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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime .
Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Analyse

Sommes-nous devenus plus stupides?

Ou vivons-nous une transformation de la structure du savoir?
Portrait de l'auteur
Par Mona Fayad - Publié sept. 5, 2026 - 20:01
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La question «Le monde est-il devenu plus stupide?» revient régulièrement dans les débats contemporains sur les médias numériques, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Elle paraît simple en apparence, mais dissimule une problématique plus profonde, liée à la nature même du savoir: comment est-il produit, comment est-il transmis et comment est-il consommé? Peut-être que la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» n’est pas la plus juste. Il faudrait plutôt demander: le savoir se transmet-il encore d’une manière qui permette de le comprendre et de le rendre productif? La majorité de ceux qui lisent reviennent-ils encore aux textes originaux? Ou se tournent-ils vers leurs résumés et vers ce qui en est rapporté à travers ce qui circule entre les lecteurs? L’une des clés permettant de comprendre ce phénomène se trouve dans les travaux du psychologue britannique Frederic Bartlett, qui mena dans les années 1930 une série d’expériences sur ce qu’il appelait la «reproduction sérielle». Dans ces expériences, on demandait à une personne d’écouter une histoire puis de la raconter à une autre, qui la racontait à son tour à une troisième, et ainsi de suite. Les résultats furent frappants: à chaque nouvelle transmission, l’histoire n’était pas reproduite telle quelle, mais reformulée. Certains détails disparaissaient, d’autres étaient amplifiés, d’autres encore remplacés par des éléments correspondant au contexte, à l’expérience et à la culture du destinataire. Lorsque la chaîne atteignait un nombre suffisant de relais, l’histoire originale était devenue quelque chose de tout à fait différent. Ce modèle simple met au jour une vérité fondamentale: la mémoire n’est pas un réceptacle neutre, mais un mécanisme de reconstruction. Et lorsque le savoir passe par de multiples intermédiaires, il n’est pas «conservé», mais «reproduit». C’est ici que commencent à apparaître les ressemblances avec notre monde contemporain, ainsi que la crainte de devenir plus stupides. À l’ère des médias numériques, le savoir ne se transmet plus par l’écoute orale, mais à travers des chaînes de médiation: un article est résumé, puis cité, puis republié sous la forme d’un bref post, avant d’être encore réduit à une phrase ou à un titre. Dans ce contexte, on peut reprendre une image métaphorique apparue dans un texte de presse: celle d’une bibliothèque dont les livres seraient remplacés par des résumés, puis par des résumés de résumés, jusqu’à ce que le lecteur se retrouve face à des couches successives de réduction, dans ce que l’on pourrait appeler la «chaîne du raton laveur», qui ne lit pas l’original mais fouille dans ses restes. Il faut préciser ici que le choix du «raton laveur» n’est pas fortuit. Cette métaphore condense symboliquement une situation cognitive qui tend à s’enraciner. Cet animal, qui vit à la périphérie des villes et fouille dans les poubelles, ne produit pas sa nourriture: il se nourrit des restes de ce que les autres produisent. Malgré son intelligence pratique et son aptitude à démonter, saisir et récupérer les choses, il ne comprend pas véritablement ce qu’il a entre les mains, mais les traite comme des matériaux destinés à un usage immédiat. Ainsi se présente le savoir à l’époque de la réduction en série: des textes sont abrégés, puis abrégés de nouveau, jusqu’à ce qu’il n’en subsiste que des miettes de sens, réorganisées et remises en circulation sans véritable lien avec leur source. À ce stade, nous ne nous sommes pas seulement éloignés de l’original: nous sommes entrés dans une nouvelle phase de production de l’information ou du savoir, où l’acteur cognitif n’est plus un lecteur ou un penseur, mais un ramasseur de fragments de sens qu’il redistribue sous des formes rapidement consommables. La «culture du raton laveur» ne désigne donc pas seulement la superficialité. Elle décrit avec précision la dégradation de la chaîne même du savoir, de la création au résumé, de la compréhension au traitement formel, des idées à ce qui n’est plus que leur trace pâlie. Mais ce phénomène ne peut être compris indépendamment de la structure technique qui le gouverne. C’est ici qu’intervient Marshall McLuhan, qui résumait sa pensée dans la célèbre formule: «Le médium est le message.» Le problème ne réside donc pas seulement dans le contenu, mais dans la forme à travers laquelle ce contenu est transmis. Les médias numériques contemporains ne se contentent pas de transporter l’information: ils la remodèlent selon une logique de vitesse, de condensation et de fragmentation. Le texte long devient impropre à la consommation, tandis que l’idée n’est admise qu’à condition d’être réduite à quelques lignes susceptibles d’être partagées. Cette transformation crée un paradoxe saisissant: nous vivons à une époque où l’accès au savoir n’est plus difficile, mais excessivement facile. Or cette facilité excessive fait apparaître ce que l’on pourrait appeler une «illusion cognitive»: il suffit de lire un court extrait ou un résumé rapide pour avoir le sentiment de posséder l’idée. Mais ce sentiment de maîtrise ne s’accompagne pas nécessairement d’une compréhension profonde ni de la capacité à reconstruire ou à critiquer le savoir. C’est ici qu’apparaissent ceux que l’on pourrait qualifier de «semi-instruits»: des individus qui possèdent les signes du savoir mais non sa structure, son vocabulaire mais non sa logique interne. Le problème se complique encore lorsqu’on l’examine sous l’angle de l’attention. Au lieu de demeurer dans un état de concentration prolongée, comme dans la lecture traditionnelle ou la réflexion soutenue, l’esprit vit désormais sous un bombardement informationnel continu: notifications, vidéos, titres et vagues successives de contenu. Cette situation ne produit pas seulement une dispersion de l’attention, mais la reconfigure selon une logique de saut permanent entre de brèves unités de sens, au lieu d’une construction progressive et cumulative de l’idée. Je me souviens ici d’une anecdote que nous nous racontions autrefois et qui circulait beaucoup au temps des manifestations populaires. Elle illustre bien le mécanisme de réduction et de transformation du contenu. Après l’occupation de la Palestine, de nombreuses manifestations populaires descendirent dans les rues en scandant: «À bas la déclaration Balfour!» La plaisanterie voulait qu’à la fin de la manifestation, le slogan soit devenu: «Qu’un type tombe d’en haut!», les deux formules ayant en arabe une proximité rythmique et sonore. Cette image permet peut-être de mieux saisir ce qui se passe dans le langage quotidien lorsque le savoir devient une série de messages courts répétés collectivement. La manifestation commence par une formule politique précise. Puis, sous l’effet de la répétition, de la fusion collective et du rythme sonore, elle se transforme progressivement en une autre formule, complètement différente. Celle-ci peut conserver le rythme et l’intensité affective de la première, mais elle en perd la signification et le sens originels. Ce qui subsiste n’est plus le sens, mais l’énergie émotionnelle de la formule. On retrouve ici, sous une autre forme, ce qu’avait observé Bartlett: ce qui importe n’est pas seulement ce qui a été dit, mais la manière dont cela a été répété et réinterprété dans un contexte social changeant. Si nous réunissons ces différents fils, nous pouvons dire que ce que nous vivons aujourd’hui relève moins d’un «effondrement de l’intelligence» que d’une transformation des conditions dans lesquelles elle se déploie. L’esprit humain n’a pas radicalement changé, mais l’environnement dans lequel il fonctionne, lui, s’est profondément transformé: nous sommes passés d’un environnement permettant l’accumulation lente à un environnement imposant une reproduction rapide et fragmentée du savoir. Ce changement crée une tension permanente entre deux formes de pensée: une pensée réflexive, qui a besoin de temps, et une pensée rapide, qui exige une réponse immédiate. À cette lumière, la question «Sommes-nous devenus plus stupides?» devient en partie trompeuse. Il serait sans doute plus juste de dire que nous sommes davantage exposés à des conditions qui rendent la pensée profonde moins stable, voire moins possible, et qui rendent le savoir plus vulnérable à la fragmentation et au recyclage. Quant à la stupidité, si le terme est permis, elle n’est peut-être pas une propriété de l’esprit, mais un effet secondaire et une caractéristique de la structure culturelle qui s’est mise en place. C’est une technique qui reconfigure notre rapport au monde. Ainsi, plutôt que d’y voir un déclin des capacités humaines, nous pouvons y voir une transformation de «l’environnement du savoir»: un environnement où il est devenu facile de savoir quelque chose, mais plus difficile de le comprendre véritablement, dans toute sa profondeur.
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La question chiite
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Centre Libanais de Recherches et d'Études
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Il existe désormais une «question chiite» qui se pose avec force dans la réalité arabe, une réalité qui n’est pas isolée de son environnement régional, ni des politiques des grandes puissances. Certains estiment que la «question chiite» révèle, dans certaines de ses manifestations et de ses circonstances, un affaiblissement ou un ébranlement de la loyauté des chiites arabes envers leurs États nationaux, sous l’effet d’un centralisme iranienne qui cherche à étendre son influence dans la région arabe en exploitant les failles existantes et en en creusant de nouvelles dans les fondements mêmes de ces États. Les chiites visés par cette accusation répondent en bloc et soutiennent que leur mobilisation dans leurs pays respectifs procède soit du soulèvement des griefs et d’une exigence de justice politique et sociale — l’Irak et les pays du Golfe en témoignent —, soit d’un engagement aux côtés de leurs compatriotes dans le devoir de résister à l’agression israélienne, comme au Liban et en Palestine. La «question chiite» s’est aggravée après la guerre américaine contre l’Iran en mars 2026, au point d’en atteindre les seuils d’un réveil des vieux démons, suscitant des atmosphères de sectarisme communautaire et de fanatisme confessionnel et de rejet total de l’Autre. Ce rejet s’alimente davantage du comportement de certains groupes comme le Hezbollah, de son implication dans les tueries perpétrées au Liban, en Syrie, en Irak et ailleurs, sans compter les bombardements iraniens qui ont pris pour cibles des capitales arabes du Golfe au fil de la guerre en cours. Le Liban, de par sa diversité, détient un avantage singulier pour contribuer à remédier à la déformation qui s’est généralisée à travers le monde arabe. Cette diversité constitue la contribution libanaise à l’enrichissement de la civilisation humaine, une contribution nécessaire en cette époque de l’histoire où l’humanité traverse un enfantement douloureux, et où une question de nature existentielle s’impose: comment est-il possible de vivre ensemble dans la différence et dans l’égalité? Car la sortie de cette crise ne se réduit pas à attendre l’issue de la guerre irano-américaine, ni aux négociations libano-israéliennes, ni à miser sur une politique d’équilibre des forces. Traiter la «question chiite» requiert une assise culturelle fondée sur l’acceptation de l’Autre tel qu’il est. Au début du XXᵉ siècle, il existait une «question chrétienne»: plutôt que de se séparer de l’Autre, les maronites choisirent le Grand Liban, bâti sur le vivre-ensemble. En ce début de XXIᵉ siècle, la «question chiite» refait surface au Liban. Quel est le choix de ses élites, de ses penseurs et de ses leaders?

Liban: quadrature du cercle?
Par
Michel Hajji Georgiou
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Pendant que les négociateurs américains et iraniens s’éloignent de la table des pourparlers, les milieux du Hezbollah, en dépit des contradictions manifestes au sein de leur directoire, se font une joie de lancer des accusations de trahison à l’emporte-pièce à l’encontre de Joseph Aoun et de Nawaf Salam. Le timing de ces attaques n’est pas fortuit. Il n’est pas sans révéler une panique que l’on s’efforce de masquer sous les habits habituels de la rhétorique résistancielle. Car pour la première fois depuis les années 1990, la carte libanaise échappe au Hezbollah — et, partant, à Téhéran. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour le Hezb. Certes, il possède la faculté de déclencher des hostilités dans les rues du pays, mais il est de plus en plus isolé. En 2006, après le 14 mars 2005, il avait eu recours à une guerre, puis à un coup de force pour combler ce handicap. Mais nous ne sommes plus en 2005, et, cette fois, le Hezb prendrait un risque en s’enlisant à l’intérieur. Le résultat sera de plonger le Liban dans la violence. La logique pacifiste du 14 Mars a disparu, et, malheureusement, le parti se heurtera à des tensions graves. Peut-être même le recherche-t-il. Mais personne ne ressort jamais gagnant d’un tel jeu avec le feu. La rupture entre les volets libanais et iranien explique la double attaque que subit aujourd’hui l’État à Beyrouth. D’un côté, la réaction intempestive d’une milice décidée à regagner par la déstabilisation interne ce qu’elle a perdu sur le terrain politique. Le temps joue toujours en faveur du Hezbollah et de l’Iran: plus Israël se montre belliqueux, plus la légitimité de la «résistance» se renforce, et plus la «justesse» de sa reprise du pouvoir à Beyrouth paraît fondée aux yeux de ses partisans. De l’autre côté, le piège israélien, qui exploite ce travail de sape pour affaiblir davantage l’État à la veille des négociations de mardi. Tel-Aviv ne souhaite ni un État trop faible, ni un État trop soudé. La division actuelle lui convient à merveille. Les attaques contre l’exécutif sont du pain bénit. Le Hezbollah, une fois de plus, se montre particulièrement coopératif dans la stratégie israélienne de torpillage de l’État libanais. Il faut pourtant nommer les choses par leur nom. La récente frappe meurtrière sur Beyrouth, qui a fait plus de trois cents victimes, illustre avec une brutalité qui n’a besoin d’aucun commentaire ce que nous appelons la double responsabilité. Deux logiques également meurtrières, deux fondamentalismes également inhumains: celui, israélien, qui frappe sans prévenir, sans égard pour les vies civiles, en prétextant d’une pseudo «précision de tir» qui relève de la propagande de guerre ; et celui, milicien, pour qui le martyr est une promotion, la guerre une raison de vivre, et la mort civile un argument politique de plus. Cette maladie a un nom: la martyropathie. Et que le Hezbollah se cache parmi des civils qui ignorent que leur voisin de palier est une cible, que personne n’a sondé leur opinion sur la guerre dans laquelle on les enrôle malgré eux — voilà ce que cette «résistance» a, au fond, toujours été: une cohabitation imposée par la force, que l’on ose encore appeler protection. Des idéologues rétorqueront que l’État libanais est faible, que l’armée est faible, et que tout cela est la faute de la communauté internationale. C’est vrai, en partie. Mais ce que ces idéologues refusent d’admettre, c’est que l’affaiblissement de l’État fut aussi l’œuvre du régime Assad, puis du Hezbollah lui-même — sans oublier la corruption et la loyauté jirga des seigneuries internes. Le Hezbollah a magnifié son pouvoir sous le régime Assad, dont il était le protégé, avant que le aounisme ne lui confie définitivement les clefs de l’État libanais. Et si le régime Assad a gouverné le Liban, c’était sous le parrainage d’Israël et des États-Unis, dans la logique de l’alliance des minorités, pour casser le monde arabe sunnite et détruire la cause palestinienne. La Palestine quasi annihilée, le Hamas et ses parrains lui ayant prêté la faux, Israël a décidé de rabaisser l’Iran à sa juste proportion. Du reste, si l’on ne négocie pas avec l’ennemi super puissant… à quoi bon le concept de négociations? De la diplomatie? Tout devrait se régler par les armes? Et après? C’est là le jeu de dupes des grandes puissances. Les frontières entre l’ami et l’ennemi sont floues et se déplacent sans cesse. Les grands principes et les idéologies fanfaronnes? Foutaises. Dans cette guerre comme dans toutes les guerres, les partisans des uns et des autres ne sont que de la chair à canon. Une cohabitation entre deux logiques — l’une pour qui la guerre est un art et l’autre qui souhaite simplement vivre en paix, bâtir un État, élever des enfants sans vivre dans la crainte qu’un missile lui tombe soudain sur le crâne — est impossible. Non qu’il faille céder aux pulsions essentialistes ou au projet de séparation. Le problème n’est pas communautaire. Le Hezbollah est plus qu’une milice: c’est un état d’esprit. Que faire, alors? Le Liban est nécessairement le pays de la mesure. Aucun excès ne peut se répercuter positivement sur la scène intérieure. Cela ne plaide pas pour les compromis bancals qui ont présidé aux destinées du pays depuis 1969, au point de le désubstantialiser. Cela plaide pour un consensus englobant toutes les parties, sans que ce dernier ne se fasse aux dépens des valeurs républicaines. Autant le Hezbollah est un cancer qui ronge le Liban depuis quarante ans, autant humilier ses partisans, et, avec, une communauté chiite meurtrie serait une erreur colossale, monstrueuse. Il y a en ce moment au Liban trop de haine et de montée aux extrêmes. Beaucoup plus que le Liban pourrait en supporter. Et les extrêmes sont le plat préféré de Téhéran et de Tel-Aviv. Depuis toujours, le bellicisme invite les ingérences et la logique des appuis de l’extérieur pour le renforcement respectif mimétique de suprématie. À la veille des négociations de mardi, l’État libanais devrait appeler d’urgence à une conférence de paix interne, invitant toutes les parties à s’entendre sur un document semblable à la Déclaration de Baabda de 2012 sous la présidence de Michel Sleiman, par laquelle le Liban s’engageait à la neutralité et au retrait des axes de tension régionaux, se dissociant officiellement de tout conflit extérieur. Celui qui refuserait de répondre à l’invitation se retrouverait de facto marginalisé et hors de la légitimité nationale ; ceux qui y participeraient reconnaîtraient, par leur présence même, le pouvoir légitime de l’État libanais, loin des îlots politiques dont nous sommes témoins jusqu’à présent. C’est le moyen de circonscrire les deux pièges à la fois: l’insurrectionnel du Hezbollah, et le subversif d’Israël. Ce document pourrait aussi répondre à la question de comment aborder les négociations, en proposant un retour à la ligne de retenue tacite instaurée à la suite des accords d’armistice de 1949, qui délimitait les zones d’engagement militaire entre le Liban et Israël et permettait une forme de coexistence précaire mais réelle, avant que la logique milicienne ne la fasse définitivement voler en éclats. L’État libanais devrait aussi profiter de l’affaiblissement politique de Téhéran et du Hezbollah, consécutif à l’échec des négociations irano-américaines, pour rassembler les forces qui en ont assez de voir leur pays hypothéqué depuis les années 1970 par la logique des capitulations et le système des millets. Ce rassemblement transcommunautaire politico-populaire est fondamental, aujourd’hui plus qu’il ne l’a jamais été. Il faut aujourd’hui défendre l’État libanais contre l’assaut insidieux du double ennemi. La véritable bataille est celle qui vise à l’abattre. Et l’État, quelles que soient ses nombreuses imperfections et erreurs, constitue le centre qui rassemble les Libanais. Il est aussi la seule garantie de paix. De paix interne, avant toute chose. Une majorité d’entre nous est consciente de ses responsabilités dans la catastrophe qui ravage ce pays. Beaucoup en ont tiré les leçons et souhaitent fonder un État bâti sur la vie commune, la liberté, la paix et le respect des individus et des groupes, dans le pluralisme et le droit à la différence. Nous avons trop souffert. Toutes les guerres du monde ont été livrées ici. Toutes. Nous payons le prix de nos erreurs et ne cherchons qu’à prendre notre destin en mains. Mais il faut que les autres, aussi, assument enfin les leurs — et cela ne peut se faire qu’à travers une dynamique similaire à celle du 14 mars 2005: une conjonction d’efforts internationaux et un mouvement populaire transversal orienté sur la reconquête par l’État libanais de son pouvoir régalien, et un refus définitif de la violence au nom de la neutralité positive. Le Liban se trouve à présent pris dans la quadrature du cercle. Mais cela peut enfin changer. Yes, we can.

Entre négociations-surprises et attaques-surprises, la semaine de tous les rebondissements

Entre le 5 et le 12 avril, la semaine écoulée a été particulièrement riche en événements au Moyen-Orient. Elle s’est clôturée en ce dimanche 12 avril, à l’aube, par l’annonce de l’échec des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran, à Islamabad, tandis qu’en milieu de semaine, Israël donnait son aval à des négociations directes avec le Liban, fixées au mardi 14 avril, à Washington. Le 8 avril, l’aviation israélienne lançait une attaque massive – une centaine de raids en 10 minutes – contre des cadres et des positions du Hezbollah dans plusieurs quartiers de Beyrouth, ainsi que dans la Békaa et au Liban-Sud. La journée du 5 avril avait été marquée essentiellement par les propos tenus par le président Donald Trum qui avait proféré de graves menaces à l’encontre du régime iranien qui était sommé de mettre un terme aux obstacles qu’il dressait face à la libre circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. Le président Trump avait fixé à l’Iran un ultimatum qui expirait mardi soir, 7 avril. Alors que tout indiquait, durant le week-end du 4 au 5 avril, que l’escalade était difficilement évitable, la surprise est venue quelques heures avant la fin de l’ultimatum. Une trêve de deux semaines était proclamée et des négociations étaient fixées au samedi 11 avril à Islamabad en vue d’un règlement entre les Etats-Unis et l’Iran, portant notamment sur le détroit d’Ormuz. L’offensive lancée par les Américains et les Israéliens contre le régime iranien prenait ainsi une autre tournure. En Iran, les canons se sont tus momentanément, même si le détroit n’a été rouvert que partiellement. Les deux parties, Iraniens comme Américains, ont tôt fait de proclamer la « victoire » de leur camp. Le régime iranien se félicite d’une victoire tactique contre ses deux puissants ennemis, se basant sur le fait que son régime a survécu malgré les coups reçus. Quant à Donald Trump, il a multiplié les « post » sur son réseau social Truth Social, affirmant en substance que « le régime a changé », que les nouvelles figures sont plus pragmatiques et « raisonnables », et que les Etats-Unis et leur allié israélien ont infligé une défaite militaire écrasante à l’Iran, à son armée et à son infrastructure, l’amenant sur la table des négociations avec la volonté de conclure un marché. Des vues inconciliables Les belligérants se sont retrouvés samedi 11 pour des négociations au Pakistan (le médiateur), à Islamabad, avec deux documents de travail contradictoires, de 15 points pour les Etats-Unis et de 10 clauses pour l’Iran, avec des vues inconciliables. Effectivement, dimanche matin (heure du Levant), le vice-président américain J.D Vance quittait Islamabad en annonçant l’échec des négociations, assurant avoir fait une « offre finale et la meilleure possible » aux Iraniens (AFP). Il a déploré, avant son retour à Washington « l’absence d’une promesse ferme » d’abandon du programme nucléaire iranien. L’Iran a fustigé, pour sa part, les « demandes déraisonnables » américaines, avant que le porte-parole de sa diplomatie, Esmaïl Baqaï, ne reconnaisse que « personne ne s’attendait » à un accord après une seule session. Il reste que la porte du dialogue ne serait pas entièrement fermée, comme s’est empressée de préciser un haut responsable de la diplomatie pakistanaise. Selon certaines informations, l’accord a achoppé sur deux points : la volonté du régime iranien de contrôler le détroit d’Ormuz et un engagement iranien d’arrêter l’enrichissement de l’uranium. De leur côté, les Etats-Unis ont refusé de libérer les fonds iraniens gelés et d’accorder à l’Iran le contrôle d’Ormuz. Ce détroit, rappelons-le, est un passage maritime naturel donc non soumis au contrôle des pays riverains. En tout état de cause, la délégation américaine a quitté Islamabad en laissant à ses interlocuteurs iraniens un document fixant les conditions que l’Iran devrait accepter pour aboutir à un accord. La délégation US était présidée par le vice-président américain J.D Vance, un homme qui avait exprimé des réserves au sujet de la guerre contre le régime iranien, accompagné des envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner. La délégation iranienne comprenait Mohammad Ghalibaf, président du Parlement et ancien général des Gardiens de la Révolution, et le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi. L’attaque du 8 avril Au Liban, la semaine écoulée a été principalement marquée par la vaste attaque aérienne lancée par une cinquantaine d’avions le mercredi 8 avril en début d’après-midi contre une centaine de cadres et de positions du Hezbollah dissimulés dans plusieurs quartiers de la capitale ainsi qu’à Baalbeck, au Hermel, à Saïda et d’autres régions du Liban-Sud. Selon la version donnée par l’armée israélienne, une réunion en ligne avait été organisée entre des responsables et des cadres du parti chiite afin de mettre au point un coup de force milicien à Beyrouth dans le but de renverser le gouvernement de Nawaf Salam, au sein duquel le Hezbollah est fortement minoritaire. Toujours d’après les sources israéliennes, les Renseignements de l’Etat hébreu avaient été informés de cette large réunion en ligne et les Services israéliens ont réussi à cibler tous les cadres participant, directement ou par leur présence, à la réunion dans les différentes régions en interférant au niveau de la fréquence et de l’identité informatique des liaisons en ligne. Cette attaque « informatique » (par des moyens « virtuels ») a duré 10 minutes à Beyrouth et les autres régions pour atteindre avec précision les nombreuses cibles. Compte tenu de l’effet de surprise et de l’heure de grande affluence à laquelle ont été lancés les raids (vers 14 heures), ce bombardement a fait de nombreuses victimes civiles. Le bilan s’est élevé à non moins de 180 tués parmi les cadres du Hezbollah et près de 200 tués parmi les civils, dans compter les dégâts matériels considérables dans certains quartiers de la capitale. Depuis ce sanglant épisode, l’opération militaire israélienne contre la capitale et sa banlieue a nettement baissé en intensité - apparemment sous pression américaine pour donner leur chance aux négociations avec l’Iran, ce pays ayant protesté contre la non-inclusion du Liban dans le cessez-le-feu avec les USA sans pour autant réagir pour protéger son allié (le Hezbollah) ou mettre en péril son rendez-vous à Islamabad. Les combats se poursuivent au Sud surtout autour de points névralgiques, comme la ville de Bint Jbeil que l’armée israélienne cherchait, dimanche, à contrôler totalement. En cette fin de semaine, les regards étaient braqués sur les préparatifs de la première séance de négociations directes libano-israéliennes, prévue mardi 14 avril à Washington, ainsi que la situation au détroit d’Ormuz où le président Trump a décidé, dimanche, d’imposer un blocus maritime afin de poursuivre les opérations de déminage auxquelles pourraient participer certains pays européens, dont la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

L’aberrante attitude des ministres de la Santé et du Travail

Lors du dernier Conseil des ministres, jeudi dernier, il a suffi que Nawaf Salam évoque la démilitarisation de la capitale, pour que les ministres de la Santé et du Travail (représentant le Hezbollah) montent au créneau et s’y opposent. Ironie et aberration. L’ironie veut que les portefeuilles ministériels accordés au Hezbollah soient ceux qui sont directement concernés par les conséquences dramatiques d’une guerre: les frappes provoquent en effet l’immobilisme du marché et la multiplication des blessés et des morts. L’aberration est que des ministres d’un gouvernement refusent que l’Etat ait la pleine souveraineté, au minima , dans sa capitale, et préfèrent le règne du chaos et des groupes paramilitaires à celui des institutions publiques. Il n’y a rien d’étonnant dans cette attitude, à partir du moment où ces ministres appartiennent à une mouvance politico-milicienne qui renie l’idée même de nation libanaise. L’exemple le plus frappant est celui de cet «instituteur» qui explique à de jeunes bambins ayant fui le Sud, à même le trottoir de Beyrouth, les symboles du drapeau du Hezbollah, alors que leurs maisons brûlent encore. L’absence de civisme, la division culturelle, l’adhésion à une doctrine religieuse… tous ces éléments poussent aujourd’hui une partie des Libanais à s’aligner sur les préceptes d’un pays étranger, en l’occurrence la République Islamique d’Iran. Le pire est que cette attitude qui consiste à vouloir déstructurer les institutions de droit et éradiquer la notion d’Etat souverain, n’est pas exclusive d’une communauté religieuse : s’il est vrai qu’une majorité de chiites est toujours affiliée au Hezbollah, il se trouve aussi des sunnites, des chrétiens et des druzes qui pensent pareillement, par lâcheté ou par intérêt, ou encore par conviction. Et c’est bien là où le bât blesse. Et du fait de l’incapacité de la plus haute hiérarchie de l’Etat à réellement implémenter les décisions promises et promulguées, que ce soit par complaisance (voire crainte) pour le président, par complicité pour le président du Parlement, ou faute de moyens s’agissant du Premier ministre, le schisme entre Libanais s’accentue. C’est ainsi que le triste constat tombe: notre pays n’est pas un message de vivre-ensemble mais au mieux une mosaïque, où toutes les pièces s’insultent et se surveillent, soutenues par un vernis fissuré. Dès lors, évoquer aujourd’hui une paix possible avec Israël relève de l’utopie, car au-delà des fractures internes, il faut nommer clairement les forces qui les entretiennent. Le Hezbollah et ses alliés politiques, en s’accrochant à une logique de milice et d’alignement régional, imposent au Liban un agenda qui dépasse l’intérêt national et empêche toute consolidation d’un État souverain. En gardant une dualité au niveau du pouvoir, entre institutions officielles et force parallèle, ainsi qu’en maintenant une schizophrénie dans l’exercice du pouvoir, du fait de la concurrence entre ses sommets, ils rendent illusoire toute stabilité durable, et par extension toute paix crédible. Aucune entente avec l’extérieur ne peut tenir lorsqu’à l’intérieur certains acteurs continuent de privilégier la confrontation, non comme un droit à l’opposition, mais une confrontation armée qui est le fondement même de leur existence politique….

Lorsque des activistes instrumentalisent Pâques à des fins de propagande

La désinformation et la déformation des faits historiques n’ont décidément pas de limites pour certains milieux. A l’occasion de la Pâques catholique, le 5 avril dernier, un cadre du Hezbollah, Hassan Dorr, a publié sur X (anciennement Twitter) le message suivant : https://x.com/HasanDorr/status/2040735419952718037?s=20 « À l’appel de ô Sainte Marie: La « Résistance » adresse ses salutations à nos frères chrétiens à l’occasion de #Pâques en prenant pour cible la base « Stella Maris », appartenant aux meurtriers de Jésus-Christ (que la paix soit sur lui), en #Palestine occupée ». L’activiste hezbollahi a accompagné son message d’une vidéo de l’opération. D’après les éléments visuels affichés à l’écran, la vidéo semble être un enregistrement d’une diffusion en direct d’Al-Mayadeen, chaîne d’information panarabe par satellite alignée sur le Hezbollah, avec un bandeau indiquant: «Images de la Résistance islamique au Liban ». La vidéo de l’opération porte également le logo de « l’appareil de guerre médiatique du Hezbollah». Alors que M. Dorr a rattaché l’opération au dimanche de Pâques, la chaîne de télévision du Hezbollah, Al-Manar, avait publié ce qui suit sur son site internet en langue anglaise le 31 mars 2026 à 20h59, heure de Beyrouth : «La Résistance islamique a pris pour cible la base Stella Maris (une base stratégique de surveillance et de contrôle maritimes le long de la côte nord d’Israël) à 20h00, le mardi 31 mars 2026, par une salve de roquettes avancées: communiqué n° 22. » (Traduction diplomatique) En outre, la vidéo intégrale de l’opération à laquelle DORR fait référence sur X se trouve à l’adresse suivante, datée du 31 mars 2026 : https://x.com/OSINTWarfare/status/2040856427963494574?s=20 , et sur le site internet d’Al-Manar : https://www.almanartv.com.lb/article/724772/ , toujours marquée de la date du 31 mars 2026. Cela montre que l’opération n’avait aucun lien avec Pâques, si ce n’est dans la mise en scène de Dorr, qui instrumentalise les célébrations chrétiennes pour attiser les tensions religieuses entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Décryptage Dorr reprend l’allégation ancienne et discréditée du déicide imputé aux Juifs. Cette thèse soutient que le peuple juif porterait une responsabilité collective dans la mort de Jésus, y compris à travers les générations qui ont suivi sa crucifixion. Cependant, l’Église catholique rejette l’accusation de déicide depuis le concile de Trente, au milieu du XVIe siècle. Dans le catéchisme issu de ce concile, l’Église catholique enseignait que l’humanité pécheresse dans son ensemble portait la responsabilité de la mort de Jésus, les Chrétiens ayant à cet égard une responsabilité particulière. Lors du concile Vatican II (1962–1965), le pape Paul VI a promulgué la déclaration Nostra Aetate, qui a rejeté l’idée d’une culpabilité juive collective et transgénérationnelle dans la crucifixion de Jésus. La déclaration précisait que « ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps.» Le pape Benoît XVI a lui aussi rejeté l’accusation de déicide portée contre les Juifs dans son livre Jésus de Nazareth, publié en 2011, en soulignant qu’elle ne reposait sur aucun fondement scripturaire. En résumé, le concile de Trente a élargi la responsabilité à l’humanité pécheresse dans son ensemble, Vatican II a explicitement rejeté toute culpabilité juive collective, et les sources catholiques et chrétiennes contemporaines présentent couramment l’accusation de déicide comme un trope antisémite ou antijuif fondé sur une culpabilité collective, tout en mettant récemment en garde contre son emploi durant la Semaine sainte. Manipulation Le message manipulateur de Dorr comporte plusieurs dimensions Premièrement, il s’agit d’une allégation sans fondement, écartée sur le plan liturgique par les autorités chrétiennes. Deuxièmement, il instrumentalise la Crucifixion, commémoration fondamentale du christianisme. Son affirmation cherche à attiser des tensions religieuses chez certains chrétiens, qui seraient alors enclins à soutenir les actions du Hezbollah contre Israël (entendu ici comme les Juifs) afin de «venger la mort de Jésus», alors même que la « vengeance » va à l’encontre des enseignements chrétiens les plus élémentaires. Cette tentative de rallier un soutien transconfessionnel au camp du Hezbollah permet aux propagandistes de soutenir que les actions du Hezbollah servent l’ensemble du Liban, avec une base d’appui qui dépasserait la seule communauté chiite. Une communauté qui a d’ailleurs fini par rejoindre les autres confessions libanaises en dénonçant et en rejetant haut et fort, publiquement, les actions du Hezbollah. Aujourd’hui, la dissidence chiite atteint son niveau le plus élevé jamais observé, en raison du déplacement des populations chiites et de la destruction de leurs habitations causés par les activités militaires du Hezbollah et les représailles israéliennes. En présentant le Hezbollah, groupe se définissant lui-même comme une résistance islamique, comme le muscle qui frappe les Juifs pour rendre justice aux chrétiens et à Jésus lui-même, Dorr implique à la fois l’Islam et les musulmans dans des guerres de religion. Troisièmement, et surtout, Dorr passe à côté de l’essentiel: Pâques est le passage de la mort à la vie; c’est une célébration de la résurrection, de la vie éternelle. Le message incendiaire de Dorr arrive avec trois jours, cinq siècles et deux mille ans de retard, et il est erroné.

Pourparlers d’Islamabad: experts américains et iraniens planchent sur les points de divergence

Journée marathon pour les négociateurs et experts américains et iraniens, samedi, à Islamabad. Arrivés vendredi soir dans la capitale pakistanaise, les deux délégations ont entamé sans tarder, chacune de son côté, des discussions informelles avec les hauts responsables pakistanais qui auraient procédé à des échanges de messages entre les deux parties afin de paver la voie aux négociations formelles, en face-à-face, lesquelles ont été entamées samedi en début d’après-midi. Tard en soirée, les deux délégations ont achevé deux séances de travail successives et ont annoncé une suspension des travaux qui devaient se poursuivre dans la nuit de samedi (ce qui ouvre la voie, dans ce genre de situation, à des discussions loin des feux de la rampe) ou dans la journée de dimanche. Très peu d’informations ont filtré sur la teneur des négociations, à part le fait que les pourparlers sont axés sur des points de détails et les points de divergence, d’où la présence de nombreux experts au sein de chaque délégation. Les positions de principe de chacune des parties sur les grands dossiers litigieux sont connues et ont fait l’objet par le passé, lors de plusieurs séances de dialogue, de longues discussions sans qu’un terrain d’entente ne soit trouvé. Les réunions de samedi ont donc été au-delà des positions de principe et ont porté plutôt sur les points de détails, lesquels représentent indéniablement le volet le plus important des négociations, qui détermine en réalité le succès ou l’échec des négociations. Divergences sur le détroit d’Ormuz En fin de soirée, les sources iraniennes ont indiqué que le problème du détroit d’Ormuz constitue « l’un des principaux points de divergence au cours des pourparlers d’Islamabad », ce qui indique implicitement l’existence d’autres sujets de désaccord entre les deux parties. Auparavant dans la journée, le Financial Times avait précisé que les négociateurs ont abouti à « une impasse au sujet du détroit d’Ormuz ». Le régime iranien, note-t-on dans ce cadre, insiste toujours pour avoir un contrôle direct sur le détroit. Le Corps des Gardiens de la révolution iranienne a d’ailleurs publié un communiqué en fin de semaine, affirmant que « désormais, c’est nous qui déciderons quels navires pourront emprunter le détroit d’Ormuz ». Une position rejetée aussi bien par les Etats-Unis que par les pays européens et qui est, par ailleurs, en violation flagrante de la Convention de Montego Bay (voir à ce sujet l’article de Jean-Patrick Dayras). La marine américaine nettoie le détroit Il convient d’indiquer dans ce contexte, qu’en fin de journée, samedi, le président Donald Trump a indiqué que les navires de l’armée américaine étaient en train de nettoyer le détroit d’Ormuz des mines iraniennes, précisant que cette opération est menée pour « servir des pays dans le monde entier, dont la Chine, le Japon, la Corée du Sud, la France, l’Allemagne, et plusieurs autres pays ». « Ils n’ont pas le courage, ou la volonté, de le faire eux-mêmes », a relevé le président américain. Plus tôt dans la journée, le site d’information Axios avait indiqué que des navires de guerre US ont traversé le détroit d’Ormuz sans aucune coordination avec les autorités iraniennes, en effectuant un aller-retour pour mieux marquer le fait qu’ils contrôlaient la situation dans cette zone. Le chef de la Maison Blanche avait indiqué dans ce cadre que la marine américaine a détruit les 28 navires iraniens poseurs de mines. « La marine et l’armée de l’air de l’Iran ont été détruites, de même que la défense antiaérienne », a souligné le président Trump. En tout état de cause, le dossier du détroit d’Ormuz a été l’un des principaux sujets examinés lors de ces négociations d’Islamabad, d’autant qu’il s’agit là d’un nouveau point de conflit qui ne se posait pas lors des précédentes réunions. Notons que les pourparlers officiels de samedi, ont eu lieu en présence, côté américain, du vice-président JD Vance, et des envoyés spéciaux Steve Witkoff et Jared Kushner, ainsi que, côté iranien, du président du Parlement, Mohammed Bagher Ghalibaf, et du chef de la diplomatie Abbas Araghchi. La première réunion de travail s’est tenue après un tête-à-tête entre le vice-président Vance et M. Ghalibaf en présence d’un haut responsable pakistanais. Les négociations en face-à-face, en présence du chef de l’armée pakistanaise, ont été précédées de concertations bilatérales entre la délégation américaine et les dirigeants pakistanais, d’un côté, ainsi qu’entre les délégués iraniens et les responsables pakistanais, d’autre part. Il convient d’indiquer qu’avant leur départ de Téhéran, les négociateurs iraniens avaient posé deux conditions préalables pour entamer leur mission à Islamabad : l’instauration d’un cessez-le-feu au Liban et le déblocage des avoirs iraniens gelés par les Etats-Unis. Aucune de ces deux conditions n’a toutefois été satisfaites mais les délégués iraniens ont malgré tout entamé les pourparlers avec la délégation américaine, en dépit du fait que les raids israéliens se poursuivaient au Liban-Sud. Au Liban… Alors que les négociateurs américains et iraniens planchaient à Islamabad sur les points de divergence entre les deux parties, l’aviation israélienne poursuivait ses raids contre les positions et infrastructures du Hezbollah au Liban-Sud. Tsahal a ainsi indiqué avoir effectué non moins de 200 raids en vingt-quatre heures. L’Etat hébreu s’est toutefois engagé, à la demande des Américains, à ne pas lancer des attaques contre le Hezbollah à Beyrouth d’ici mardi prochain, date de la première séance de négociations directes entre le Liban et Israël. La décision d’engager ces pourparlers bilatéraux en face à face entre des délégués libanais et israéliens suscite l’ire du camp iranien. Le conseiller du Guide suprême de la République islamique a ainsi stigmatisé l’attitude du Premier ministre Nawaf Salam sur ce plan, allant même jusqu’à proférer des menaces à peine voilées, mettant en garde contre des « troubles sécuritaires » (au Liban…) si le gouvernement allait de l’avant dans sa décision d’engager des négociations directes avec Israël. Un haut responsable du Hezbollah a abondé dans le même, prédisant « un tsunami populaire qui renversera le gouvernement pour protester contre le projet de pourparlers avec Israël ». Salam ajourne sa visite à Washington Dans l’après-midi de samedi des rumeurs persistantes faisaient état de la volonté du Hezbollah d’organiser une manifestation à Beyrouth et de prendre d’assaut le Grand Sérail pour faire chuter le gouvernement et torpiller les négociations avec l’Etat hébreu. Le commandement de l’armée devait publier cependant, samedi en début d’après-midi, un communiqué au ton particulièrement ferme, affirmant que l’armée interviendrait avec force pour empêcher toute atteinte à la sécurité et à la paix civile et pour faire face à toute agression contre les édifices publics et privés. Joignant l’acte à la parole, l’armée a déployé d’importantes unités régulières dans les quartiers de la capitale, établissant des barrages de contrôle d’identité et effectuant des patrouilles motorisées. Face à cet imposant déploiement de la troupe, le Hezbollah devait faire marche-arrière et publiait en soirée, conjointement avec le mouvement Amal, un communiqué appelant ses partisans à s’abstenir d’organiser des manifestations dans la capitale. Il reste que la vive tension qui régnait sur ce plan dans la journée a poussé le Premier ministre à ajourner la visite qu’il devait effectuer au début de la semaine prochaine à Washington afin d’examiner avec les dirigeants américains le cours pris par les événements sur la scène libanaise.