plus dévastatrice n’est peut-être même pas la militarisation de l’éducation en tant que telle, mais la destruction silencieuse de l’écosystème qui rendait autrefois l’enseignement libanais exceptionnel. Le Hezbollah, de concert avec une classe politique qui a choisi de normaliser, d’accommoder et finalement de légitimer son ordre parallèle, a progressivement érodé la diversité même qui nourrissait la vie intellectuelle du pays. Le modèle éducatif libanais n’a jamais été une simple affaire de programmes ou de classements ; il était une affaire de pluralité. Des salles de classe où les langues se croisaient, où les histoires se disputaient, où les identités coexistaient sans se dissoudre les unes dans les autres. Cet écosystème fragile mais vital était le moteur d’une créativité qui produisait des générations capables de penser au-delà des confins de la secte, de l’idéologie et de la peur. Aujourd’hui, cet espace se rétrécit. Non par décret formel, mais sous l’effet de la pression, de l’intimidation et de l’étouffement lent de la dissidence. Ce qui se perd n’est pas seulement l’autonomie institutionnelle, mais la condition même qui rendait l’apprentissage signifiant au Liban : la liberté d’être différent. Ce n’est pas un hasard si les régimes et les milices fondés sur la rigidité idéologique redoutent les campus davantage qu’ils ne redoutent les armées. On peut dissuader des armées, négocier avec elles, ou même les vaincre. Mais les idées, une fois libérées, sont bien plus difficiles à contenir. Un étudiant nourri de pensée critique est infiniment plus dangereux pour un projet autoritaire que n’importe quel adversaire extérieur. Le Liban se trouve aujourd’hui à l’intersection de ces deux visions. D’un côté, une croyance fragile mais tenace dans l’éducation comme moyen de survie et de transcendance. De l’autre, un effort discipliné et bien financé pour vider cette croyance de sa substance, pour la remplacer par une vision du monde militarisée où le savoir ne sert que le champ de bataille. La tragédie n’est pas seulement que ces deux systèmes coexistent. C’est que l’un empiète inexorablement sur l’autre. Quand un enfant apprend les mathématiques pour résoudre des équations, on le prépare à construire quelque chose : une économie, une carrière, une vie. Quand ce même savoir est réorienté vers le réglage d’un canon ou la programmation d’un drone, il devient tout autre chose : une arme déguisée en éducation. Et au Liban, cette transformation s’opère au vu et au su de tous. L’attaque contre les institutions éducatives, qu’elle prenne la forme de menaces, d’intimidations ou de pire encore, n’est donc pas fortuite. Elle est stratégique. C’est une tentative de couper le Liban de l’un des rares piliers qui le relient encore au monde et à lui-même. Car un Liban qui continue d’éduquer librement est un Liban qu’on ne peut pas entièrement contrôler. Et c’est là, en définitive, l’enjeu véritable. Pas les missiles. Pas les drones. Pas même la géopolitique dans son acception la plus étroite. Mais la bataille autrement décisive qui se joue autour de ce qu’apprendra la prochaine génération de Libanais, et de ce qu’elle deviendra.

Trump relance l’implacable guerre économique contre le régime des mollahs

Il s’agit là de la première conséquence directe de l’échec des négociations d’Islamabad, le week-end dernier, entre les Etats-Unis et la République islamique iranienne. Les forces navales de l’armée américaine ont mis en place lundi, à 17 heures (heure de Beyrouth), un blocus total de tous les ports iraniens et du détroit d’Ormuz. Plusieurs bâtiments de guerre ont été déployés pour appliquer ce blocus appliqué à tous les navires censés emprunter, au départ ou à l’arrivée, les ports iraniens. Seuls les navires transportant de l’aide humanitaire seront autorisés à accoster dans des ports, mais après avoir été fouillés minutieusement. Quant aux bâtiments qui ne sont pas concernés par le trafic maritime avec l’Iran, ils pourront traverser sans encombre le détroit d’Ormuz. Ce siège maritime revêt une importance stratégique fondamentale sur un double plan. S’il est mis en application d’une manière rigoureuse, il perturbera dans une large mesure l’aide en armes et en munitions que le régime des mollahs accorde à ses proxys au Liban et au Yémen, notamment. La mise en garde du président iranien Mais plus important encore, le blocus ne manquera pas de porter un (nouveau) coup particulièrement dur (fatal ?) à l’économie iranienne, déjà fortement ébranlée par la politique de « sanctions maximum » imposée par le président Trump. Les bombardements aériens massifs qui ont marqué les opérations militaires depuis le 28 février ont en effet détruit les industries pétrochimiques et sidérurgiques de la République islamique, laquelle misait encore jusqu’à présent sur ses exportations pétrolières dont profitait principalement la Chine. En imposant ce blocus maritime, le président Trump prive pratiquement le régime iranien de ses derniers revenus pétroliers, sans avoir à lancer une offensive terrestre pour prendre le contrôle, à titre d’exemple, de l’île stratégique de Kharg (largement fortifiée) par où passent 90 pour cent des exportations pétrolières iraniennes. En paralysant ainsi toute activité économique sur cette île en ayant recours la « méthode douce », sans recourir à la force militaire, le président Trump s’emploie concrètement à étouffer dangereusement l’économie iranienne à court terme. Selon diverses sources d’information en Iran, le président iranien aurait d’ailleurs mis en garde les Gardiens de la Révolution contre un risque d’effondrement de l’économie iranienne d’ici à trois semaines, au maximum, si aucune sortie de crise n’est trouvée à brève échéance. Le siège de Bint Jbeil Sur le front du Liban, l’armée israélienne a affirmé lundi après-midi avoir parachevé son siège de la ville stratégique de Bint Jbeil, où sont retranchés plusieurs dizaines de miliciens du Hezbollah. Parallèlement, le parti pro-iranien faisait état, en fin d’après-midi, de « combats rapprochés » à Bint Jbeil avec les unités de Tsahal, ce qui indique implicitement que les forces israéliennes ont effectué des percées dans certains secteurs de la localité. De fait, l’Etat hébreu précisait en fin de journée que l’assaut contre la ville avait débuté. Cette escalade intervient à la veille du lancement, mardi 14 avril, des négociations directes entre le Liban et Israël, à Washington, au bureau du Secrétaire d’Etat Marco Rubio, avec la participation des ambassadeurs du Liban et d’Israël dans la capitale fédérale. Joseph Aoun et Joe Raggi rappellent… La véritable portée de cette réunion diplomatique, qui devrait donner le coup d’envoi à une série de séances de travail entre les deux pays, a été mise en évidence samedi par le chef de la diplomatie libanaise, Joe Raggi, qui a souligné, à titre de rappel (à qui veut bien l’entendre…), que la négociation directe entre le Liban et Israël consacre dans les faits la dissociation entre le dossier libanais et le volet iranien du conflit actuel – une dissociation qui revêt, à l’évidence, une haute importance stratégique, et symbolique, pour le Liban. Le président Joseph Aoun a tenu à rappeler dans ce contexte que « les négociations avec Israël relèvent de la seule responsabilité de l’Etat libanais, et de nulle autre partie, car il s’agit là d’une question à caractère souverainiste qui ne concerne que le Liban ». Et le chef de l’Etat de relever que les autorités libanaises ont adopté « une série de mesures sécuritaires pour empêcher la contrebande d’armes ou l’entrée dans le pays de fonds de manière illégale ». En tout état de cause, sur le terrain, l’armée israélienne aurait reçu pour instructions de consolider et de développer ses avancées au Sud, notamment à Bint Jbeil, avant la réunion bilatérale de mardi en raison du fait que Beyrouth pourrait réclamer avec insistance, comme l’a indiqué M. Raggi lundi, l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu, un tel acquis pouvant permettre au gouvernement libanais, selon plusieurs observateurs, de légitimer et de consolider le dialogue direct avec Tel-Aviv. Naïm Kassem est revenu… Notons dans ce contexte qu’après une longue éclipse de la scène médiatique audiovisuelle, le secrétaire général du Hezbollah, cheikh Naïm Kassem, a refait hier soir une apparition pour stigmatiser, dans un discours télévisé, ceux qui reprochent au Hezbollah d’avoir entrainé le pays dans une nouvelle guerre (!). Il a reconnu implicitement à cet égard que son parti pro-iranien utilisait le Liban pour servir des intérêts exclusivement étrangers, en affirmant que « la guerre au Liban a pour but de diminuer la pression sur les autres fronts » (!). Et de traiter de « traitres » tous ceux qui s’opposent à la guerre déclenchée par le parti iranien. Cheikh Kassem a évidemment condamné les négociations directes entre le Liban et Israël, demandant à l’Etat d’annuler ces pourparlers bilatéraux. S’adressant au président Joseph Aoun, il a lancé : « Construisons le Liban ensemble » ! Il n’a toutefois pas précisé comment une telle entreprise conjointe de redressement pourrait être possible lorsque le parti pro-iranien perçoit l’entité libanaise comme un simple instrument de manœuvre aux mains d’une puissance régionale aux visées hégémoniques largement déstabilisatrices et belliqueuses.

La catastrophe comme image
Par
Rita Barotta
Publié

Des centaines d’images, chaque jour. Le gris comme teinte dominante, parfois une irruption d’orange, un cahier à colorier, une poupée. D’autres fois, les images nous parviennent maculées de souvenirs, ceux d’inconnus que nous ne connaissons pas, qui ne nous connaissent pas, et qui, peut-être, ne reconnaissent plus les leurs. Des mémoires en suspens. Des éclats furtifs sur les écrans des téléphones. Des fragments qui défilent, à la télévision, sous un bandeau rouge rédigé à la hâte, saturé d’approximations, où un nom de lieu est jeté comme gage de précision. Ou encore des séquences brèves, pensées pour entretenir la continuité d’un flux sans cesse relancé. Dans ce flux, l’image cesse d’advenir comme événement. Elle s’inscrit dans un régime visuel continu, reconfigurant en profondeur notre rapport à la guerre et à ce que nous en percevons. Avec les mutations techniques, captation instantanée, publication immédiate, circulation illimitée, la place de l’image s’est déplacée. Celle du spectateur, aussi. L’image se forme au cœur même de l’événement, et nous atteint dans le même mouvement. Elle circule tandis que l’événement persiste. Et nous, destinataires flottants dans une mer de frappes visuelles, nous interrogeons la douleur, ce qui nous en parvient, ce qui se dérobe, ce qui s’inscrit, ce qui échappe. Peut-être aussi la légitimité même de regarder. Dans ce régime visuel accéléré, la catastrophe s’installe comme présence continue, déposant dans la mémoire une trace incomplète. Si tant est qu’elle en dépose une. Au lendemain de la guerre de juillet 2006, j’ai entrepris un travail de recherche portant sur le photographe de presse en tant que point nodal. Il s’agissait d’interroger sa position, les décisions qu’il engage et celles qui précèdent l’image. Nombre de ceux que j’ai rencontrés ont insisté sur ceci: l’image n’est jamais le produit d’un instant pur, mais une construction , une affaire d’angle, de temporalité, de sélection. L’un d’eux évoquait le poids d’une responsabilité constante: déterminer les conditions de visibilité de la guerre, décider de ce qui entre dans le cadre et de ce qui en est retranché. Il y a deux décennies encore, l’image se regardait, se conservait. Elle disposait d’un temps propre. D’une durée. D’une empreinte. Aujourd’hui, elle s’accumule jusqu’à excéder toute possibilité de mise en récit. Cette accumulation ne fait pas mémoire: elle produit de la dispersion. Dans Devant la douleur des autres , Susan Sontag interroge le rapport de l’image à la souffrance, et les limites de ce qu’elle peut en transmettre. «Les images n’expliquent rien ; elles attestent qu’un événement a eu lieu». Ainsi, elles fixent l’occurrence sans en livrer l’intelligibilité. À mesure que leur circulation s’accélère, les images perdent leur capacité à porter un sens stabilisé et deviennent les unités d’un flux visuel. L’émoussement dont parle Sontag tient à la densité des images, à leur vitesse de diffusion, mais aussi aux conditions mêmes du regard et à la place assignée au spectateur dans ce dispositif. Ici, la question du sens se dérobe. «La conscience de la souffrance ne va pas de soi ; elle se construit.» Voir ne suffit pas à saisir la catastrophe. Le sens se configure dans un contexte, depuis une position, celle de qui regarde, celle de qui reçoit. D’où cette mise en garde : «Il ne faut pas supposer l’existence d’un “nous” homogène lorsqu’il s’agit de regarder la souffrance des autres.» On a beaucoup écrit sur le «silence du monde» face à l’anéantissement de Gaza. Comment les «autres» demeurent-ils silencieux face aux corps d’enfants dénudés ? Et nous, au Liban d’aujourd’hui, écrivons des choses analogues à propos de nos propres réactions face à une localité détruite. Avons-nous le même rapport à ce lieu? Recourons-nous à la projection pour produire de l’empathie? L’indifférence, chez certains, se constitue-t-elle comme stratégie de défense? Le regard n’est pas une expérience commune. Il est conditionné par la distance, par l’exposition possible, par le rapport au danger. Les recherches contemporaines sur les images de violence, qui s’interrogaient d’abord sur leurs effets, déplacent désormais la question vers l’acte même de regarder: comment regarde-t-on, quand, et sous quelles conditions? Au Liban, cette reconfiguration visuelle s’est intensifiée au cours de la dernière décennie: l’image s’est déplacée du registre du témoignage vers celui de l’expérience immédiate. Celui qui filme est souvent déjà pris dans l’événement. Le téléphone s’est fait prolongement du corps : tremblement, saturation sonore, choc… tout s’inscrit désormais dans le cadre. Dans ce moment, la position du regard se fissure. Le spectateur habite l’image autant qu’il la contemple. Nous, si tant est qu’un «nous» soit encore tenable, ne sommes plus ceux qui regardent la catastrophe à distance. Nous sommes devenus ceux qui sont regardés. Ce déplacement excède l’événement lui-même. Il se rejoue à chaque crise, à chaque montée de tension, à chaque «nouvelle catastrophe». Mais depuis la guerre de Gaza, et à travers les deux dernières guerres au Liban, que nous traversons encore, une strate supplémentaire s’est imposée à ce régime visuel: les images ne relèvent plus seulement du témoignage. Elles incluent désormais des images falsifiées, générées par intelligence artificielle, ou arrachées à d’autres contextes. Elles circulent à la même vitesse, produisant des affects réels en l’absence même de l’événement qu’elles prétendent documenter. Il ne s’agit pas seulement d’un défaut de représentation, mais d’un déplacement du statut de l’image comme preuve. Dans bien des cas, sa véracité devient indécidable. «L’image n’est pas un substitut de la réalité», écrit Sontag. D’indice, elle est devenue milieu, lieu de circulation, de transformation, de reconfiguration de la perception. Dans cet espace, la position du regard se déplace encore: elle s’adosse à une exposition continue, au détriment d’une intelligibilité cohérente. L’image devient présence sans point de fixation. … Pour se constituer, la mémoire exige des seuils, un commencement, une fin. Dans le flux qui est désormais le nôtre, ce qui subsiste relève d’une trace diffuse, sans contours. Sontag écrit que «la compassion est une émotion instable, qui doit se convertir en action, sous peine de s’étioler». Dans le flux des images, l’empathie se dissout dans la suivante. Certaines persistent, sans médiation. D’autres s’effacent malgré leur intensité. Ce qui demeure n’obéit pas à une logique d’importance, mais à une logique de persistance dans le flux. Face à cette saturation, l’esprit recourt parfois à des mécanismes de déplacement ou d’effacement partiel. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un défaut d’importance, mais d’un excès d’exposition. L’image ne disparaît pas. Elle ne s’inscrit pas davantage. D’où l’émergence d’une autre position: le refus de regarder. Certaines images, par leur répétition, épuisent leur propre sens ou reconduisent la violence qu’elles portent. Mais ce refus ne constitue pas une issue : soustraire les images au regard n’en annule ni l’existence, ni les effets. Que faire de cette accumulation de bâtiments qui s’effondrent? De ces animaux mutilés? De ces villages, parfois familiers, qui apparaissent désormais comme les vestiges d’un paysage post-apocalyptique? Pour certains, regarder relève d’un privilège de classe: ceux qui regardent le peuvent parce qu’ils sont en vie, à l’abri. Ceux qui ont été ensevelis sont devenus image. D’autres estiment que nous vivons désormais à l’intérieur d’une image, reproduite sans nous. D’autres encore soutiennent que regarder est un acte politique: que nous, témoins vivants, participons à la fabrique de la catastrophe, à son prolongement, à son archivage. Mais nous n’archivons rien. Nous ne ressentons presque plus. Parce que nous nous sommes habitués à regarder. Peut-être que la catastrophe, la seule véritable, se tient précisément là: dans cette accoutumance au visible.