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Un milicien visiblement heureux après la prise de contrôle par le Hezb de la partie ouest de Beyrouth. (AFP)
Strategia
Portrait de l'auteur
Par Khalil Helou
Publié sept. 7, 2026 - 13:10
Cette série d’articles permet de mieux comprendre la situation actuelle à la lumière du passé, loin des discours passionnés, idéologiques ou romantiques, qui passent à côté des réalités. Notre approche vise à laisser au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s’imposent. Les quatorze parties précédentes étaient une relecture des évènements relatifs à la montée en puissance du Hezbollah, ses conflits armés avec Israël et son hégémonie au Liban, depuis l’accord de Taëf, jusqu’à l’accord de Doha. Mai 2008, la montagne après Beyrouth. Le 7 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés (le mouvement Amal et le Parti syrien national social, PSNS) occupèrent manu militari les bureaux du Courant du Futur de Saad Hariri à Beyrouth et une grande partie des quartiers sunnites de la capitale, qui constituaient la base populaire de la coalition du 14 Mars. Les positions du Courant du Futur sont rapidement tombées aux mains des attaquants, l’armée s’était largement tenue à l’écart de ces affrontements, et les médiations politiques n’ont pas eu le temps d’arrêter l’opération. Le commandant en chef de l’armée était confronté à un dilemme : d’une part, il était conscient que l’intervention de la troupe par la force en milieu urbain serait coûteuse en vies humaines aussi bien civiles que militaires, sans compter les dégâts matériels; d’autre part, il faisait face à la frustration des officiers, surtout ceux de confession sunnite, qui voyaient les quartiers de leurs proches privés de la protection de l’armée. Le siège de la Future TV saccagé à Beyrouth. (AFP) L’état-major avait toujours en mémoire la bataille de Nahr El Bared qui avait opposé l’armée à l’organisation terroriste Fatah al Islam un an auparavant, et qui avait coûté la vie à 170 militaires dans des combats qui avaient duré 105 jours sur un théâtre d’opérations moins urbain et vide de ses habitants, ne dépassant pas un kilomètre carré. Une bataille à Beyrouth où la population est dense, aurait été trop coûteuse en vies humaines, se serait étendue géographiquement sur tout le territoire libanais et aurait été sans fin, avec un Hezbollah jouissant de lignes logistiques grandes ouvertes depuis la Syrie. Cependant, l’armée a eu l’opportunité de se déployer en force entre le Hezbollah et les partisans du Courant du Futur dans la rue Mazra’a, empêchant par la force tout mouvement milicien de traverser cette rue de part et d’autre, et empêchant une attaque contre le quartier de Tarik el Jdideh, bastion du Courant du Futur. La troupe a également constitué des carrés de sécurité autour du sérail gouvernemental où se trouvait le Premier ministre Fouad Siniora, et autour de la résidence de Walid Joumblatt, ténor de la coalition du 14 Mars. Des miliciens chiites près de la rue de Hamra: celui qui manipule une roquette antichar RPG-7 porte l’uniforme des Forces de sécurité intérieure… (AFP) Ces mesures, en plus des contacts entrepris par les capitales du Golfe, ont contribué à dissuader le Hezbollah d’attaquer le Sérail. Toutefois, le parti chiite a voulu contrôler le bastion druze du Mont-Liban. Les tensions ont atteint leur apogée le 9 mai lorsque des militants du Hezbollah ont enlevé des policiers municipaux à Aley, déclenchant une riposte de la milice du Parti Socialiste Progressiste (PSP) druze. Les combats se sont rapidement généralisés à Choueyfat, Aley, Souk el Gharb et Baisour. Les deux camps ont utilisé les armes lourdes et les combattants du PSP ont pris position dans les anciennes fortifications et tranchées héritées de la guerre civile, réussissant ainsi à stopper l’avance du Hezbollah. Celui-ci a tenté à occuper sans succès la colline 888 surplombant l’aéroport de Beyrouth, située entre Aley et Souk el Gharb. Par contre, il a réussi à occuper l’ancienne forteresse de Niha, au Chouf, afin de sécuriser une ligne logistique directe reliant la Békaa au Liban-Sud sans devoir passer par la route côtière. Le dirigeant druze libanais Walid Joumblatt (au premier plan, au centre) et le ministre de l’Information Ghazi al-Aridi (au centre à gauche) participent à un rassemblement dans le village druze de Baysour, au Mont-Liban, au lendemain de la levée des barrages routiers dans la capitale, qui a mis fin à une semaine de violences meurtrières. (AFP) Durant la journée du dimanche 11 mai le Hezbollah a tenté d’attaquer sans succès Barouk et Choueyfat, ce qui a coûté la vie à 36 de ses combattants, dont le commandant de la force attaquante à Choueyfat. Le même jour, l’armée s’est déployée dans la ville, sommant les deux parties à se retirer. Le PSP a alors remis ses positions à la troupe, et le Hezbollah s’est retiré avec ses morts et blessés. Des responsables politiques alliés au Hezbollah ont tenté par des voies indirectes et directes de retarder le déploiement de l’armée à Choueyfat, en vain. Leur but était de donner le temps au Hezbollah de se réorganiser, de reprendre l’offensive, et de réaliser une victoire dans la ville, mais le commandant de la troupe qui était en charge de la mission a répondu par une fin de non-recevoir épargnant ainsi à la ville des destructions supplémentaires, et soulageant les villages environnants de Kfarchima, Wadi Chahrour et Bsaba. Les miliciens ont laissé sur la porte de cet appartement à Choueifat un message assez clair... (AFP) Le même jour, le Hezbollah a propagé des rumeurs complètement infondées, affirmant que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea s’apprêtaient à attaquer la résidence de Michel Aoun, leader du Courant Patriotique Libre (CPL) à Rabieh, et les villages chiites du caza de Jbeil. Ces rumeurs visaient à étendre le conflit armé vers les régions chrétiennes en y impliquant le CPL et les FL. Toutefois, les services de renseignements militaires sont intervenus et ont mis fin à ces rumeurs. Le triptyque, armée, peuple, résistance Le courant du Futur et ses alliés de la coalition du 14 Mars ont été menés à négocier après leur défaite du 7 mai 2008. Le Qatar s’imposa comme médiateur et parraina l’accord de Doha (mai 2008) qui était un compromis largement en faveur du Hezbollah et ses alliés. Cet accord a abouti à l’élection du commandant en chef de l’armée le général Michel Sleiman à la présidence de la République, comblant ainsi un vide présidentiel de six mois, car aucun des deux candidats à la présidence des alliances du 14 et du 8 Mars ne pouvait assurer une majorité suffisante des votes au Parlement. Fouad Siniora a été reconduit à son poste de Premier ministre et avec l’implication directe du Qatar, il forma un gouvernement d’union nationale. Toutefois, ce gouvernement était à l’avance destiné à la paralysie concernant les grandes décisions car il comprenait 16 ministres appartenant à la majorité parlementaire du 14 Mars, et 11 à l’opposition du 8 Mars, incluant le Hezbollah, le mouvement Amal et le CPL. Ces derniers avaient donc le « tiers de blocage ». La déclaration ministérielle de ce gouvernement incorpora la formule du triptyque « armée, peuple, résistance. Cette formule avait commencé son cheminement avec Emile Lahoud et Hassan Nasrallah. Lahoud, lors d’un discours devant l’assemblée générale de l’ONU, le 21 septembre 2006, juste après la guerre de juillet entre le Hezbollah et Israël, déclara textuellement : « … cette barbarie (israélienne) n’a pas affaibli mon peuple, ni entamé sa détermination à résister, ni influé sur son attachement à l’Etat, à l’armée et à la résistance nationale … ». Déjà dans les années 1990, lorsqu’il était commandant en chef de l’armée, il signifiait dans ses allocutions les liens indissociables entre soldats réguliers, les citoyens et la résistance face à Israël. Hassan Nasrallah pour sa part, expliquait dans ses multiples discours, après la guerre des 33 jours, que le Liban avait pu résister à Israël uniquement grâce à la coordination spontanée entre l’armée et des militants, et le soutien de la population.
L'Essentiel de la semaine
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Par LevantTime . - Publié sept. 6, 2026 - 23:27
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Enorme explosion provoquée par une frappe israélienne sur une localité proche de Al-Mansouri, au sud du Liban. (AFP)
Alors que les États-Unis semblaient avoir opté pour la seule guerre économique contre l’Iran, l’armée américaine a brusquement mené mardi des frappes contre le territoire iranien en riposte à des attaques visant des pétroliers, entraînant une spirale de violence au cours de la semaine. Au Liban, Israël a libéré plusieurs civils détenus dans ses prisons, tandis que son armée investissait la colline stratégique d’Ali el-Taher et poursuivait ses frappes massives dans la zone qu’elle contrôle au sud du pays. La semaine du 31 août au 6 septembre aura été marquée par une nette accélération des événements au Moyen-Orient, alors que la précédente semblait placée sous le signe de l’immobilisme. Sur le front iranien, dès mardi soir, l’armée américaine a mené des frappes ciblées en territoire iranien, les premières depuis près d’un mois. Cette capture d’écran, réalisée le 6 septembre 2026 à partir d’images vidéo non datées diffusées le même jour par le Commandement central américain, montre ce que le Centcom présente comme l’un des pétroliers iraniens qu’il a détruits en riposte à des tentatives d’attaques de missiles contre des navires militaires. (Centcom via AFP) Toutefois, leur rythme relativement limité donne l’impression que l’administration américaine a opté pour une escalade qui demeure contrôlée, tout en poursuivant son blocus et ses pressions économiques contre Téhéran. Malgré tout, la tension n’a cessé de croître au fil de la semaine. Des explosions ont été entendues samedi sur l’île hautement stratégique de Kharg, par laquelle transite la majeure partie du pétrole iranien. Le président américain Donald Trump a, de son côté, menacé de frapper le site nucléaire de Kuh-e Kolang — « montagne de la pioche » en persan, ou Pickaxe Mountain —, une installation très fortifiée située à une grande profondeur, non loin de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium en Iran. Plus tôt dans la semaine, il avait consacré l’équation du « pétrolier contre pétrolier », promettant de cibler un navire iranien chaque fois que les Gardiens de la révolution frapperaient un pétrolier dans le détroit d’Ormuz. C’est précisément ce qu’a fait l’armée américaine samedi, en incendiant deux navires iraniens. Sur le plan politique, Donald Trump a encore durci le ton envers Téhéran. Après avoir affirmé, dans une interview, que les pourparlers étaient définitivement gelés « parce qu’un accord avec eux ne vaut pas le papier sur lequel il est écrit », il a estimé samedi que le « conflit » avec l’Iran n’était pas une « guerre », mais « quelque chose de banal » pour les États-Unis. Une manière de jouer avec les nerfs des Iraniens tout en rassurant son opinion publique à l’approche des élections de mi-mandat. Un port, ainsi que des installations de stockage et des entrepôts ont été endommagés après une frappe militaire américaine menée dans la province méridionale iranienne d’Hormozgan, qui jouxte le détroit du même nom, le 6 septembre 2026. (AFP) Dans le même temps, le média américain Axios a publié samedi un rapport laissant entendre que les États-Unis se projettent déjà au-delà de ce conflit, commencé le 28 février. Le site affirme, en citant des responsables américains et d’autres sources informées, que l’administration Trump élabore une stratégie plus large pour le Moyen-Orient de l’après-guerre. Celle-ci reposerait sur la mise en place d’un alignement régional destiné à contenir l’Iran, à mettre un terme aux répercussions régionales des attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas à Gaza et à élargir le cercle de la normalisation entre Israël et les pays de la région. La menace visant Kuh-e Kolang, qui marque la réémergence du dossier nucléaire iranien, fait écho à une annonce de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui a déploré, le 1er septembre, que l’Iran n’ait pas rouvert ses sites à ses inspecteurs après les frappes de mai 2025. Rappelons que, malgré l’ampleur de l’offensive israélo-américaine contre les sites iraniens, il est quasi certain que le stock d’uranium enrichi demeure intact et a été placé en lieu sûr par les autorités iraniennes, qui restent attachées à ce qu’elles considèrent comme leur droit au développement d’un programme nucléaire. À la suite de l’annonce de l’AIEA, les États-Unis, mais aussi la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne ont fait part de leur intention de présenter une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU condamnant le non-respect par l’Iran de ses engagements en matière de non-prolifération nucléaire. Une unité affichée qui tranche avec le froid qui règne entre Washington et ses alliés européens depuis le début du conflit. De leur côté, les Iraniens semblent continuer à faire face aux bouleversements de la même manière : en frappant plusieurs pays voisins, notamment le Koweït, les Émirats arabes unis et la Jordanie, sans pour autant s’attaquer directement à Israël. Frappes massives au Liban-Sud Sur le front libanais, Israël intensifie ses opérations de destruction dans les villages du Sud, allant jusqu’à utiliser, dans certains cas, des barils d’explosifs. Le président libanais Joseph Aoun a exhorté Washington et la communauté internationale à « faire cesser » les attaques israéliennes sur le territoire libanais, qui ont fait sept morts dimanche sur fond de trêve fragile. Les bombardements ont touché différentes localités de la région de Nabatiyé. Vingt personnes ont également été blessées, parmi lesquelles des enfants, selon le ministère de la Santé. Une frappe a par ailleurs détruit l’ancien hôpital Ghandour, hors service depuis des années. Libération de détenus et prise d’Ali el-Taher Mais l’événement majeur de la semaine dans le Sud a été la prise, par les Israéliens, de la colline stratégique d’Ali el-Taher, dans la région de Nabatiyé. Le site constituait un important quartier général du Hezbollah, formé d’un vaste enchevêtrement de tunnels, d’où opéraient des combattants du parti chiite mais aussi, selon certaines informations, des combattants iraniens. Jeudi soir, les Israéliens ont annoncé avoir pris le contrôle du complexe. Dimanche, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que des tunnels devaient encore être dynamités. Ce « succès » militaire n’était peut-être pas une surprise après des semaines de bombardements, mais la réaction du Hezbollah l’a été davantage. Après avoir longtemps assuré qu’il refuserait de céder cette colline stratégique — tout comme les Iraniens, qui avaient eux aussi menacé d’intervenir —, le parti chiite a fini par minimiser l’impact de ce développement par l’intermédiaire de ses médias et de ses relais, sans toutefois confirmer officiellement la perte du site, qu’il avait refusé de préserver en le remettant à l’armée libanaise. L’autre surprise majeure de la semaine a été la libération, par Israël, de cinq civils libanais et syriens détenus dans ses prisons. Cette mesure est intervenue à la suite d’une visite à Tel-Aviv de l’ambassadeur des États-Unis au Liban, Michel Issa. Selon le bureau du Premier ministre israélien, l’annonce de jeudi « fait suite aux efforts déployés par Israël et le Liban pour localiser et rapatrier les dépouilles des dirigeants de la communauté juive qui avaient été enlevés et tués au Liban » entre 1984 et 1986. Là encore, la réaction du Hezbollah interpelle. Tout en considérant la mesure positive mais insuffisante, le parti s’en est une nouvelle fois pris aux autorités libanaises, les accusant de « soumission à l’ennemi » et les tenant pour « responsables » du désastre au Sud. Il les a même mises en garde contre « les conflits internes ». Les revers militaires du parti pourraient-ils l’inciter à se retourner davantage contre la scène intérieure? Enfin, l’armée israélienne a fait dimanche une déclaration importante en annonçant envisager de réduire sa zone d’occupation au Liban-Sud, en passant de l’actuelle « zone jaune » à une « zone grise ». Une telle évolution traduirait, selon cette lecture, une diminution de la menace représentée par le Hezbollah. La mesure n’a toutefois pas encore été approuvée par le leadership politique israélien. Le Yémen et la Palestine La semaine a également été particulièrement tendue au Yémen, où les affrontements entre les rebelles houthis et les forces gouvernementales n’ont cessé de s’intensifier, jusqu’à un samedi particulièrement meurtrier qui a fait plus de 60 morts en une seule journée, portant à environ 200 le nombre de victimes depuis jeudi. L’offensive des Houthis vise notamment à prendre le contrôle de certaines zones bordant le passage de Bab el-Mandeb, ce qui donnerait à cet allié de l’Iran un ascendant supplémentaire sur un autre verrou stratégique majeur, après le détroit d’Ormuz. En Palestine, des propos particulièrement inquiétants d’Israël Katz sur Gaza ont marqué la semaine. Celui-ci a affirmé, sans fournir de preuves, que la plupart des habitants de la bande souhaitaient la quitter, soulignant qu’Israël était « prêt à une telle évacuation » de masse. De quoi laisser penser que le calvaire des Gazaouis est loin d’être terminé. Enfin, notons que l’AIEA a annoncé, le 1er septembre, que des infrastructures découvertes à Deir el-Zor, en Syrie, indiquent que l’ancien régime de Bachar al-Assad préparait secrètement un programme nucléaire avancé susceptible d’aboutir à la fabrication d’une arme atomique avec l’aide d’experts nord-coréens.
Hommage
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Par Michel Hajji Georgiou - Publié sept. 6, 2026 - 13:31
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Le joueur argentin, qui a mis fin à sa carrière internationale le 31 août 2026, n’était rien moins qu’un prestidigitateur des stades. Son parcours, fait de prodiges, de chutes et de rédemption, dit peut-être quelque chose de notre besoin intact d’enchantement dans un monde qui prétend pourtant s’en être défait. Annoncée quelques semaines après la finale de Coupe du monde 2026 perdue contre l’Espagne, la retraite internationale de Lionel Messi n’a pas été sans provoquer une émotion dont il est difficile de trouver beaucoup d’équivalents dans l’histoire récente du football. Il faudrait sans doute remonter à Maradona, ou encore à Cruyff ou Pelé, pour retrouver cette sensation qu’avec le retrait d’un joueur disparaît quelque chose qui excède très largement le sport lui-même, comme si une certaine manière d’habiter le football, sinon même d’y croire, arrivait, elle aussi, à son terme. Loin des glacis de la raison Las des interminables statistiques et des insupportables querelles, fastidieuses et stériles, autour de «qui est le meilleur de tous les temps». L’auteur de ces lignes n’a jamais été un fanatique de ballon rond, ni des classements verticaux ou d’une hiérarchie du mérite en général, et, partant, apprécie le talent de chaque joueur avec le même regard émerveillé d’un enfant de 11 ans. Du reste, cette obsession particulièrement contemporaine des chiffres gâche tout le plaisir du spectacle. Et pour cause: la démarche qui consiste à additionner les buts, les passes décisives, les Ballons d’or, les Ligues des champions, les Copa América, les Coupes du monde… ne peut être que réductrice. Elle n’est pas sans évoquer, sur un autre registre, la critique développée par le philosophe germano-américain Eric Voegelin de la tentation gnostique moderne: celle d’un savoir persuadé de pouvoir enfermer la réalité dans un système et abolir ce qui lui résiste. Les records sont probablement un indicateur du génie de Lionel Messi. Mais tant d’autres grands joueurs qui ont fait vibrer les stades et les cœurs, qui n’ont pas réalisé la moitié de ses exploits, restent pourtant éternels dans les mémoires. Ce qui les a rendus véritablement singuliers se trouve ailleurs, loin des glacis de la raison. Quelque chose d’autre s’est joué autour d’eux. Quelque chose qui relève d’un certain sens profond de la transcendance, que l’entendement ne saurait pleinement saisir. C’est le cas de Lionel Messi pendant plus de vingt ans, depuis le jour où, sous les regards de «l’icône» Diego Maradona, il faisait sa toute première entrée, en juin 2006, dans l’arène de la Coupe du monde sous les couleurs de l’Albiceleste contre la Serbie-Monténégro. Or cet élément indicible qui fait le génie de Messi, comme pour d’autres, touche peut-être à l’un des paradoxes les plus curieux de la modernité: la persistance de la magie dans un monde qui s’est précisément construit contre elle. Le monde désenchanté Max Weber parlait du désenchantement du monde pour désigner ce lent processus par lequel la modernité occidentale avait progressivement soumis l’existence à la rationalisation, au calcul, à la prévisibilité et à l’explication causale. Le monde ne devait plus être parcouru de puissances obscures, de signes, d’interventions surnaturelles ou de volontés invisibles; il devait, au moins en principe, devenir intelligible. Malheureusement, le sport moderne, et plus largement le monde moderne hérité de la globalisation, s’inscrit parfaitement dans cette dynamique. Le football d’aujourd’hui, et pas seulement le football, est en effet probablement l’un des objets les plus quantifiés qui soient. Le moindre geste est mesuré, et tout est soigneusement calculé et modélisé. Des mathématiques à l’intelligence artificielle, le talent brut dépend désormais davantage de la science que de l’enchantement. C’est ce qu’il y a d’humain, dans son rapport spontané, voire sauvage, avec l’invisible issu du cœur, qui disparaît sous nos yeux, au profit de la quadrature de la VAR. C’est, quelque part, le meurtre du sport au nom de plus de rigueur et d’équité… quand bien même l’euthanasie de cette part de spontané sublime finit par provoquer elle-même des injustices flagrantes. Il suffit, pour s’en assurer, de revenir sur certaines décisions controversées du Mondial 2026. Paradoxe des paradoxes, Lionel Messi est lui-même, à l’origine, un enfant de cette modernité technique, à laquelle il doit certainement une partie de sa carrière exceptionnelle. Son corps, trop petit pour les standards attendus, a été corrigé par un traitement hormonal. Détecté très tôt, son talent a été pris en charge par une institution qui a organisé sa formation, son alimentation, son développement physique et son intégration dans une machine sportive déjà mondialisée. Rien, en apparence, ne pouvait être plus éloigné du vieux récit héroïque. L’histoire ressemble davantage, de prime abord, aux dystopies du genre de Gattaca plutôt qu’à celui des mythes et récits messianiques. Pourtant, ce vieux récit est bel et bien revenu, et même avec une insistance presque embarrassante. Depuis les débuts de sa carrière, Lionel Messi a été passé au microscope. Mais plus l’on s’acharnait à l’expliquer et à le démystifier, moins on réussissait à dissiper entièrement l’impression produite par certains de ses gestes. L’homme n’arrive simplement pas à être circonscrit et réduit à l’accumulation de données. À l’âge où la plupart des grands joueurs rentrent dans l’ombre, il continue de surprendre. De stupéfier, même, en apportant au sport cette part d’insensé qui échappe à l’hypersystématisation, quasi robotique, du monde. C’est probablement là qu’il faut chercher cet ailleurs qui caractérise Messi. Dans une survivance de la magie à un moment où même les lieux qui permettaient l’expression positive d’une humanité faite de chair et de sang se retrouvent progressivement «disciplinés» par cet attrait hypnotique pour une nouvelle gnose puritaine au nom de la modernité. Le Messie fabriqué par la machine Bien qu’issu, en quelque sorte, de la machine matricielle, Lionel Messi constitue en lui-même une remise en question de ce modèle de prêt-à-porter. Une sorte d’alter ego du Neo de Matrix jeté dans une simulation régie par des paramètres qui prétendent tout calculer. La destinée de l’Argentin a en effet progressivement pris, presque malgré lui, la forme d’un récit messianique. Le calembour sur son nom serait trop facile s’il n’avait pas été constamment relancé par sa propre histoire: celle de l’enfant fragile, auquel le corps semble vouloir refuser l’accomplissement auquel son talent le destine. Puis celle de l’exil très jeune vers Barcelone, de l’adoption par une ville étrangère, de l’ascension presque irréelle, de la reconnaissance mondiale, et ensuite de cette étrange difficulté à être reconnu par les siens… Car, pendant longtemps, l’Argentine a entretenu une relation de hainamoration avec son enfant prodigue. Qu’importaient ses résultats, son talent, sa brillance… il lui fallait répondre à une seule question, impitoyable: pourquoi n’était-il pas Maradona? Certes, la comparaison était inévitable, mais elle était aussi profondément injuste. Tout séparait les deux hommes dans leur manière d’être au monde. Maradona portait l’Argentine avec tout ce qu’elle pouvait avoir de passionnel, de contradictoire, d’excessif et de théâtral. Il parlait, provoquait, se battait, tombait, revenait, mêlait au football sa vie privée, ses colères, ses engagements politiques… jusqu’à sa propre destruction. Son corps lui-même semblait devenir l’un des lieux où se jouaient les contradictions de son pays. Maradona était l’incarnation même de ce que le monde attendait du football: une âme rebelle, poussant parfois le jeu jusqu’à l’immoralité, mais dans une forme de gigantomachie du football. Maradona était épique. Et, surtout, il avait placé son pays au firmament du football en 1986. Messi, lui, ne donnait rien de tout cela. Il était silencieux, parfois presque absent du récit que les autres construisaient autour de lui, absence qui fut longtemps interprétée comme un défaut. Presque effacé, sans personnalité. C’est d’ailleurs ce que lui reprochèrent les deux géants Maradona et Pelé: manquer de leadership, être trop lisse. Une sorte de bébé-éprouvette miracle des stades. On reprochait aussi à l’enfant de Rosario de ne pas chanter suffisamment l’hymne, de ne pas être assez argentin, d’avoir été «fabriqué» par Barcelone, puis naturellement de ne pas gagner avec la sélection ce qu’il gagnait presque continuellement avec son club. La prophétie inachevée La finale du Mondial 2014 perdue de manière dramatique contre l’Allemagne, puis celles des Copa América 2015 et 2016, avaient progressivement transformé ce soupçon en accusation. Lorsqu’il manqua son tir au but contre le Chili en 2016 et annonça ensuite qu’il renonçait à la sélection, il était pourtant déjà l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football. Mais son récit restait étrangement inachevé. Le sentiment d’inachèvement ne concernait pourtant guère son palmarès. Plutôt cette nécessité quasi archaïque continuellement imposée aux héros modernes: parachever leur parcours initiatique. Sous les couleurs argentines, Messi brillait, puis chutait lourdement. Mais il ne se relevait pas. Il n’accomplissait pas la prophétie. Et, aux yeux de son peuple, cela renforçait le sentiment de hainamoration: un dieu déchu reste un dieu, malgré tout. Mais avec, en prime, ce qui est, aux yeux de ses adorateurs, un substrat d’humanité insupportable et, partant, parfaitement haïssable: ses tares, ses faiblesses. Les Argentins aimaient Maradona malgré sa déchéance spectaculaire et son humanité faillie. Mais c’est parce qu’il avait «mérité» cette déchéance, qu’elle était, quelque part, devenue acceptable après Mexico 1986. Messi, lui, n’avait pas encore le droit de chuter, parce qu’il n’avait pas encore atteint le sommet. Non, la prophétie n’était pas accomplie. Elle tournait même à la caricature. Messi revint donc. Mais il dut attendre encore sa rédemption. Il fallut la Copa América 2021, au Maracanã, pour que cette relation faite de soupçon, d’attente et de déception avec son public et son peuple commence véritablement à changer. Et il fallut surtout le Mondial 2022 pour que l’histoire acquière cette forme presque trop parfaite que personne n’aurait osé écrire sans paraître céder à une facilité scénaristique. Fait étrange, Maradona était mort en 2020. C’est comme si une sorte de malédiction nationale oppressante avait été levée. En même temps, le peuple argentin avait besoin d’une figure paternelle de substitution, et la pression ne s’en retrouvait que redoublée. Mais peut-être mêlée d’un peu de tendresse, cette fois? Ce qui s’est produit au Qatar en 2022 est d’autant plus intéressant que Messi lui-même y apparaît légèrement différent. Il proteste davantage, répond aux provocations, s’emporte, parle avec une violence dont on ne le croyait guère capable et laisse même échapper ce «¿Qué mirás, bobo?» face aux Néerlandais qui amuse l’Argentine. Buenos Aires y découvre enfin, avec retard, ce qu’elle avait toujours attendu de lui. Un peu de Maradona dans beaucoup de Messi. Mais Messi ne devient pas pour autant Maradona. Et c’est peut-être précisément là que se produit la véritable réconciliation: l’Argentine cesse de lui demander de l’être. À partir de 2022, Messi n’a plus besoin d’incarner un autre modèle du génie national. Il peut enfin devenir, pour son pays aussi, ce qu’il avait été partout ailleurs: Messi. Simplement. L’acte final de la prophétie Certes, le triomphe de 2022 aurait pu constituer une fin parfaite. Mais, comme pour Maradona, l’acte final de la prophétie héroïque est la chute. Personne n’attendait plus vraiment quelque chose d’exceptionnel de Messi en 2026. À 39 ans, l’on considérait largement qu’il faisait partie des «héros fatigués». La chute du Capitole avait eu lieu avec l’épisode amer de son départ du FC Barcelone et sa mésaventure au PSG. Il n’évoluait plus qu’en ligue américaine, sous les couleurs de Miami… à la périphérie du monde du football, dans les terres lointaines du soccer. Et la nouvelle génération était déjà là, prête à envoyer les ancêtres à Bicêtre. Pourtant, ce Mondial de 2026, qui paraissait devoir n’être qu’un épilogue, se transforma en un dernier coup d’éclat sensationnel. L’Argentine atteignit encore la finale, avec un Messi redevenu à 39 ans son «leader historique» et son recours dans les moments décisifs, accomplissant quelque chose qui n’était pas sans rappeler ce que Roberto Baggio avait réalisé pour l’Italie en 1994, à… 27 ans: le deus ex machina continuel. Baggio échoua aux portes du triomphe contre le Brésil, après avoir pratiquement porté l’Italie jusqu’à Pasadena. Son penalty envoyé au-dessus de la transversale devait laisser l’une des images les plus cruelles de l’histoire des Coupes du monde: celle d’un homme immobile, la tête basse, les mains sur les hanches, tandis que le Brésil célébrait sa victoire. Celui qui était «mort debout». Le lutin italien n’avait jamais connu l’apothéose. Mais cette mort symbolique, loin d’effacer son tournoi, finit elle aussi par entrer dans sa légende. L’histoire fut plus clémente pour Messi, en dépit d’une campagne de haine à son encontre, mêlée d’accusations de triche et de favoritisme, sur fond de décisions arbitrales controversées et d’actes de jeu déloyaux de son équipe, comme elle l’avait été naguère pour Maradona. Plus encore, même. Une finale lors d’un sixième Mondial au bord de la retraite, avec, à la clef, une prestation individuelle hors pair? C’est précisément là ce qu’il y a de magique dans le phénomène Messi, et qui défie la raison et son avalanche de statistiques. Le génie ne peut être enfermé dans une somme de paramètres et de variables. Sa forme physique, même optimale, ne peut pas expliquer à elle seule ce dont le monde entier a été témoin. Et qu’importe si son récit nous rappelle que le héros, tout mythique qu’il fût, ne saurait abolir la sinistre influence de Saturne. Le réenchantement du monde Car, au-delà de la prophétie accomplie, de l’ascension à la chute, avec son lot de bonheurs et de malheurs, l’Argentin a livré au monde un dernier tour de piste qui relève de l’art, sinon de la poésie homérique. Avec le retrait de Lionel Messi de la scène internationale, c’est un peu de la magie du monde qui disparaît… en attendant qu’un autre héros providentiel revienne enchanter les stades. Messi aura incarné, pendant plus de vingt ans, la coexistence de deux mondes que l’on croyait incompatibles: celui de la rationalisation extrême du sport moderne et celui, beaucoup plus ancien, du héros, du signe, de l’attente et de l’enchantement. Lorsque Messi s’en va, quelque chose de cette contradiction apparaît brusquement. D’autres prodiges ont déjà émergé, mais nous découvrons peut-être, au moment même où l’un de ses derniers grands représentants quitte la scène, à quel point nous continuons à avoir besoin de transcendance. Le monde moderne n’a donc probablement pas supprimé l’enchantement. Il n’a fait que le déplacer. Pendant quatre-vingt-dix minutes, cet homme nommé Lionel Messi, qui l’a incarné sur les pelouses, s’en va après avoir tout accompli. Et même plus.
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Éviter que le discours du 17 avril reste lettre morte

Au Liban, le cessez-le-feu proclamé par Donald Trump, entré en vigueur dans la nuit de jeudi à vendredi, et le message à la nation du président Joseph Aoun, vendredi, applaudi par les ténors souverainistes comme par de nombreux éditorialistes, ont ravivé l’espoir du public. Le Hezbollah a vite fait de critiquer avec virulence le discours présidentiel, allant jusqu’aux menaces, bien que son nom n’y ait pas figuré explicitement une seule fois. Ce discours, louable en soi, rappelle cependant celui de l’investiture du 9 janvier 2025, qui n’a toujours pas été mis en application. Donald Trump va inviter le président Joseph Aoun et le Premier ministre Benjamin Netanyahu à la Maison Blanche pour des négociations directes. Les pourparlers entre belligérants commencent toujours par des positions contradictoires, généralement suivies par un compromis. Celui-ci est ordinairement en faveur du plus fort mais donne des garanties au plus faible, lorsqu’une véritable volonté de solution existe. Avant de se livrer à l’exercice des prévisions sur les résultats des négociations libano-israéliennes prévues, il convient de rappeler les précédents pourparlers de paix régionaux. L’Égypte est en paix avec Israël depuis 48 ans et la Jordanie depuis 32 ans. Au moment de la signature des traités de paix, les deux Etats ont été accablés de tous les maux par les pays se réclamant du «front du refus». Les accords palestino-israéliens d’Oslo piétinent depuis 33 ans, à cause d’un manque de volonté israélienne et de divisions palestiniennes. Les accords Abrahamiques de normalisation, signés par les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc avec Israël, fonctionnent très bien malgré la guerre de Gaza déclenchée par l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023. À la suite de cette guerre cependant, l’Arabie saoudite a gelé l’ouverture de pourparlers de normalisation avec Israël. La Syrie de Bachar el-Assad avait fait le calcul selon lequel il était dans son intérêt de ne pas signer d’accords de paix avec Israël, de garder une posture extrémiste et de s’allier à l’Iran. Assad avait deux priorités: d’une part, préserver son régime et en assurer la succession au profit de son fils; d’autre part, garder sa mainmise sur le Liban. Il avait estimé que le seul moyen de sécuriser ces objectifs, était de ne pas s’engager dans une paix qui aurait pu menacer son régime, lequel, privé de l’état de belligérance avec Israël, ne pourrait plus justifier ni son emprise sur le Liban ni ses répressions internes. La volonté de parvenir à un accord de paix de part et d’autre est donc la clef du succès des futures négociations libano-israéliennes. Cette paix priverait le Hezbollah de sa rhétorique de «résistance» et de la légitimation de sa structure milicienne. La formation pro-iranienne devrait changer de discours et peut-être abandonner sa raison d’être. Par conséquent, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle fasse des concessions. D’ailleurs, elle affiche clairement ne vouloir ni négociations ni paix. Que fera donc l’État libanais lors des pourparlers de Washington? Il est absolument clair qu’il y a un point commun entre le Liban et Israël: le démantèlement de la milice du Hezbollah. En termes de géopolitique, cela veut dire la fin de l’hégémonie iranienne exercée depuis 44 ans sur la Méditerranée orientale. Mais cela ne sera pas chose facile. Dans ce cas, comment le pouvoir libanais va-t-il résoudre ce problème? Cheikh Naïm Kassem a déjà annoncé la couleur, en affirmant sans détours qu’il poursuivra la résistance jusqu’au dernier souffle, et continuera de refuser de remettre ses armes avant le retrait israélien et la mise en place d’une stratégie de sécurité nationale (pour conserver ses armes sous une autre étiquette). Le président et ses conseillers, et/ou le Conseil des ministres, ont-ils posé le problème du Hezbollah sur la table des discussions avec une approche multidirectionnelle ? Ont-il élaboré une stratégie militaire, sécuritaire, diplomatique, économique, sociale … une stratégie compacte comme l’impose toute action de cette envergure? Y a-t-il un travail collectif en ce sens? Ou bien vont-ils se cacher derrière notre armée, comme il le font depuis août 2025? Il faut savoir que la guerre déclenchée par le Hezbollah pour soutenir l’Iran et qui vient d’être interrompue par le cessez-le-feu actuel, est la cinquième entre cette formation et Israël depuis 1993. Le Hezbollah a donc une expérience de 33 ans quant aux moyens de tirer profit des trêves pour se réorganiser, se réarmer, et revenir sur ses engagements à remettre ses armes, comme il le fit pour la résolution 1701 du Conseil de sécurité de 2006 et le cessez-le-feu du 27 novembre 2024. Si les pourparlers de paix libano-israéliens trébuchent, il faut se préparer malheureusement à une sixième guerre du genre, toujours aussi dévastatrice, sinon plus. Le mandat du président Élias Hraoui s’était trouvé dans l’incapacité de faire face au Hezbollah. Ceux d’Émile Lahoud et de Michel Aoun ont donné toutes les faveurs à ce groupe. Seul le président Michel Sleiman a proposé une feuille de route pour rétablir la souveraineté de l’Etat, avec, comme point de départ, la déclaration de Baabda (Juin 2012), très vite court-circuitée et paralysée par le Hezbollah, le Courant patriotique libre (Michel Aoun), et le Parti démocratique libanais (Talal Arslane). Le président Sleiman a été accusé de tous les maux par ses détracteurs, à la faveur d’une campagne médiatique et sur les réseaux sociaux. Le Hezbollah a toujours considéré l’État comme une carapace, lui servant de couverture légale teintée de cosmétiques, mais demeurant à sa merci. Les négociateurs libanais aux pourparlers de paix devraient proposer des solutions crédibles à ce problème vieux de 44 ans et que plusieurs hommes du pouvoir actuel ont contribué à entretenir. Sans cela, les solutions viendront de l’étranger comme c’est le cas depuis 50 ans. Un minimum de sérieux et de crédibilité devrait émerger, sinon le discours présidentiel du 17 avril, prometteur et source d’espoir, risque de ne pas être suivi par des actions et de finir comme le discours d’investiture.

Naissance d’une décision d’État ou surenchère sans moyens?

Prononcé à un moment critique, après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu avec Israël, le discours du président de la République libanaise, le général Joseph Aoun, compte sans doute parmi les plus clairs au niveau du ton utilisé, et des plus ambitieux sur le plan des aspirations politiques exprimées. Ni discours d’apaisement ordinaire ni communiqué de remerciements protocolaire, il s’approchait plutôt d’une déclaration d’intentions à grande portée: redéfinir la position du Liban, recouvrer la décision de l’État, et s’engager dans un processus de négociation supposément différent de tout ce qui a précédé. Mais entre la force du discours et la réalité des équilibres, les vraies questions s’imposent: sommes-nous face à un véritable tournant, ou face à un discours qui devance les capacités réelles de l’État? La structure du discours: du remerciement à l’annonce d’un cap Le discours s’ouvre sur un point de convergence: les remerciements. Remerciements aux États, et en premier lieu à «l’ami Donald Trump», à l’Arabie saoudite et à toutes les parties ayant contribué au cessez-le-feu. Cette entrée en matière n’est pas anodine. Elle vise à ancrer une image de soutien international et à conférer une légitimité extérieure au cap qui sera ensuite proposé. Mais rapidement, le discours passe des remerciements à l’essentiel: l’annonce de l’entrée dans «la phase des accords permanents». C’est là précisément que commence la véritable dimension politique. Le président ne se contente pas de décrire ce qui s’est passé — il fixe ce qui doit venir: des négociations, des accords, un processus long qui dépasse le simple cessez-le-feu. Le message central: «Nous avons recouvré la décision du Liban» La formule-clé du discours est la suivante: «Nous avons recouvré le Liban et la décision du Liban, pour la première fois depuis près d’un demi-siècle.» Cette phrase résume l’essence du discours, mais elle porte en même temps les plus hauts degrés de la problématique. Que signifie-t-elle concrètement? Que le Liban ne disposait pas de sa décision auparavant, que la période actuelle représente un tournant qualitatif, et que l’État est désormais la seule instance qui décide et négocie. Or c’est précisément là que surgit le défi majeur: s’agit-il d’un constat réaliste, ou d’une déclaration d’objectif? Car le recouvrement d’une souveraineté décisionnelle au Liban ne se réalise pas par un discours, mais par une transformation en profondeur des rapports de force internes — et notamment sur la question du monopole de l’État sur les armes et les décisions sécuritaires, question qui n’a pas encore été tranchée, ni politiquement ni pratiquement. On peut donc lire cette formule davantage comme une «déclaration d’intention» que comme le constat d’une réalité accomplie. La défense du choix de la négociation et la rupture d’un tabou politique L’un des traits les plus saillants du discours est l’audace avec laquelle la négociation est présentée comme un choix légitime, voire nécessaire. Le président n’a laissé aucune place à l’ambiguïté, insistant sur le fait que négocier n’est ni une faiblesse, ni une reculade, ni une concession. Ce passage vise directement l’environnement hostile à tout processus de négociation avec Israël, qui a toujours assimilé la négociation à la capitulation. Ce que le président tente ici, c’est une opération de «redéfinition»: transformer la négociation d’une accusation en outil souverain, la relier à la protection du peuple plutôt qu’à la braderie des droits, et l’inscrire dans le cadre de l’État plutôt que dans celui de tractations extérieures. Cette proposition, malgré sa clarté, se heurte à une réalité politique et sociale divisée, où une large partie de l’opinion libanaise continue de considérer que toute négociation franchit des lignes rouges. Le discours contre les «guerres absurdes»: une confrontation indirecte En plusieurs passages, le président s’en prend à la logique des guerres à répétition, avec des formulations frappantes : «lLa mort absurde, gratuite et périodique », « mourir pour quelque chose qui n’est pas le Liban », « entre le suicide et l’épanouissement ». Ces formules ne sont pas ordinaires. Elles portent une mise en cause implicite d’une orientation entretenue depuis des années, fondée sur l’arrimage du Liban aux conflits régionaux. Pour la première fois avec cette netteté, deux options sont posées devant les Libanais: persévérer dans la logique des guerres, ou basculer dans la logique de l’État et de la vie. Mais là encore, le problème ne réside pas dans le diagnostic mais dans la capacité à changer cette réalité. Les armes et l’État: la formulation la plus sensible Parmi les passages les plus graves et les plus importants du discours figure l’affirmation que l’autorité de l’État doit s’étendre à l’ensemble du territoire «par ses propres forces exclusivement», et qu’une «seule force armée nous protège tous». Ces formulations, sans désigner explicitement qui que ce soit, sont limpides dans leur portée: elles renvoient au monopole des armes par l’État. Pourquoi cela importe-t-il? Parce que c’est précisément là que réside le nœud de la crise libanaise — la présence d’armes hors du cadre de l’État, le dédoublement de la décision sécuritaire, l’ancrage de ces armes dans des calculs régionaux. Le président place ce dossier au cœur de la phase à venir, sans toutefois proposer de mécanisme précis pour y parvenir. Et c’est là que réside le vrai défi: passer du slogan du «monopole des armes» à un plan d’exécution exige un consensus interne qui n’existe pas encore. La dimension populaire: un discours de mobilisation rationnelle Le discours ne s’adressait pas uniquement aux élites politiques — il se tournait résolument vers l’opinion publique, avec un appel explicite à rejeter les accusations de trahison, à ne pas se laisser entraîner par les slogans, et à faire prévaloir la raison sur l’instinct. Cette dimension trahit la conscience que tout changement politique au Liban requiert un soutien populaire, ou à tout le moins un apaisement des tensions dans l’espace public. Mais en retour, la société libanaise demeure profondément divisée, ce qui expose tout discours unificateur à des lectures contradictoires. La dimension internationale: ancrer le partenariat En remerciant les États-Unis et l’Arabie saoudite, le président cherche à établir un parapluie international pour le nouveau cap. Deux objectifs se dessinent: rassurer l’extérieur que le Liban s’achemine vers la stabilité, et sécuriser un soutien politique et économique pour la phase prochaine. Mais cela soulève aussi une question : ce cap est-il réellement autonome, ou lié à des conditions extérieures ? Entre l’audace et la prise de risque Il est indéniable que le discours porte une audace politique manifeste: poser la négociation publiquement, parler du monopole des armes, refuser les guerres par procuration. Mais cette audace comporte en elle-même un risque considérable — celui d’élever le seuil des attentes sans garantir la capacité à les satisfaire, d’ouvrir une confrontation politique intérieure non déclarée, de placer l’État devant une épreuve difficile. Sommes-nous face à un moment fondateur? Le discours se présente comme un tournant décisif: la fin du «Liban-arène» et le début du «Liban-État». Mais l’histoire libanaise est jalonnée de moments semblables qui n’ont jamais abouti. Ce qui déterminera l’issue, c’est la conjugaison de plusieurs facteurs: la volonté politique réelle, la capacité de l’État à imposer ses décisions, la position des forces internes essentielles, ainsi que l’appui international et régional. Si ces éléments se conjuguent, le discours pourra être le commencement d’un tournant. Dans le cas contraire, il demeurera dans le registre de l’aspiration. En conclusion — un discours qui fonde une question plus grande Le discours du président Joseph Aoun dépasse le simple positionnement politique — c’est une tentative de reposer la question fondamentale du Liban: voulons-nous vraiment un État? Le président a fourni une réponse claire: oui, un seul État, une seule décision, une seule force armée, et un processus de négociation qui protège le pays. Mais le défi véritable ne réside pas dans la formulation de ce projet, plutôt dans la capacité à l’imposer dans un réel complexe, où les intérêts internes s’enchevêtrent avec les calculs régionaux. Le discours a tracé la direction, sans pour autant décider du chemin. Et c’est là que le jugement à porter sur cette allocution devient tributaire de ce qui suivra: soit elle sera l’amorce d’un processus souverain effectif, soit elle rejoindra le panthéon des plus puissantes prises de parole… qui n’ont rien changé.​​​​​​​​​​​​​​​​

Et maintenant Hezbollah, es-tu satisfait?
Par
Youssef Mouawad
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Ce pays, le nôtre après tout, mérite mieux que ta résistance ! Mais quelle malédiction pèse donc sur nous, dans cet Orient livré aux lubies des boutefeux et des candidats au martyre ? Chaque fois que les leaders arabes s’étaient laissé aller à des discours incendiaires et happer par les guerres, nous étions mûrs pour les désastres. Ainsi, à la veille de juin 1967, les provocations du Baas syrien au pouvoir à Damas avaient entraîné l’Egypte et la Jordanie dans une guerre de six jours. D’un côté, l’Egypte perdit le Sinaï, le contrôle de la bande de Gaza et la maîtrise du Canal de Suez et de l’autre, la Syrie perdit le Golan alors que le Royaume Hachémite de Jordanie se faisait arracher la Cisjordanie et la vieille ville de Jérusalem (1). Ni Damas, ni Amman ne se sont jusqu’à ce jour relevés de ce faux pas, les territoires qu’Israël leur avait « subtilisé » n’allaient jamais être récupérés. Seul le Liban, qui s’était tenu à l’écart, avait échappé à la débâcle et avait pu sauvegarder l’intégralité de ses 10452 km2. Mais ni les Palestiniens, ni la Haraqa al-Wataniya, ni les Iraniens, arrivés en dernier, ne l’entendaient de cette oreille. Ils devaient nous impliquer coûte que coûte dans un conflit perdu d’avance, pour apporter la preuve d’une solidarité arabe et islamique. Cette même Haraqa al-Wataniya, s’appuyant sur l’OLP, crut pouvoir arriver à ses fins en 1975 en prenant d’assaut les réduits « libanistes » et légalistes. Egarée par sa propre rhétorique insurrectionnelle, elle récusait la politique « isolationniste » du régime en place, une politique qui avait cependant préservé le Sud libanais d’une invasion israélienne. Mais qu’y pouvions-nous ? Il était écrit que nous serions tôt ou tard occupés par des forces étrangères. A cette différence près, qu’en ce moment nous sommes en état de belligérance non point par solidarité arabe, mais pour venger le martyre du Guide Suprême iranien. Bravo, «vingt ans après» Etant dans l’œil du cyclone, laissons les chiffres parlent d’eux-mêmes et avouons que le Hezbollah a battu son score de 2006. Lors de la guerre des 33 jours, on a recensé 1200 morts, alors qu’aujourd’hui pour le même laps de temps, on compte déjà 1400 victimes (2). Bravo, le Hezb ! Poursuivons : s’il y a vingt ans, plus de 100.000 logements ont été détruits, cette fois une destruction systématique a pulvérisé des quartiers entiers et des villages frontaliers ont été rayés de la carte (3). Et pour clôturer la comparaison, signalons que si les déplacés au nombre d’un million en 2006 ont pu aussitôt, à l’arrêt des combats, rentrer dans leurs foyers, ils ne pourront pas le faire dans la configuration actuelle : le déplacement, depuis le mois dernier, de 1.200.000 personnes risque d’être irréversible. On doit s’attendre présentement, comme le dit un observateur, à une transformation durable du territoire et à un remodelage spatial. Une reconfiguration géographique du Sud qui consiste à « désarticuler les zones chiites » en coupant les voies de communication. L’idée est d’établir une zone tampon, prélude peut-être à une annexion rampante. Bravo encore, le Hezb ! L’Occident, notre mihrab! Dès l’Indépendance, le Liban avait choisi de se singulariser et de se détacher du lot des pays voisins qui pataugeaient dans leurs anachronismes et leur phraséologie nationaliste. Sans renier nos origines orientales et encore moins la fraternité arabe, mais avec beaucoup d’aplomb, nous louchions vers l’Occident, que nous avions pris pour modèle et pour mihrab. Notre Etat se défiait des idéologues trouble-fête comme des tribuns surexcités et des va-t-en-guerre. Ce fut cet écart entre nous et les pays arabes voisins qui allait nous caractériser, et assurer sur notre sol l’épanouissement des libertés formelles et de la libre entreprise. Ce qui était strictement banni sous Nasser, sous les Assad père et fils comme sous Saddam Hussein. Mais cette idiosyncrasie libanaise constituait une haute trahison aux yeux de certains partis politiques et d’une bonne partie de notre peuple. En 1956, le président Chamoun pouvait refuser de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume Uni et la France qui s’étaient fourvoyés dans l’expédition de Suez. Mais à partir de 1990, nous n’avions plus de quoi résister : nous allions nous aligner définitivement sur Damas … Et depuis, et en dépit de la chute du régime baasiste, nous nous débattons pour sortir de l’ornière. Et, pour tout vous dire, nous n’en avons pas encore fini avec le Hezb. D’un affrontement à l’autre, ce dernier se surpasse : il vole de catastrophe en catastrophe ! 1-D’ailleurs Golda Meir ne manqua pas de dire au roi Hussein : tout cela serait encore à vous si vous n’étiez pas intervenu le 6 juin ! 2- Et à ce jour, nous avons dépassé les deux milles morts, et c’est sans parler des blessés et handicapés à vie. 3-On aura tout le temps de faire le décompte.

Le sayyed qui montrait la voie à suivre
Par
Michel Hajji Georgiou
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L’esprit et l’héritage de l’uléma Mohammad Hassan el-Amine, autorité de référence du chiisme amélite libaniste étatiste, demeure plus que jamais actuel cinq ans après son départ. Il y a cinq ans, le 10 avril 2021, l’uléma chiite Mohammad Hassan el-Amine succombait à Saïda d’un COVID contracté à soixante-quinze ans. Le Liban s’effondrait déjà depuis longtemps sous ses yeux – et il continua inexorablement à se disloquer après lui. Aussi, la Faucheuse, peut-être paradoxalement magnanime cette fois, donna-t-elle à cet homme sage et débonnaire – comme, près d’une décennie plus tôt, à son ami Hani Fahs – l’opportunité de ne pas souffrir davantage face au spectacle effarant de l’agonie continue du pays du Cèdre, et, avec, de la communauté chiite. Sans doute la finitude lui fit-elle en effet une gracieuse et ultime révérence en l’enlevant à ce bas-monde avant que ses prophéties les plus sombres ne commencent à s’accomplir avec tant d’exactitude. Ou bien s’agit-il là de cette ultime consolation qui nous permet de survivre à la disparition des repères fondamentaux qui ont progressivement fondé toute une vision du politique fondée sur la modération, le vivre-ensemble et la paix. Cinq ans plus tard, les ruines du pays portent exactement les contours que Mohammad Hassan el-Amine avait dessinés. Aussi relire ses textes aujourd’hui procure-t-il une forme de gratitude tardive pour ce courage de la clairvoyance qu’il avait dû déployer au sein même de sa communauté, à l’encontre de la garde prétorienne qui s’en était érigée comme protectrice, et au nom d’une idée de sa communauté que ces gardiens s’employaient méthodiquement à défigurer. L’homme de Najaf et de Saïda Né en 1946 à Chakra, en plein Jabal Amel, dans une famille dont la lignée religieuse remontait à plusieurs générations — le grand Mohsen el-Amine, auteur du Ayan al-Shia , comptait parmi ses ancêtres —, il avait quitté à quatorze ans sa banlieue du monde pour les ruelles savantes de Najaf, où il passa douze années à absorber le fiqh, la philosophie, la tradition, sans jamais cesser de lire en parallèle ce que les parangons de l’interdit ne lisaient guère : l’histoire des religions, les grands textes de la Renaissance européenne, Averroès relu depuis les marges, ou encore Jamaleddine al-Afghani comme source d’interrogations infinies. Il en était revenu en 1972 avec un mélange subtil de doute fécond, de capacité à séparer le divin de l’humain sans nier l’un au profit de l’autre, et de conviction que le fiqh sans une connaissance profonde de l’histoire n’est, en réalité, qu’une extension infinie, un renouvellement tragique du passé. Juge chérié à Tyr, puis à Saïda, présence intellectuelle dans une ville à majorité sunnite où il habitait sans se replier sur l’entre-soi, Mohammad Hassan el-Amine animait le Multaqa al-Thulatha , des soirées du mardi chez lui où se croisaient poètes et politiques, ecclésiastiques et laïcs, où Mgr Sélim Ghazal venait croiser le fer avec le sayyed dans une amitié que rien, ni les clivages confessionnels ni les fractures politiques, ne parviendrait à entamer. Mohammad Hassan el-Amine construisit ainsi depuis Saïda une figure intellectuelle singulière dans le paysage chiite libanais, qui valorisait autant, dans un milieu communautaire de plus en plus mortifère et totalitaire, la modération, la justice, la liberté et la culture de la vie, qui refusait de sacrifier l’une ou l’autre au nom d’une doctrine, d’une idéologie ou d’une pseudo-rhétorique populiste vaine. L’homme avait parfaitement compris que la question posée depuis des siècles au Liban tient dans cette dialectique: libérer la religion de la politique qui cherche constamment à la confisquer. Réformiste jusqu’à la moelle, dans l’esprit de la tradition amélite libaniste dont il était, dans la foulée de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, l’une des autorités les plus éminentes au Liban. La coulée brune qui ravageait son environnement ? Il en était parfaitement immunisé. Un résistant contre la résistance confisquée Pourtant, le sayyed était un résistant. Nul ne pouvait remettre en question sa légitimité à ce niveau. Il avait abrité Ragheb Harb dans sa maison de Saïda. Il avait caché Abdel Latif el-Amine pendant les années noires de l’occupation israélienne. Il avait été arrêté en juillet 1984, expulsé vers Beyrouth par les services du renseignement militaire israéliens. Mais il croyait dur comme fer en le principe d’une résistance nationale libanaise qu’il distinguait soigneusement, et de longue date, de la résistance armée communautaire. Cette distinction reposait sur une conviction architecturale, posée sur une anthropologie et une théologie, selon laquelle la résistance n’a de valeur réelle que si elle est portée par un peuple et inscrite dans un projet d’État, plutôt que concédée à un parti-milice qui finit toujours, en monopolisant la guerre, par monopoliser aussi la paix, la représentation, la vie et la mort de ceux qu’il prétend défendre. Il le disait sans détour, dans un entretien accordé à Sandra Noujeim de L’Orient-Le Jour en juillet 2015, au moment où l’implication milicienne du Hezbollah en Syrie achevait de révéler sa véritable nature sous les couches de rhétorique qui la recouvraient: «La résistance au Liban ne peut remplir les conditions de son aboutissement sans une unité libanaise, sans une armée capable d’affronter l’ennemi et sans des institutions étatiques qui servent de repère au peuple libanais.» Et plus loin, avec une franchise qui, dans la bouche d’un sayyed chiite respecté, relevait d’un courage exemplaire: «En devenant un appui au régime syrien, qui n’est aucunement différent des autres dictatures répressives de la région, la résistance est progressivement dénaturée.» La moumanaa , le fameux axe de la résistance que la propagande du Hezb agitait comme un étendard sacré? «Où est-elle donc? Je ne la vois pas.» La réponse, parfaitement calme, faisait voler en éclat le mythe fondateur hezbollahi de la lutte pour les oprimés. Le diagnostic et son accomplissement La participation de Hezbollah à la guerre syrienne constituait une preuve supplémentaire que le parti avait transformé la communauté chiite libanaise en combustible d’un projet qui avait cessé d’être chiite au sens de la tradition de Jabal Amel, pour devenir persan dans ses finalités eschatologiques et mercenaire dans ses modalités terrestres. L’été 2006, déjà, avait coûté très cher, et le verdict demeurait fort discutable sur les «victoires divines» proclamées par le Hezb. La décennie syrienne avait déjà commencé à signer le vrai commencement de la fin… avant que les missiles de septembre 2024, puis ceux de mars 2026 ne viennent en écrire le chapitre le plus brutal et le plus tragique. Mohammad Hassan el-Amine avait ce don singulier de formuler sans acrimonie des vérités que ses interlocuteurs refusaient d’entendre et de poser sur la table le diagnostic sans pour autant se délecter de la blessure qu’il causait. Cette tristesse lucide du médecin qui voit la maladie progresser parce que le patient refuse le traitement, et qui continue malgré tout à répéter, jour après jour, l’ordonnance, même s’il sait que ceux qui l’écoutent sont de plus en plus rares. Tel était son positionnement philosophique, et voilà ce qui traversait ses textes. La wilayat el-faqih comme fondement de la légitimité politique? Il avait passé une vie entière à démontrer que le gouvernement, dans la tradition islamique bien comprise, relève des affaires humaines et non du mandat divin, que la dawla naît dans le champ des mubahat , des choses permises, et que confondre la sharia avec l’architecture du pouvoir politique, c’est commettre exactement la trahison que Mouawiya avait commise en son temps, à savoir de voler la justice au nom de la justice. La démocratie comme contradictoire de l’islam? Il avait pris soin de montrer que la démocratie fonctionne comme un mécanisme, que le principe de shura coranique attend d’être traduit en institutions, et que les musulmans ont manqué il y a quatorze siècles une occasion historique d’inventer la démocratie avant les Européens. Karbala contre la martyropathie Le sayyed n’est plus là pour assister au suicide de la secte guerrière, qui a détruit avec elle l’ensemble du Jabal Amel, l’a cédé à l’ennemi et a provoqué sans vergogne, pour la plus grande gloire du faqih , le déplacement de toute sa population. Le Hezbollah sort aujourd’hui des cendres de sa propre implosion militaire. Et pourtant, dans les ruines encore fumantes de cette catastrophe, la rhétorique martyropathique continue de fonctionner, comme si la gravité de la catastrophe était incapable de briser le cercle diabolique de l’idéologie de la mort. Une idéologie qu’el-Amine avait combattue toute sa vie, au nom d’une dignité supérieure de la vie, convaincu que le chiisme, tel qu’il le concevait depuis ses lectures de Najaf jusqu’à ses dernières conférences sidonaises, se présente d’abord comme un projet de libération humaine, avant d’être instrumenté comme programme de sacrifice rituel au service des ambitions impériales de Téhéran. La martyropathie, ce culte structurel de la mort qui transforme la défaite en victoire spirituelle et la destruction en sacrifice fondateur, occupe le cœur théologique de la logique de Hezbollah, sans que personne à l’intérieur du système n’ait les outils conceptuels pour en sortir. C’est ce qu’el-Amine avait compris en relisant Karbala comme un appel à ne jamais tolérer l’injustice, à refuser la soumission au tyran et à distinguer le témoignage ( shahada ) de la recherche compulsive du martyre ( istishhad ) érigée en finalité. Dans ses conférences de 1992 et 1993 à Teyr Debba, il retournait le slogan «Chaque jour est Achoura, chaque terre est Karbala» contre la lecture dominante qu’en faisait la milice et ses chantres. Ce slogan, expliquait-il, signifie que la lutte pour la justice se pose dans chaque époque et dans chaque lieu, et que le vrai hommage rendu à l’imam Hussein est de construire le monde qu’il appelait de ses vœux. Partant, que répéter sans fin la scène de son immolation trahit précisément ce qu’il voulait transmettre. Mais comment en convaincre une foule biberonnée dès sa naissance à l’idée fixe et anesthésiante que la vraie vie passe par le martyre ? L’héritage et la boussole Ce qui rend la pensée d’el-Amine irremplaçable dans le Liban d’aujourd’hui tient à la qualité de l’alternative qu’il proposait et qui reste à construire. Un chiisme dégagé de la tutelle d’un appareil militaire qui a confisqué la décision de guerre et de paix à une société entière sans jamais lui demander son avis, et qui a imposé son destin à une communauté en instaurant une hégémonie par les armes au service d’un projet étranger. L’héritage de Mohammad Hassan el-Amine, plus que jamais, c’est celui d’une identité chiite libanaise lumineuse, rayonnante, dont l’ancrage premier soit le Liban et l’héritage de Jabal Amel, relus sans la servitude politique que la wilayat el-faqih fait peser sur eux depuis 1979. Une vision de l’État comme projet de justice commune et de liberté, transcendant les appartenances sectaires, capable d’accueillir la pluralité libanaise dans une architecture civile fondée sur le droit et la démocratie, loin des armes, du trafic de drogue et des usages méphistophéliques hérités des Assassins. Cette vision libanaise, Mohammad Hassan el-Amine, dignitaire religieux, philosophe, écrivain et poète, l’avait construite dans la pratique quotidienne d’un homme simple, austère, chaleureux, qui habitait une ville à majorité sunnite, siégeait dans des conseils interconfessionnels, accueillait chez lui à bras ouverts, dans l’esprit vivre-ensembliste du Grand Liban, prêtres maronites et intellectuels laïcs, qui lisait Mohammed Arkoun avec autant d’intérêt que Shahid Sadr, et qui refusait que sa position et ses croyances religieuses dictent ses rapports avec ses concitoyens. La proximité, le corps à corps avec l’altérité, la conviction que l’islam constitue le patrimoine de la civilisation humaine au sens large… tout cela faisait de lui une sorte de clerc-érudit, de moujtahed -humaniste, dont la profonde tradition ne saurait jamais entraver la liberté de penser et d’être avec et pour les autres. Shia al-ʻaql wal-damir , les chiites de la raison et de la conscience. Voici la voie que Mohammad Hassan el-Amine, dans la foulée de ses illustres prédécesseurs du Jabal Amil, propose aux chiites libanais. C’est un projet d’avenir. Pour la communauté chiite, comme, du reste, pour toutes les communautés libanaises, actuellement déboussolées et en proie aux convulsions identitaires les plus violentes, comme c’est toujours le cas en temps de crise. Comme ses amis Mohammad Mahdi Chamseddine, Hani Fahs, Nassir el-Assaad, Mohammad Hussein Chamseddine, et tant d’autres, le legs de Mohammad Hassan el-Amine est là pour rappeler que la boussole, c’est l’État du Grand Liban comme patrie définitive pour tous ses fils, souverain, libre, indépendant et pluriel. Dans le silence de l’éternité, il attend encore – et maintenant plus que jamais – d’être entendu.

Le brouillard de la non-victoire (2/2)
Par
Rayyan Al-Basseer
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La première partie de cette analyse a établi que ni les États-Unis ni l’Iran ne sont sortis de six semaines de guerre avec une victoire stratégique. Cette seconde partie examine ce que cette non-issue signifie pour les acteurs qui doivent désormais vivre avec ses conséquences: Israël, le Liban, la Turquie, les États du Golfe et l’alliance occidentale au sens large. Ce qui suit est un panorama des contradictions et des calculs dangereux qui dessinent à présent le prochain chapitre régional. Israël: la doctrine de la perturbation permanente Le Premier ministre israélien est entré dans la campagne contre l’Iran comme son principal architecte et avocat. Il en sort sous pression des deux côtés à la fois. D’un côté, les faucons militaires et politiques qui voulaient poursuivre les opérations malgré l’ultimatum américain d’arrêter, et qui estiment que le cessez-le-feu, à l’instar de l’accord yéménite avant lui, a laissé Israël plus exposé qu’auparavant. De l’autre, une opposition revigorée qui a toujours décrit la stratégie de Netanyahu — escalade permanente sans horizon politique — comme une formule de guerre sans fin plutôt que de sécurité durable. Sous ces pressions politiques se trouve une doctrine de sécurité qui a subi une mutation fondamentale depuis le 7 octobre. Au lendemain immédiat des attaques du Hamas, Israël a opéré un basculement de la dissuasion vers la prévention, partant du principe que l’action militaire préemptive, plutôt que la menace crédible de représailles, constitue le seul garant fiable de la sécurité israélienne. Gaza fut la première application à pleine échelle de cette doctrine, et ses résultats ont mis à nu une limitation centrale: la force écrasante peut détruire des infrastructures et éliminer des directions, mais elle ne saurait produire ni contrôle politique durable ni empêcher la reconstitution progressive. Le Hamas a survécu en tant qu’acteur politique. Israël maintient une domination militaire incontestée sur la bande, sans pour autant la gouverner — ce qui signifie que si la menace immédiate pesant sur les localités environnantes a été neutralisée, les conditions d’une éventuelle reconstitution du Hamas, elles, ne l’ont pas été. La doctrine adaptée combine désormais des zones tampons démilitarisées avec des efforts soutenus pour maintenir les acteurs hostiles absorbés par leurs conflits internes. L’objectif n’est pas de gouverner ces territoires, mais d’empêcher toute menace militaire cohérente de s’y reconstituer. C’est une doctrine de perturbation permanente plutôt que de victoire décisive et ponctuelle. Des enquêtes récentes indiquent que seulement 22 % environ des Israéliens estiment que leur pays ou les États-Unis ont remporté cette guerre, tandis que 32 % seulement se déclarent satisfaits du résultat global. Dans le même temps, 79 % continuent de soutenir la poursuite des opérations militaires au Liban. Les élections législatives israéliennes de 2026 auront toutes les chances d’exacerber ces tensions plutôt que de les résoudre. Les responsables politiques feront face à des électorats exigeant des garanties de sécurité, non des seuils stratégiques abstraits — pression qui devrait maintenir le cap des opérations militaires au Liban jusqu’au désarmement complet du Hezbollah, complétées par une pression diplomatique soutenue sur le gouvernement libanais, des frappes ciblées continues et des zones tampons démilitarisées conçues pour empêcher le Hezbollah de retrouver sa posture militaire d’avant 2023. Un mot s’impose ici sur l’expansion territoriale. L’objectif militaire déclaré d’Israël est l’établissement de zones tampons de sécurité sous la forme de périmètres avancés destinés à repousser les menaces loin des frontières existantes. Israël ne peut donc envisager d’étendre sa souveraineté sur de nouveaux territoires. Annexer durablement des terres libanaises méridionales rapprocherait les civils israéliens des capacités résiduelles du Hezbollah plutôt que de les en éloigner — ce qui est l’exact opposé de ce qu’exige la doctrine de prévention. Le bilan historique confirme cette lecture: Israël s’est retiré du Sinaï dans les années 1980, du Liban-Sud en 2000 et de Gaza en 2005. La seule exception est le plateau du Golan, officiellement annexé puis reconnu par les États-Unis sous le premier mandat de Trump, à la suite d’un lobbying soutenu des groupes pro-israéliens à Washington. Quant au projet d’un Grand Israël au sens large, il n’a jamais donné lieu à une carte unique faisant consensus, même au sein des courants les plus durs de la droite israélienne. Si le maximalisme territorial guidait réellement la politique israélienne, les retraits de Gaza et du Liban-Sud — qui figurent tous deux dans au moins certaines versions de cette carte — seraient inexplicables. Le Liban: entre espoir évanoui et catastrophe suspendue À l’intérieur du Liban, le tableau qui paraissait prudemment optimiste il y a un an s’est considérablement assombri. Le gouvernement de Nawaf Salam, entré en fonctions début 2025, était réellement prometteur : premier gouvernement libanais en trente ans à avoir supprimé la fameuse formule «peuple, armée et résistance» de sa déclaration ministérielle, privant ainsi le Hezbollah de sa couverture politique officielle. L’armée libanaise a commencé à se déployer au sud du Litani pour la première fois depuis des décennies. Le Hezbollah, sévèrement affaibli par la guerre de 2023-2024 avec Israël et l’élimination de sa direction, semblait, le temps d’un instant, véritablement contenu. Mais la performance du mouvement depuis sa décision de rejoindre la guerre le 2 mars démontre clairement qu’il n’avait cessé de se reconstituer et de s’adapter, pivotant vers une posture de guérilla plus dispersée. Plus important encore, il cherche aujourd’hui à capitaliser sur le revirement américain vis-à-vis de l’Iran pour rebâtir sa légitimité intérieure, en utilisant le moment présent pour prévenir tout retour aux arrangements d’avant-guerre ou aux conditions politico-militaires qui l’avaient précédemment dépouillé de sa couverture gouvernementale officielle. Le groupe évalue activement les moyens de marginaliser et d’affaiblir ses adversaires politiques, d’abord par des voies légales et parlementaires et, si ces voies s’avèrent insuffisantes, par des assassinats et des liquidations ciblées du type de ceux que le Liban a endurés entre 2005 et 2013. Le système consociatif libanais, fondé sur un partage du pouvoir confessionnel rigide, rend exceptionnellement difficile toute action décisive contre un acteur unique. Dans ce contexte tendu s’inscrit une crise de déplacement touchant plus d’un million de personnes déracinées, dont la majorité sont issues de communautés alignées sur le Hezbollah ou dépendantes de lui. Israël est déterminé à empêcher le retour de ces villageois dans le Liban-Sud avant le désarmement complet du Hezbollah. Les gouvernements donateurs potentiels continuent de conditionner leur soutien à des critères de désarmement que le Hezbollah refuse de satisfaire. Les gouvernements du Golfe, plus précisément, rechignent à financer un État coopté par le Hezbollah — en supposant que les conséquences économiques de la guerre dans leurs propres pays leur permettront encore de donner aussi généreusement qu’auparavant. Le résultat, déjà visible, est une crise de déplacement prolongée dans un pays qui dérive vers la même catastrophe suspendue que Gaza: trop brisé pour se relever, trop armé pour être gouverné, trop divisé pour trouver seul une issue. La Turquie: puissance incontournable d’un vide régional Un Iran affaibli ne stabilise pas automatiquement la région. Il crée un vide. Avant même le début de la guerre contre l’Iran, Ankara était déjà l’acteur extérieur dominant dans la Syrie post-Assad. La dégradation de l’Iran a accéléré la centralité turque dans tout ordre régional susceptible d’émerger — en Syrie, en Irak, et surtout dans la façon dont l’opinion politique musulmane se structure. Cette puissance croissante place la Turquie sur une trajectoire de collision de plus en plus directe avec Israël. Les responsables israéliens ont été de plus en plus explicites quant à leur perception de la Turquie comme une menace stratégique émergente, notamment en Syrie, où Ankara détient plus de cartes que tout autre acteur. Pourquoi la Turquie sera un acteur régional incontournable après la guerre contre l’Iran n’est plus une question: c’est une réalité. Le Golfe: triple pression sur un contrat social fragilisé Les États du Conseil de coopération du Golfe ont subi le choc économique le plus immédiat de cette guerre. Le contrat social des pays du Golfe — la promesse implicite d’une prospérité quasi illimitée en échange de la loyauté politique envers les dynasties régnantes — repose sur une économie régionale stable, prospère et interconnectée, et se trouve aujourd’hui sous tension. Le CCG fait face à trois défis simultanés, chacun suffisamment exigeant pour être affronté seul. Il lui faut d’abord restaurer la confiance dans le modèle économique qu’il a construit depuis les années 1970, modèle qui dépend d’exportations pétrolières prévisibles, de voies de transit sécurisées et d’investissements étrangers sensibles à l’instabilité régionale. Il lui faut ensuite décider comment gérer un Iran blessé mais pas brisé, qui conservera, dans presque tous les scénarios de cessez-le-feu, la capacité de menacer à nouveau les infrastructures du Golfe — l’accommodement risquant d’enhardir Téhéran, la confrontation risquant de provoquer un nouveau cycle de dévastation économique. Troisièmement, et peut-être le plus urgent, les États du Golfe doivent lancer un programme de relance économique accéléré. L’Occident absent: une erreur stratégique durable Tout au long de cette crise, la caractéristique la plus frappante de la politique européenne et occidentale au sens large a été son absence. Tandis que les États-Unis combattaient un régime qui n’a pas épargné les intérêts occidentaux, les gouvernements européens regardaient pour la plupart depuis les tribunes, utilisant la crise iranienne comme une occasion de régler leurs comptes politiques avec l’administration Trump plutôt que de se confronter à la réalité stratégique selon laquelle la menace iranienne ne se limite pas aux intérêts américains. Cela sera retenu comme une erreur stratégique profonde. Quoi que l’on pense des méthodes de Donald Trump, la réalité sous-jacente demeure: un Iran enhardi émerge de ce conflit en même temps qu’un Golfe dont les fondements économiques sont soumis à une pression soutenue. En choisissant de ne pas rejoindre, ni même a minima de soutenir, l’effort mené par les États-Unis pour affaiblir l’Iran, les acteurs occidentaux récalcitrants ont de fait favorisé un rapport de forces plus dangereux, dans lequel le levier iranien s’accroît, la dissuasion s’érode et le coût d’une confrontation éventuelle devient bien plus élevé. La zone grise comme horizon stratégique Les capacités asymétriques résiduelles de l’Iran ne demeureront pas inactives pendant que les négociations diplomatiques suivent leur cours. À défaut d’un accord satisfaisant pour le président Trump, les États-Unis et Israël ont tous deux de solides raisons stratégiques de maintenir un schéma d’opérations ciblées. Néanmoins, les trois parties — et le CCG — ne peuvent se permettre un retour à la guerre ouverte telle qu’elle s’est menée en mars et début avril 2026. L’objet de la stratégie de zone grise qui se dessine est de perturber le réarmement nucléaire et balistique iranien, de dégrader les infrastructures de proxies survivantes, et de signifier par l’action que le coût de la reconstitution restera élevé. Les opérations de zone grise — frappes de précision, perturbation cyber, opérations de renseignement — se sont révélées plus durables dans leurs effets que les campagnes militaires spectaculaires, précisément parce qu’elles privent les adversaires de l’environnement stable dont ils ont besoin pour se reconstruire. Une retenue stratégique fondée sur l’espoir que les négociations résoudront les problèmes structurels ne ferait, au regard des faits actuels, qu’offrir à l’Iran et à ses proxies le répit dont ils ont besoin pour se réarmer. Le schéma s’est répété trop de fois pour supposer un résultat différent cette fois-ci. Le scénario d’une percée diplomatique globale qui résoudrait le dossier nucléaire, contraindrait le réseau de proxies de l’Iran et produirait un nouvel ordre stable et applicable serait de nature à transformer véritablement l’équation régionale. Mais c’est le résultat le moins probable au regard des données actuelles. Il supposerait un niveau d’investissement politique américain soutenu que Washington n’a jamais réussi à maintenir après ses campagnes militaires. Il supposerait que la direction iranienne post-guerre consente à des concessions que son prédécesseur a explicitement refusées. Il supposerait un Hezbollah prêt à se désarmer comme condition du redressement libanais — ce que le mouvement a déjà signalé qu’il n’accepterait pas. Les acteurs régionaux sont plus désespérés et moins prévisibles, et la confiance nécessaire à un règlement durable a été érodée par des décennies d’accords brisés et de postures de mauvaise foi de tous les côtés. Conclusion La nouvelle phase de la crise sans fin du Moyen-Orient n’est pas définie par un vainqueur clairement désigné ni par un perdant identifiable. Elle est définie par l’incertitude — en Israël, aux États-Unis, dans tout le Golfe et au Liban — et par un consensus général entre acteurs régionaux selon lequel la posture opérationnelle la plus sûre, pour l’heure, consiste à faire avancer ses intérêts par la confrontation à basse intensité, la pression par voies officieuses et l’ambiguïté stratégique plutôt que par l’affrontement ouvert. Les enjeux sont plus élevés que jamais, et les acteurs plus désespérés qu’auparavant.

 Aoun consolide ses marques et dénonce la «pulsion suicidaire» et l’allégeance étrangère

Pour la première fois depuis le 28 février, le Liban passe une journée dans le calme: pas de raids israéliens, pas d’échanges de tirs à la frontière sud ni de combats dans les villages frontaliers où l’armée israélienne maintient une présence. Seule exception: l’attaque israélienne au drone qui a fait un tué à Kounine, au Liban-Sud. L’heure est au bilan des victimes - qu’on continue de dégager de sous les décombres - et des dégâts matériels dans la banlieue sud de Beyrouth ainsi que dans les localités accessibles du sud, vers lesquelles les déplacés ont opéré un retour massif. La trêve de dix jours entre Tel Aviv et Beyrouth, instaurée sous l’égide du président américain Donald Trump, s’assimile a priori à un répit dans une guerre qui reste loin d’être finie, comme l’a fait observer le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, mercredi, puisque les causes profondes du conflit armé sont toujours là. Certes, le Liban a franchi un pas de taille en annonçant une série de mesures visant un règlement durable du problème que pose la présence sur son sol d’une milice armée autonome, totalement inféodée à la République islamique d’Iran. Mais les autorités continuent d’avancer avec une prudence extrême sur ce plan, pour diverses considérations, en lien principalement avec la volonté de ménager les sacro-saints équilibres internes et d’éviter des secousses au niveau de la stabilité. Des propos mitigés Les propos du président de la République, Joseph Aoun, les premiers depuis l’instauration de la trêve, ceux du ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, et surtout le ton que les deux ont employé, reflètent ce souci. Les dirigeants libanais restent donc intransigeants sur les grandes lignes de la nouvelle politique qu’ils ont définie et beaucoup plus discrets sur les mécanismes d’exécution, lesquels dépendent au final des discussions bilatérales qui vont se dérouler à Washington, mais aussi des pourparlers américano-iraniens d’Islamabad. Joseph Aoun et Ahmad Hajjar, mais aussi le président de la Chambre, Nabih Berry, allié du Hezbollah, se sont voulus rassurants au sujet de cette priorité qu’est pour eux la cohésion interne, évitant d’aborder les sujets qui fâchent, en l’occurrence les négociations directes avec Israël, en cours de préparation sous la houlette de Washington, ou encore le désarmement du Hezbollah, impératif pourtant pour soustraire le Liban à l’hégémonie iranienne et au risque de nouvelles guerres. Le processus est bel et bien lancé, a réaffirmé Joseph Aoun, dans un message à la nation, quelques heures seulement après de virulentes critiques du bloc parlementaire du Hezb, contre les nouvelles orientations politiques libanaises. «Aujourd’hui, nous négocions pour nous-mêmes et nous décidons pour nous-mêmes. Nous ne sommes plus une carte aux mains de quiconque, ni un champ pour les batailles des autres. Nous ne reviendrons jamais à cet état», a-t-il lancé d’emblée, en relevant l’adhésion de la majorité des Libanais à ces orientations. Le chef de l’Etat s’en est pris au Hezbollah sans le nommer, critiquant sa rhétorique qui présente «la résistance» comme étant le seul rempart pour le Liban: «A ceux qui mettent en péril l’avenir du pays et du peuple, je dis: cela suffit. Seul le projet de l’Etat est le plus fort, le plus durable et le plus sûr pour tous». Et de poursuivre: «Nous sommes tous sur le même navire. Soit nous arrivons ensemble à bon port, soit nous coulons tous, mais personne n’a le droit de commettre un tel crime, sous couvert d’un slogan quelconque, par pulsion suicidaire ou par fidélité à une tierce partie étrangère», dans une allusion évidente à l’Iran dont relève le Hezb. D’ailleurs, Joseph Aoun n’a pas cité l’Iran, qui s’était empressé de s’attribuer le mérite de l’instauration de la trêve, lorsqu’il a salué les efforts «incessants» des responsables libanais, des pays arabes, notamment l’Arabie saoudite, des Etats occidentaux et du président Trump pour imposer le cessez-le-feu à Israël. S’adressant toujours au Hezbollah, il a insisté sur le fait que les négociations prévues ne sont «ni un signe de faiblesse, ni une concession», mais qu’elles sont motivées par la volonté de protéger le Liban «par tous les moyens et, surtout, par notre refus de mourir pour quiconque d’autre que le Liban». Dans ce cadre, il a insisté sur le fait que Beyrouth ne fera aucune concession sur ses droits, notamment territoriaux, balayant ainsi les craintes d’une consécration de la «zone de sécurité» établie par Tel Aviv au Liban-Sud, pour protéger les localités au nord de son territoire. Si le président Aoun a réaffirmé un peu plus tôt l’importance des pourparlers «délicats et décisifs» à venir avec Tel Aviv, il s’est contenté de présenter les objectifs de l’État libanais dans ce dialogue comme étant «une consolidation du cessez-le-feu, le retrait des forces israéliennes des zones où elles maintiennent une présence au sud, l’extension de l’autorité étatique sur tout le pays, la libération des prisonniers libanais auprès d’Israël et le règlement des différends entre les deux pays au sujet de certains points frontaliers». Pas un mot sur le désarmement du Hezb, pourtant au cœur des discussions à venir. Le chef de l’Etat a seulement promis un déploiement de l’armée et des forces de sécurité au sud, «après le retrait israélien», en assurant qu’elles «mettront fin aux manifestations armées et seront les seules présentes sur le terrain». Quoi qu’il en soit, le Liban s’apprête à s’engager sur une voie jonchée d’embûches. Dans ce contexte, il n’est toujours pas clair quel sera l’agenda précis que le négociateur libanais, Simon Karam, va emporter avec lui à Washington, et qui va l’établir. Toute l’attention est actuellement portée sur cet élément, à la lumière d’informations selon lesquelles le dossier est exclusivement géré par la présidence de la République, sur base de contacts établis avec le tandem Amal-Hezbollah, hostile comme on le sait à un dialogue direct avec Tel Aviv. Réouverture totale d’Ormuz Un dialogue qui, s’il s’amorce sous de bons auspices, ferait prolonger la trêve de dix jours, avait promis mardi le Département d’Etat américain. Celle-ci a démarré sur deux notes significatives: il y a d’abord l’annonce faite par l’Iran au sujet de la réouverture totale du détroit d’Ormuz, dans ce qui a été présenté par Téhéran comme un signe de bonne volonté qu’il a rattaché à l’annonce du cessez-le-feu au Liban. Selon le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, cette voie de passage maritime sera ouverte à tous les cargos commerciaux durant toute la durée de la trêve au Liban. Saluée par le président Trump, l’initiative iranienne sert en réalité deux objectifs tactiques: elle marque un signe d’ouverture en direction de Washington dans le cadre des tractations menées pour relancer les négociations bilatérales américano-iraniennes. Les Etats-Unis ont cependant fait savoir qu’ils ne lèveront pas pour autant le blocus imposé aux ports iraniens, du moins pas avant un accord sérieux avec Téhéran qui a immédiatement brandi de nouveau la menace d’une fermeture du détroit, mais sans passer à l’acte. La décision iranienne sous-tend également une volonté de Téhéran de montrer qu’il garde toujours la main haute sur le dossier libanais, au détriment des autorités officielles locales. Ce à quoi le président Joseph Aoun a répondu sans mettre les formes dans son discours à la nation. Donald Trump a à son tour pris soin de rappeler, mercredi, en évoquant le dossier iranien, qu’il est dissocié de celui du Liban. Le président américain a donné cette précision lorsqu’il a annoncé, sur son réseau Truth Social, que les Etats-Unis comptaient récupérer toutes «les cendres» nucléaires provoquées par les avions B-2 américains en Iran, sans contrepartie financière. Il a précisé que cet accord tout comme celui de la réouverture d’Ormuz, «n’est pas lié au Liban» et que Washington «oeuvrera séparément avec Beyrouth pour régler le problème du Hezbollah». Echanges de menaces La deuxième note significative se rapporte aux échanges de menaces entre le Hezbollah et Tel Aviv, au moment où une dissonance semble émerger entre Israël et Washington, autour de la gestion des deux dossiers libanais et iranien. Le président Trump a affirmé, catégorique, qu’Israël n’attaquera plus le Liban, pendant que les dirigeants israéliens insistaient sur le fait que la guerre contre le Hezb n’est pas finie. La formation pro-iranienne a annoncé qu’elle restait vigilante et «gardait le doigt sur la gâchette», mettant en garde Israël contre une violation de la trêve ou l’assassinat de cadres du groupe. De leur côté, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et son ministre de la Défense, Israel Katz, assuraient que la guerre n’est pas terminée et que Tel Aviv reste engagé à obtenir le désarmement du Hezbollah par les moyens militaires ou diplomatiques. Les deux ont également assuré que l’armée israélienne maintiendra une présence dans la zone qu’elle contrôle désormais à la frontière et qu’elle continuera d’y démanteler l’infrastructure militaire du Hezb. Benjamin Netanyahu a réaffirmé dans ce contexte que le chemin vers une paix demeure long. «Nous avons commencé le voyage avec une main tenant une arme et l’autre tendue vers la paix», a-t-il dit, avant d’annoncer que son pays a «pour la première fois établi une zone de sécurité tout le long de sa frontière nord». Celle-ci s’étend désormais jusqu’au Mont-Hermon, l’armée israélienne ayant révélé en soirée avoir mené une opération militaire de dernière minute au Liban, juste avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, à minuit dans la nuit de jeudi à vendredi, afin de prendre le contrôle d’une position stratégique sur le Mont-Hermon. Celle-ci se situe à 12 kilomètres de la partie israélienne de cette montagne que se partagent le Liban, la Syrie et Israël et à 30 kilomètres de la route Beyrouth-Damas. Elle surplombe toute la plaine de la Békaa et reste loin des villages libanais de la région, toujours selon l’armée israélienne.