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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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Rami Rayess
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Les promesses politiques et électorales du président américain Donald Trump se sont évaporées, en particulier dans le domaine de la politique étrangère, et les grands titres rutilants sur la fin des guerres ont fait long feu, lui qui se vantait, dès son élection, de mettre un terme à «huit guerres», alors qu’il en a allumé deux en contrepartie, au Venezuela et en Iran, et menace sérieusement de faire de Cuba sa troisième étape. L’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro s’est certes déroulée sans provoquer de réaction intérieure notable, le régime ayant lâché son propre chef pour composer avec pragmatisme face à la pression américaine, mais il en va tout autrement avec l’Iran. Les événements sur le terrain ont démenti les anticipations américaines et israéliennes, car il est apparu rapidement que l’élimination de la tête du régime, le Guide suprême Ali Khamenei et plusieurs hauts responsables avec lui, n’a pas fait perdre aux Gardiens de la révolution le contrôle du pays ni desserré leur emprise de fer sur lui. Le pari sur l’éclatement d’un soulèvement populaire depuis l’intérieur iranien dès l’embrasement de la guerre s’est lui aussi soldé par un échec, car si une large part de l’opinion iranienne nourrit une hostilité réelle envers le régime, elle ne souhaite pas pour autant chevaucher la vague américaine. Le rôle joué par les États-Unis et leur CIA dans le renversement du gouvernement Mossadegh lors du coup d’État de 1953 demeure profondément ancré dans la mémoire populaire et collective iranienne, y ayant sans doute consolidé la conviction que miser sur les Américains ne peut aboutir ni contribuer au vrai changement, d’autant que Trump lui-même ne s’intéresse guère à la transformation politique pour des raisons réformistes, mais exclusivement par calcul d’intérêt. L’administration américaine n’aurait eu aucune difficulté à traiter avec le nouveau Guide s’il avait manifesté la souplesse qu’attendait Washington, et elle ne se serait alors guère souciée des aspirations du peuple iranien à la liberté, à la démocratie et aux droits de l’homme. L’exemple vénézuélien demeure parlant, puisque Trump a écarté la cheffe de l’opposition bien qu’elle se soit flattée de le proposer au prix Nobel de la paix, pensant que s’approprier la plus haute distinction internationale pourrait accroître son crédit auprès du président américain. Celui-ci a simplement fait fi de tout cela et a continué de travailler avec les piliers du régime Maduro lui-même, qu’il maintient dans une cellule du centre de détention fédéral de Brooklyn-New York, en obtenant par ailleurs ce qu’il convoite sur le plan pétrolier. Les rêves de changement du peuple vénézuélien se sont naturellement eux aussi effondrés. À présent, le président américain Donald Trump menace Cuba, cette île qui a inquiété Washington pendant des décennies et lui a longtemps servi d’épine dans le flanc, et il semble résolu à balayer tous les efforts de rapprochement et de réconciliation menés par son prédécesseur Barack Obama pour tourner la page du passé, ouvrant ainsi un nouveau front contre elle. Ce faisant, il confirme le peu de cas que Washington fait des principes élémentaires de l’action internationale ou de la nécessité de passer par l’Organisation des Nations Unies. Plus encore, une volonté manifeste se dessine d’éroder et d’affaiblir l’ordre mondial bâti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dont le «Conseil de la paix» (encore chancelant) institué à la suite de la guerre de Gaza n’est qu’une illustration parmi d’autres de cette politique. Mais qui a dit que le fait pour Washington de méconnaître les intérêts réels des peuples serve véritablement les siens? Et qui a dit que le renforcement de ses alliances avec la plupart des régimes dictatoriaux au Moyen-Orient et au-delà y serve également? Il est vrai que les systèmes démocratiques ne s’engendrent pas du jour au lendemain, et il est vrai que la démocratie importée d’Occident peut se révéler inadaptée à certaines sociétés, mais il est tout aussi vrai que la répression des peuples finit toujours par engendrer, à un moment ou à un autre, une explosion politique et sociale. Si l’expérience des révolutions arabes a débouché sur des dénouements douloureux, c’est en raison de circonstances complexes tenant tantôt à la confiscation de la révolution par les régimes eux-mêmes (la Syrie en est l’exemple), tantôt à l’incapacité des forces révolutionnaires à s’organiser, elle-même imputable au fait que les pouvoirs dictatoriaux avaient domestiqué les sociétés et les avaient vidées des élites capables de porter un projet de changement ; rien de tout cela, pourtant, ne justifie que l’Occident se replie sur une politique de réhabilitation des régimes ou de leur substitution par d’autres qui ne leur cèdent en rien sur le terrain de la répression. Pour ce qui est du Moyen-Orient, la question ne se réduit plus à la seule nature des sociétés politiques de la région arabe, mais tient aussi à l’obstination d’Israël à allumer des guerres de manière continue, et, fait nouveau, à entraîner les États-Unis avec lui dans ses conflits sur plusieurs fronts, quand bien même la sécurité nationale américaine ne serait pas réellement menacée, contrairement à ce qu’Israël s’emploie à faire croire. La dernière en date de ces guerres est celle menée contre l’Iran, lequel n’a pas manqué pour sa part de nuire à ses voisins des États arabes du Golfe, ce qui fera de la coexistence future un défi durable. Cet acharnement israélien à détourner le regard de l’idée de paix, voire à la saborder par les guerres et les occupations, aura des retombées profondément négatives sur l’ensemble de la région, et pour des générations à venir. Sur le plan palestinien, Israël ne se contente pas de détruire Gaza et de la pilonner quotidiennement, y compris après le cessez-le-feu (jusqu’à un nombre effroyable de martyrs avoisinant les 75 000 !), il s’attaque également à la Cisjordanie en y implantant ses colonies, ce qui condamne définitivement toute solution pacifique et enterre le projet historique des deux États, lequel ne verra jamais le jour si Tel-Aviv persiste dans ses politiques régionales. Cette politique du fait accompli, Israël l’applique également au Liban-Sud du Liban et dans le sud de la Syrie, dont il a occupé de nouvelles portions après la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024, sans parler bien sûr de son occupation du Golan syrien depuis 1967, qu’il refuse de restituer et qu’il a formellement annexé, sans aucune intention d’y revenir. À moins que la région ne parvienne à réguler le tempo israélien par des règles fermes, notamment en exerçant des pressions pour mettre fin à la politique de guerres permanentes et en cascade et en accordant au peuple palestinien ses droits légitimes, Israël ne pourra pas pérenniser son projet d’occupation. Les accords d’Abraham ont en effet montré qu’ils n’avaient nullement désamorcé la tension régionale, bien au contraire qu’ils l’avaient aggravée, et qu’ils n’avaient pas davantage assuré à Tel-Aviv la sécurité qu’il poursuit de guerre en guerre. L’odeur du feu et de la poudre emplit le Moyen-Orient, et de nouvelles approches autant que de nouvelles politiques s’imposent désormais.

Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (2)

Cette série d’articles permettra de mieux comprendre la situation actuelle au vu du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités, laissant le lecteur tirer les conclusions qui s’imposent. Par ailleurs, il est grand temps de contrecarrer sérieusement la rhétorique stérile de résistance, non par une contre-rhétorique, mais par un travail sérieux en prêchant la culture de l’Etat de droit, celui-ci ne pouvant être établi qu’à travers la souveraineté. La première partie exposait la situation internationale et régionale qui a abouti à l’accord de Taëf et le début de la montée en puissance du Hezbollah. Cette deuxièmle partie illustre comment la milice du Hezbollah a continué d’exister et de se renforcer sous le double sponsor syrien et iranien, le but pour Damas étant le renforcement de sa position sur la table des négociations de paix avec Israël, et pour Téhéran le torpillage de toute tentative de paix entre Israël d’une part, et la Syrie et le Liban de l’autre. Deuxième partie: La mise en application de l’accord de Taëf L’accord de Taëf signé le 22 Octobre 1989, fut élaboré par les Libanais pour ses clauses relatives aux réformes constitutionnelles internes. Il fut le résultat de plusieurs rounds de dialogue entre les parties libanaises, menés par étapes depuis 1976. Cet accord déplaçait ou réajustait l’équilibre entre les communautés dans le pays et donnait plus de prérogatives au Conseil des ministres aux dépens de celles du président de la République. De plus, il constituait le seul document visant à mettre fin aux guerres qui ensanglantaient le pays. En effet, il prévoyait clairement le démantèlement des milices armées. Toutefois, les spécialistes en droit constitutionnel avaient mis et mettent toujours l’accent sur de nombreuses lacunes constitutionnelles qu’il a engendrées. Ce ne furent pas les seules, car il en comportait une autre bien plus importante, devenue caduque aujourd’hui: la reconnaissance implicite de l’occupation baathiste syrienne du Liban, avec l’aval des pays arabes, de la communauté internationale, et particulièrement des Etats-Unis. Washington était préoccupée par la stabilité au Liban, et dans son optique, celle-ci ne pouvait être assurée que par le régime de Damas, même au prix de la répression des libertés. Elle était à ses yeux, nécessaire pour préparer le terrain à un accord de paix entre Israël et la Syrie, puis pour y inclure le Liban, lui-même sous occupation syrienne. Quand les troupes du président irakien Saddam Hussein ont envahi le Koweït en août 1990, quelques mois après la signature de l’accord de Taëf, auquel le gouvernement du général Michel Aoun s’opposait, la stabilité au Liban est devenue une priorité absolue non seulement pour les sponsors arabes de l’accord, mais encore plus pour les Américains qui ne voulaient plus se distraire au Liban afin de se concentrer sur la crise du Koweït. Le 13 octobre 1990, Damas obtint le feu vert arabe et international pour envahir la partie du Liban qu’elle ne contrôlait pas, en contrepartie de son adhésion à la coalition anti Saddam chargée de libérer le Koweït. Tirant profit de son contrôle quasi-total du Liban, Hafez Assad n’a appliqué l’accord de Taëf qu’«à la carte», et selon ses besoins pour consolider son occupation du pays du cèdre. Ainsi, le régime syrien a désigné les présidents Elias Hraoui puis Emile Lahoud à la première magistrature de l’Etat, chacun pour 9 ans, contrairement aux clauses de la Constitution. Sous leurs mandats respectifs, le Hezbollah a pu jouir d’une marge de manœuvre sans précédent. Il intensifiait son armement à partir de l’Iran via la Syrie. Les Premiers ministres et les ministres successifs sous les mandats de Hraoui et de Lahoud n’avaient aucun pouvoir sur toutes les questions militaires et sécuritaires. Celles-ci relevaient exclusivement des Syriens, dont la stratégie constituait à exercer une pression extrême sur Israël à partir du Liban, par le truchement du Hezbollah qui opérait librement dans le sud du pays et dans la Békaa. Étape 1: Démantèlement des milices sauf celle du Hezbollah Durant l’année 1991, les Syriens, après leur invasion, ont pris soin de démanteler les milices qui échappaient à leur contrôle. Non seulement le Hezbollah a été immunisé contre l’accord de Taëf, mais il était encouragé et appuyé par Damas afin qu’il mène une guérilla contre les forces israéliennes qui occupaient une partie du Liban-Sud. Le but était de faire pression sur Tel Aviv pour améliorer la position de Hafez Assad dans les négociations de paix avec l’Etat hébreu, initiées suite à la conférence de Madrid, tenue la même année. Téhéran pour sa part sponsorisait le Hezbollah pour s’affirmer sur la scène libanaise, noyauter l’Etat libanais, l’affaiblir, et y exporter la révolution khomeyniste, conformément à la Constitution iranienne. A signaler que ce double sponsor dont jouissait le Hezbollah a perduré jusqu’au retrait des troupes syriennes du Liban le 26 avril 2005. Depuis, la tutelle du Hezbollah est devenue principalement iranienne. Elle s’est renforcée et perdure jusqu’à ce jour. Étape 2: Mini guerre de sept jours Hezbollah-Israël La guérilla menée par le Hezbollah contre les forces d’occupation israéliennes et leur alliée, l’Armée du Liban Sud (ALS), s’intensifia en 1992 et 1993, sous le slogan de «la résistance». Le 25 juillet 1993, Israël a réagi en menant la première guerre d’envergure contre le Hezbollah, baptisée «Opération règlement de comptes », également connu sous le nom de «la Guerre des sept jours». Celle-ci a pris fin le 31 juillet 1993 sous pression américaine, notamment par le Secrétaire d’Etat, Warren Christopher. Les objectifs israéliens étaient de détruire les infrastructures du Hezbollah, couper ses approvisionnements, l’éradiquer de la région du Liban-Sud, et faire pression sur le gouvernement libanais en déplaçant les civils vers Beyrouth. Cette guerre de sept jours s'est terminée par une entente non écrite entre les deux parties, appelée «Entente de juillet», stipulant de ne pas cibler les civils des deux côtés, tout en maintenant les opérations armées en cours contre les cibles militaires de part et d’autre. Dès le déclenchement des hostilités, Washington était rapidement intervenu pour négocier cette entente, cherchant à maintenir la Syrie dans le processus de paix de Madrid. Un recours excessif à la force par Israël était perçu par l’administration du président George H. Bush comme un facteur susceptible de contraindre la Syrie à se retirer des négociations. L’«Opération règlement de comptes » a fait, parmi les civils libanais, 120 morts et 500 blessés, 300,000 déplacés et des milliers de bâtiments détruits et endommagés. Les pertes du Hezbollah s’élevaient à un nombre indéterminé de morts, et des dizaines de positions de combat détruites. Israël pour sa part a perdu deux soldats et un seul civil. (à suivre) À lire sur le même sujet: Hezbollah-Israël, une guerre sans fin au service de qui? (1)

La trêve de Trump assure une couverture à l’option de paix

Un nouveau pas – et non des moindres – a été franchi mercredi 16 avril sur la voie du rétablissement de l’autonomie de décision libanaise, loin de tout diktat régional. Un cessez-le-feu de dix jours entre Israël et le Liban (incluant le Hezbollah) est en effet entré en vigueur à compter de la nuit de jeudi à vendredi, à minuit, à la suite de deux entretiens téléphoniques que le président Donald Trump a eus, en fin d’après-midi, avec le président Joseph Aoun et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. C’est le chef de la Maison Blanche qui a annoncé lui-même le cessez-le-feu en début de soirée au cours d’une discussion à bâtons rompus avec des correspondants de presse. L’annonce de ce cessez-le-feu sous l’égide de l’Administration Trump revêt une double importance stratégique: d’une part, elle consolide au plus haut niveau la dissociation entre les deux volets libanais et iranien du conflit en cours, Téhéran ayant tenté avec insistance ces derniers jours de placer sous sa houlette tout accord de cessez-le-feu entre le Liban et Israël, dans le but de maitrise la carte libanaise ; et d’autre part, elle légitimise et renforce dans une large mesure le choix de l’Exécutif de s’engager dans des négociations directes avec Israël, avec comme perspective un accord de paix entre les deux pays. Le président Trump a d’ailleurs indiqué, après l’annonce du cessez-le-feu, qu’il avait chargé le vice-président JD Vance, le Secrétaire d’Etat Marco Rubio et le chef d’état-major Dan Razin Caine d’œuvrer en vue d’aboutir à une paix durable libano-israélienne. Le président US a par ailleurs souligné son intention d’inviter le président Aoun et M. Netanyahu à une réunion à la Maison Blanche d’ici deux semaines. Cette forte implication américaine dans le processus de règlement des contentieux en suspens entre le Liban et Israël est vitale pour le gouvernement libanais. Le Premier ministre israélien a en effet déclaré mercredi soir que l’armée israélienne maintiendra sa présence au Liban-Sud, jusqu’au Litani, afin de consolider la zone tampon qui s’étendra sur une profondeur de dix kilomètres à partir de la frontière internationale… Le Liban aura ainsi besoin du soutien des Etats-Unis afin de négocier dans les meilleures conditions possibles un retrait israélien et la conclusion d’un accord de paix, avec comme préalable et passage obligé le démantèlement de l’appareil milicien du Hezbollah, lequel a d’ailleurs été proclamé illégal par le Conseil des ministres. Les députés de Beyrouth… Il convient de relever dans ce contexte que le gouvernement a reçu mercredi un important soutien politique parlementaire. Les députés de Beyrouth, toutes confessions et sensibilités confondues, ont tenu en effet, mercredi, à l’hôtel Phoenicia, un congrès ayant pour thème: « Pour une Beyrouth sécurisée, une Beyrouth dépourvue de toute présence d’armes illégales ». Plusieurs députés, représentant les grands partis présents au Parlement, ont pris la parole à cette occasion pour soutenir sans ambiguïté les choix du gouvernement concernant l’illégalité de la milice du Hezbollah, l’illégalité de la présence des Gardiens de la révolution iranienne (les Pasdaran) dans le pays, et la nécessité de monopoliser les armes aux mains des forces légales. En peu de mots, ce congrès des députés de Beyrouth assure sans ambages au gouvernement Salam une légitimité populaire et une couverture politique fondamentale pour la politique souverainiste suivie par la présidence et le gouvernement, au grand dam du Hezbollah et du régime des mollahs qui ne ratent aucune occasion pour décrier la politique de paix suivie par le pouvoir.

Le brouillard de la non-victoire (1/2)
Par
Rayyan Al-Basseer
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La décision américaine de lancer une campagne militaire d’envergure contre l’Iran a résulté d’une confluence de pressions. Les faucons de l’establishment sécuritaire réclamaient depuis longtemps une action décisive. Le lobby pro-israélien a pesé de tout son poids en faveur d’une intervention, surtout après que les frappes de juin 2025 n’avaient pas produit de dissuasion durable, et qu’Israël lui-même avait passé des mois à pousser Washington vers une posture plus maximaliste. Ces facteurs ont créé les conditions politiques de la guerre. Mais le facteur le plus décisif sur le plan stratégique relevait peut-être d’une logique comparable à celle appliquée au Venezuela. L’objectif central du président Trump n’était pas simplement de dégrader la capacité militaire de l’Iran, mais de remodeler l’architecture des transactions pétrolières mondiales, en contrôlant non seulement qui vend le brut, mais qui l’achète et à quelles conditions. En maintenant et en approfondissant la pression des sanctions sur les exportations pétrolières iraniennes, Washington cherche à restreindre l’accès de la Chine à un brut subventionné ou bradé, à un moment où cet accès constitue un apport non négligeable à la croissance industrielle et militaire chinoise. La victoire conventionnelle et ses limites Ce qu’ont accompli les forces armées américaines en mars et avril 2026 ne prête à aucune contestation. Les premières frappes ont tué le Guide suprême, éliminé de hauts commandants militaires et détruit des installations institutionnelles névralgiques, dont le principal quartier général de recherche-développement des Gardiens de la Révolution. Une large part des systèmes de défense aérienne iraniens a été neutralisée dans les premières vingt-quatre heures, conférant aux aéronefs américains et israéliens une maîtrise effective de l’espace aérien iranien quasi immédiatement. La plupart des lanceurs de missiles balistiques iraniens ont été détruits dans les deux premières semaines, et la majorité des sites militaro-industriels répertoriés ont été frappés, réduisant considérablement les attaques de missiles et de drones contre Israël dès la deuxième semaine du conflit. Les principales installations d’enrichissement ont été sévèrement touchées, d’abord en juin 2025, puis à nouveau en 2026, tandis qu’un nombre considérable de navires de guerre iraniens ont été coulés. À l’aune de tout critère militaire conventionnel, la campagne fut un succès remarquable. Cette image de succès militaire conventionnel mérite cependant d’être nuancée. La posture stratégique de l’Iran n’a jamais reposé en priorité sur ses forces conventionnelles. Elle repose sur une approche de défense en mosaïque, réseau enchevêtré d’outils asymétriques comprenant essaims de drones, milices supplétives, harcèlement naval et menace latente de fermeture du détroit d’Ormuz. La campagne a neutralisé la couche militaire conventionnelle de l’Iran tout en laissant ses capacités asymétriques largement intactes. Démanteler la marine, les missiles balistiques et les défenses aériennes d’un adversaire est certes d’une indéniable portée stratégique, mais insuffisant lorsque ses principaux instruments de coercition demeurent les drones, les réseaux supplétifs et la capacité à perturber des goulets d’étranglement maritimes critiques. Dégrader le conventionnel sans neutraliser l’asymétrique, c’est en définitive ôter le fusil des mains de l’ennemi en lui laissant le pistolet chargé. Un cessez-le-feu ambigu Les limites de ce qui a été accompli apparaissent déjà dans les contours du cessez-le-feu. L’accord, jamais rendu public, a été largement qualifié d’ambigu. Plus grave encore, le dossier nucléaire demeure entièrement non résolu, et c’est précisément le seul dossier sur lequel l’administration Trump et ses détracteurs s’accordaient. Les capacités balistiques de l’Iran, bien que sévèrement dégradées, ne sont pas définitivement neutralisées. Leur reconstitution est une question de ressources, non de volonté, et tout allègement des sanctions intégré à un accord de cessez-le-feu relancerait de facto le compte à rebours du réarmement. Les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban et les factions pro-iraniennes en Irak sont déjà en phase de reconstitution. Pour ces acteurs, le cessez-le-feu ne représente pas une défaite, mais une pause tactique et une occasion de se refaire. L’Iran d’après-guerre Il serait tout aussi trompeur de présenter la position de l’Iran comme une victoire ou une démonstration de résilience. Le régime qui a survécu à cette guerre n’est pas celui qui l’a engagée. Plus de cinquante hauts responsables ont été tués. L’appareil militaire a été sévèrement dégradé. Le programme nucléaire a été repoussé de plusieurs années. L’économie, déjà sous la pression de décennies de sanctions, a été poussée au bord de l’effondrement structurel. Les dommages aux infrastructures sont considérables, et le contrat social entre le régime et ses citoyens, déjà effiloché, subit des tensions d’une ampleur inédite. Les structures de pouvoir au sein du régime sont soumises à des pressions internes, alors que des factions rivales s’affrontent pour définir ce que sera l’Iran d’après-guerre et qui en prendra la tête. L’Iran a peut-être esquivé le pire scénario, celui d’un effondrement du régime, mais les défis colossaux auxquels il est désormais confronté sont loin de ressembler à une victoire. Le contraste entre les positions déclarées de l’Iran et son comportement effectif en avril 2026 est saisissant. L’ancien Guide suprême Ali Khamenei avait déclaré de manière constante qu’il n’y aurait aucune négociation avec les États-Unis. En mars 2026, les responsables iraniens confirmaient à plusieurs reprises que tout cessez-le-feu exigerait des garanties de dissuasion complètes. Entre le 7 et le 10 avril, plusieurs responsables iraniens déclaraient publiquement qu’aucune discussion n’aurait lieu à Islamabad sans arrêt préalable des opérations israéliennes contre le Hezbollah. Non seulement Israël ne s’est pas arrêté, mais il a lancé l’une de ses plus importantes opérations isolées contre le Hezbollah le 8 avril. Et pourtant, la délégation iranienne a pris l’avion pour Islamabad et s’est assise à la table des négociations. Aucune rhétorique triomphaliste, si mensongère soit-elle, ne changera cette réalité. Une constante américaine Les États-Unis ont une constante bien documentée d’incapacité à convertir leur domination militaire en dividendes politiques. Au Liban en 1983, après l’attentat qui tua 241 militaires américains, l’administration Reagan se retira en quelques mois, laissant un vide que le Hezbollah s’empressa de combler. En 2003, les États-Unis renversèrent Saddam Hussein avec une précision militaire redoutable, mais sans aucun plan cohérent pour l’après, engendrant un vide de pouvoir que les milices soutenues par l’Iran se précipitèrent à occuper et n’ont jamais évacué. Le retrait prématuré d’Irak en 2011 éroda les capacités institutionnelles et l’autorité de l’État à un moment charnière, aggravant des défaillances de gouvernance que Daech put systématiquement exploiter dès 2014. En 2013, le président Obama traça publiquement une ligne rouge autour des armes chimiques en Syrie, puis s’abstint de l’appliquer lorsque Assad la franchit à la Ghouta. La crédibilité américaine s’effondra, la Russie intervint, et la guerre de Syrie remodela l’équilibre régional d’une façon dont les répercussions se font encore sentir. En août 2021, le retrait chaotique d’Afghanistan offrit aux talibans une victoire à bon marché et envoya un signal dans tous les théâtres où les États-Unis avaient des partenaires. En mai 2025, Trump déclara que les Houthis avaient «capitulé», tandis que ces derniers soutenaient que c’était Washington qui avait reculé. Le cessez-le-feu d’avril s’inscrit dans le sillage de chacun de ces épisodes, partageant la même logique d’une force écrasante, d’un suivi politique inachevé et d’adversaires qui s’adaptent pour combler le vide. L’incapacité structurelle de Washington L’incapacité structurelle de Washington à maintenir un engagement stratégique au-delà de l’action militaire n’est pas accidentelle. Elle est le produit de l’architecture politique intérieure qui conditionne chaque décision de politique étrangère. Les États-Unis n’entrent pas en guerre ni n’en sortent par une volonté nationale unifiée. Ils le font à travers la collision d’intérêts concurrents rarement réconciliables. Les contractants de défense et le complexe militaro-industriel disposent d’incitations institutionnelles qui favorisent les cycles d’escalade plutôt que les règlements. La polarisation bipartisane fait que toute politique associée à une administration devient une cible pour l’autre, indépendamment de sa valeur stratégique. Les isolationnistes MAGA ont combattu la guerre dès le départ ; les groupes pro-israéliens auraient voulu aller plus loin ; les milieux traditionnels de politique étrangère, à gauche comme à droite, considèrent le résultat comme une demi-mesure stratégique. Aucune coalition cohérente n’existe pour soutenir l’investissement politique qu’exigerait un règlement durable. Avec les élections de mi-mandat à l’horizon, les pressions inflationnistes et la hausse des prix du pétrole fragilisent l’administration et le Parti républicain. Le résultat prévisible est la même pression vers un désengagement prématuré qui, dans chaque épisode comparable, a laissé le problème stratégique de fond intact et rendu la prochaine confrontation plus coûteuse que la précédente. Conclusion La guerre entre les États-Unis et l’Iran n’a pas produit de vainqueur. Elle a produit une région plus fracturée qu’auparavant, un dossier nucléaire rendu plus dangereux par le fait même de n’être pas résolu, et deux adversaires qui retourneront à la confrontation, sous des formes différentes, dans des conditions que l’un et l’autre ont contribué à aggraver. Le brouillard de la non-victoire n’est pas une métaphore. C’est la réalité stratégique qui définira le prochain chapitre, celui qu’aborde la deuxième partie de cette analyse. Prochain article: Le brouillard de la «non-victoire»: le nouveau désordre régional

Guerre ouverte... La chance du Liban
Par
Hisham Dibsi
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Aborder le processus de négociation qui s’est conclu dans la capitale Islamabad comme une composante du conflit que se livrent les deux parties sous des formes multiples nous dispense d’en évaluer les résultats selon la seule grille du succès ou de l’échec. On peut plutôt éclairer l’événement sous l’angle de la première rencontre directe entre la République islamique et le «Grand Satan», après près d’un demi-siècle d’une rigidité calculée, et pas seulement idéologique. Quoi qu’il en soit, la réalisation la plus significative pour les deux camps aura été de descendre en douceur du haut de l’arbre, et de mettre fin à une guerre dévastatrice pour l’Iran et coûteuse pour l’Amérique. Défaire le deuil C’est le titre d’un article de l’exceptionnel Samir Kassir, disparu trop tôt, écrit au moment de la «libération», où il appelait le Hezbollah à quitter le noir, mais ce sont eux qui ont fini par jeter le manteau du deuil sur ses proches, ses amis, et sur le pays lui-même. Si Samir Kassir était encore parmi nous aujourd’hui, il aurait peut-être écrit que c’est Ghalibaf qui a défait le deuil, en ouvrant la plateforme de négociation sur une possibilité sérieuse d’entente avec son homologue américain, d’autant que l’offre iranienne généreuse d’«initiatives pour l’avenir» laisse entendre que l’économie iranienne pourrait basculer dans l’orbite américaine. Mais Trump n’achète pas un poisson encore dans la mer ; il veut tenir en main la marchandise convoitée, soit le dossier nucléaire, clé de voûte de tous les autres. C’est pourquoi, selon les déclarations de Ghalibaf, «l’Amérique a échoué à gagner la confiance de l’Iran», formule qui reflète l’arrogance iranienne, mais si l’on retourne l’énoncé, à savoir que «l’Iran a échoué à gagner la confiance de l’Amérique», on serait bien plus près de la réalité. En tout état de cause, ce qui s’est joué au Pakistan a dessiné avec netteté les lignes politiques de la négociation. C’est un acquis en soi, et un autre acquis réside dans la mise en lumière des priorités américaines, sensiblement différentes des priorités iraniennes, une question qui nécessite encore d’ajuster les rapports de force politiques, économiques et militaires. Voilà ce que nous voyons aujourd’hui, et ce que nous continuerons à voir jusqu’à la prochaine session de négociation, même si elle n’a pas encore été annoncée. Des points communs Quiconque observe le conflit ouvert entre Washington et Téhéran ne manque pas de relever certaines similitudes de mentalité et de comportement, comme un langage aux accents et aux significations symétriquement dominateurs, une attitude hautaine, une convocation d’un passé que le rapport de forces actuel rend intraduisible en gains concrets, du côté iranien du moins, et quelque chose de comparable se retrouve à la Maison-Blanche, avec toutefois une capacité de mobilisation sans commune mesure. Il y a également un autre trait commun, à savoir la quête d’une accumulation de puissance dans la région, quitte à le faire au détriment des autres États ou des groupes qui leur sont pourtant affiliés, dans une tentative de contraindre les pays de la région à accepter les exigences de Téhéran ou à coexister avec elles. C’est aussi ce que fait Washington à travers son vassal israélien, son langage parallèle et ses pratiques concrètes. Et il importe de noter que les deux parties épuisent les voies juridiques et diplomatiques avant de les contourner ensemble, au détriment des instances internationales et des États de la région comme du monde entier, quelle que soit la saleté des moyens employés pour atteindre leurs objectifs déclarés, ainsi qu’on l’a vu et qu’on le voit encore, heure après heure. En somme, nous nous trouvons face à un trio de l’extrémisme (Amérique, Israël, Iran) que rien ne semble entraver dans sa marche vers ses fins immédiates et lointaines, quels qu’en soient les coûts humains et économiques, dont les pays arabes en général, et la Palestine et le Liban en particulier, paient la facture. Séparer les intérêts L’initiative du président Joseph Aoun et les décisions du gouvernement du Premier ministre Nawaf Salam ont constitué ensemble un tournant historique dans la trajectoire de redressement du rôle politique et souverain de l’autorité libanaise, et dans sa mission de protection de la patrie, du peuple et de l’État. Une initiative qui a opéré la séparation de l’intérêt national libanais de toute attache extérieure, et réenclenché la logique de l’intérêt libanais selon ce que la grande majorité du peuple, de ses représentants et de ses formations politiques accepte, ainsi que les dépositaires des familles spirituelles qui constituent la singularité libanaise, de telle sorte que la sortie d’un parti de ce consensus ou son opposition à cet ordre de l’intérêt national appelle un traitement à la mesure du noble objectif recherché, sans qu’il soit permis d’entraver en quoi que ce soit le cours de cette initiative historique. Et si ce moment nous rappelle une heure douloureuse qui avait marqué le début de la guerre civile au Liban, ce que le Premier ministre a énoncé concernant les références adoptées pour la préservation de la paix civile demeure le critère qui oriente tous vers les clés de la solution, et non toute autre approche qui relèverait du langage de la guerre et des armes, rejeté par la grande majorité du peuple libanais, et avec lui par les communautés des réfugiés, palestiniens, syriens et autres, et les preuves en abondent, sans qu’il soit utile de les rappeler ici. Dans ce contexte, la politique de la Maison-Blanche, à travers sa pression sur le gouvernement Netanyahu, paraît avoir pris la mesure de l’importance de l’initiative présidentielle et de la nécessité de traiter le dossier libanais en dehors des négociations en cours avec l’Iran. Cette initiative a par ailleurs permis à l’Arabie saoudite, à l’Égypte, à la France et aux nombreux amis du Liban, de la Grande-Bretagne jusqu’à l’Australie, de se mouvoir dans la même direction, ce qui donne lieu de croire que la prochaine bataille de négociation avec Israël ne verra pas le Liban dépourvu des capacités lui permettant de défendre ses intérêts nationaux. La supériorité militaire israélienne n’est pas l’élément déterminant en toutes choses, et l’occupation des terres du Liban-Sud ne donne pas au gouvernement israélien tout ce qu’il convoite, et ses généraux en formulent beaucoup, car l’espace politique libanais et la finesse de sa gestion sont infiniment plus riches et plus vastes que l’esprit israélien extrémiste, qui ne mesure les choses qu’à l’aune de la force et de la force excessive. Protéger la paix civile En ces jours d’épreuve et de difficulté, le Liban a besoin de ses grandes figures, femmes et hommes de toutes confessions, pour qu’elles s’avancent au premier rang, afin de sauver à la fois les gens et la patrie. Je présume que l’homme remarquable qui nous a quittés récemment, Mohammad Hussein Chamseddine, rejoint par le jumeau de son âme, le «Bey rouge» Samir Frangié, dirait aujourd’hui d’une seule voix qu’une conférence nationale inclusive s’impose pour protéger le peuple et la patrie, sur la base de l’accomplissement de la justice et du rejet de la violence. Et que tous doivent être conviés sur un pied d’égalité, en leur qualité de citoyens de cette patrie dont ils partagent le destin et forgent l’avenir de leurs enfants, pour mettre un terme à la guerre ouverte et que le Liban demeure un phare arabe, moyen-oriental et universel. Oui, la chance du Liban est là… pour qui ose.

Viktor Orbán, chantre de l’europhobie et champion de la corruption

Régnant sans partage sur la Hongrie depuis 2010, le Premier ministre Viktor Orbán vient de perdre les élections, emporté par la lassitude des Hongrois face à la corruption et aux atteintes à l’État de droit. Âgé de 62 ans, il s’était imposé sur la scène internationale à travers ses affrontements répétés avec Bruxelles et ses relations assumées avec les présidents américain Donald Trump et russe Vladimir Poutine. Orbán choquait également par sa complaisance envers la fachosphère et la nébuleuse autocratique européennes et mondiales. Viktor Orbán reçu par Tony Blair au 10, Downing street en janvier 2002, un an avant la fâcheuse invasion de l’Irak basée sur des arguments fallacieux. Selon Voltaire, «La politique est l'art de mentir à propos». (Gerry Penny/AFP) Lors du sommet de l’OTAN à Washington en 1999, Viktor Orbán, alors jeune Premier ministre d’une Hongrie fraîchement admise dans l’Alliance, est pris pour un interprète par des agents de sécurité. «Non, monsieur, rétorque-t-il au policier, je suis le Premier ministre de la Hongrie, mais je peux servir d’interprète si vous le souhaitez.» Cette anecdote, révélatrice de son anonymat relatif à l’époque, illustre la place encore marginale qu’occupaient les nouvelles démocraties d’Europe centrale à la fin des années 1990 dans l’architecture euro-atlantique. La Hongrie, tout juste sortie de l’orbite soviétique, n’était pas encore perçue comme un acteur politique majeur, et son dirigeant encore moins. Champion de «l’illibéralisme» Celui que l’on confondait avec un interprète s’est progressivement imposé comme une figure centrale de «l’illibéralisme». Popularisé par Orbán lui-même, ce concept désigne un système où le pouvoir s’exerce en contournant les libertés individuelles, l’État de droit et la séparation des pouvoirs, tout en conservant les apparences institutionnelles de la démocratie. Concrètement, les élections subsistent, mais la presse et l’opposition sont sous pression, la justice perd en indépendance et les contre-pouvoirs sont affaiblis. Dans le cas hongrois, s’ajoutent un nationalisme exacerbé et un conservatisme social d’un autre âge: toute proximité avec le populisme n’a rien d’accidentel. Pourtant, le jeune Orbán a lui-même connu les réalités de la dictature communiste, lorsque la Hongrie évoluait dans l’orbite soviétique. C’est d’ailleurs en libéral convaincu qu’il se fait connaître, en cofondant «l’Alliance des jeunes démocrates», future colonne vertébrale du parti Fidesz, et en défiant le régime en 1989 avec un discours enflammé en faveur de la démocratie. Le tournant intervient progressivement. Orbán adopte un discours plus autoritaire, s’attaquant à l’indépendance de la justice, des médias et des institutions. Revenu au pouvoir en 2010 dans un pays fragilisé par la crise économique, il entreprend de consolider méthodiquement l’emprise de son parti sur l’appareil d’État, les universités et les médias, au nom de la défense de la «nation hongroise». Ses atteintes aux libertés, notamment à l’égard de la communauté LGBTQ+, provoquent des tensions avec l’Union européenne qui décide de geler plusieurs milliards d’euros de fonds destinés à la Hongrie. Défendre des valeurs familiales, rurales ou chrétiennes n’est pas en soi condamnable. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’usage d’une stratégie bien rodée: instrumentaliser les peurs pour conquérir le pouvoir, diffuser la xénophobie et nourrir l’europhobie sous couvert de patriotisme. L’après-communisme L’Europe anciennement communiste a traversé une transition douloureuse. Les sociétés de l’Est ont subi un véritable choc en passant à la démocratie libérale. L’ancien système, malgré ses contraintes, offrait une forme de stabilité, une zone de confort. Il leur a fallu apprendre à s’autogérer, sans disposer de l’expérience des sociétés occidentales. Aujourd’hui encore, les différences entre les deux parties de l’ancien continent demeurent perceptibles, comme si le mur disparu continuait d’exister sous une forme immatérielle. Septembre 1989: des Allemands de l’Est traversant la frontière hongroise en route vers l’Allemagne de l’Ouest dans leur désormais légendaire Trabant, symbole de la déliquescence des économies communistes. (Christophe Simon/AFP) En Allemagne, par exemple, les «Wessis» continuent parfois de tourner en dérision les «Ossis», plus de trois décennies après la réunification. À l’image des Trabant de l’Est, fabriquées en toile de coton résinée, face aux BMW de l’Ouest. Cette fracture ne se limite pas à l’économie ou à la technologie: elle touche aussi les mentalités. Il n’est donc pas surprenant que les partis d’extrême droite enregistrent aujourd’hui de meilleurs scores dans les anciennes régions communistes. Le virage nationaliste Après avoir consolidé son socle conservateur, Viktor Orbán s’est appuyé sur un nationalisme profondément enraciné dans la société hongroise, marquée par un sentiment historique d’isolement et d’insécurité au sein d’une nation entourée par trois grands ensembles culturels: slave, latin et germanique. Ce réflexe n’est pas propre à la Hongrie. En Pologne, en Serbie, en République tchèque ou en Slovaquie, la méfiance envers «l’étranger» reste un ressort politique puissant. Dans ce contexte, Orbán s’oppose frontalement aux politiques migratoires européennes, allant jusqu’à faire ériger en 2015 une clôture de plusieurs centaines de kilomètres pour empêcher l’entrée de migrants. Sa stratégie repose sur la désignation d’un ennemi extérieur. Comme le souligne la politologue et députée hongroise Zsuzsanna Szelenyi, cette logique lui a permis de remporter largement les élections de 2014, 2018 et 2022. Les liaisons dangereuses avec la Russie Lors de sa dernière campagne, après les communistes et les migrants, c’est l’Ukraine qui devient la cible principale. Accusée de vouloir entraîner la Hongrie dans la guerre contre la Russie, elle sert de bouc émissaire dans un discours fortement polarisé. La campagne s’appuie notamment sur la désinformation et sur l’usage de contenus générés par intelligence artificielle. Des tabloïds proches du pouvoir diffusent des images manipulées, amplifiées par des réseaux de faux comptes. Orbán n’a jamais coupé les liens avec Poutine, même après l’invasion de l’Ukraine et la mise au ban de la Russie. (Alexander Nemenov/AFP) Des experts évoquent également des opérations d’influence russes, incluant des vidéos truquées (deepfake) et des contenus présentés comme des articles de presse. Des affiches financées par des fonds publics montrent Volodymyr Zelensky sous un jour négatif, parfois aux côtés de figures européennes, dans des mises en scène volontairement provocatrices. Orbán n’hésite pas à déclarer lors d’un rassemblement: «Nous devons choisir qui formera le gouvernement: moi ou Zelensky!» Malgré ses excès, cette rhétorique s’ancre dans une peur réelle: celle de voir la Hongrie entraînée dans un conflit. «Le Fidesz fait appel au besoin le plus profond de sécurité existentielle», souligne Zsuzsanna Szelenyi, citée par l’AFP. «Leur message, c’est: quand le monde s’effondre, faites confiance à ce que vous avez.» Tropisme identitaire et liens libanais Au cours des dernières années, Viktor Orbán a méthodiquement construit un réseau transnational fondé sur une lecture identitaire et politique du christianisme, conçu à la fois comme matrice civilisationnelle et comme levier d’influence. Cette stratégie s’est traduite par l’organisation à Budapest de multiples conférences et forums réunissant des acteurs conservateurs et chrétiens d’Europe et du Moyen-Orient, dans une logique assumée de convergence idéologique. Dès 2019, le leader du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, participait ainsi à une conférence sur la «persécution des chrétiens» en Hongrie, où il obtenait un soutien financier pour des projets ecclésiaux. Budapest lançait parallèlement, dans le même esprit, un fond pour la «reconstruction des églises» au Liban. Ce tropisme s’est renforcé en 2025 avec la tenue à Budapest d’une conférence internationale intitulée «The Future of Lebanon from a Christian Perspective», organisée et soutenue par le gouvernement hongrois, qui a rassemblé plusieurs partis chrétiens libanais. Cette initiative s’inscrit dans une politique plus large de Budapest visant à se poser en protecteur des chrétiens d’Orient, tout en tissant des alliances politiques avec leurs représentants. Dans ce dispositif, les partis chrétiens du Moyen-Orient, et en particulier le Courant patriotique libre, apparaissent comme des partenaires périphériques mais symboliquement précieux, permettant à Orbán d’ancrer son projet d’«Europe des nationalismes chrétiens» dans une dimension globale, à la fois géopolitique et civilisationnelle. C’est au nom de cette même rhétorique de «protection des chrétiens d’Orient» que Vladimir Poutine est intervenu en Syrie. D’ailleurs, dès le milieu des années 2010 et le début de la guerre syrienne, Budapest a adopté une ligne singulière au sein de l’Union européenne en refusant de rompre totalement avec Damas. Sans reconnaître officiellement le régime, le gouvernement hongrois a maintenu des canaux de communication ouverts et s’est opposé à toute politique de changement de régime en Syrie. Cette position s’inscrit dans une vision géopolitique plus large où Orbán considère que la chute d’Assad ouvrirait la voie à des forces islamistes radicales et à de nouvelles vagues migratoires vers l’Europe. Dans cette perspective, Assad cesse d’être seulement un autocrate problématique pour devenir, dans le discours implicite de Budapest, un rempart fonctionnel. Ce rapprochement indirect s’est aussi matérialisé à travers la politique hongroise dite de «protection des chrétiens», pilotée notamment par le programme Hungary Helps. Celui-ci a financé des projets de reconstruction en Syrie, souvent dans des zones sous contrôle du régime, ce qui a suscité des critiques au sein de l’UE, certains y voyant une forme de normalisation rampante de Damas. Sans jamais embrasser explicitement Assad, Orbán a ainsi contribué à fissurer le consensus européen d’isolement, en introduisant une logique alternative: celle d’un pragmatisme civilisationnel, où la survie des communautés chrétiennes justifie le maintien de relations, même indirectes, avec le pouvoir en place. Europhobie Paradoxalement, alors que la Hongrie bénéficie largement des fonds européens, le gouvernement Orbán a adopté une ingratitude totale envers l’UE. Pendant des années, Bruxelles a dû composer avec un dirigeant proche de Moscou et de Washington, multipliant les blocages, notamment sur l’aide à l’Ukraine ou les sanctions contre la Russie. Orbán a régulièrement utilisé son droit de veto pour freiner les initiatives européennes, contribuant à paralyser certains dossiers majeurs. Plus grave encore, des révélations du Washington Post évoquent des fuites d’informations sensibles vers la Russie. Selon ces informations, le ministre hongrois des Affaires étrangères aurait tenu Moscou informé en temps réel de discussions internes à l’Union. Face à ces accusations, les réactions officielles à Budapest oscillent entre banalisation et défiance. Corruption flagrante Mais c’est avant tout la corruption qui a précipité la chute d’Orbán. Malgré une campagne calibrée, les électeurs ont sanctionné un système marqué par l’enrichissement spectaculaire de l’entourage du Premier ministre et la dégradation des services publics. Officiellement, Orbán affiche un patrimoine modeste. Mais dans un pays classé parmi les plus corrompus de l’Union européenne, cette sobriété affichée peine à convaincre. Les Hongrois dénoncent un système quasi féodal, où les proches du pouvoir accumulent richesses et influence. Son père, son gendre, ses alliés économiques ont vu leurs fortunes croître de manière exponentielle, souvent grâce à des marchés publics financés par l’Union européenne. Selon Transparency International, des milliards d’euros disparaissent chaque année en raison de pratiques corruptives, tandis que Bruxelles maintient le gel de fonds importants. Quid du remplaçant? Péter Magyar, vainqueur des législatives, portant la veste traditionnelle hongroise, la bocskai, lors d'un meeting électoral en mars dernier. (Balint Szentgallay/NurPhoto via AFP) Le vainqueur des élections de dimanche, Péter Magyar, hérite d’un chantier immense: démanteler l’architecture politique construite par Orbán, restaurer les institutions et renouer avec l’Union européenne. Ancien membre du système, il conserve certaines positions tranchées de son prédécesseur, notamment sur l’immigration et les questions sociétales, mais promet de rétablir l’État de droit et de lutter contre la corruption. Pour beaucoup d’Européens, il incarne un «Orbán sans corruption et sans europhobie», une équation à confirmer à l’avenir. Au-delà de la Hongrie, l’enjeu est global. Orbán était devenu une référence pour de nombreux mouvements nationalistes. Sa chute constitue un revers symbolique pour l’extrême droite, sans pour autant signer sa disparition. En Europe centrale, comme aux États-Unis avec le camp «MAGA», ou en Russie, les dynamiques qui ont porté Orbán restent actives. La page se tourne peut-être à Budapest. Mais le modèle, lui, n’a pas encore dit son dernier mot.