Logo Levant Time

Articles

Image d'actualité
Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
Portrait de l'auteur
Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
Image d'actualité
Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
Portrait de l'auteur
Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
Image d'actualité
Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
Plus d'articles
Trier par: RécentsAnciens
Faire la queue dans le langage
Par
Rita Barotta
Publié

— Qu’est-ce qui s’est passé ? — Il va se passer quelque chose. — On dit qu’il va se passer quelque chose. — Qui ça, «on»? — Je ne sais pas. Mais c’est sûr, quelque chose va arriver. Cet échange, dans sa brièveté presque anodine, ne cesse de se reproduire, de se diffracter, de se reformuler à l’infini dans les replis du quotidien, jusqu’à s’épaissir et prendre la consistance d’une véritable condition d’existence, où l’événement ne circule plus comme fait, mais comme possibilité sans cesse relancée, reconduite, réénoncée, dans une temporalité qui se nourrit de sa propre suspension. La parole ne vient plus dire ce qui a eu lieu ; elle travaille à maintenir l’imminence, à la prolonger, à la rendre habitable, comme si sa fonction n’était plus de référer au réel, mais de produire un espace dans lequel le réel peut être différé sans disparaître, approché sans être atteint, nommé sans jamais se fixer. C’est dans cet usage de la langue, dans cette insistance rythmique, circulaire, presque entêtante, que s’inscrit le geste littéraire de La queue de Vladimir Sorokin (version arabe, Dar Al-Rafidain, 2023), texte qui refuse toute centralité narrative, toute autorité d’énonciation, pour laisser place à une prolifération de voix juxtaposées, entremêlées, dérivantes. Le roman se déploie comme une nappe de paroles, une surface sonore où les dialogues, fragmentés, discontinus, capturent des instants d’attente au sein d’une file interminable, sans jamais livrer ni l’objet de cette attente, ni ce qui se trame à l’avant. Le sens, dès lors, ne se donne pas ; il se disperse, se diffracte, se suspend dans l’écart entre des phrases qui se frôlent sans converger. Inscrit dans le contexte soviétique des pénuries et des files d’attente, le texte de Sorokin excède pourtant toute lecture strictement référentielle. Il radicalise la situation au point de la détacher de son ancrage historique immédiat, pour en faire une expérience du langage lui-même, une mise à l’épreuve de la lecture comme endurance. Lire devient alors une manière d’habiter la file, de s’exposer à la répétition, à l’accumulation, à l’épuisement progressif d’un texte qui ne promet aucune résolution, aucun seuil à franchir, aucune arrivée à atteindre. Ce qui se joue n’est pas tant la compréhension d’un récit que l’expérience sensible d’un temps qui ne s’ouvre pas. Dans le contexte libanais, la figure de la file d’attente ne relève pas d’une simple analogie littéraire, mais d’une mémoire dense, stratifiée, presque inscrite dans les corps, qui remonte aux années de la guerre civile, lorsque faire la queue devant les boulangeries constituait une scène ordinaire, une manière d’être pris dans un temps incertain, suspendu entre l’espoir d’obtenir et la possibilité de manquer. Le temps s’y dilatait, échappait à toute mesure stable, transformant l’attente en une épreuve où se mêlaient tension, fatigue, et calculs sans cesse réajustés face à l’imprévisibilité. Cette mémoire n’a pas disparu ; elle s’est réactivée, transposée, lors de l’effondrement économique, dans les longues files aux stations-service, où les corps, désormais enfermés dans l’habitacle des voitures, s’alignent et s’immobilisent, soumis à la même incertitude quant à la disponibilité de la ressource, à la même indétermination quant à la durée de l’attente. Sous la chaleur ou dans l’obscurité, le temps s’étire à nouveau, et avec lui la parole prolifère: entre conducteurs, à travers les écrans, dans la circulation incessante d’informations, de rumeurs, de suppositions, qui composent une texture langagière dense, saturée, venant combler le vide laissé par l’absence de certitude. À partir de ce double ancrage, historique et vécu, le présent libanais peut se lire comme une immersion collective dans une temporalité de la suspension, où le présent cesse d’être un point de passage pour devenir une étendue reconduite, reproduite, travaillée par le langage et par la circulation continue des attentes. Les discours ne se contentent plus d’accompagner les événements ; ils en deviennent le lieu d’accès privilégié, presque exclusif, si bien que l’événement lui-même n’apparaît qu’à travers des couches superposées d’énonciations qui le déforment, le déplacent, l’ajournent. Dans cet espace, les phrases annonçant l’imminence se multiplient sans jamais se résoudre, les nouvelles promettent des basculements sans jamais se fixer, et le futur s’épuise à force d’être anticipé, consommé sous sa forme hypothétique, sans parvenir à s’actualiser. Il en résulte un régime temporel où l’attente ne conduit plus à l’événement, mais se reconduit elle-même, se régénère à partir de ses propres signes. Pris dans ce flux, les individus participent à la production de cette temporalité, à travers le commentaire, l’analyse, la reformulation, autant de gestes qui prolongent la circulation du sens et contribuent à maintenir la structure qui les contient. Les réseaux sociaux, dans leur saturation verbale, donnent à voir cette implication continue, où prendre la parole devient une manière d’exister dans l’événement même, tout en le maintenant à distance. La guerre va-t-elle continuer? Qui négocie, et au nom de quoi? À qui appartient la décision? L’État tient-il encore? Et, au fond, que signifie continuer à vivre ? Ces questions ne cherchent pas tant des réponses qu’elles n’alimentent le mouvement même de leur reprise, inscrivant les sujets dans une dynamique où la parole fait tenir le réel autant qu’elle en révèle l’absence de prise. Parallèlement, ce que l’on désigne comme «l’avant» ou ce que certains continuent d’imaginer comme tel, demeure insaisissable, dissous dans la multiplicité des médiations qui prétendent y donner accès. Discours politiques, narrations médiatiques, commentaires incessants: autant de strates où l’énonciation oscille entre information et bavardage, sans jamais stabiliser un point de vue capable de fixer le réel. De cette médiation proliférante naît une distance entre celles et ceux qui vivent les événements dans leur matérialité immédiate et celles et ceux qui les appréhendent à travers leur circulation discursive, produisant des expériences parallèles, irréductibles l’une à l’autre, bien qu’elles se croisent dans la langue. L’attente, dès lors, ne peut plus être pensée comme un simple intervalle entre deux moments, mais comme une forme d’organisation du présent, une manière d’absorber l’incertitude en la redistribuant dans une série d’anticipations successives, rendant le temps habitable malgré son indétermination. Elle devient la condition même d’un équilibre fragile, fondé sur la capacité à demeurer dans le report, à persister dans l’ajournement. La question ne se pose plus en termes de durée ou d’issue, mais en termes de structure : quel est ce temps qui se reproduit sans cesse, qui ne s’arrête pas, qui n’avance pas non plus, mais se replie sur lui-même, reconduisant l’attente à travers la répétition de ses propres signes? Dans cet espace saturé de voix, où le bavardage n’est pas un excès, mais une composante du dispositif, la question demeure en suspens, circulant de phrase en phrase sans jamais se fixer. Elle porte sur la possibilité d’un temps où quelque chose pourrait advenir, non pas comme projection, mais comme rupture effective. Et dans un horizon où cette possibilité ne peut plus être tenue pour acquise, le simple fait de la penser constitue déjà un geste de déplacement, une tentative, aussi fragile soit-elle, de sortir de la file, ne serait-ce que dans et par le langage.

Trois cessez-le-feu, un seul schéma
Par
Rayyan Al-Basseer
Publié

Le 16 avril 2026, une cessation des hostilités de dix jours entre Israël et le Liban entrait en vigueur. C'était, à tout point de vue, l'accord le plus faible que le Liban eût jamais accepté. Là où la résolution 1701 du Conseil de sécurité de l'ONU, adoptée en 2006, imposait des obligations contraignantes et symétriques à toutes les parties, et où la cessation des hostilités de novembre 2024 avait institué un mécanisme de surveillance robuste assorti de calendriers d'application précis, l'instrument d'avril 2026 imposait une obligation immédiate, totale et inconditionnelle de désarmer le Hezbollah, tout en accordant à Israël des droits de légitime défense préemptive dont il n'avait jamais formellement disposé auparavant. Quelque chose avait manifestement mal tourné, non pas dans les salles de rédaction de Washington ou de Paris, mais dans les décennies de paralysie stratégique qui avaient immobilisé Beyrouth. La lettre contraignante de la résolution 1701 La résolution 1701 était, sur le papier, un instrument sérieux. Adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 11 août 2006 pour mettre fin à la guerre de l'été entre Israël et le Hezbollah, elle définissait des obligations claires et inconditionnelles pour toutes les parties. Israël était tenu de cesser immédiatement ses opérations offensives, de se retirer du Liban-Sud parallèlement au déploiement de l’armée libanaise, de respecter en tout temps la Ligne bleue tracée par l'ONU, et de remettre les cartes des champs de mines restants. Le Liban était tenu de déployer son armée au sud, d'exercer sa pleine souveraineté sur l'ensemble de son territoire, de prévenir tout transfert d'armes non autorisé et, conséquence la plus lourde de portée, de poursuivre le désarmement des acteurs armés non étatiques. Le Hezbollah, qui n'était pas signataire formel mais dont le chef Hassan Nasrallah s'était publiquement engagé à respecter le cessez-le-feu, était tenu de cesser toute attaque contre Israël, de se retirer de la zone au sud du fleuve Litani, et de se soumettre à l'autorité du gouvernement libanais. L'art de la non-application Ce qui suivit fut un échec quasi complet de la mise en œuvre, sans pour autant être un échec équitable entre les parties. Israël mit fin à ses principales opérations et retira finalement la majeure partie de ses forces terrestres, mais continua à violer l'espace aérien libanais pendant des années et ne fournit qu'une divulgation partielle des cartes de mines. Le gouvernement libanais déploya l’armée libanaise au Liban-Sud dans une capacité limitée, mais ne chercha pas sérieusement, une seule fois, à désarmer le Hezbollah, le différant indéfiniment par le biais du dialogue politique, de la sensibilité communautaire et d'un calcul tacite selon lequel le coût d'une confrontation l'emportait sur celui de l'inaction. Le Hezbollah, le groupe qui s'était publiquement engagé à respecter le cessez-le-feu, passa les dix-huit années suivantes à constituer un arsenal estimé à terme à 150 000 roquettes et missiles, à creuser des tunnels vers Israël et à édifier ce qui revenait à un État parallèle au Liban-Sud, l'ensemble en violation directe d'une résolution contraignante du Conseil de sécurité. La fiction de Chébaa Pour contrecarrer la justification israélienne de légitime défense, le Liban et le Hezbollah invoquèrent le différend non résolu des fermes de Chébaa, une étroite bande de territoire dont le statut demeurait cartographiquement ambigu, comme fondement permettant de tolérer la posture armée du Hezbollah en tant que «résistance nationale». Cet argument souffrait d'un vice rédhibitoire: la Syrie avait reconnu en privé, en 2011, que ce territoire était syrien et non libanais, ce qui signifiait que le fondement politique central de l'existence armée du Hezbollah au Liban-Sud reposait sur une revendication que même Damas ne cautionnait pas. Rien de tout cela n'avait de validité juridique au regard du texte de la résolution, qui ne contenait aucune clause d'échappatoire autorisant le non-respect pour des motifs politiques. Une seconde chance, mieux rédigée Après que le Hezbollah eut ouvert un «front de soutien» à la suite des attaques du Hamas du 7 octobre, et que la guerre eut dégénéré en invasion terrestre israélienne du sud du Liban à l'automne 2024, la communauté internationale se réunit à nouveau. Il en résulta la cessation des hostilités de novembre 2024, négociée sous médiation américaine et française. Cette fois, les rédacteurs s'employèrent à colmater les brèches. Le langage glissa de l'aspirationnel au contraignant. Le Liban n'était plus simplement invité à œuvrer au désarmement du Hezbollah: il était tenu de «prévenir» les opérations du mouvement, en tant qu'obligation de résultat. Un calendrier de soixante jours fut fixé pour le retrait coordonné israélien et le déploiement de l’armée libanaise au Liban-Sud. Un mécanisme de surveillance présidé par les États-Unis fut établi pour vérifier l'application des engagements. Le mot «parallèle» apparut explicitement: les obligations des deux parties ne pouvaient être traitées comme séquentielles. Progrès prudents, ombres familières Les premiers résultats furent prudemment encourageants. En avril 2025, le Hezbollah avait transféré le contrôle d'environ 190 de ses 265 positions militaires au sud du Litani à l’armée libanaise. Des responsables militaires libanais et américains signalèrent la saisie de milliers de roquettes et de centaines de missiles. Pour la première fois depuis 1990, le président de la République s'engagea à faire appliquer le monopole étatique sur les armes, et le gouvernement criminalisa formellement les activités militaires du Hezbollah. Ces mesures représentaient des progrès tangibles, encore que demeurés limités. L'histoire se répète, plus vite Les mêmes défaillances resurgirent néanmoins. La FINUL documenta plus de 7 500 violations de l'espace aérien israélien et près de 2 500 violations terrestres jusqu'en octobre 2025. Israël maintint ses troupes à cinq positions au Liban bien au-delà du délai de soixante jours, déclarant publiquement son intention de les y maintenir indéfiniment. L’armée libanaise ne se vit formellement confier la mission de confisquer les armes du Hezbollah que près d'un an après la conclusion de l'accord. Le Liban conditionna à maintes reprises ses propres efforts de désarmement à un retrait préalable et complet d'Israël, une condition que le texte de l'accord ne prévoit nullement. Le Hezbollah reconstruisit discrètement son arsenal. Et le 2 mars 2026, le mouvement tira des projectiles sur le nord d'Israël, invoquant l'assassinat du Guide suprême iranien Khamenei et la poursuite de l'occupation israélienne, des justifications dépourvues de tout poids juridique au regard des engagements auxquels il avait effectivement souscrit. Le prix des défaillances accumulées L'accord d'avril 2026 fut négocié dans ce contexte de violations répétées. Son architecture est le reflet du déficit de rapport de force que le Liban a accumulé au fil des années. Les obligations d'Israël sont plus étroites qu'à aucun moment depuis 2006, se réduisant pour l'essentiel à une abstention de dix jours des opérations offensives, qualifiée explicitement de «geste de bonne volonté» plutôt que d'engagement juridique contraignant. Plus significatif encore, le droit d'Israël à la légitime défense a été formellement élargi pour couvrir non seulement les attaques en cours et imminentes, mais aussi les attaques «planifiées», ce qui signifie qu'Israël conserve le droit explicite de conduire des frappes préemptives sur la base d'évaluations du renseignement, sans attendre qu'une attaque se matérialise. Ce n'est pas une concession qu'Israël a arrachée par une diplomatie agressive: c'est l'aboutissement logique d'un processus dans lequel chaque accord antérieur avait été violé, et chaque délai d'application avait été manqué. Ce qui a été cédé sans être arraché Les obligations du Liban en 2026 sont formulées dans un langage sensiblement plus strict qu'en 2024. Là où les accords précédents exigeaient du Liban qu'il «prévienne» les opérations du Hezbollah en tant qu'obligation de résultat, ou qu'il procède progressivement au désarmement des acteurs non étatiques, le texte de 2026 invoque la responsabilité «exclusive» du Liban de défendre son territoire, sans mécanisme de surveillance ni calendrier pour la confiscation des armes. En un seul instrument, toute l'architecture de supervision internationale patiemment édifiée depuis 2006 a été dissoute au profit de négociations bilatérales directes auxquelles le Liban se présente depuis une position de faiblesse structurelle. Le schéma qui traverse les trois accords n'est pas difficile à identifier. Chaque cadre successif a imposé des exigences de désarmement plus strictes au Liban et au Hezbollah, tout en formalisant et en élargissant simultanément la latitude reconnue à Israël pour l'action militaire. Ce n'est pas le fruit du hasard. Lorsqu'un État ne parvient pas à établir le contrôle exclusif de son territoire, tolère qu'un acteur non étatique maintienne un arsenal militaire indépendant et laisse ses frontières servir de vecteurs à des transferts d'armes en violation de ses propres engagements internationaux, l'espace juridique et politique dont dispose l'État voisin invoquant la légitime défense ne peut qu'inexorablement s'élargir. La latitude opérationnelle d'Israël en 2026 n'a pas été conquise unilatéralement: elle a été concédée par paliers, au fil de décennies d'inaction libanaise. Cela ne saurait excuser l'occupation israélienne continue du territoire libanais au-delà des délais convenus, la mort de centaines de civils depuis novembre 2024, ni les frappes répétées contre les infrastructures civiles. Ce sont là des violations graves qui engagent une responsabilité juridique — un avantage que tout gouvernement ayant rempli ses propres obligations aurait cherché à faire valoir. Dans les faits, cependant, la trajectoire générale des négociations entre Israël et le Liban demeure prévisible. Les conditions politiques et juridiques qui rendent l'action militaire israélienne défendable, tant sur le plan intérieur qu'international, ont été façonnées en grande partie par ce que le Liban et le Hezbollah ont omis de faire pendant plus de deux décennies. La trajectoire qui va de la résolution 1701 en 2006 au geste de dix jours d'avril 2026 n'est pas celle d'une manipulation par les grandes puissances ni d'une trahison diplomatique, mais bien plutôt le reflet des choix d'un État qui a permis à une autorité militaire parallèle d'opérer sur son territoire, a tenté de circonvenir la communauté internationale, et a découvert — accord après accord — que la patience de celle-ci était épuisée. En conséquence, le Liban engage en avril 2026 des négociations directes avec Israël en tant qu'État souverain ayant formellement reconnu son incapacité à garantir le contrôle de son propre territoire. C'est une position exceptionnellement difficile depuis laquelle espérer parvenir à un accord équitable.

L’éternel retour de la tragédie?
Par
Michel Hajji Georgiou
Publié

Il y a dans le cessez-le-feu libano-israélien conclu sous l'égide américaine une promesse. Mais cette promesse est à la fois ténue et tendue, si fragile, comme le fil des Parques, qu'elle semble capable d'être rompue à tout moment. Le Liban a appris depuis longtemps à vivre de peu et à transformer les miettes de stabilité en matière de survie. Aussi accueille-t-il cette trêve comme une rémission — mais dont on sait, d'expérience, qu'elle peut n'être en réalité que le prélude à une rechute. C'est là toute la tragédie libanaise dans ce qu'elle a de plus lancinant. L'inéluctable récurrence du malheur, et son retour cyclique que la mémoire collective n'a jamais vraiment cessé d'anticiper. Car le Liban connaît les cessez-le-feu. Il les connaît trop bien. Depuis la guerre de 1975, il en a traversé un nombre suffisant pour savoir que leur durée de vie relève moins de la volonté des parties que de la conjoncture régionale, des équilibres internes aux puissances parrainantes, et d'une série de variables que personne, à Beyrouth, ne maîtrise vraiment. Le peuple libanais a développé, partant, cette sorte de sagesse amère de l'enfant qui a appris, à ses dépens, que l'intervention de la maîtresse n'arrête le «bully» que le temps d'une pause légère. Sitôt que la surveillante a le dos tourné, la violence reprend ses droits. Inévitablement. Mais ce qui pèse réellement aujourd'hui, au-delà de l'incertitude immédiate, c'est la profondeur temporelle de ce déjà-vu. La mémoire de 1982 ou de 2006 revient comme une malédiction, accompagnée de quelque chose de plus structurel: le règne interminable de l'éphémère. Dans le temps libanais, le compromis traîne et l'entre-deux angoissant s'évertue avec lenteur jusqu'à devenir une condition d'existence. L'on a appris, par conséquent, à intérioriser un message paradoxal, presque insoutenable à force de répétition, qui n'a pas été sans provoquer un état schizophrène latent ; à savoir celui de vivre sans cesse dans l'espoir et de s'attendre toujours au pire simultanément. Comme une fatalité. Ce réflexe de survie a été forgé par des décennies où le pire, justement, a fini par survenir à chaque fois qu'on avait commencé à croire que le meilleur était possible… Or ce message paradoxal, cette injonction contradictoire qui structure la psyché collective libanaise depuis 1975, atteint aujourd'hui un degré d'intensité hyperbolique, précisément parce que les acteurs en présence n'ont pas changé dans leurs logiques profondes, même si leurs capacités opérationnelles ont été sévèrement entamées. Le Hezbollah, traversé de divisions internes entre un courant pragmatique et une frange intransigeante qui reflètent certainement l'écartèlement entre colombes et faucons au sein même du régime iranien, dispose d'une capacité d'atermoiement considérable. Il sait faire mine de jouer le jeu de l'État libanais, via Nabih Berry ou en préservant ses ministres au gouvernement, tout en continuant à faire de la surenchère et en travaillant à reconstruire ses capacités militaires… en attendant le moment propice pour inverser le rapport de force, comme il l'avait fait par les armes en mai 2008… ou, avec une «élégance» plus classique, en renversant le cabinet Hariri en 2011, précisément au moment où ce dernier rendait visite à Barack Obama à la Maison-Blanche. La voie choisie par Joseph Aoun et Nawaf Salam, celle de la négociation et de l'affirmation progressive de la souveraineté, se révèle, dans ce contexte, aussi nécessaire que périlleuse. L'État libanais se retrouve pris en tenaille entre deux volontés adverses qui convergent, paradoxalement, dans leur effet de sape: Israël, qui entend affaiblir l'État suffisamment pour qu'il reste malléable tout en le maintenant assez solide pour constituer un interlocuteur utile ; le Hezbollah, qui ne peut pas survivre à la disparition de ses armes et à la rupture du lien existentiel entre son volet libanais et son commanditaire iranien, et qui sait que la dynamique de paix, si elle aboutit, signe son obsolescence stratégique. Un mouvement qui a construit son identité entière sur la violence armée et la rhétorique de la «résistance» ne peut pas se convertir en force politique ordinaire sans cesser d'être ce qu'il prétend être. Il serait condamné à disparaître par la logique même de sa propre hubris — comme une secte dont la doctrine s'effondre — s'il entrait dans le jeu politique et acceptait de déposer les armes. C'est du reste aussi le cas des Pasdaran en Iran, et c'est pourquoi la trêve avec les États-Unis tombera sans doute à l'eau. La guerre comme art de vivre… et comme artifice pour resserrer l'esprit de corps et se relégitimer inlassablement. L'hostilité extérieure au service de l'extermination des ennemis de l'intérieur. Dans cette optique, il est certain que le Hezbollah fera tout pour réinvestir l'État au Liban et en refaire le subalterne fantoche et cadavérique de son mini-État satrape. Pour revenir au Liban, habitué à ce que l'ombre sinistre des malédictions d'antan plane sur la Ville, le précédent de 1982 devrait occuper davantage les mémoires. Une fenêtre d'opportunité réelle, même si contestée avec force, s'était ouverte entre Beyrouth et Tel-Aviv, adossée à la volonté américaine incarnée à l'époque par le secrétaire d'État Alexander Haig. La chute de Haig et l'effondrement de Menahem Begin avaient suffi pour que la dynamique s'inverse et que l'accord du 17 mai devienne le symbole le plus cuisant de l'illusion diplomatique, avant d'être abrogé sous la pression de Hafez el-Assad et d'une partie des composantes politiques libanaises. L'histoire, au Liban, très loin de la farce, même tragique, se répète, mais toujours comme blessure. Et il suffirait du moindre changement à Washington — les mid terms — ou à Tel-Aviv — la chute du cabinet actuel — pour que cette trêve fragile, et, avec, toute la dynamique des négociations et ses protagonistes, suive le même chemin. Le Liban ne peut pas se permettre d'attendre que l'histoire ait fini de se répéter. C'est pourquoi, indépendamment de la dynamique extérieure, ce qu'il faut construire, et vite, c'est une feuille de route libanaise dotée d'une légitimité politique et populaire suffisante pour résister aux pressions internes et aux aléas des capitales d'influence, dont les priorités peuvent changer en quelques semaines, et dont l'intérêt n'est certainement pas celui du Liban, malgré les meilleures (ou pas) intentions du monde. La paix avec Israël n'est pas une panacée, mais le Liban ne peut pas non plus rester éternellement, et seul, en guerre. Qui plus est, le Hezbollah, qui prétend y résister, ne cesse d'entraîner paradoxalement le Liban, au fil de ses équipées désastreuses et de ses «victoires» délirantes, dans une paix des vaincus. En affaiblissant l'État et en voulant se poser en seul interlocuteur de Tel-Aviv pour négocier des deals, il érode à chaque fois un peu plus ce qu'il en reste encore comme souveraineté et autorité. Et il le fait volontairement, subversivement. Des clous successifs dans le cercueil du Liban. Mais aussi, force est de constater que les institutions de l'État actuel, comme au lendemain de la révolution du Cèdre en 2005, ne peuvent pas se purger elles-mêmes d'une gangrène idéologique et politique - l'axe syro-iranien - qui les ronge depuis 1990. Partant, ce que les États-Unis demandent au Liban équivaut à demander à un malade du cancer à se soigner lui-même en dépit de la gravité de son état. Tout juste le malade peut-il s'efforcer de survivre et de rester fonctionnel grâce aux forces dont il dispose encore. Cela aussi, il faut en être conscient, quel que soit le désir profond d'une grande partie des Libanais à en finir avec l'hégémonie du Hezbollah. Le Liban n'en peut plus de ce régime de l'urgence permanente, de ce mouvement perpétuel de crise en guerre et de guerre en crise qui, depuis 1967, a littéralement dévasté les institutions et les hommes, et diffère indéfiniment le droit élémentaire à une vie à peu près normale. Or les Libanais méritent de vivre. Pas héroïquement. Juste humainement. Ne serait-ce que de temps en temps… La communauté internationale peut-elle, tout en réclamant au Liban de faire preuve de bravoure alors qu'il se trouve pris entre le marteau et l'enclume du «double ennemi», offrir à l'État libanais et sa population des garanties durables de stabilité en parallèle avec le processus des négociations en cours, afin d'éviter un retour à cette tragédie, faite de précarité, d'incertitudes, et ultimement, de chaos? Vu l'état actuel du monde, il est légitime d'en douter. Il y a fort à parier, en revanche, que dans ce maelstrom insensé, les Libanais ne puissent, in fine, compter que sur eux-mêmes. Et devient impératif pour eux d'œuvrer, ce faisant, à consolider une scène intérieure unie sur des constantes claires et intraitables, en l'occurrence les valeurs républicaines et l'esprit du vivre-ensemble sous la seule garantie de la Constitution libanaise, loin des surenchères triomphalistes des uns et des autres. Et si le Hezbollah s'obstine à ne pas faire partie de ce consensus, comme d'habitude, c'est lui qui aura choisi, une fois de plus, la voie de l'impasse et de l'irrationnel face aux choix posé et salutaire de la légitimité rationnelle. La moira de l'espérance libanaise pour lutter contre l' hubris suicidaire du Hezb. Personne ne peut sauver malgré lui quelqu'un qui a vraiment décidé d'en finir. Par contre, se sauver soi-même, dans ce cas, est un devoir.

Une semaine mouvementée qui s’achève sur deux développements majeurs

Des négociations libano-israéliennes directes, inédites depuis 1983 ; un cessez-le-feu précaire au Liban-Sud ; un détroit d’Ormuz toujours au centre de tiraillements irano-américains ; résumé d’une semaine mouvementée au Moyen-Orient qui s’achève sur deux développements cruciaux. La semaine écoulée s’est achevée en ce dimanche 19 avril par une double annonce de la plus haute importance. Sur un ton ferme qui contraste avec ses déclarations traditionnelles, le président Donald Trump a indiqué dimanche après-midi (heure du Levant) que ses représentants se rendront à Islamabad lundi soir en vue d’un ultime round de pourparlers, mardi, au cours duquel le régime iranien devra avaliser un accord « très juste et raisonnable » proposé par Washington. A défaut, a affirmé le chef de la Maison Blanche, l’armée US « détruira chaque centrale électrique et chaque pont ». « Finie la gentillesse, a lancé le président Trump. S’ils n’acceptent pas l’accord, ce sera un honneur pour moi de faire ce qui aurait dû être fait par d’autres présidents au cours des 47 dernières années. Il est temps de mettre fin à la machine à tuer iranienne ». Seconde annonce d’importance qui clôt la semaine : l’Elysée a indiqué dans l’après-midi que le président Emmanuel Macron recevra mardi le Premier ministre Nawaf Salam. En amonts de ces deux développements majeurs, le Liban a été au rendez-vous d’une semaine aussi mouvementée que les précédentes, mais ponctuée d’un événement historique, dans toute l’acception du terme : le lancement de négociations directes avec Israël, une première depuis 1983. Certes, la rencontre de Washington, le 14 avril, entre les ambassadeurs du Liban, Nada Hamadé Mouawad, et d’Israël, Yechiel Leiter, sous l’égide et en présence du secrétaire d’Etat Marco Rubio et en présence aussi de l’ambassadeur américain au Liban Michel Issa, était prévue. La photo qui en a résulté et qui a fait le tour du monde n’en a pas moins eu un effet colossal, autant sur la scène libanaise que dans les capitales intéressées. Ce qui a transparu de cette réunion pose les bases de négociations à plus long terme. Alors que Marco Rubio soulignait l’importance du moment tout en reconnaissant que le processus « prendra du temps », c’est l’ambassadeur d’Israël à Washington qui a été le plus bavard, assurant que les deux pays « ont découvert être du même côté », parlant de délimitation des frontières et d’un avenir de paix. L’ambassadrice du Liban s’est contentée de qualifier la réunion de « constructive », précisant avoir demandé la cessation des hostilités au Liban. Dans le communiqué conjoint, les Etats-Unis ont espéré que les pourparlers se poursuivront et qu’ils aboutiront à un accord de paix. Au Liban, les pourparlers ont provoqué des réactions diamétralement opposées, conformément aux profondes divergences politiques. Sans surprise, le Hezbollah les a qualifiés de « capitulation », ses milieux disant préférer que le Liban « profite du soutien de l’Iran » dans le cadre de ses propres pourparlers avec les Etats-Unis. Le camp souverainiste a salué ces pourparlers avec Israël, non seulement en vue d’une paix durable, mais aussi pour que l’Etat libanais se sépare une fois pour toutes de l’axe iranien, en consacrant le droit du Liban de négocier son propre avenir. Dans ce brouhaha, une voix est restée silencieuse, celle du président du Parlement Nabih Berry, qui est par la même occasion chef du mouvement Amal, l’autre composante du duo chiite avec le Hezbollah. Dans un geste que beaucoup cherchent toujours à décrypter, celui-ci a envoyé son second, l’ancien ministre Ali Hassan Khalil, en Arabie saoudite, en parallèle avec la réunion de Washington. Si cette première réunion s’est terminée avec l’assurance de contacts futurs, aucun nouveau rendez-vous n’a été annoncé officiellement. Mais cette étape devait provoquer un effet boule de neige puisque le cessez-le-feu demandé par le Liban en vue de poursuivre le dialogue devait se réaliser deux jours plus tard. Jeudi, le président de la République Joseph Aoun a vécu une journée placée sous le signe des entretiens téléphoniques cruciaux. Alors que le secrétaire d’Etat Marco Rubio proposait de le mettre en contact direct avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, Aoun a refusé, campant sur sa position de revendication d’un cessez-le-feu. Une attitude qui est restée inchangée même quand c’est le locataire de la Maison-Blanche lui-même qui s’est retrouvé à l’autre bout du fil. Avec sa fougue habituelle, Donald Trump a annoncé qu’il rassemblerait Aoun et Netanyahu à Washington « bientôt ». Fermeté de ton à Baabda Un cessez-le-feu de dix jours devait être le fruit des contacts de cette semaine écoulée. Il est entré en vigueur à minuit dans la nuit de jeudi à vendredi. Selon les informations ayant fuité dans les médias internationaux, le président Trump aurait quelque peu forcé la main aux Israéliens pour obtenir cette accalmie, nécessaire selon lui sur les fronts libanais et iranien. Bien que clairement annoncée par le président américain suite à son entretien téléphonique avec son homologue libanais, le camp du Hezbollah n’allait pas tarder à essayer de tirer la couverture de son côté, en bon champion de la récupération, une propagande dont les stars étaient le cadre Mahmoud Qomati et le député Hassan Fadlallah. Ce dernier ira même jusqu’à dire que c’est l’ambassadeur d’Iran, celui-là même que l’Etat libanais considère comme persona non grata, qui lui a annoncé le cessez-le-feu… Un signe de plus de l’allégeance absolue du parti à Téhéran, qui préfère accorder la paternité à son parrain plutôt qu’au pouvoir libanais. Sur le terrain, comme à son habitude, le Hezbollah a proclamé la « victoire divine », à coups de tirs en l’air et de roquettes en plein ciel de Beyrouth, faisant au moins deux victimes. Les scènes bien familières de retour des voitures vers le sud sur des routes cassées, drapeau du Hezbollah en main, se sont répétées, malgré les mises en garde concernant la fragilité et le caractère provisoire de cette trêve. Face à cette rhétorique belliqueuse grandissante du Hezbollah et du parrain iranien, c’est un message adressé à la nation par le président Aoun, vendredi soir, qui devait remettre les pendules à l’heure. Sans inclure l’Iran dans ses remerciements, Joseph Aoun a assuré qu’il irait où il faudra pour sauver son pays et son peuple, dans une claire allusion aux négociations directes qui se poursuivraient, soulignant que celles-ci n’étaient ni un signe de faiblesse ni une reddition. Dans ce discours au ton ferme, il a clairement entériné la séparation avec l’axe iranien, tout en réitérant la détermination de l’Etat libanais à étendre sa souveraineté sur tout le pays, en négociant le retrait israélien des territoires nouvellement (re)conquis. Ce discours a été vastement salué par ceux qui ont été ravis de retrouver la même veine que le discours d’investiture du président, en janvier 2025, alors que d’autres restent circonspects, pointant du doigt l’inaction du pouvoir libanais face au Hezbollah en quinze mois, dont la conséquence directe a été l’ouverture d’un nouveau front contre Israël en mars 2026. Du côté du Hezbollah, le discours a définitivement consommé la rupture entre les deux parties, comme l’a vociféré l’incontournable Qomati, qui a menacé de faire tomber le gouvernement dans la rue. Mais la confrontation ne se limite pas aux accusations verbales de trahison et aux menaces : samedi, un Casque bleu français de la FINUL a été tué, et trois autres blessés, par des tirs directs au Liban-Sud. Même si le Hezbollah a nié toute implication dans l’incident, le président français Emmanuel Macron et la FINUL elle-même l’ont immédiatement pointé du doigt sur base d’éléments de l’enquête préliminaire. La ministre française des Armées a parlé « d’embuscade ». L’autre surprise de la semaine a été la « réapparition » du secrétaire général du Hezbollah Naïm Qassem, dans un discours enregistré diffusé le 13 avril, à la veille des négociations directes de Washington, dans lequel il rejette les contacts directs avec Israël et les qualifie de « soumission ». Dans un autre message diffusé le 18 avril cette fois, Qassem a poursuivi ses attaques contre les pourparlers, mais soulignie l’ouverture de son parti à une « pleine coopération avec les autorités libanaises ». Répartition des rôles au sein du parti ou réelles divergences entre une ligne plus dure et une autre plus conciliante ? En Iran, incertitudes sur la trêve Sur le front iranien, la semaine a été ponctuée de déclarations intempestives et contradictoires de la part du président américain et de dirigeants iraniens qui soufflent toujours le chaud et le froid. Les pays médiateurs, à leur tête le Pakistan, s’activent pour garder vivant le processus de négociations directes, commencé deux semaines plus tôt. Désormais, tous les regards sont tournés vers la semaine prochaine, qui devrait être décisive dans le sens où la trêve décrétée par Washington prend fin mercredi, et qu’un nouveau round de pourparlers devrait se tenir à Islamabad. Aura-t-il lieu et la trêve serait-elle prolongée en l’absence d’accord ? La situation devrait s’éclaircir dans les prochains jours, mais la possibilité d’un renouvellement du conflit est loin d’être écartée. Au centre des préoccupations cette semaine a été le détroit d’Ormuz, tantôt « ouvert », tantôt « fermé », dans un feuilleton qui continue de peser sur le prix du pétrole et sur l’économie mondiale. Dans le cadre d’un blocus américain sur les ports iraniens qui se poursuit, on retient que l’Iran a déclaré ouvert le détroit dans la foulée du cessez-le-feu au Liban, avec force déclarations sur la relation de cause à effet entre les deux événements, Téhéran voulant donner l’impression de réagir à une réalisation qu’il s’attribue. La semaine s’est toutefois terminée sur une note nettement plus négative, puisque les Gardiens de la Révolution ont recommencé à viser des navires marchands, justifiant dans des communiqués publiés via les médias iraniens d’Etat cette nouvelle « fermeture » du détroit par le refus américain de mettre fin au blocus.

Quand Joseph Aoun sort le Liban du jeu iranien
Par
Khairallah Khairallah
Publié

Dans le discours audacieux que le président de la République Joseph Aoun a adressé aux Libanais le 17 avril 2026, le point le plus important porte sur la conclusion d'«accords permanents» avec Israël à la faveur d'un cessez-le-feu. Le chef de l'État a en effet délibérément affirmé la sortie complète du Liban du jeu iranien en passant sous silence tout rôle de la « République islamique » dans l'obtention de ce cessez-le-feu. Il a en revanche souligné le rôle de l'«ami», le président Donald Trump, et du groupe arabe, «en tête duquel le Royaume d'Arabie saoudite». Cela n’a pas été sans attirer la colère de l'Iran et du Hezbollah sur un président de la République qui s'emploie à mettre fin à l'occupation et à permettre le retour des déplacés dans leurs villages. Le cessez-le-feu au Liban a été obtenu une fois que les présidents Joseph Aoun et Nawaf Salam ont compris qu'une demi-sortie du jeu iranien ne servirait à rien. Il fallait soit une sortie intégrale, soit le Liban demeurait une victime supplémentaire du projet expansionniste iranien et de l'impasse où il s'est engagé. Le problème de l'Iran avec le Liban est d'une complexité extrême. Cela tient d'abord à l'incapacité iranienne de comprendre la composition du Liban et sa formule complexe, d'une part, et au refus de la majorité des Libanais de voir leur pays tomber sous la tutelle iranienne directe, sitôt débarrassé de la tutelle syrienne, d'autre part. Mais le nœud gordien pour l'Iran réside dans la découverte que son investissement dans le Hezbollah, vieux de plus de quarante ans, n'était pas fondé. Les milliards investis par la «République islamique» se sont évanouis en fumée, que ce soit au Liban ou en Syrie. Il faut comprendre la situation de l'Iran et le problème que le Liban lui a causé. Ce problème tient à l'incapacité de la «République islamique» à s'adapter aux mutations qu'a connues la région. La meilleure illustration de ce changement est que la guerre en cours se déroule désormais au sein même de l'Iran. Le jour n'est plus loin où cette guerre révélera l'échec du régime fondé par l'ayatollah Khomeiny en 1979, dont le mot d'ordre originel était «l'exportation de la révolution». Quarante-sept ans après la naissance de la «République islamique», le slogan brandi par Téhéran s'est retourné contre ceux-là mêmes qui le brandissaient. Le Liban, dans sa majorité, refuse que ce reflux iranien ne l'emporte lui aussi dans sa chute. Le régime iranien n'a finalement pas pu continuer à se défendre en exportant ses crises au-delà de ses frontières. Un jeu aussi grotesque que périlleux devait bien avoir une fin. Ce jeu reposait sur la naïveté des administrations américaines successives depuis l'ère Jimmy Carter, et sur la complicité israélienne. Israël a joué tous les rôles que l'Iran lui assignait pour servir ses propres intérêts, fondés sur la fragmentation de la région. Les règles du jeu régional ont changé. Ce jeu reposait principalement sur la complaisance américaine envers Téhéran et sur la complicité israélienne. Or la région a changé, Israël inclus, depuis le 7 octobre 2023. La «République islamique» n'a même pas saisi ce que signifiait ne plus être la partie qui décide de l'identité du président de la République au Liban. On ne peut oublier que le Hezbollah a imposé Michel Aoun à la présidence de la République le 31 octobre 2016. On ne peut pas davantage ignorer que Joseph Aoun est parvenu au palais de Baabda au début de l'année 2025 en dépit de la volonté de l'Iran et du Hezbollah. Il reste que la réalité est une chose, et l'illusion une autre. Michel Aoun, avec son gendre Gebran Bassil, n'était qu'un instrument entre les mains du Hezbollah, lui-même instrument de l'Iran. Les nouvelles donnes régionales, en particulier le bouleversement majeur survenu en Syrie, permettent au président actuel de la République libanaise de s'affranchir de la tutelle iranienne et d'être un vrai président pour le Liban, malgré l'absence de clarté dans la vision de Baabda par moments... Le fait est que l'Iran ne sait pas perdre, contrairement à l'Allemagne et au Japon en leur temps. La «République islamique» ne semble pas savoir perdre aujourd'hui, tout comme elle n'avait pas su gagner à l'époque où elle se croyait maîtresse de quatre capitales arabes, Beyrouth comprise. Ce qui importe pour un pays comme le Liban, c'est de savoir perdre et de s'extirper définitivement de l'emprise iranienne. Les options sont peu nombreuses pour un pays qui devra payer le prix d'une «guerre qui lui a été imposée», selon les mots de Nawaf Salam. Par le discours de Joseph Aoun, le Liban a montré qu'il entend réellement aller au-delà d'un simple cessez-le-feu avec Israël, au prix de concessions inévitables. Plus le Liban s'empressera d'accepter les conditions susceptibles de déboucher sur un cessez-le-feu permanent, mieux ce sera pour le Sud et ses habitants. De même que l'Iran négocie avec l'Amérique, le Liban doit négocier avec Israël sans complexe d'aucune sorte. Quand la «République islamique» ne ménage ni les habitants ni les villages et villes du Liban-Sud, Beyrouth n'a d'autre choix que de faire primer son intérêt sur tout autre, à commencer par celui de l'Iran. Il lui faut prendre acte qu'en face d'un monstre nommé Benjamin Netanyahu, le pays ne dispose d'aucune carte à jouer hormis le dialogue direct avec «Bibi». Un tel dialogue pourrait s'avérer utile à un certain stade, avec l'ambition d'aller au-delà du cessez-le-feu et d'explorer s'il existe un moyen de mettre fin à l'occupation, au prix d'une contrepartie inévitable. C'est là le prix de la subordination totale du Hezbollah à la «République islamique»...

Le camp iranien multiplie comportements belliqueux et déclarations agressives

Subitement, en moins de vingt-quatre heures, ce qui pourrait être perçu comme des signes de panique se sont manifestés ce samedi 18 avril au niveau du camp iranien, sous la forme de comportements belliqueux et de déclarations non moins agressives et haineuses. Le développement le plus grave de cette journée de samedi aura été sans conteste l’embuscade tendue par des miliciens du Hezbollah à une unité française de la Finul qui effectuait une patrouille dans le secteur de la localité de Ghandourieh, dans le caza de Bint Jbeil, soit dans la zone de déploiement de la Finul, au sud du Litani. Un Casque Bleu français a été tué et trois autres blessés, dont deux grièvement. Le président Emmanuel Macron a vivement réagi à cette agression, faisant assumer clairement la responsabilité des tirs au Hezbollah et invitant les autorités libanaises à rapidement dévoiler les coupables et à prendre les mesures qui s’imposent à leur encontre. Cette agression contre les Casques bleus français a été fermement stigmatisée par le président Joseph Aoun, le Premier ministre Nawaf Salam, et même le chef du législatif, Nabih Berry. Le président Aoun et le Premier ministre ont indiqué qu’ils avaient donné l’ordre au pouvoir judiciaire de mener une enquête pour arrêter les coupables. Face à la gravité de cette agression, le Hezbollah a démenti en soirée sa responsabilité dans l’embuscade visant les Casques Bleus français. Un démenti dont nul n’est dupe, surtout dans les milieux officiels. Parallèlement à ce dérapage milicien, le Hezbollah n’a pas manqué, ce samedi, de proférer des menaces de mort directes à l’encontre des pôles du pouvoir, plus particulièrement le président de la République, dont le discours radiotélévisé de vendredi a suscité l’ire du parti pro-iranien. De hauts responsables de cette formation se sont notamment permis de mettre en garde le chef de l’Etat contre la poursuite du processus de négociations directes avec Israël, soulignant que le président risque de subir le même sort que l’ancien président égyptien Anouar Sadate, assassiné après la signature pat l’Egypte de l’accord de paix avec Israël. Les mêmes sources hezbollahies ont reproché en outre au président Aoun de n’avoir pas « remercié l’Iran » (!) pour ses (prétendus) efforts visant à instaurer un cessez-le-feu. Dans le cadre de ces menaces qui ne connaissent pas de limites, l’un des responsables du parti pro-iranien a demandé au gouvernement d’annuler toutes les décisions prises contre le Hezbollah, ou, à défaut, « un mouvement populaire provoquera la chute du gouvernement » ! Une ligne jaune Il reste que ces signes apparents de panique ne changent rien dans la réalité des faits. Une source officielle libanaise a ainsi indiqué samedi en fin de journée que le président Aoun et le Premier ministre ont tenu une réunion pour examiner les préparatifs des prochains pourparlers libano-israéliens. Sur le terrain, l’armée israélienne a fait état de l’établissement d’une « ligne jaune » au sud du Litani – semblable à celle de Gaza – qui représente une sorte de « ligne de démarcation » de facto séparant la zone tampon établie par Israël du reste du territoire libanais. Cette ligne de démarcation permettrait ainsi aux Israéliens d’interdire l’accès d’habitants libanais à la zone tampon, laquelle englobe plus d’une cinquantaine de villages et localités dont certains ont été totalement rasés. Dans ce cadre, l’armée israélienne poursuit ses opérations militaires et ses bombardements ciblés au sud de cette « ligne jaune » afin d’empêcher une réimplantation de miliciens du Hezbollah dans cette zone sous le couvert du retour des « habitants ». Bras de fer autour du détroit d’Ormuz L’escalade nettement perceptible au Liban par le biais du Hezbollah est en phase avec une escalade parallèle dans les positions iraniennes – ou plutôt d’une faction (radicale) iranienne – portant essentiellement sur le détroit d’Ormuz. Dans ce contexte, des divergences non négligeables semblent marquer les rapports entre les clans au sein du régime iranien. Ce clivage est apparu samedi à la suite d’un communiqué du ministère iranien des Affaires étrangères annonçant la réouverture totale du détroit d’Ormuz comme geste de bonne volonté visant à faciliter les tractations avec Washington. L’initiative du ministère des AE n’a pas été appréciée, semble-t-il, par le Corps des Gardiens de la révolution. Le vice-ministre des AE (et non le ministre en exercice…) a aussitôt fait marche arrière au sujet du détroit et plus tard dans la journée les Gardiens de la révolution annonçaient la fermeture totale de la voie de passage maritime pour protester contre le maintien du blocus maritime par les Etats-Unis. Dans le courant de l’après-midi les sources du Corps des Gardiens de la révolution devaient rendre publiques des prises de position en flèche, précisant que Téhéran avait informé les Américains qu’il rejetait la tenue d’un nouveau round de négociations sous l’égide du Pakistan, ce qui implique, du moins en apparence, un rejet de la médiation pakistanaise. De fait, le commandant de l’armée pakistanaise, qui menait les efforts de médiation, a quitté l’Iran samedi au terme d’une visite de trois jours. Les sources des Pasdaran ont souligné, par ailleurs, que l’Iran refuse de renoncer à ses missiles balistiques et s’oppose à toute concession au niveau du dossier nucléaire. Ce raidissement dans les positions iraniennes s’est accompagné d’une escalade militaire. Des vedettes rapides relevant des Pasdaran ont ainsi ouvert le feu contre trois navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, ce qui a fait dire au président du Parlement iranien que les divergences avec les Américains au sujet d’Ormuz ont débouché « sur des accrochages armés, et Washington a fait marche arrière ». Face à cette escalade iranienne et cette radicalisation dans les positions de Téhéran, l’armée américaine a annoncé en fin de journée son intention d’arraisonner à partir de dimanche tout navire commercial iranien. La question qui se pose au stade actuel est de savoir si le durcissement de l’attitude du camp iranien, au Liban comme en Iran, reflète un sentiment de panique face aux développements en cours ou s’il s’agit simplement d’une volonté de faire monter les enchères à la veille d’une possible reprise des négociations bilatérales dans le courant de la semaine prochaine. Sur ce plan, le président Trump a déclaré tard en soirée que « des discussions très positives sont en cours avec l’Iran ». Par contre, un haut responsable américain affirmait de son côté que « la guerre avec l’Iran pourrait reprendre dans les prochains jours ».